Après trois jours passés à Erfurt, il partit pour Eisenach afin de

franchir avant les coalisés les défilés de la forêt de Thuringe. Le

général Sébastiani avec le 2e corps de cavalerie, le général

Lefebvre-Desnoëttes avec la cavalerie légère de la garde et le 5e de

cavalerie, formaient l'avant-garde, et couvraient les flancs de

l'armée en battant la campagne à droite et à gauche. Les maréchaux

Victor et Macdonald suivaient avec les débris des 2e et 11e corps;

puis venait le maréchal Marmont qui réunissait sous ses ordres les

débris des 6e, 5e et 3e corps, Durutte et Semelé qui conduisaient

leurs divisions, uniques restes des 7e et 16e corps. Napoléon ayant

sous la main la vieille garde, le 1er de cavalerie et la grosse

cavalerie de la garde, formait le noyau principal de l'armée. Oudinot

et Mortier avec les quatre divisions de la jeune garde, Bertrand avec

le 4e corps, accru de la division Guilleminot, et le 4e de cavalerie,

composaient l'arrière-garde. Le total de ces troupes ne montait pas à

plus de 70 mille hommes ayant un fusil à l'épaule, tant la débandade

s'était propagée de Leipzig à Erfurt. Venaient ensuite 30 à 40 mille

hommes sans armes, toujours logés entre les corps organisés, les

gênant dans le combat, dévorant leurs vivres au bivouac.

[En marge: Mouvements des armées coalisées.]

Les armées coalisées, après deux ou trois jours passés à Leipzig, et

employés soit à triompher, soit à se remettre d'une lutte si rude,

avaient été distribuées d'une manière nouvelle, et s'étaient ensuite

dirigées vers leur destination ultérieure. Le général Klenau avait été

renvoyé sur Dresde avec son corps, pour tâcher d'amener la reddition

de cette place et des troupes françaises qui l'occupaient. Le général

Tauenzien, déjà détaché de l'armée du Nord, avait été chargé de

poursuivre la reddition de Torgau et de Wittenberg, et le général

Benningsen, avec l'armée dite de Pologne, avait été expédié sur

Magdebourg et Hambourg pour opérer le blocus, et, s'il était possible,

la conquête de ces places. L'armée du Nord avait été acheminée sur

Cassel afin d'achever, si elle n'était consommée déjà, la destruction

de la monarchie du roi Jérôme. Elle devait ensuite revenir vers la

Westphalie, le Hanovre, la Hollande. Enfin Blucher et le prince de

Schwarzenberg, avec 160 mille hommes environ, s'étaient mis à la

poursuite de l'armée de Napoléon qu'ils serraient de près dans

l'espérance de le placer entre deux feux, de Wrède devant l'attaquer

en tête, tandis qu'ils l'attaqueraient en queue. Blucher, élevé par

son roi à la dignité de maréchal, et ayant mérité plus qu'aucun autre

les récompenses de la coalition, avait été dirigé sur Eisenach, pour

de là se rendre non sur Francfort mais sur Wetzlar, afin d'empêcher

que Napoléon, coupé de la route de Mayence, ne se rejetât sur celle de

Coblentz. La grande armée de Bohême, divisée en deux, devait marcher

partie par Eisenach, Fulde, Francfort, sur Mayence, partie par Gotha,

Smalkalden, Schweinfurt, sur Wurzbourg. C'étaient les Autrichiens que

le prince de Schwarzenberg, par un calcul facile à deviner, envoyait

sur Francfort, tandis qu'il envoyait sur Wurzbourg les Russes et les

Prussiens. Bien que l'empereur François, ainsi que son habile

ministre, eussent sagement renoncé à la couronne impériale germanique,

cependant ils voulaient en Allemagne la suprématie sous une forme

quelconque, et leur présence à Francfort, ville de l'élection

impériale, pouvait y faire éclater des manifestations utiles, dont ils

se serviraient pour recouvrer quelque chose de leur ancienne

domination, ou pour faire valoir au moins leur désintéressement.

La distribution des forces étant ainsi faite, chacun avait suivi

l'armée française. En effet Sébastiani et Lefebvre-Desnoëttes avaient

trouvé aux environs d'Eisenach quantité de Cosaques et de coureurs de

toute espèce, tant à pied qu'à cheval, et les avaient dispersés, en

les obligeant à se cacher dans la forêt de Thuringe. Les 26 et 27

octobre l'armée elle-même avait défilé sans grande difficulté,

pourtant l'arrière-garde d'Oudinot et de Mortier, composée de la jeune

garde, s'était vue assaillir par l'impétueux Blucher, à qui elle avait

résisté énergiquement. On avait perdu de part et d'autre un millier

d'hommes, mais l'ennemi avait ramassé de nombreux traînards que, dans

ses bulletins beaucoup plus inexacts que les nôtres, il présentait

comme des prisonniers recueillis sur le champ de bataille.

[En marge: Pertes de l'armée par suite de la débandade.]

Le 26, Napoléon vint coucher à Vach, au delà des défilés de la

Thuringe, le 27 à Hünfeld, le 28 à Schlüchtern. Une fois arrivés sur

le versant de la forêt de Thuringe qui regarde vers le Rhin, nous

fûmes poursuivis moins vivement, parce que Blucher s'était détourné à

droite pour s'acheminer par Wetzlar sur le Rhin, et que les Prussiens

et les Russes avaient pris à gauche pour se diriger sur Wurzbourg. Il

n'y avait plus dès lors sur nos traces que les Autrichiens,

vigoureusement contenus par Mortier, Oudinot et Bertrand. On avait

surtout affaire aux Cosaques et en général à la cavalerie ennemie, qui

nous causait, en ramassant les traînards, tout le mal qu'elle pouvait

nous faire. Ce mal n'était, hélas! que trop grand, car la rapidité des

marches et la difficulté de subsister faisaient sortir des rangs les

hommes par milliers. La division Semelé, par exemple, qui après sa

réorganisation à Erfurt comptait environ 4 mille hommes, était réduite

de l'autre côté des montagnes de la Thuringe, à 1800. Les divisions de

la jeune garde, atteintes elles-mêmes de cette contagion, étaient

tombées de 3 mille hommes chacune après Leipzig, à moins de 2 mille.

Les malades, les blessés, qui composaient à l'origine la population

flottante et désarmée, avaient expiré sur les routes par la fatigue ou

par la lance des Cosaques. Ils étaient remplacés par les affamés, les

dégoûtés du service, les mauvais sujets, dont le nombre augmentait à

vue d'oeil. Heureusement le froid n'était pas celui de Russie, et on

approchait de Mayence, car les soldats de 1813, bien inférieurs à ceux

de 1812, n'auraient certainement pas soutenu les mêmes épreuves.

[En marge: Le général Préval envoyé à la rencontre de l'armée jusqu'à

Francfort, recueille beaucoup de traînards.]

[En marge: Le 29 octobre, le général de Wrède posté en avant de Hanau,

s'attache à fermer la route de Mayence.]

Dès le 27 octobre on apprit à Schlüchtern la présence du général de

Wrède à Wurzbourg, occupé à canonner cette place que le général

Thareau ne voulait pas rendre. Le général de Wrède n'avait qu'un pas à

faire pour couper la route de Hanau à Mayence. On fit partir une

avant-garde avec ce qu'on put réunir des traînards et des équipages,

afin de se délivrer de ce qu'il y avait de plus embarrassant. Quelques

troupes légères de l'armée bavaroise étaient déjà parvenues jusqu'à

Hanau, petite place à demi fortifiée, au confluent de la Kinzig et du

Main, qui domine de son canon la grande route de Mayence. Ces

avant-gardes bavaroises n'étaient pas de force à intercepter la route,

et d'ailleurs le général Préval, envoyé par le maréchal duc de Valmy à

la rencontre de la grande armée, venait d'arriver à Francfort avec

quatre à cinq mille hommes. Ce général avait pris position entre

Francfort et Hanau sur la Nidda, afin que l'ennemi ne pût pas nous

opposer l'obstacle de cette rivière et empêcher ainsi la grande armée

de passer. Grâce à cette précaution nos soldats débandés, une fois

Hanau franchi, rencontraient une force pour les recueillir et les

protéger jusqu'à Mayence. Divers détachements défilèrent les 27 et 28

octobre, obligeant à se replier dans Hanau les troupes légères de

l'ennemi, et sauvant chaque fois quelques milliers d'écloppés, de

malades ou de vagabonds. Il s'en écoula ainsi 15 à 18 mille; mais le

29 la route se trouva entièrement fermée, car le général de Wrède,

désespérant de vaincre la résistance du général Thareau, avait laissé

un simple détachement pour bloquer Wurzbourg, et s'était porté à Hanau

avec 60 mille hommes, moitié Bavarois, moitié Autrichiens. Arrivé là,

il avait détaché une division sur Francfort, et s'était placé avec le

gros de ses forces en avant de Hanau, dans la forêt de Lamboy, que

traverse la grande route.

[En marge: Le 30 au matin, Napoléon arrive devant Hanau.]

[En marge: Ses forces à Hanau.]

Le 29, Napoléon étant venu coucher à Langen-Sebold, apprit que la

tête de l'armée était refoulée sur lui, et que les Austro-Bavarois au

nombre de 50 à 60 mille hommes, avaient la prétention de lui barrer la

route du Rhin. Indigné d'une telle impudence, mais n'en étant pas

fâché, car il se proposait de faire sentir le poids de son indignation

au téméraire qui venait se mettre sur son chemin, il résolut de hâter

le pas dans la journée du 30, pour s'ouvrir lui-même le passage avec

sa vieille garde. Ce n'était pas sur ses forces numériques qu'il

comptait, mais sur le sentiment de ses soldats, car n'eussent-ils été

que dix mille, ils auraient passé sur le corps de l'adversaire qui,

leur allié si longtemps, se montrait si avide de leur sang et de leur

liberté. Hélas! il ne nous restait pas plus de quarante à cinquante

mille hommes sous les armes, tant la désorganisation allait croissant

depuis les dernières marches, et de ces quarante à cinquante mille

hommes, Napoléon n'en pouvait guère réunir plus d'un tiers sous sa

main dans la journée du 30. Il n'avait à l'avant-garde que Sébastiani

avec les 2e et 5e de cavalerie, Lefebvre-Desnoëttes avec la cavalerie

légère de la garde, ce qui faisait environ quatre mille chevaux,

Macdonald et Victor avec cinq mille hommes d'infanterie, la vieille

garde, forte de quatre mille grenadiers et chasseurs, la grosse

cavalerie de la garde conservant deux à trois mille cavaliers montés,

enfin la réserve d'artillerie de Drouot, en tout 16 à 17 mille hommes.

Marmont avec les débris des 5e, 3e et 6e corps, Semelé, Durutte avec

leurs divisions, Mortier, Oudinot avec la jeune garde, Bertrand avec

le 4e, étaient en arrière, et ceux-ci à deux journées. Néanmoins

Napoléon n'hésita pas à fondre sur l'armée bavaroise et à la faire

repentir de sa témérité. Il importait de forcer le passage, pour ne

pas laisser grossir et se consolider l'obstacle élevé sur nos pas.

Le 30 au matin on partit de Langen-Sebold et on marcha sur Hanau.

À quelque distance on rencontra la division d'avant-garde du général

de Wrède, la division Lamotte, postée à Rückingen. On l'aborda

brusquement et on la culbuta. On la suivit vivement, et on rencontra

en avant de la forêt de Lamboy, à travers laquelle passe la grande

route de Mayence, l'armée austro-bavaroise elle-même. Voici quelles

avaient été les dispositions adoptées par le général de Wrède.

[En marge: Description du champ de bataille de Hanau.]

La forêt de Lamboy s'étendait de gauche à droite, de la Kinzig aux

montagnes du pays de Darmstadt. Au delà de la forêt le terrain était

découvert, mais on y trouvait l'obstacle de la Kinzig, petite rivière

allant tomber dans le Main, et enveloppant avant d'y tomber la place

de Hanau. La route, après avoir traversé la forêt dans sa profondeur,

débouchait en plaine, atteignait la Kinzig près du point où cette

rivière se réunit au Main, passait ensuite à droite sous le canon de

Hanau, enfin continuait jusqu'à Francfort et Mayence, entre le Main et

les montagnes. Le général de Wrède avait placé en avant et sur la

lisière de la forêt soixante bouches à feu, bien servies et bien

appuyées, avait rempli l'intérieur de la forêt d'une multitude de

tirailleurs, et rangé son armée dans la plaine au delà, le dos à la

Kinzig, la droite au pont de Lamboy sur la Kinzig, la gauche en avant

de Hanau. Il s'était couvert par 10 mille hommes de cavalerie. Il

disposait ainsi, défalcation faite de ce qu'il avait laissé sous

Wurzbourg, et de ce qu'il avait détaché sur Francfort, de

cinquante-deux mille hommes environ. Les coureurs de Thielmann et de

Lichtenstein l'avaient rejoint.

Napoléon accouru de sa personne à la tête de son avant-garde avait

reconnu et jugé les dispositions de l'ennemi. Il n'avait sous la main

que la cavalerie de l'avant-garde, et les cinq mille fantassins

restant à Macdonald et à Victor. La vieille garde suivait.

[En marge: Bataille de Hanau, livrée le 30 octobre.]

[En marge: Malheureuses dispositions du général de Wrède.]

Il fit ranger à droite sous le général Charpentier l'infanterie de

Macdonald, à gauche sous le général Dubreton celle de Victor, et

prescrivit à l'un et à l'autre de se répandre en tirailleurs dans les

bois. Il se tint avec toute sa cavalerie sur la grande route et en

présence de l'artillerie bavaroise, jusqu'à ce qu'il fût rejoint par

l'artillerie de la garde. À peine le signal donné, nos adroits

tirailleurs lancés dans la forêt y pénétrèrent avec la hardiesse et

l'intelligence qui les distinguaient. Une fusillade multipliée

éclatant dans la sombre épaisseur des bois, les éclaira bientôt de

mille feux. Nos tirailleurs gagnèrent successivement du terrain sur le

flanc des troupes qui soutenaient l'artillerie ennemie, et les

obligèrent à rétrograder. Peu après une portion de notre artillerie

ayant été amenée, canonna vivement celle des Bavarois qui était dénuée

de l'appui de l'infanterie, et la contraignit à se replier. On poussa

ainsi les Bavarois dans l'intérieur de la forêt, et on en traversa la

plus grande partie à leur suite, en tiraillant toujours sur leurs

flancs. Cependant la division Curial de la vieille garde ayant

rejoint, Napoléon dirigea deux bataillons de cette division sur la

colonne en retraite, et acheva de la rejeter de la forêt dans la

plaine. Parvenu à la lisière des bois on aperçut cinquante mille

hommes en bataille, le dos à la Kinzig, s'appuyant d'un côté au pont

de Lamboy en face de notre gauche, et de l'autre à la ville de Hanau

en face de notre droite. En avant se trouvait la belle et nombreuse

cavalerie de l'ennemi. Napoléon, pour déboucher, attendit que toute

son artillerie fût venue, ainsi que l'infanterie et la cavalerie de la

vieille garde. Lorsque les Bavarois, qui avaient honorablement servi

dans nos rangs, mais qui savaient ce qu'était la garde, la virent

paraître en ligne, ils en furent profondément émus, surtout leur

général de Wrède, qui comprit quelle faute il avait commise en se

plaçant avec une rivière à dos devant de pareilles troupes. Il avait

cru que la grande armée arriverait tellement talonnée par les

coalisés, qu'il n'aurait plus que des prisonniers à recueillir.

[En marge: Dispositions de Napoléon.]

Napoléon en apercevant ces dispositions dit avec ironie: Pauvre de

Wrède, j'ai pu le faire comte, mais je n'ai pu le faire

général.--Sur-le-champ il rangea quatre-vingts bouches à feu de la

garde à la lisière de la forêt, étendit à gauche les grands bonnets à

poil de la division Friant, et à droite la cavalerie de Sébastiani, de

Lefebvre-Desnoëttes, de Nansouty.

[Illustration: Scène de bataille.]

Après quelques instants d'une violente canonnade, il agit d'abord par

sa droite et lança toute sa cavalerie sur celle du général de Wrède.

Nos grenadiers, nos chasseurs à cheval de la garde, étaient

impatients de fouler aux pieds les alliés infidèles qui venaient

imprudemment leur barrer le chemin de la France. Les escadrons

bavarois furent rejetés d'un seul choc sur les escadrons autrichiens.

Ceux-ci chargèrent à leur tour, mais l'exaspération de notre cavalerie

était au comble; elle renversa tout ce qui s'offrit à elle, et culbuta

sur la Kinzig et Hanau la gauche de l'armée austro-bavaroise. Au

centre les flots de la cavalerie ennemie, dans le va-et-vient de ces

charges répétées, vinrent un moment se jeter sur les quatre-vingts

bouches à feu de la garde. Drouot faisant serrer ses pièces, et

plaçant en avant ses canonniers la carabine à la main, arrêta les

escadrons ennemis, puis les cribla de mitraille lorsqu'ils se

replièrent. Quand notre infanterie accourut à son secours, il était

déjà dégagé.

[Date en marge: Nov. 1813.]

[En marge: L'armée austro-bavaroise écrasée.]

Le général de Wrède acculé sur la Kinzig, ne vit d'autre ressource que

de ramener son armée sur sa droite, afin de lui faire repasser la

Kinzig au pont de Lamboy. Pour favoriser ce mouvement, et se procurer

l'espace dont il avait besoin, il essaya une attaque sur notre gauche.

Mais là justement se trouvaient les grenadiers de Friant. Ces braves

gens, dont le courage était trop souvent enchaîné, partageaient

l'exaspération de toute l'armée. Ils marchèrent appuyés des troupes de

Marmont dont la tête venait d'arriver, abordèrent les Bavarois à la

baïonnette, les poussèrent sur les troupes occupées à franchir la

Kinzig, et en percèrent sept à huit cents de leurs baïonnettes. De

Wrède repassa la Kinzig en désordre, laissant dans nos mains dix à

onze mille morts, blessés ou prisonniers. Cette brillante rencontre

nous avait coûté tout au plus trois mille hommes. La majesté de

l'armée française était dignement vengée.

Toutefois il ne fallait pas perdre de temps à compter nos trophées,

car de Wrède replié avec quarante mille hommes derrière la Kinzig,

pouvait apercevoir notre petit nombre, et déboucher de Hanau pour nous

barrer le chemin. Le lendemain 31 octobre Napoléon, fier non pour lui

mais pour ses soldats, de cette nouvelle bataille de la Bérézina, se

mit en marche avec Sébastiani, Lefebvre-Desnoëttes, Macdonald, Victor

et la vieille garde, afin d'aller rouvrir la route de Mayence, si elle

était interceptée quelque part. Il laissa Marmont pour border la

Kinzig, et empêcher l'ennemi de déboucher de Hanau, dont le canon

enfilait la chaussée.

[En marge: Nouvelles tentatives du général de Wrède, et nouveaux

échecs les jours suivants.]

Le 31 au matin le maréchal Marmont fit enlever Hanau que l'ennemi dans

sa terreur avait presque entièrement évacué, et en partant vers le

milieu du jour confia au général Bertrand qui le suivait, la garde de

ce poste. Le général Bertrand y passa la nuit, toujours dans

l'intention de contenir les Bavarois et de les empêcher de couper la

route. Le 1er novembre au matin, de Wrède voulant prendre une

revanche, et se flattant de ne plus trouver devant lui qu'une faible

arrière-garde sur laquelle il se dédommagerait de son échec, essaya de

déboucher de la Kinzig en traversant le pont de Lamboy à notre gauche,

et en tâchant de reprendre Hanau à notre droite. Devant le pont de

Lamboy Bertrand avait placé la division Guilleminot, au centre la

division Morand qui pouvait canonner Hanau par-dessus la Kinzig,

devant Hanau même la division italienne, partie dans cette ville,

partie le long de la Kinzig, avec mission de protéger la grande route.

De Wrède à la pointe du jour assaillit les Italiens dans Hanau, leur

prit une des portes, pénétra dans la ville, et les refoula sur le pont

de la Kinzig, vers lequel il courut pour s'en emparer, et occuper

ensuite la route. Mais Morand tirant par-dessus la Kinzig atteignit en

flanc la colonne du général de Wrède, et la couvrit de projectiles.

Les Italiens reprenant courage revinrent à la charge, et rejetèrent

les Bavarois dans Hanau. De Wrède reçut au bas-ventre une blessure qui

le fit supposer mort, tant elle était grave.

Au même instant sur notre gauche les Austro-Bavarois tentèrent de

franchir la Kinzig sur les chevalets du pont de Lamboy à demi brûlés.

Guilleminot en laissa passer un certain nombre, puis les culbuta dans

la Kinzig à la baïonnette. De toutes parts ils furent ainsi refoulés

au delà de la Kinzig, et condamnés à une nouvelle humiliation. Cette

tentative leur coûta encore de 1500 à 2,000 hommes. Nos canons libres

enfin de courir sur ce chemin de Mayence, y trouvèrent tant de

cadavres qu'ils roulaient, dit un témoin oculaire fort illustre, dans

une boue de chair humaine[33]. Funèbre et terrible rentrée de la

grande armée en France!

[Note 33: Expression du maréchal Gérard, de la bouche duquel

je l'ai autrefois recueillie.]

Au surplus le corps du général Bertrand avait été le dernier à

prendre la route de Hanau. Le maréchal Mortier avec la jeune garde

informé des difficultés qu'on rencontrait sur cette voie, avait fait

un détour à droite, et avait regagné Francfort sain et sauf. Le 4

novembre, la grande armée acheva d'entrer dans Mayence, tristement

triomphante! La cavalerie resta seule en dehors pour recueillir les

plus attardés de nos traînards. Il en avait passé près de quarante

mille en quelques jours.

[En marge: Arrivée de l'armée française sur les bords du Rhin.]

Ainsi nous revîmes le Rhin, après tant de victoires suivies maintenant

de tant de revers, le Rhin que nous avions l'espérance fondée de

repasser paisiblement, après une paix glorieuse et générale. Il aurait

pu en être ainsi, mais l'orgueil indomptable de Napoléon ne l'avait

pas permis!

[En marge: État de dénûment de la frontière du Rhin.]

Napoléon était en ce moment dans Mayence, pouvant se convaincre de ses

yeux de toute l'étendue de ses fautes. Ce Rhin devenu tellement notre

propriété, que six mois auparavant on aurait regardé comme une grande

preuve de modération de notre part de nous en contenter, ce Rhin il

était douteux que nous pussions le défendre! Napoléon avait tant songé

à la conquête, et si peu à la défense, que le sol de l'Empire se

trouvait presque entièrement découvert. Excepté en Italie, qui était

de la conquête aussi, on n'avait rien fait aux places de la frontière.

Napoléon avait bien commencé à y penser, mais à une époque où il ne

restait plus assez de temps pour que les ordres donnés reçussent leur

exécution. Les grands approvisionnements mêmes provoqués par

l'intermédiaire de M. de Bassano après la bataille de Dennewitz,

délibérés, résolus entre les principaux ministres à Paris, avaient

été contremandés par Napoléon à cause de la dépense, et surtout à

cause des alarmes qu'il craignait de répandre sur le Rhin. Aussi le

long de cette frontière qui aurait dû être le premier objet de nos

soins, tout était-il dans un état déplorable. On s'était épuisé en

munitions, en armes de toutes espèces pour Erfurt, Dresde, Torgau,

Magdebourg, Hambourg, et les arsenaux français étaient vides. Les

approvisionnements en bois ordonnés depuis peu de jours n'étaient pas

commandés. Les approvisionnements de siége se trouvaient dans le même

cas[34]. Le personnel était encore plus insuffisant que le matériel. À

Strasbourg, Landau, Metz, Coblentz, Cologne, Wesel, il n'y avait que

quelques compagnies de gardes nationales levées à la hâte par les

préfets, et qui savaient à peine tirer un coup de fusil. Mayence

seule, vaste dépôt de recrues qu'on n'avait pas eu le temps

d'expédier, de maraudeurs successivement rentrés, de malades, de

blessés transportés comme on avait pu, centre enfin de ralliement pour

nos débris de toute espèce, Mayence contenait des moyens de défense.

Mais c'est une armée qu'il aurait fallu dans cette place, et ce qui

rentrait, quoique ce fût la grande armée, n'aurait pas fourni 40 mille

hommes en état de combattre. Les divisions de la jeune garde qui

s'étaient si bien conduites, comprenant 8 mille hommes à la reprise

des hostilités, 3 mille encore après Leipzig, étaient réduites les

unes à 1,000, les autres à 1,100 hommes. Tous les corps étaient

diminués dans la même proportion.

[Note 34: Nous parlons d'après les rapports des maréchaux

envoyés sur le Rhin pour y commander.]

[En marge: Le 4e corps, renforcé des divisions Guilleminot, Durutte et

Semelé, est cantonné à Mayence.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 16 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 48 / 52 段