CONTINUATION DE LA GUERRE SUR LE RHIN. PRISE DE NIMÈGUE PAR LES
FRANÇAIS.--POLITIQUE EXTÉRIEURE DE LA FRANCE. PLUSIEURS PUISSANCES
DEMANDENT A TRAITER.--DÉCRET D'AMNISTIE POUR LA VENDÉE.--CONQUÊTE DE LA
HOLLANDE PAR PICHEGRU. PRISE D'UTRECHT, D'AMSTERDAM ET DES PRINCIPALES
VILLES; OCCUPATION DES SEPT PROVINCES-UNIES. NOUVELLE ORGANISATION
POLITIQUE DE LA HOLLANDE.--VICTOIRES AUX PYRÉNÉES.--FIN DE LA CAMPAGNE
DE 1794.--LA PRUSSE ET PLUSIEURS AUTRES PUISSANCES COALISÉES DEMANDENT
LA PAIX. PREMIÈRES NÉGOCIATIONS.--ÉTAT DE LA VENDÉE ET DE LA BRETAGNE.
PUISAYE EN ANGLETERRE. MESURES DE HOCHE POUR LA PACIFICATION DE LA
VENDÉE. NÉGOCIATIONS AVEC LES CHEFS VENDÉENS.
Les armées françaises, maîtresses de toute la rive gauche du Rhin, et
prêtes à déboucher sur la rive droite, menaçaient la Hollande et
l'Allemagne: fallait-il les porter en avant ou les faire entrer dans
leurs cantonnemens? telle était la question qui s'offrait.
Malgré leurs triomphes, malgré leur séjour dans la riche Belgique, elles
étaient dans le plus grand dénuement. Le pays qu'elles occupaient, foulé
pendant trois ans par d'innombrables légions, était entièrement épuisé.
Aux maux de la guerre s'étaient joints ceux de l'administration
française, qui avait introduit à sa suite les assignats, le _maximum_ et
les réquisitions. Des municipalités provisoires, huit administrations
intermédiaires, et une administration centrale établie à Bruxelles,
gouvernaient la contrée en attendant son sort définitif. Quatre-vingts
millions avaient été frappés sur le clergé, les abbayes, les nobles, les
corporations. Les assignats avaient été mis en circulation forcée; les
prix de Lille avaient servi à déterminer le _maximum_ dans toute la
Belgique. Les denrées, les marchandises utiles aux armées étaient
soumises à la réquisition. Ces règlemens n'avaient pas fait cesser la
disette. Les marchands, les fermiers cachaient tout ce qu'ils
possédaient; et tout manquait à l'officier comme au soldat.
Levée en masse l'année précédente, équipée sur-le-champ, transportée en
hâte à Hondschoote, Watignies, Landau, l'armée entière n'avait plus rien
reçu de l'administration que de la poudre et des projectiles. Depuis
long-temps elle ne campait plus sous toile; elle bivouaquait sous des
branches d'arbre, malgré le commencement d'un hiver déjà très rigoureux.
Beaucoup de soldats, manquant de souliers, s'enveloppaient les pieds
avec des tresses de paille, ou se couvraient avec des nattes en place de
capotes. Les officiers, payés en assignats, voyaient leurs appointemens
se réduire quelquefois à huit ou dix francs effectifs par mois; ceux qui
recevaient quelques secours de leurs familles n'en pouvaient guère faire
usage, car tout était requis d'avance par l'administration française.
Ils étaient soumis au régime du soldat, marchant à pied, portant le sac
sur le dos, mangeant le pain de munition, et vivant des hasards de la
guerre.
L'administration semblait épuisée par l'effort extraordinaire qu'elle
avait fait pour lever et armer douze cent mille hommes. La nouvelle
organisation du pouvoir, faible et divisée, n'était pas propre à lui
rendre le nerf et l'activité nécessaires. Ainsi tout aurait commandé de
faire entrer l'armée en quartiers d'hiver, et de la récompenser de ses
victoires et de ses vertus militaires par du repos et d'abondantes
fournitures.
Cependant nous étions devant la place de Nimègue, qui, placée sur le
Wahal (c'est le nom du Rhin près de son embouchure), en commandait les
deux rives, et pouvait servir de tête de pont à l'ennemi pour déboucher
à la campagne suivante sur la rive gauche. Il était donc important de
s'emparer de cette place avant d'hiverner; mais l'attaque en était très
difficile. L'armée anglaise, rangée sur la rive droite, y campait au
nombre de trente-huit mille hommes; un pont de bateaux lui fournissait
le moyen de communiquer avec la place et de la ravitailler. Outre ses
fortifications, Nimègue était précédée par un camp retranché garni de
troupes. Il aurait donc fallu, pour rendre l'investissement complet,
jeter sur la rive droite une armée qui aurait eu à courir les chances du
passage et d'une bataille, et qui, en cas de défaite, n'aurait eu aucun
moyen de retraite. On ne pouvait donc agir que par la rive gauche, et on
était réduit à attaquer le camp retranché sans un grand espoir de
succès.
Cependant les généraux français étaient décidés à essayer une de ces
attaques brusques et hardies qui venaient de leur ouvrir en si peu de
temps les places de Maëstricht et Venloo. Les coalisés, sentant
l'importance de Nimègue, s'étaient réunis à Arnheim pour concerter les
moyens de la défendre. Il avait été convenu qu'un corps autrichien, sous
les ordres du général Wernek, passerait à la solde anglaise, et
formerait la gauche du duc d'York pour la défense de la Hollande. Tandis
que le duc d'York, avec ses Anglais et ses Hanovriens, resterait sur la
rive droite devant le pont de Nimègue, et renouvellerait les forces de
la place, le général Wernek devait tenter du côté de Wesel, fort
au-dessus de Nimègue, un mouvement singulier, que les militaires
expérimentés ont jugé l'un des plus absurdes que la coalition ait
imaginés pendant toutes ces campagnes. Ce corps, profitant d'une île que
forme le Rhin vers Buderich, devait passer sur la rive gauche, et
essayer une pointe entre l'armée de Sambre-et-Meuse et celle du Nord.
Ainsi vingt mille hommes allaient être jetés au-delà d'un grand fleuve
entre deux armées victorieuses, de quatre-vingt à cent mille hommes
chacune, pour voir quel effet ils produiraient sur elles: on devait les
renforcer suivant l'événement. On conçoit que ce mouvement, exécuté avec
les armées coalisées réunies, pût devenir grand et décisif; mais essayé
avec vingt mille hommes, il n'était qu'une tentative puérile et
peut-être désastreuse pour le corps qui en serait chargé.
Néanmoins, croyant sauver Nimègue par ces moyens, les coalisés firent
d'une part avancer le corps de Wernek vers Buderich, et de l'autre
exécuter des sorties par la garnison de Nimègue. Les Français
repoussèrent les sorties, et, comme à Maëstricht et Venloo, ouvrirent la
tranchée à une proximité de la place encore inusitée à la guerre. Un
hasard heureux accéléra leurs travaux. Les deux extrémités de l'arc
qu'ils décrivaient autour de Nimègue aboutissaient au Wahal; ils
essayaient de tirer de ces extrémités sur le pont. Quelques-uns de leurs
projectiles atteignirent plusieurs pontons, et mirent en péril les
communications de la garnison avec l'armée anglaise. Les Anglais, qui
étaient dans la place, surpris de cet événement imprévu, rétablirent les
pontons, et se hâtèrent de rejoindre le gros de leur armée sur l'autre
rive, abandonnant à elle-même la garnison, composée de trois mille
Hollandais. A peine les républicains se furent-ils aperçus de
l'évacuation, qu'ils redoublèrent le feu. Le gouverneur, épouvanté, fit
part au prince d'Orange de sa position, et obtint la permission de se
retirer dès qu'il jugerait le péril assez grand. A peine eut-il reçu
cette autorisation, qu'il repassa le Wahal de sa personne. Le désordre
se mit dans la garnison; une partie rendit les armes; une autre, ayant
voulu se sauver sur un pont volant, fut arrêtée par les Français, qui
coupèrent les câbles, et vint échouer dans une île où elle fut faite
prisonnière.
Le 18 brumaire (8 novembre), les Français entrèrent dans Nimègue, et se
trouvèrent maîtres de cette place importante, grâce à leur témérité et à
la terreur qu'inspiraient leurs armes. Pendant ce temps, les
Autrichiens, commandés par Wernek, avaient essayé de déboucher de Wesel;
mais l'impétueux Vandamme, fondant sur eux au moment où ils mettaient
le pied au-delà du Rhin, les avait rejetés sur la rive droite, et ils
étaient fort heureux de n'avoir pas obtenu plus de succès, car ils
auraient couru la chance d'être détruits, s'ils se fussent avancés
davantage.
Le moment était enfin arrivé d'entrer dans les cantonnemens, puisqu'on
était maître de tous les points importans sur le Rhin. Sans doute,
conquérir la Hollande, s'assurer ainsi la navigation de trois grands
fleuves, l'Escaut, la Meuse et le Rhin; priver l'Angleterre de sa plus
puissante alliance maritime, menacer l'Allemagne sur ses flancs,
interrompre les communications de nos ennemis du continent avec ceux de
l'Océan, ou du moins les obliger à faire le long circuit de Hambourg;
nous ouvrir enfin la plus riche contrée du monde, et la plus désirable
pour nous dans l'état où se trouvait notre commerce, était un but digne
d'exciter l'ambition de notre gouvernement et de nos armées; mais
comment oser tenter cette conquête de la Hollande, presque impossible en
tout temps, mais surtout inexécutable dans la saison des pluies? Située
à l'embouchure de plusieurs fleuves, la Hollande ne consiste qu'en
quelques lambeaux de terre jetés entre les eaux de ces fleuves et celles
de l'Océan. Son sol, partout inférieur au lit de eaux, est sans cesse
menacé par la mer, le Rhin, la Meuse, l'Escaut, et coupé en outre par
de petits bras détachés des fleuves, et par une multitude de canaux
artificiels. Ces bas-fonds si menacés sont couverts de jardins, de
villes manufacturières et d'arsenaux. A chaque pas que veut y faire une
armée, elle trouve ou de grands fleuves, dont les rives sont des digues
élevées et chargées de canons, ou des bras de rivières et des canaux,
tous défendus par l'art des fortifications, ou enfin des places qui sont
les plus fortes de l'Europe. Ces grandes manoeuvres, qui souvent
déconcertent la défense méthodique en rendant les siéges inutiles, sont
donc impossibles au milieu d'un pays coupé et défendu par des lignes
innombrables. Si une armée parvient cependant à vaincre tant d'obstacles
et à s'avancer en Hollande, ses habitans, par un acte d'héroïsme dont
ils donnèrent l'exemple sous Louis XIV, n'ont qu'à percer leurs digues,
et peuvent engloutir avec leur pays l'armée assez téméraire pour y
pénétrer. Il leur reste leurs vaisseaux, avec lesquels ils peuvent,
comme les Athéniens, s'enfuir avec leurs principales dépouilles, et
attendre des temps meilleurs, ou aller dans les Indes habiter un vaste
empire qui leur appartient. Toutes ces difficultés deviennent bien plus
grandes encore dans la saison des inondations, et une alliance maritime
telle que celle de l'Angleterre les rend insurmontables.
Il est vrai que l'esprit d'indépendance qui travaillait les Hollandais
à cette époque, leur haine du stathoudérat, leur aversion contre
l'Angleterre et la Prusse, la connaissance qu'ils avaient de leurs
intérêts véritables, leurs ressentimens de la révolution si
malheureusement étouffée en 1787, donnaient la certitude aux armées
françaises d'être vivement désirées. On devait croire que les Hollandais
s'opposeraient à ce qu'on perçât les digues, et qu'on ruinât le pays
pour une cause qu'ils détestaient. Mais l'armée du prince d'Orange,
celle du duc d'York les comprimaient encore, et réunies, elles
suffisaient pour empêcher le passage des innombrables lignes qu'il
fallait emporter en leur présence. Si donc une surprise était téméraire
du temps de Dumouriez, elle était presque folle à la fin de 1794.
Néanmoins le comité de salut public, excité par les réfugiés hollandais,
songeait sérieusement à pousser une pointe au-delà du Wahal. Pichegru,
presque aussi maltraité que ses soldats, qui étaient couverts de gale et
de vermine, était allé à Bruxelles se faire guérir d'une maladie
cutanée. Moreau et Régnier l'avaient remplacé: tous deux conseillaient
le repos et les quartiers d'hiver. Le général hollandais Daendels,
réfugié hollandais, militaire intrépide, proposait avec instance une
première tentative sur l'île de Bommel, sauf à ne pas poursuivre si
cette attaque ne réussissait pas. La Meuse et le Wahal, coulant
parallèlement vers la mer, se joignent un moment fort au-dessous de
Nimègue, se séparent de nouveau, et se réunissent encore à Wondrichem,
un peu au-dessus de Gorcum. Le terrain compris entre leurs deux bras
forme ce qu'on appelle l'île de Bommel. Malgré l'avis de Moreau et
Régnier, une attaque fut tentée sur cette île par trois points
différens: elle ne réussit pas, et fut abandonnée sur-le-champ avec une
grande bonne foi, surtout de la part de Daendels, qui s'empressa d'en
avouer l'impossibilité dès qu'il l'eut reconnue.
Alors, c'est-à-dire vers le milieu de frimaire (commencement de
décembre), on donna à l'armée les quartiers d'hiver dont elle avait tant
besoin, et on établit une partie des cantonnemens autour de Breda pour
en former le blocus. Cette place et celle de Grave ne s'étaient pas
rendues, mais le défaut de communications pendant la durée de l'hiver
devait certainement les obliger à se rendre.
C'est dans cette position que l'armée croyait voir s'achever la saison;
et certes, elle avait assez fait pour être fière de sa gloire et de ses
services. Mais un hasard presque miraculeux lui réservait de nouvelles
destinées: le froid, déjà très vif, augmenta bientôt au point de faire
espérer que peut-être les grands fleuves seraient gelés. Pichegru quitta
Bruxelles, et n'acheva pas de se faire guérir, afin d'être prêt à
saisir l'occasion de nouvelles conquêtes, si la saison la lui offrait.
En effet, l'hiver devint bientôt plus rude, et s'annonça comme le plus
rigoureux du siècle. Déjà la Meuse et le Wahal charriaient et leurs
bords étaient pris. Le 3 nivôse (23 décembre), la Meuse fut entièrement
gelée, et de manière à pouvoir porter du canon. Le général Walmoden, à
qui le duc d'York avait laissé le commandement en partant pour
l'Angleterre, et qu'il avait condamné ainsi à n'essuyer que des
désastres, se vit dans la position la plus difficile. La Meuse étant
glacée, son front se trouvait découvert; et le Wahal charriant, menaçant
même d'emporter tous les ponts, sa retraite était compromise. Bientôt
même il apprit que le pont d'Arnheim venait d'être emporté; il se hâta
de faire filer sur ses derrières ses bagages et sa grosse cavalerie, et
lui-même dirigea sa retraite sur Deventer, vers les bords de l'Yssel.
Pichegru, profitant de l'occasion que lui offrait la fortune de
surmonter des obstacles ordinairement invincibles, se prépara à franchir
la Meuse sur la glace. Il se disposa à la passer sur trois points, et à
s'emparer de l'île de Bommel, tandis que la division qui bloquait Breda
attaquerait les lignes qui entouraient cette place. Ces braves Français,
exposés presque sans vêtemens au plus rude hiver du siècle, marchant
avec des souliers auxquels il ne restait que l'empeigne, sortirent
aussitôt de leurs quartiers, et renoncèrent gaiement au repos dont ils
commençaient à peine à jouir. Le 8 nivôse (28 décembre), par un froid de
dix-sept degrés, ils se présentèrent sur trois points, à Crèvecoeur,
Empel et le fort Saint-André; ils franchirent la glace avec leur
artillerie, surprirent les Hollandais, presque engourdis par le froid,
et les défirent complètement. Tandis qu'ils s'emparaient de l'île de
Bommel, celle de leurs divisions qui assiégeait Breda en attaqua les
lignes, et les emporta. Les Hollandais, assaillis sur tous les points,
se retirèrent en désordre, les uns vers le quartier-général du prince
d'Orange, qui s'était toujours tenu à Gorcum, les autres à Thiel. Dans
le désordre de leur retraite, ils ne songèrent pas même à défendre les
passages du Wahal, qui n'était pas entièrement gelé. Pichegru, maître de
l'île de Bommel, dans laquelle il avait pénétré en passant sur les
glaces de la Meuse, franchit le Wahal sur différens points, mais n'osa
pas s'aventurer au-delà du fleuve, la glace n'étant pas assez forte pour
porter du canon. Dans cette situation, le sort de la Hollande était
désespéré si la gelée continuait, et tout annonçait que le froid
durerait. Le prince d'Orange avec ses Hollandais découragés à Gorcum,
Walmoden avec ses Anglais en pleine retraite sur Deventer, ne pouvaient
tenir contre un vainqueur formidable, qui leur était de beaucoup
supérieur en forces, et qui venait d'enfoncer le centre de leur ligne.
La situation politique n'était pas moins alarmante que la situation
militaire. Les Hollandais, pleins d'espérance et de joie en voyant
s'approcher les Français, commençaient à s'agiter. Le parti orangiste
était de beaucoup trop faible pour imposer au parti républicain. Partout
les ennemis de la puissance stathoudérienne lui reprochaient d'avoir
aboli les libertés du pays, d'avoir enfermé ou banni les meilleurs et
les plus généreux patriotes, d'avoir surtout sacrifié la Hollande à
l'Angleterre, en l'entraînant dans une alliance contraire à tous ses
intérêts commerciaux et maritimes. Ils se réunissaient secrètement en
comités révolutionnaires, prêts à se soulever au premier signal, à
destituer les autorités, et à en nommer d'autres. La province de Frise,
dont les états étaient assemblés, osa déclarer qu'elle voulait se
séparer du stathouder; les citoyens d'Amsterdam firent une pétition aux
autorités de la province, dans laquelle ils déclaraient qu'ils étaient
prêts à s'opposer à tout préparatif de défense, et qu'ils ne
souffriraient jamais surtout qu'on voulût percer les digues. Dans cette
situation désespérée, le stathouder songea à négocier, et adressa des
envoyés au quartier-général de Pichegru, pour demander une trève, et
offrir pour conditions de paix la neutralité et une indemnité des frais
de la guerre. Le général français et les représentans refusèrent la
trève; et, quant aux offres de paix, en référèrent aussitôt au comité de
salut public. Déjà l'Espagne, menacée par Dugommier, que nous avons
laissé descendant des Pyrénées, et par Moncey, qui, maître du Guipuscoa,
s'avançait sur Pampelune, avait fait des propositions d'accommodement.
Les représentans envoyés en Vendée, pour examiner si une pacification
était possible, avaient répondu affirmativement et demandé un décret
d'amnistie. Quelque secret que soit un gouvernement, toujours les
négociations de ce genre transpirent: elles transpirent même avec des
ministres absolus, inamovibles; comment seraient-elles restées secrètes
avec des comités renouvelés par quart tous les mois? On savait dans le
public que la Hollande, l'Espagne, faisaient des propositions; on
ajoutait que la Prusse, revenue de ses illusions, et reconnaissant la
faute qu'elle avait faite de s'allier à la maison d'Autriche, demandait
à traiter; on savait par tous les journaux de l'Europe qu'à la diète de
Ratisbonne plusieurs états de l'Empire, fatigués d'une guerre qui les
touchait peu, avaient demandé l'ouverture d'une négociation: tout
disposait donc les esprits à la paix; et de même qu'ils étaient revenus
des idées de terreur révolutionnaire à des sentimens de clémence, ils
passaient maintenant des idées de guerre à celles d'une réconciliation
générale avec l'Europe. On recueillait les moindres circonstances pour
en tirer des conjectures. Les malheureux enfans de Louis XVI, privés de
tous leurs parens, et séparés l'un de l'autre dans la prison du Temple,
avaient vu leur sort un peu amélioré depuis le 9 thermidor. Le
cordonnier Simon, gardien du jeune prince, avait péri comme complice de
Robespierre. On lui avait substitué trois gardiens, dont un seul
changeait chaque jour, et qui montraient au jeune prince plus
d'humanité. On tirait de ces changemens opérés au Temple de vastes
conséquences. Le travail projeté sur les moyens de retirer les assignats
donnait lieu aussi à de grandes conjectures. Les royalistes, qui se
montraient déjà, et dont le nombre s'augmentait de ces incertains qui
abandonnent toujours un parti qui commence à faiblir, disaient avec
malice qu'on allait faire la paix. Ne pouvant plus dire aux
républicains: Vos armées seront battues, ce qui avait été répété trop
souvent sans succès, et ce qui devenait trop niais, ils leur disaient:
On va les arrêter dans la victoire; la paix est signée; on n'aura pas le
Rhin; la condition de la paix sera le rétablissement de Louis XVII sur
le trône, la rentrée des émigrés, l'abolition des assignats, la
restitution des biens nationaux. On conçoit combien de tels bruits
devaient irriter les patriotes. Ceux-ci, déjà effrayés des poursuites
dirigées contre eux, voyaient avec désespoir le but qu'ils avaient
poursuivi avec tant d'effort, compromis par le gouvernement. A quoi
destinez-vous le jeune Capet? disaient-ils; qu'allez-vous faire des
assignats? Nos armées n'auront-elles versé tant de sang que pour être
arrêtées au milieu de leurs victoires? n'auront-elles pas la
satisfaction de donner à leur patrie la ligne du Rhin et des Alpes?
L'Europe a voulu démembrer la France; la juste représaille de la France
victorieuse sur l'Europe doit être de conquérir les provinces qui
complètent son sol. Que va-t-on faire pour la Vendée? Va-t-on pardonner
aux rebelles quand on immole les patriotes? «Il vaudrait mieux, s'écria
un membre de la Montagne dans un transport d'indignation, être Charette
que député à la convention.»
On conçoit combien tous ces sujets de division, joints à ceux que la
politique intérieure fournissait déjà, devaient agiter les esprits. Le
comité de salut public, se voyant pressé entre les deux partis, se crut
obligé de s'expliquer: il vint déclarer à deux reprises différentes, une
première fois par l'organe de Carnot, une autre fois par celui de Merlin
(de Douai), que les armées avaient reçu ordre de poursuivre leurs
triomphes, et de n'entendre les propositions de paix qu'au milieu des
capitales ennemies.
Les propositions de la Hollande lui parurent en effet trop tardives
pour être acceptées, et il ne crut pas devoir consentir à négocier à
l'instant où on allait être maître du pays. Abattre la puissance
stathoudérienne, relever la république hollandaise, lui sembla digne de
la république française. On s'exposa, à la vérité, à voir toutes les
colonies de la Hollande et même une partie de sa marine, devenir la
proie des Anglais, qui déclareraient s'en emparer au nom du stathouder;
mais les considérations politiques devaient l'emporter. La France ne
pouvait pas ne pas abattre le stathoudérat; cette conquête de la
Hollande ajoutait au merveilleux de ses victoires, intimidait davantage
l'Europe, compromettait surtout les flancs de la Prusse, obligeait cette
puissance à traiter sur-le-champ, et par-dessus tout rassurait les
patriotes français. En conséquence Pichegru eut ordre de ne plus
s'arrêter. La Prusse, l'Empire, n'avaient encore fait aucune ouverture,
et on n'eut rien à leur répondre. Quant à l'Espagne, qui promettait de
reconnaître la république et de lui payer des indemnités, à condition
qu'on ferait vers les Pyrénées un petit état à Louis XVII, elle fut
écoutée avec mépris et indignation, et ordre fut donné aux deux généraux
français de s'avancer sans relâche. Quant à la Vendée, un décret
d'amnistie fut rendu: il portait que tous les rebelles, sans distinction
de grade, qui poseraient les armes dans l'intervalle d'un mois, ne
seraient pas poursuivis pour le fait de leur insurrection.
Le général Canclaux, destitué à cause de sa modération, fut replacé à la
tête de l'armée dite de l'Ouest, qui comprenait la Vendée. Le jeune
Hoche, qui avait déjà le commandement de l'armée des côtes de Brest,
reçut en outre celui de l'armée des côtes de Cherbourg: personne n'était
plus capable que ces deux généraux de pacifier le pays, par le mélange
de la prudence et de l'énergie.
Pichegru, qui avait reçu ordre de poursuivre sa marche victorieuse,
attendait que la surface du Wahal fût entièrement prise. Notre armée
longeait le fleuve; elle était répandue sur ses bords vers Millingen,
Nimègue, et tout le long de l'île de Bommel, dont nous étions maîtres.
Walmoden, voyant que Pichegru, vers Bommel, n'avait laissé que quelques
avant-postes sur la rive droite, les replia, et commença un mouvement
offensif. Il proposait au prince d'Orange de se joindre à lui, pour
former de leurs deux armées réunies une masse imposante, qui pût arrêter
par une bataille l'ennemi qu'on ne pouvait plus contenir maintenant par
la ligne des fleuves. Le prince d'Orange, tenant à ne pas découvrir la
route d'Amsterdam, ne voulut jamais quitter Gorcum. Walmoden songea à se
placer sur la ligne de retraite, qu'il avait tracée d'avance du Wahal à
là Linge, de la Linge au Leck, du Leck à l'Yssel, par Thiel, Arnheim et
Deventer.
Tandis que les républicains attendaient la gelée avec la plus vive
impatience, la place de Grave, défendue avec un courage héroïque par le
commandant Debons, se rendit presque réduite en cendres. C'était la
principale des places que les Hollandais possédaient au-delà de la
Meuse, et la seule qui n'eût pas cédé à l'ascendant de nos armes. Les
Français y entrèrent le 9 nivôse (29 décembre). Enfin, le 19 nivôse (8
janvier 1795), le Wahal se trouva solidement gelé. La division Souham le
franchit vers Bommel; la brigade Dewinther, détachée du corps de
Macdonald, le traversa vers Thiel. A Nimègue et au-dessus, le passage
n'était pas aussi facile, parce que le Wahal n'était pas entièrement
pris. Néanmoins le 21 (10), la droite des Français le passa au-dessus de
Nimègue, et Macdonald, appuyé par elle, passa à Nimègue même dans des
bateaux. En voyant ce mouvement général, l'armée de Walmoden se retira.
Une bataille seule aurait pu la sauver; mais dans l'état de division et
de découragement où se trouvaient les coalisés, une bataille n'aurait
peut-être amené qu'un désastre. Walmoden exécuta un changement de front
en arrière, en se portant sur la ligne de l'Yssel, afin de gagner le
Hanovre par les provinces de la terre ferme. Conformément au plan de
retraite qu'il s'était tracé, il abandonna ainsi les provinces
d'Utrecht et de la Gueldre aux Français. Le prince d'Orange resta vers
la mer, c'est-à-dire à Gorcum. N'espérant plus rien, il abandonna son
armée, se présenta aux états réunis à La Haye, leur déclara qu'il avait
essayé tout ce qui était en son pouvoir pour la défense du pays, et
qu'il ne lui restait plus rien à faire. Il engagea les représentans à ne
pas résister davantage au vainqueur, pour ne pas amener de plus grands
malheurs. Il s'embarqua aussitôt après pour l'Angleterre.
Dès cet instant, les vainqueurs n'avaient plus qu'à se répandre comme un
torrent dans toute la Hollande. Le 28 nivôse (17 janvier), la brigade
Salm entra à Utrecht, et le général Vandamme à Arnheim. Les états de
Hollande décidèrent qu'on ne résisterait plus aux Français, et que des
commissaires iraient leur ouvrir les places dont ils croiraient avoir
besoin pour leur sûreté. De toutes parts, les comités secrets qui
s'étaient formés manifestaient leur existence, chassaient les autorités
établies, et en nommaient spontanément de nouvelles. Les Français
étaient reçus à bras ouverts et comme des libérateurs: on leur apportait
les vivres, les vêtemens dont ils manquaient. A Amsterdam, où ils
n'étaient pas entrés encore, et où on les attendait avec impatience, la
plus grande fermentation régnait: La bourgeoisie, irritée contre les
orangistes, voulait que la garnison sortît de la ville, que la régence
se démît de son autorité, et qu'on rendit leurs armes aux citoyens.
Pichegru, qui approchait, envoya un aide-de-camp pour engager les
autorités municipales à maintenir le calme et à empêcher les désordres.
Le 1er pluviôse enfin (20 janvier), Pichegru, accompagné des
représentans Lacoste, Bellegarde et Joubert, fit son entrée dans
Amsterdam. Les habitans accoururent à sa rencontre, portant en triomphe
les patriotes persécutés et criant, _vive la république française! vive
Pichegru! vive la liberté!!!_ Ils admiraient ces braves gens, qui, à
moitié nus, venaient de braver un pareil hiver et de remporter tant de
victoires. Les soldats français donnèrent dans cette occasion le plus
bel exemple d'ordre et de discipline. Privés de vivres et de vêtemens,
exposés à la glace et à la neige, au milieu de l'une des plus riches
capitales de l'Europe, ils attendirent pendant plusieurs heures, autour
de leurs armes rangées en faisceaux, que les magistrats eussent pourvu à
leurs besoins et à leurs logemens. Tandis que les républicains entraient
d'un côté, les orangistes et les émigrés français fuyaient de l'autre.
La mer était couverte d'embarcations chargées de fugitifs et de
dépouilles de toute espèce.
Le même jour, 1er pluviôse, la division Bonnaud, qui venait la veille de
s'emparer de Gertruydemberg, traversa le Biesbos gelé, et entra dans la
ville de Dordrecht, où elle trouva six cents pièces de canon, dix mille
fusils, et des magasins de vivres et des munitions pour une armée de
trente mille hommes. Cette division traversa ensuite Rotterdam pour
entrer à La Haye, où siégeaient les états. Ainsi, la droite vers
l'Yssel, le centre vers Amsterdam, la gauche vers La Haye, prenaient
successivement possession de toutes les provinces. Le merveilleux
lui-même vint s'ajouter à cette opération de guerre déjà si
extraordinaire. Une partie de la flotte hollandaise mouillait près du
Texel. Pichegru, qui ne voulait pas qu'elle eût le temps de se détacher
des glaces et de faire voile vers l'Angleterre, envoya des divisions de
cavalerie et plusieurs batteries d'artillerie légère vers la
Nord-Hollande. Le Zuyderzée était gelé: nos escadrons traversèrent au
galop ces plaines de glace, et l'on vit des hussards et des artilleurs à
cheval sommer comme une place forte ces vaisseaux devenus immobiles. Les
vaisseaux hollandais se rendirent à ces assaillans d'une espèce si
nouvelle.
A la gauche, il ne restait plus qu'à s'emparer de la province de
Zélande, qui se compose des îles placées à l'embouchure de l'Escaut et
de la Meuse; et à la droite, des provinces de l'Over-Yssel, Drenthe,
Frise et Groningue, qui joignent la Hollande au Hanovre. La province de
Zélande, forte de sa position inaccessible, proposa une capitulation un
peu fière, par laquelle elle demandait à ne pas recevoir de garnison
dans ses principales places, à ne pas être soumise à des contributions,
à ne pas recevoir d'assignats, à conserver ses vaisseaux et ses
propriétés publiques et particulières, en un mot à ne subir aucun des
inconvéniens de la guerre. Elle demandait aussi pour les émigrés
français la faculté de se retirer sains et saufs. Les représentans
acceptèrent quelques-uns des articles de la capitulation, ne prirent
aucun engagement quant aux autres, disant qu'il fallait en référer au
comité de salut public; et sans plus d'explications, ils entrèrent dans
la province, fort contens d'éviter les dangers d'une attaque de vive
force, et de conserver les escadres, qui auraient pu être livrées à
l'Angleterre. Tandis que ces choses se passaient à la gauche, la droite
franchissant l'Yssel, chassait les Anglais devant elle, et les rejetait
jusqu'au-delà de l'Ems. Les provinces de Frise, de Drenthe et de
Groningue, se trouvèrent ainsi conquises, et les sept Provinces-Unies
soumises aux armes victorieuses de la république.
Cette conquête, due à la saison, à la constance admirable de nos
soldats, à leur heureux tempérament pour résister à toutes les
souffrances, beaucoup plus qu'à l'habileté de nos généraux, excita en
Europe un étonnement mêlé de terreur, et en France un enthousiasme
extraordinaire. Carnot, ayant dirigé les opérations des armées pendant
la campagne des Pays-Bas, était le premier et véritable auteur des
succès. Pichegru, et surtout Jourdan, l'avaient secondé à merveille
pendant cette suite sanglante de combats. Mais depuis qu'on avait passé
de la Belgique en Hollande, tout était dû aux soldats et à la saison.
Néanmoins Pichegru, général de l'armée, eut toute la gloire de cette
conquête merveilleuse, et son nom, porté sur les ailes de la renommée,
circula dans toute l'Europe comme celui du premier général français.
Ce n'était pas tout d'avoir conquis la Hollande, il fallait s'y conduire
avec prudence et politique. D'abord il importait de ne pas fouler le
pays, pour ne point indisposer les habitans. Après ce soin, il restait à
imprimer à la Hollande une direction politique, et on allait se trouver
entre deux opinions contraires. Les uns voulaient qu'on rendît cette
conquête utile à la liberté, en révolutionnant la Hollande; les autres
voulaient qu'on n'affichât pas un trop grand esprit de prosélytisme,
afin de ne pas alarmer de nouveau l'Europe prête à se réconcilier avec
la France.
Le premier soin des représentans fut de publier une proclamation, dans
laquelle ils déclaraient qu'ils respecteraient toutes les propriétés
particulières, excepté cependant celles du stathouder; que ce dernier
étant le seul ennemi de la république française, ses propriétés étaient
dues aux vainqueurs en dédommagement des frais de la guerre; que les
Français entraient en amis de la nation batave, non point pour lui
imposer ni un culte, ni une forme de gouvernement quelconques, mais pour
l'affranchir de ses oppresseurs, et lui rendre les moyens d'exprimer son
voeu. Cette proclamation, suivie de véritables effets, produisit
l'impression la plus favorable. Partout les autorités furent renouvelées
sous l'influence française. On exclut des états quelques membres qui n'y
avaient été introduits que par l'influence stathoudérienne; on choisit
pour président Petter Paulus, ministre de la marine avant le
renversement du parti républicain en 1787, homme distingué et très
attaché à son pays. Cette assemblée abolit le stathoudérat à perpétuité,
et proclama la souveraineté du peuple. Elle vint en informer les
représentans, et leur faire hommage en quelque sorte de sa résolution.
Elle se mit à travailler ensuite à une constitution, et confia à une
administration provisoire les affaires du pays. Sur les quatre-vingts ou
quatre-vingt-dix vaisseaux composant la marine militaire de Hollande,
cinquante étaient demeurés dans les ports et furent conservés à la
république batave; les autres avaient étés saisis par les Anglais.
L'armée hollandaise, dissoute depuis le départ du prince d'Orange, dut
se réorganiser sur un nouveau pied, et sous les ordres du général
Daendels. Quant à la fameuse banque d'Amsterdam, le mystère de sa caisse
fut enfin dévoilé. Avait-elle continué à être banque de dépôt, ou bien
était-elle devenue banque, d'escompte en prêtant, soit à la compagnie
des Indes, soit au gouvernement, soit aux provinces? Telle était la
question qu'on s'adressait depuis long-temps, et qui diminuait
singulièrement le crédit de cette banque célèbre. Il fut constaté
qu'elle avait prêté pour huit à dix millions de florins environ sur les
obligations de la compagnie des Indes, de la chambre des emprunts, de la
province de Frise et de la ville d'Amsterdam. C'était là une violation
de ses statuts. On prétendit que, du reste, il n'y avait pas de déficit,
parce que ces obligations représentaient des valeurs certaines. Mais il
fallait que la compagnie, la chambre des emprunts, le gouvernement,
pussent payer, pour que les obligations acceptées par la banque ne
donnassent pas lieu à déficit.
Cependant, tandis que les Hollandais songeaient à régler l'état de leur
pays, il fallait pourvoir aux besoins de l'armée française, qui manquait
de tout. Les représentant firent en draps, en souliers, en vêtemens de
toute espèce, en vivres et munitions, une réquisition au gouvernement
provisoire, à laquelle il se chargea de satisfaire. Cette réquisition,
sans être excessive, était suffisante pour équiper l'armée et la
nourrir. Le gouvernement hollandais invita les villes à fournir chacune
leur part de cette réquisition, leur disant avec raison qu'il fallait se
hâter de satisfaire un vainqueur généreux, qui demandait au lieu de
prendre, et qui n'exigeait tout juste que ce que réclamaient ses
besoins. Les villes montrèrent le plus grand empressement, et les objets
mis en réquisition furent fournis exactement. On fit ensuite un
arrangement pour la circulation des assignats. Les soldats ne recevant
leur solde qu'en papier, il fallait que ce papier eût cours de monnaie
pour qu'ils pussent payer ce qu'ils prenaient. Le gouvernement
hollandais rendit une décision à cet égard. Les boutiquiers et les
petits marchands étaient obligés de recevoir les assignats de la main
des soldats français, au taux de neuf sous pour franc; ils ne pouvaient
vendre pour plus de dix francs au même soldat; ils devaient ensuite, à
la fin de chaque semaine, se présenter aux municipalités, qui retiraient
les assignats au taux d'après lequel ils avaient été reçus. Grâce à ces
divers arrangemens, l'armée, qui avait souffert si long-temps, se trouva
enfin dans l'abondance, et commença à goûter le fruit de ses victoires.
Nos triomphes si surprenans en Hollande n'étaient pas moins éclatans en
Espagne. Là, grâce au climat, les opérations avaient pu continuer.
Dugommier, quittant les Hautes-Pyrénées, s'était porté en présence de la
ligne ennemie, et avait attaqué sur trois points la longue chaîne des
positions prises par le général La Union. Le brave Dugommier fut tué
d'un boulet de canon à l'attaque du centre. La gauche n'avait pas été
heureuse; mais sa droite, grâce à la bravoure et à l'énergie d'Augereau,
avait obtenu une victoire complète. Le commandement avait été donné à
Pérignon, qui recommença l'attaque le 30 brumaire (20 novembre), et
remporta un succès décisif. L'ennemi avait fui en désordre, et nous
avait laissé le camp retranché de Figuières. La terreur même s'emparant
des Espagnols, le commandant de Figuières nous avait ouvert la place le
9 frimaire, et nous étions entrés ainsi dans l'une des premières
forteresses de l'Europe. Telle était notre position en Catalogne. Vers
les Pyrénées occidentales, nous avions pris Fontarabie, Saint-Sébastien,
Tolosa, et nous occupions toute la province de Guipuscoa. Moncey, qui
remplaçait le général Muller, avait franchi les montagnes, et s'était
porté jusqu'aux portes de Pampelune. Cependant, croyant sa position trop
hasardée, il était revenu sur ses pas, et, appuyé sur des positions plus
sûres, il attendait le retour de la belle saison pour pénétrer dans les
Castilles. L'hiver donc n'avait pu arrêter le cours de cette immortelle
campagne, et elle venait de s'achever, au milieu de la saison des neiges
et des frimas, en pluviôse, c'est-à-dire en janvier et février. Si la
belle campagne de 93 nous avait sauvés de l'invasion par le déblocus de
Dunkerque, de Maubeuge et de Landau, celle de 94 venait de nous ouvrir
la carrière des conquêtes, en nous donnant la Belgique, la Hollande, les
pays compris entre Meuse et Rhin, le Palatinat, la ligne des grandes
Alpes, la ligne des Pyrénées, et plusieurs places en Catalogne et en
Biscaye. Plus tard on verra de plus grandes merveilles encore; mais ces
deux campagnes resteront dans l'histoire comme les plus nationales, les
plus légitimes et les plus honorables pour la France.
La coalition ne pouvait résister à tant et de si rudes secousses. Le
cabinet anglais, qui, par les fautes du duc d'York, n'avait perdu que
les états de ses alliés; qui, sous prétexte de les rendre au stathouder,
venait de gagner quarante ou cinquante vaisseaux, et qui allait
s'emparer sous le même prétexte des colonies hollandaises; le cabinet
anglais pouvait n'être pas pressé de terminer la guerre; il tremblait au
contraire de la voir finir par la dissolution de la coalition; mais la
Prusse, qui apercevait les Français sur les bords du Rhin et de l'Ems,
et qui voyait le torrent prêt à se déborder sur elle, la Prusse n'hésita
plus; elle envoya sur-le-champ au quartier-général de Pichegru un
commissaire pour stipuler une trève, et promettre d'ouvrir immédiatement
des négociations de paix. Le lieu choisi pour ces négociations fut Bâle,
où la république française avait un agent qui s'était attiré une grande
considération auprès des Suisses, par ses lumières et sa modération. Le
prétexte employé pour choisir ce lieu fut qu'on pourrait y traiter avec
plus de secret et de repos qu'à Paris même, où fermentaient encore trop
de passions, et où se croisaient une multitude d'intrigues étrangères;
mais ce n'était point là le motif véritable. Tout en faisant des avances
de paix à cette république qu'on s'était promis d'anéantir par une seule
marche militaire, on voulait dissimuler l'aveu d'une défaite, et on
aimait mieux venir chercher la paix en pays neutre qu'au milieu de
Paris. Le comité de salut public, moins altier que son prédécesseur, et
sentant la nécessité de détacher la Prusse de la coalition, consentit à
revêtir son agent à Bâle de pouvoirs suffisans pour traiter. La Prusse
envoya le baron de Goltz, et les pouvoirs furent échangés à Bâle le 3
pluviôse an III (22 janvier 1795).
L'Empire avait tout autant d'envie de se retirer de la coalition que la
Prusse. La plupart de ses membres, incapables de fournir le quintuple
contingent et les subsides votés sous l'influence de l'Autriche,
s'étaient laissé inutilement presser, pendant toute la campagne, de
tenir leurs engagemens. Excepté ceux qui avaient leurs états compromis
au-delà du Rhin, et qui voyaient bien que la république ne les leur
rendrait pas, à moins d'y être forcée, tous désiraient la paix. La
Bavière, la Suède pour le duché de Holstein, l'électeur de Mayence, et
plusieurs autres états, avaient dit qu'il était temps de mettre fin _par
une paix acceptable à une guerre ruineuse_; que l'empire germanique
n'avait eu pour but que le maintien des stipulations de 1648, et n'avait
pris fait et cause que pour ceux de ses états voisins de l'Alsace et de
la Lorraine; qu'il songeait à sa conservation et non à son
agrandissement; que jamais _son intention n'avait été ni pu être de se
mêler du gouvernement intérieur de la France_; que cette déclaration
pacifique devait être faite au plus tôt, pour mettre un terme aux maux
qui affligeaient l'humanité; que la Suède, garante des stipulations de
1648, et heureusement restée neutre au milieu de cette guerre
universelle, pourrait se charger de la médiation. La majorité des votes
avait accueilli cette proposition. L'électeur de Trèves, privé de ses
états, l'envoyé impérial pour la Bohême et l'Autriche, avaient déclaré
seuls que sans doute il fallait rechercher la paix, mais qu'elle n'était
guère possible avec un pays sans gouvernement. Enfin, le 25 décembre, la
diète avait publié provisoirement un _conclusum_ tendant à la paix,
sauf à décider ensuite par qui la proposition serait faite. Le sens du
_conclusum_ était que, tout en faisant les préparatifs d'une nouvelle
campagne, on n'en devait pas moins faire des ouvertures de paix; que
sans doute la France, touchée des maux de l'humanité, convaincue qu'on
ne voulait pas se mêler de ses affaires intérieures, consentirait à des
conditions honorables pour les deux partis.
Ainsi, quiconque avait commis des fautes songeait à les réparer, s'il en
était temps encore. L'Autriche, quoique épuisée par ses efforts, avait
trop perdu en perdant les Pays-Bas, pour songer à poser les armes.
L'Espagne aurait voulu se retirer; mais, engagée dans les intrigues
anglaises, et retenue par une fausse honte dans la cause de l'émigration
française, elle n'osait pas encore demander la paix.
Le découragement qui s'emparait des ennemis extérieurs de la république
gagnait aussi ses ennemis intérieurs. Les Vendéens, divisés, épuisés,
n'étaient pas éloignés de la paix; pour les décider, il n'y avait qu'à
la leur proposer adroitement, et la leur faire espérer sincère. Les
forces de Stofflet, Sapinaud et Charette, étaient singulièrement
réduites. Ce n'était plus que par contrainte qu'ils faisaient marcher
leurs paysans. Ceux-ci, fatigués de carnage, et surtout ruinés par les
dévastations, auraient volontiers abandonné cette horrible guerre. Il
ne restait d'entièrement dévoués aux chefs que quelques hommes d'un
tempérament tout à fait militaire, des contrebandiers, des déserteurs,
des braconniers, pour lesquels les combats et le pillage étaient devenus
un besoin, et qui se seraient ennuyés des travaux agricoles; mais
ceux-là étaient peu nombreux; ils composaient la troupe d'élite,
constamment réunie, mais très insuffisante pour soutenir les efforts
républicains. Ce n'était qu'avec la plus grande peine qu'on pouvait, les
jours d'expédition, arracher les paysans à leurs champs. Ainsi les trois
chefs vendéens n'avaient presque plus de forces. Malheureusement pour
eux, ils n'étaient pas même unis. On a vu que Stofflet, Sapinaud et
Charette, avaient fait à Jalais des conventions qui n'étaient qu'un
ajournement de leurs rivalités. Bientôt Stofflet, inspiré par
l'ambitieux abbé Bernier, avait voulu organiser son armée à part, et se
donner des finances, une administration, tout ce qui constitue enfin une
puissance régulière; et, dans ce but, il voulait fabriquer un
papier-monnaie. Charette, jaloux de Stofflet, s'était vivement opposé à
ses desseins. Secondé de Sapinaud, dont il disposait, il avait sommé
Stofflet de renoncer à son projet, et de comparaître devant le conseil
commun institué par les conventions de Jalais. Stofflet refusa de
répondre. Sur son refus, Charette déclara les conventions de Jalais
annulées. C'était en quelque sorte le dépouiller de son commandement,
car c'était à Jalais qu'ils s'étaient réciproquement reconnu leurs
titres. La brouille était donc complète, et ne leur permettait pas de
remédier à l'épuisement par le bon accord. Quoique les agens royalistes
de Paris eussent mission de lier correspondance avec Charette, et de lui
faire arriver les lettres du régent, rien n'était encore parvenu à ce
chef.
La division de Scépeaux, entre la Loire et la Vilaine, présentait le
même spectacle. En Bretagne, il est vrai, l'énergie était moins
relâchée: une longue guerre n'avait point épuisé les habitans. La
chouannerie était un brigandage lucratif, qui ne fatiguait nullement
ceux qui s'y livraient, et d'ailleurs un chef unique, et d'une
persévérance sans égale, était là pour ranimer l'ardeur prête à
s'éteindre. Mais ce chef, qui, comme on l'a vu, n'attendait pour partir
que d'avoir achevé l'organisation de la Bretagne, venait de se rendre à
Londres, afin d'entrer en communication avec le cabinet anglais et les
princes français. Puisaye avait laissé, pour le remplacer auprès du
comité central, en qualité de major-général, un sieur Desotteux, se
disant baron de Cormatin. Les émigrés, si abondans dans les cours de
l'Europe, étaient fort rares en Vendée, en Bretagne, partout où l'on
faisait cette pénible guerre civile. Ils affectaient un grand mépris
pour ce genre de service, et appelaient cela _chouanner_. Par cette
raison, les sujets manquaient, et Puisaye avait pris cet aventurier qui
venait de se parer du titre de baron de Cormatin, parce que sa femme
avait hérité en Bourgogne d'une petite baronnie de ce nom. Il avait été
tour à tour chaud révolutionnaire, officier de Bouillé, puis chevalier
du poignard, et enfin il avait émigré, cherchant partout un rôle.
C'était un énergumène, parlant et gesticulant avec une grande vivacité,
et capable des plus subits changemens. Tel est l'homme que Puisaye, sans
le connaître assez, laissa en Bretagne.
Puisaye avait eu soin d'organiser une correspondance par les îles de
Jersey; mais son absence se prolongeait, souvent ses lettres
n'arrivaient pas; Cormatin n'était nullement capable de suppléer à sa
présence, et de ranimer les courages; les chefs s'impatientaient où se
décourageaient, et ils voyaient les haines, calmées par la clémence de
la convention, se relâcher autour d'eux, et les élémens de la guerre
civile se dissoudre. La présence d'un général comme Hoche était peu
propre à les encourager; de sorte que la Bretagne, quoique moins épuisée
que la Vendée, était tout aussi disposée à recevoir une paix adroitement
offerte.
Canclaux et Hoche étaient tous deux fort capables de la faire réussir.
On a déjà vu agir Canclaux dans la première guerre de la Vendée: il
avait laissé dans le pays une grande réputation de modération et
d'habileté. L'armée qu'on lui donnait à commander était considérablement
affaiblie par les renforts continuels envoyés aux Pyrénées et sur le
Rhin, et, de plus, entièrement désorganisée par un si long séjour dans
les mêmes lieux. Par le désordre ordinaire des guerres civiles,
l'indiscipline l'avait gagnée, et il s'en était suivi le pillage, la
débauche, l'ivrognerie, les maladies. C'était la seconde rechute de
cette armée depuis le commencement de cette guerre funeste. Sur
quarante-six mille hommes dont elle se composait, quinze ou dix-huit
étaient dans les hôpitaux; les trente mille restant étaient mal armés et
la moitié gardait les places: ainsi quinze mille tout au plus étaient
disponibles. Canclaux se fit donner vingt mille hommes, dont quatorze
mille pris à l'armée de Brest, et six à celle de Cherbourg. Avec ce
renfort il doubla tous les postes, fit reprendre le camp de Sorinières
près de Nantes, récemment enlevé par Charette, et se porta en forces sur
le Layon, qui formait la ligne défensive de Stofflet dans le Haut-Anjou.
Après avoir pris cette attitude imposante, il répandit en quantité les
décrets et la proclamation de la convention, et envoya des émissaires
dans tout le pays.
Hoche, habitué à la grande guerre, doué de qualités supérieures pour la
faire, se voyait avec désespoir condamné à une guerre civile sans
générosité, sans combinaisons, sans gloire. Il avait d'abord demandé son
remplacement; mais il s'était résigné bientôt à servir son pays dans un
poste désagréable et trop obscur pour ses talens. Il allait être
récompensé de cette résignation en trouvant, sur le théâtre même qu'il
voulait quitter, l'occasion de déployer les qualités d'un homme d'état
autant que celles d'un général. Son armée était entièrement affaiblie
par les renforts envoyés à Canclaux; il avait à peine quarante mille
hommes mal organisés pour garder un pays coupé, montagneux, boisé, et
plus de trois cent cinquante lieues de côtes depuis Cherbourg jusqu'à
Brest. On lui promit douze mille hommes tirés du Nord. Il demandait
surtout des soldats habitués à la discipline, et il se mit aussitôt à
corriger les siens des habitudes contractées dans la guerre civile. «Il
faut, disait-il, ne mettre en tête de nos colonnes que des hommes
disciplinés, qui puissent se montrer aussi vaillans que modérés, et être
des médiateurs autant que des soldats.» Il les avait formés en une
multitude de petits camps, et il leur recommandait de se répandre par
troupes de quarante et cinquante, de chercher à acquérir la connaissance
des lieux, de s'habituer à cette guerre de surprises, de lutter
d'artifice avec les chouans, de parler aux paysans, de se lier avec eux,
de les rassurer, de s'attirer leur amitié et même leur concours. «Ne
perdons jamais de vue, écrivait-il à ses officiers, que la politique
doit avoir beaucoup de part à cette guerre. Employons tour à tour
l'humanité, la vertu, la probité, la force, la ruse, et toujours la
dignité qui convient à des républicains.» En peu de temps il avait donné
à cette armée un autre aspect et une autre attitude; l'ordre
indispensable à la pacification y était revenu. C'est lui qui, mêlant
envers ses soldats l'indulgence à la sévérité, écrivait ces paroles
charmantes à l'un de ses lieutenans qui se plaignait trop amèrement de
quelques excès d'ivrognerie. «Eh! mon ami, si les soldats étaient
philosophes, ils ne se battraient pas!... Corrigeons cependant les
ivrognes, si l'ivresse les fait manquer à leur devoir.» Il avait conçu
les idées les plus justes sur le pays, et sur la manière de le pacifier.
«Il faut des prêtres à ces paysans, écrivait-il, laissons-les-leur,
puisqu'ils en veulent. Beaucoup ont souffert, et soupirent après leur
retour à la vie agricole; qu'on leur donne quelques secours pour réparer
leurs fermes. Quant à ceux qui ont pris l'habitude de la guerre, les
rejeter dans leur pays est impossible, ils le troubleraient de leur
oisiveté et de leur inquiétude. Il faut en former des légions et les
enrôler dans les armées de la république. Ils feront d'excellens soldats
d'avant-garde; et leur haine de la coalition, qui ne les a pas secourus,
nous garantit leur fidélité. D'ailleurs que leur importe la cause? il
leur faut la guerre. Souvenez-vous, ajoutait-il, des bandes de
Duguesclin allant détrôner Pierre-le-Cruel, et du régiment levé par
Villars dans les Cévennes.» Tel était le jeune général appelé à pacifier
ces malheureuses contrées.
Les décrets de la convention répandus à profusion en Vendée et en
Bretagne, l'élargissement des suspects, soit à Nantes, soit à Rennes, la
grâce accordée à madame de Bonchamp, qui fut sauvée par un décret de la
mort prononcée contre elle, l'annulation de toutes les condamnations non
exécutées, la liberté accordée à l'exercice des cultes, la défense de
dévaster les églises, l'élargissement des prêtres, la punition de
Carrier et de ses complices, commencèrent à produire l'effet qu'on en
attendait dans les deux pays, et disposèrent les esprits à profiter de
l'amnistie commune promise aux chefs et aux soldats. Les haines
s'apaisaient, et le courage avec elles. Les représentans en mission à
Nantes eurent des entrevues avec la soeur de Charette, et lui firent
parvenir, par son intermédiaire, le décret de la convention. Il était
dans ce moment réduit aux abois. Quoique doué d'une opiniâtreté sans
pareille, il ne pouvait pas se passer d'espérance, et il n'en voyait
luire d'aucun côté. La cour de Vérone, où il jouissait de tant
d'admiration, comme on l'a vu plus haut, ne faisait cependant rien pour
lui. Le régent venait de lui écrire une lettre dans laquelle il le
nommait lieutenant-général, et l'appelait le second fondateur de la
monarchie. Mais, confiée aux agens de Paris, cette lettre, qui aurait pu
du moins alimenter sa vanité, ne lui était pas encore parvenue. Il
avait, pour la première fois, demandé des secours à l'Angleterre, et
envoyé son jeune aide-de-camp, La Roberie, à Londres; mais il n'en avait
pas de nouvelles. Ainsi pas un mot de récompense ou d'encouragement, ni
de ces princes auxquels il se dévouait, ni de ces puissances dont il
secondait la politique. Il consentit donc à une entrevue avec Canclaux
et les représentans du peuple.
A Rennes, le rapprochement désiré fut encore amené par la soeur de l'un
des chefs. Le nommé Botidoux, l'un des principaux chouans du Morbihan,
avait appris que sa soeur, qui était à Rennes, venait d'être enfermée à
cause de lui. On l'engagea à s'y rendre pour obtenir son élargissement.
Le représentant Boursault lui rendit sa soeur, le combla de caresses, le
rassura sur l'intention du gouvernement, et parvint à le convaincre de
la sincérité du décret d'amnistie. Botidoux s'engagea à écrire au nommé
Bois-Hardi, jeune chouan intrépide, qui commandait la division des
Côtes-du-Nord, et qui passait pour le plus redoutable des révoltés.
«Quelles sont vos espérances? lui écrivit-il. Les armées républicaines
sont maîtresses du Rhin. La Prusse demande la paix. Vous ne pouvez
compter sur la parole de l'Angleterre; vous ne pouvez compter sur des
chefs qui ne vous écrivent que d'outre-mer, ou qui vous ont abandonné
sous prétexte d'aller chercher des secours; vous ne pouvez plus faire
qu'une guerre d'assassinats.» Bois-Hardi, embarrassé de cette lettre, et
ne pouvant quitter les Côtes-du-Nord, où des hostilités encore assez
actives exigeaient sa présence, engagea le comité central à se rendre
auprès de lui, pour répondre à Botidoux. Le comité, à la tête duquel se
trouvait Cormatin, comme major-général de Puisaye, se rendit auprès de
Bois-Hardi. Il y avait dans l'armée républicaine un jeune général,
hardi, brave, plein d'esprit naturel, et surtout de cette finesse qu'on
dit être particulière à la profession qu'il avait autrefois exercée,
celle de _maquignon_: c'était le général Humbert. «Il était, dit
Puisaye, du nombre de ceux qui n'ont que trop prouvé qu'une année de
pratique à la guerre supplée avantageusement à tous les apprentissages
d'esplanade.» Il écrivit une lettre dont le style et l'orthographe
furent dénoncés au comité de salut public, mais qui était telle qu'il le
fallait pour toucher Bois-Hardi et Cormatin. Il y eut une entrevue.
Bois-Hardi montra la facilité d'un jeune militaire courageux, point
haineux, et se battant par caractère plutôt que par fanatisme; toutefois
il ne s'engagea à rien, et laissa faire Cormatin. Ce dernier, avec son
inconséquence habituelle, tout flatté d'être appelé à traiter avec les
généraux de la puissante république française, accueillit toutes les
ouvertures de Humbert, et demanda à être mis en rapport avec les
généraux Hoche et Canclaux, et avec les représentans. Des entrevues
furent convenues, le jour et le lieu fixés. Le comité central fit des
reproches à Cormatin pour s'être trop avancé. Celui-ci, joignant la
duplicité à l'inconséquence, assura le comité qu'il ne voulait pas
trahir sa cause; qu'en acceptant une entrevue, il voulait observer de
près les ennemis communs, juger leurs forces et leurs dispositions. Il
donna surtout deux raisons importantes selon lui: premièrement, on
n'avait jamais vu Charette, on ne s'était jamais concerté avec lui; en
demandant à le voir sous prétexte de rendre la négociation commune à la
Vendée comme à la Bretagne, il pourrait l'entretenir des projets de
Puisaye, et l'engager à y concourir. Secondement, Puisaye, compagnon
d'enfance de Canclaux, lui avait écrit une lettre capable de le toucher,
et renfermant les offres les plus brillantes pour le gagner à la
monarchie. Sous prétexte d'une entrevue, Cormatin lui remettrait la
lettre, et achèverait l'ouvrage de Puisaye. Affectant ainsi le rôle de
diplomate habile auprès de ses collègues, Cormatin obtint l'autorisation
d'aller entamer une négociation simulée avec les républicains, pour se
concerter avec Charette et séduire Canclaux. Il écrivit à Puisaye dans
ce sens, et partit, la tête pleine des idées les plus contraires; tantôt
fier de tromper les républicains, de comploter sous leurs yeux, de leur
enlever un général; tantôt enorgueilli d'être le médiateur des insurgés
auprès des représentans de la république, et prêt, dans cette agitation
d'idées, à être dupe en voulant faire des dupes. Il vit Hoche; il lui
demanda d'abord une trève provisoire, et exigea ensuite la faculté de
visiter tous les chefs de chouans l'un après l'autre, pour leur inspirer
des vues pacifiques, de voir Canclaux, et surtout Charette, pour se
concerter avec ce dernier, disant que les Bretons ne pouvaient se
séparer des Vendéens. Hoche et les représentans lui accordèrent ce qu'il
demandait; mais ils lui donnèrent Humbert pour l'accompagner et assister
à toutes les entrevues. Cormatin, au comble de ses voeux, écrivait au
comité central et à Puisaye que ses artifices réussissaient, que les
républicains étaient ses dupes, qu'il allait raffermir les chouans,
donner le mot à Charette, l'engager seulement à temporiser en attendant
la grande expédition, et enfin séduire Canclaux. Il se mit ainsi à
parcourir la Bretagne, voyant partout les chefs, les étonnant par des
paroles de paix et par cette trève singulière. Tous ne comprenaient pas
ses finesses, et se relâchaient de leur courage. La cessation des
hostilités faisait aimer le repos et la paix, et, sans qu'il s'en
doutât, Cormatin avançait la pacification. Lui-même commençait à y être
porté; et, tandis qu'il voulait duper les républicains, c'étaient les
républicains qui, sans le vouloir, le trompaient lui-même. Pendant ce
temps, on avait fixé avec Charette le jour et le lieu de l'entrevue.
C'était près de Nantes. Cormatin devait s'y rendre, et là devaient
commencer les négociations. Cormatin, tous les jours plus embarrassé des
engagemens qu'il prenait avec les républicains, commençait à écrire plus
rarement au comité central, et le comité, voyant la tournure qu'allaient
prendre les choses, écrivait à Puisaye en nivôse: «Hâtez-vous d'arriver.
Les courages sont ébranlés; les républicains séduisent les chefs. Il
faut venir, ne fût-ce qu'avec douze mille hommes, avec de l'argent, des
prêtres et des émigrés. Arrivez avant la fin de janvier (pluviôse).»
Ainsi, tandis que l'émigration et les puissances fondaient tant
d'espérances sur Charette et sur la Bretagne, une négociation allait
pacifier ces deux contrées. En pluviôse (janvier-février), la
république traitait donc à Bâle avec l'une des principales puissances,
et à Nantes avec les royalistes, qui l'avaient jusqu'ici combattue et
méconnue.