Napoléon voulant réserver à Mayence ce qu'il avait ramené de meilleur,

y laissa le 4e corps sous le général Bertrand. Ce corps était destiné

à former l'avant-garde de la future armée que Napoléon espérait

composer. Il devait comprendre la division Morand qui en avait

toujours fait partie, la division Guilleminot qu'on lui avait

récemment adjointe, les divisions Durutte et Semelé, seuls restes,

comme nous l'avons dit, des 7e et 16e corps. Ces quatre divisions,

même après quelques jours de repos, ne comptaient pas quinze mille

soldats. Napoléon ordonna qu'elles fussent immédiatement réorganisées

au moyen des hommes débandés qu'on arrêtait au passage du Rhin. La

cavalerie de la garde fut employée à recueillir ces hommes à plusieurs

lieues au-dessus et au-dessous de Mayence. Mais les fusils, les

vêtements, les souliers, les vivres qu'on leur distribuait ne

pouvaient surmonter l'influence des mauvaises habitudes qu'ils avaient

contractées, et bien que la plupart d'entre eux se fussent comportés

très-bravement deux ou trois semaines auparavant, il était douteux

qu'on parvînt à en faire encore des soldats. À peine cessait-on

d'avoir l'oeil sur eux qu'ils désertaient à l'intérieur. Les cadres

restaient excellents, et tout prouvait que, grâce à eux, il serait

plus facile de créer des soldats avec des conscrits sortant de leurs

chaumières, qu'avec des hommes qu'on venait d'exposer trop tôt, trop à

l'improviste, et sans l'encouragement de la victoire, aux plus

cruelles extrémités de la guerre.

[En marge: Lefebvre-Desnoëttes est aussi cantonné à Mayence avec la

cavalerie légère de la garde.]

[En marge: La défense du Rhin confiée aux maréchaux Victor, Marmont et

Macdonald.]

[En marge: La fièvre d'hôpital transportée par l'armée sur les bords

du Rhin, y exerce d'affreux ravages.]

En quelques jours cependant on reporta au nombre de vingt et quelques

mille hommes ce 4e corps, dernière représentation de l'armée qui avait

combattu à Lutzen, Dresde et Leipzig. Lefebvre-Desnoëttes lui fut

attaché avec la cavalerie légère de la garde et les vieux dragons du

5e corps, composant en tout 3 à 4 mille chevaux. On lui donna une

bonne artillerie. La garde du Rhin fut partagée entre les trois

maréchaux Marmont, Macdonald et Victor. Le maréchal Marmont fut chargé

de garder depuis Landau jusqu'à Coblentz avec les débris des 6e, 5e et

3e corps d'infanterie, des 1er et 5e de cavalerie. Il devait avoir

Mayence et le général Bertrand sous ses ordres, et procéder à la

recomposition des troupes comprises dans l'étendue de son

commandement. La jeune garde fut placée un peu en arrière de Mayence,

pour se réorganiser sous les yeux du maréchal Mortier. Il en fut de

même pour la cavalerie de la garde. Le maréchal Macdonald fut envoyé à

Cologne avec le 11e corps, qu'il devait également recomposer. On lui

donna le 2e de cavalerie pour veiller à la garde du Rhin, et empêcher

les Cosaques de le franchir. Ce qui restait des Polonais, infanterie

et cavalerie, fut envoyé à Sedan, où était l'ancien dépôt de ces

troupes alliées, pour y recevoir une nouvelle organisation. Le

maréchal Victor fut établi à Strasbourg avec le 2e corps, qui avait

fait sous ses ordres la campagne de 1813, et s'y était couvert de

gloire. C'est avec ces débris que les trois maréchaux devaient

protéger la frontière de l'Empire. Les gendarmes, les douaniers

revenus de tous les pays que nous avions occupés, arrêtaient sur le

Rhin les hommes débandés qui arrivaient, et tâchaient de les faire

rentrer à leurs corps. C'est avec cette ressource, dont nous avons

dit la valeur, qu'on espérait recruter les troupes cantonnées sur la

frontière. Malheureusement, outre leurs mauvaises dispositions

morales, elles venaient d'être atteintes par une affreuse contagion

physique. La fièvre d'hôpital née dans nos vastes dépôts de l'Elbe,

due à l'encombrement des hommes, aux fatigues, à la mauvaise

nourriture, aux pluies continuelles des deux derniers mois, et aux

passions tristes dont avaient été affectés nos blessés et nos malades,

s'était répandue partout où nous avions passé, et avait déjà envahi

les bords du Rhin. De tous les fléaux qui nous avaient poursuivis

celui-là était le plus redoutable. Il venait de pénétrer à Mayence,

d'y exercer déjà de notables ravages, et en faisait craindre de

terribles. De là il avait descendu le Rhin, et l'avait même remonté.

Ainsi aucune calamité ne semblait devoir nous être épargnée.

[En marge: Départ de Napoléon pour Paris le 7 novembre.]

[En marge: Situation des troupes laissées dans les garnisons de

l'Elbe, de l'Oder et de la Vistule.]

[En marge: Le nombre des troupes laissées dans les places n'est pas de

moins de 190 mille hommes.]

Napoléon, après avoir pourvu au plus pressé par un séjour d'une

semaine à Mayence, partit pour Paris le 7 novembre, afin de se

transporter au centre d'un gouvernement dont il était le moteur

indispensable, et de préparer les moyens d'une nouvelle et dernière

campagne. Tandis qu'il était occupé à faire des efforts inouïs pour

tirer de la France épuisée les ressources qu'elle contenait encore, et

arrêter sur la frontière des ennemis qu'une longue oppression avait

rendus implacables, il y avait du Rhin à la Vistule, en soldats vieux

ou jeunes, et actuellement assiégés ou bloqués par les légions de

l'Europe coalisée, de quoi composer l'une des meilleures armées qu'il

eût jamais rassemblées. Il avait laissé à Modlin 3 mille hommes, à

Zamosc 3, à Dantzig 28, à Glogau 8, à Custrin 4, à Stettin 12, à

Dresde 30, à Torgau 26, à Wittenberg 3, à Magdebourg 25, à Hambourg

40, à Erfurt 6, à Wurzbourg 2, ce qui faisait une force totale de 190

mille hommes, presque tous valides (car nous n'avons admis dans cette

évaluation ni les malades ni les blessés), tous aguerris ou instruits,

commandés par des officiers excellents, et comprenant notamment des

soldats d'artillerie et du génie incomparables. Jamais plus belle

armée n'eût porté le drapeau de la France, si, par un miracle, on

avait pu réunir ses débris épars, et leur rendre l'ensemble que leur

isolement dans des postes éloignés leur avait fait perdre. Napoléon,

ainsi qu'on l'a vu, dans l'espérance de se retrouver en une seule

bataille reporté sur l'Oder et la Vistule, avait voulu en conserver

les forteresses, de manière à se replacer soudainement dans son

ancienne position. C'est par ce motif qu'il avait consacré une

soixantaine de mille hommes aux places fortes de l'Oder et de la

Vistule. Pendant l'armistice il aurait pu les ramener tous, et en

renforcer sa ligne de l'Elbe; mais, séduit par la même espérance, il

avait persisté dans la même faute, et il venait de l'aggraver

prodigieusement, en quittant l'Elbe sans en retirer les garnisons.

C'est ainsi que ces 190 mille hommes si précieux, suffisant au

printemps pour former le fond d'une superbe armée de 400 mille hommes,

avaient été sacrifiés. Il est vrai que dans ces 190 mille hommes il y

avait 30 mille étrangers, voulant rentrer au sein de leur patrie

depuis que leurs gouvernements avaient rompu avec la France; mais

dans ces 30 mille hommes, s'il y avait 20 mille Allemands ou Illyriens

sur lesquels il ne fallait plus compter, il y avait 10 mille Polonais

devenus aussi braves, et restés aussi fidèles que les soldats de notre

vieille armée. C'était donc toujours la perte certaine de 170 mille

hommes, due à une confiance aveugle dans la victoire, et à la funeste

passion de rétablir en une journée une grandeur détruite par plusieurs

années de fautes irréparables!

[En marge: Comment on aurait pu les sauver.]

[En marge: Il aurait fallu que par une résolution spontanée l'un des

commandants de garnison sortit de la place qu'il occupait, allât

recueillir les autres garnisons, et formât ainsi une armée avec

laquelle il pût regagner les bords du Rhin.]

[En marge: Raisons qui ne permettaient pas aux garnisons de la Vistule

et de l'Oder de tenter une semblable entreprise.]

Un miracle, avons-nous dit, pouvait les rendre à la France. Sans doute

si un homme intrépide, audacieux, et surtout heureux, se trouvant à la

tête de l'une de ces garnisons, était sorti de la place qu'il

occupait, en forçant le blocus établi autour de ses murs, qu'il se fût

réuni à la garnison la plus voisine, et qu'allant ainsi de l'une à

l'autre il eût composé une armée, il est probable, vu le peu de

troupes laissées par les coalisés sur leurs derrières, qu'il aurait pu

atteindre l'Elbe et le Rhin, et rentrer en France à la tête d'une

force redoutable. Mais dans laquelle des places bloquées ce miracle

pouvait-il s'accomplir? Ce n'est pas assurément dans les places les

plus éloignées. Les garnisons de Modlin et de Zamosc, par exemple,

composées de Lithuaniens et de Polonais peu enclins à sortir de chez

eux, étaient beaucoup trop distantes l'une de l'autre, trop peu

nombreuses, pour essayer de hardies concentrations de troupes. Celle

de Dantzig, qui même après les maladies rapportées de Russie, comptait

encore vingt et quelques mille hommes, aurait pu s'échapper sans

doute, en culbutant ceux qui auraient essayé de l'arrêter. Mais elle

aurait été suivie à outrance par des forces supérieures, peut-être

détruite avant d'arriver à l'Oder, où l'attendaient du reste si elle y

était arrivée, 9 mille Français ou alliés à Stettin, 4 mille à

Custrin. Mais, outre la difficulté naissant de la distance, il y en

avait une dans les instructions de Napoléon. Il avait ordonné au

général Rapp de ne livrer Dantzig que sur un ordre de sa main, de s'y

faire tuer plutôt que de se rendre, et le général Rapp, privé de

nouvelles, ne devant pas ajouter foi à celles de l'ennemi, ne pouvait

pas assez connaître la situation pour se croire autorisé à changer les

instructions si précises, si formelles, qu'il avait reçues de

Napoléon. Les trois garnisons de l'Oder, celles de Stettin, Custrin,

Glogau, quoique plus rapprochées de l'Elbe, étaient encore trop

distantes entre elles, trop peu considérables, et trop surveillées,

pour tenter avec quelques chances de succès des réunions de forces qui

leur eussent permis de regagner le Rhin.

[En marge: Les commandants de Hambourg et de Dresde pouvaient seuls

prendre l'initiative d'une subite concentration.]

Ce sont les garnisons de l'Elbe, celles de Hambourg, Magdebourg,

Wittenberg, Torgau, Dresde, qui formaient des rassemblements de 20 et

30 mille hommes, qui étaient fort voisines les unes des autres, et

n'avaient pour rejoindre la France qu'à traverser la Westphalie

exempte de la présence de l'ennemi, ce sont celles-là qui auraient pu

prendre l'initiative, et rendre à la France cent mille hommes, avec

des chefs illustres tels que Saint-Cyr et Davout. Entre ces places

fortes de l'Elbe c'étaient évidemment les deux places extrêmes de

Dresde et de Hambourg, ayant des maréchaux en tête, et chacune 30

mille hommes au moins, qui auraient pu essayer d'opérer une

concentration subite, et entre ces dernières enfin c'est de la

garnison de Dresde qu'on était le plus fondé à l'attendre.

[En marge: Raisons qui devaient en détourner celui qui commandait à

Hambourg.]

Pour qu'un chef commandant une force considérable et chargé d'un poste

important prît sur lui de l'évacuer spontanément, afin de revenir sur

le Rhin, il fallait que l'ordre d'idées dans lequel il avait été

entretenu l'y autorisât. Le maréchal Davout n'était pas dans ce cas.

Il savait que Hambourg avait été la cause principale de la rupture des

négociations de Prague, que Napoléon y tenait au point d'avoir bravé

une guerre mortelle plutôt que d'y renoncer, que Hambourg était

l'appui des garnisons de l'Oder et de Dantzig, le boulevard de la

Westphalie et de la Hollande, le lien avec le Danemark, et que

l'abandonner était une résolution capitale, ne pouvant appartenir

qu'au chef de l'État lui-même. Voilà tout un ensemble de

considérations qui n'était pas fait pour lui inspirer la pensée de

l'évacuation. Mais il y avait de plus pour l'en détourner deux raisons

décisives. Il possédait à Hambourg tous les moyens de se soutenir

longtemps, et il le prouva bientôt; dès lors il n'y avait pour lui

aucune obligation immédiate de changer de position. Secondement, en

supposant qu'il sentît la nécessité de rentrer en France à la tête des

garnisons restées au dehors, il ne pouvait prendre sur lui de remonter

l'Elbe pour se porter à Torgau et à Dresde, car il serait allé dans un

cul-de-sac sans retraite possible, puisque entre Dresde et Mayence il

y avait la coalition tout entière. Il devait donc, s'il avait cette

pensée d'une concentration spontanée, attendre dans le poste où il

était qu'on vînt à lui avec les garnisons de Dresde, de Torgau, de

Magdebourg, et alors avec cent mille hommes il serait retourné en

France par la Westphalie et Wesel. Ainsi, outre que l'ordre d'idées

dans lequel il avait été entretenu ne devait pas l'engager à quitter

Hambourg, à moins d'une nécessité pressante, la concentration ne se

présentait pas comme chose exécutable du bas Elbe vers le haut, mais

du haut vers le bas.

[En marge: Toutes ces raisons au contraire devaient y décider celui

qui commandait à Dresde.]

[En marge: On pouvait en descendant de Dresde à Hambourg, y former

avec les garnisons de l'Elbe successivement ramassées, une armée de

plus de cent mille hommes, et à sa tête regagner le Rhin

victorieusement.]

Ces simples réflexions démontrent que c'est à Dresde qu'aurait dû

naître la résolution de réunir les garnisons voisines, et de former

une force successivement croissante, pour rentrer en France. Tout

devait en effet y disposer le maréchal Saint-Cyr, commandant à Dresde,

et les idées antérieures dont il avait eu l'esprit rempli, et

l'urgence de sa situation, et enfin les moyens dont il était pourvu.

D'abord Dresde n'était point une place forte où l'on pût se maintenir;

c'était un poste militaire à conserver quelques jours seulement, que

Napoléon n'avait entendu garder que très-passagèrement, et que, sans

le prescrire formellement, il avait presque d'avance ordonné

d'évacuer, en disant dans ses instructions que si des accidents

imprévus empêchaient le maréchal Saint-Cyr de rester à Dresde, il

devait se diriger sur Torgau. Ainsi la pensée naturelle qu'il était

impossible de ne pas concevoir, c'était celle de quitter Dresde, si on

apprenait que Napoléon se fût retiré sur le Rhin. Ensuite cette place

hors d'état de tenir huit jours, n'avait plus aucune importance après

le départ de la grande armée, ne couvrait rien, demeurait purement en

l'air, et ne contenait pas la moindre ressource en vivres. Il y avait

donc urgence de prendre un parti à son égard, et ne pouvant revenir en

France à travers la Saxe, car il aurait fallu passer sur le corps des

armées coalisées, il était évident que c'est sur Torgau qu'il fallait

se replier. Pour se rendre à Torgau on n'avait que deux journées de

marche. On y aurait trouvé 26 mille hommes, dont 18 mille Français

valides, et on aurait été porté à 48 mille hommes, force supérieure à

tout ce qu'il y avait d'ennemis sur les bords de l'Elbe. On aurait

recueilli en passant 3 mille hommes à Wittenberg. En deux jours on

serait arrivé à Magdebourg, où l'on se serait renforcé de 18 à 20

mille hommes valides. On aurait donc formé tout de suite une armée de

70 mille combattants, armée qui avant trois semaines était sûre de ne

pas rencontrer son égale jusqu'au bord de la mer. À Hambourg, on

aurait fini par réunir 110 mille soldats excellents, et alors qui

est-ce qui pouvait empêcher ces braves gens de regagner le Rhin?

[Date en marge: Octob. 1813.]

Si donc l'impulsion première avait dû partir de quelque part pour

opérer ces concentrations spontanées, c'était évidemment de Dresde et

du maréchal qui commandait cette place. Il faut ajouter que l'excuse

bien réelle alors, et souvent alléguée, du défaut d'indépendance et de

spontanéité chez les lieutenants de Napoléon, toujours habitués à

obéir, jamais à commander, que cette excuse ne saurait être donnée

pour le maréchal Saint-Cyr. Indépendant par force d'esprit, et par

indocilité de caractère, n'admirant personne, pas même Napoléon,

blâmant toutes les instructions qu'il recevait, il ne pouvait pas,

comme tant d'autres, expliquer son défaut de détermination par sa

soumission ponctuelle aux ordres supérieurs, ordres d'ailleurs qui,

après la retraite de l'armée, étaient plutôt dans le sens de

l'évacuation que de la conservation de Dresde. Par conséquent, si les

170 mille Français laissés par une déplorable faute de Napoléon sur la

Vistule, l'Oder et l'Elbe, avaient chance d'être sauvés, c'était, pour

100 mille au moins, par une résolution spontanée du maréchal

Saint-Cyr. Cette résolution il ne la prit point, et on va juger par

les faits eux-mêmes s'il est suffisamment justifié de ne l'avoir pas

prise.

[En marge: Ce qui s'était passé à Dresde après le départ de Napoléon

pour Düben.]

[En marge: Inquiétudes du maréchal Saint-Cyr et du corps d'armée

laissé à Dresde.]

[En marge: L'idée de sortir de Dresde pour aller se réunir aux

garnisons de Torgau et de Magdebourg était dans tous les esprits.]

À peine Napoléon avait-il quitté Dresde pour Düben que des mouvements

incessants de troupes s'étaient exécutés autour de la ville, que

l'intérêt des coalisés avait paru évidemment se porter ailleurs, et

qu'ils n'avaient laissé devant Dresde que des forces insignifiantes,

dont il était très-possible de triompher pour tenter quelque

entreprise salutaire. Au moment même de la bataille de Leipzig,

lorsque Bubna, Colloredo, Benningsen, se détournèrent pour rejoindre

la grande armée du prince de Schwarzenberg, leur disparition devint

promptement sensible, et un général aussi heureusement audacieux que

Richepanse le fut à Hohenlinden, aurait pu être tenté de suivre ces

corps, et s'il eût paru sur leurs derrières le 18, il eût certes

apporté d'immenses changements à nos destinées. Il est vrai que c'eût

été une résolution singulièrement téméraire, et difficile à concilier

avec l'instruction de garder Dresde, que Napoléon avait donnée

lorsqu'il avait formé son grand projet de marcher sur Berlin à la

suite de Bernadotte et de Blucher, pour revenir par Dresde sur les

derrières de l'armée de Bohême. On n'est donc pas fondé à faire au

maréchal Saint-Cyr un reproche de ne l'avoir pas prise. Ce maréchal

s'aperçut assez vite de la disparition des principales forces

stationnées devant Dresde, et il se procura la satisfaction fort

légitime, fort louable, de faire essuyer un échec au faible corps de

blocus qu'on avait laissé devant lui, mais il s'en tint là. Quelques

jours après, n'apprenant rien, ne voyant rien venir, il commença

d'être inquiet; on le fut bientôt autour de lui, et on se demanda ce

qu'avait pu devenir la grande armée. Rester enfermé dans cette prison,

où il y avait peu de vivres, peu de munitions, au milieu d'une

population tranquille, mais peu bienveillante, à laquelle on était

fort à charge, rester, disons-nous, dans un tel coupe-gorge, répugnait

à tout le monde, et à chaque instant surgissait l'idée de s'en aller,

car on savait bien qu'on n'avait rien à faire à Dresde, si ce n'est

d'y périr. Cette pensée de se retirer étant dans toutes les têtes, le

maréchal Saint-Cyr convoqua un conseil de guerre, composé du comte de

Lobau, du général Durosnel, du général Mathieu-Dumas et de quelques

autres. Avec sa remarquable sagacité, le comte de Lobau dit qu'il n'y

avait qu'une chose à tenter, c'était de se retirer sur Torgau, où l'on

trouverait une garnison nombreuse, des vivres, et en tout cas la route

ouverte de Magdebourg. Les autres généraux furent effrayés de la

responsabilité qu'on assumerait sur soi en se retirant, et dirent que

le moment n'était pas venu de se croire abandonné, et dès lors de

prendre un parti aussi décisif. À la vérité le doute était encore

permis le 21 octobre, l'évacuation de Leipzig n'ayant eu lieu que le

19. Bientôt cependant la joie non dissimulée des Saxons, les

communications de l'ennemi intéressé à nous désespérer, nous apprirent

le désastre de Leipzig, et la retraite forcée de Napoléon sur le Rhin.

Dès lors il était évident qu'il fallait prendre un parti, et le

prendre sur-le-champ, avant que toutes les routes fussent fermées.

C'est en ce moment qu'il eût fallu convoquer un conseil de guerre, et

obliger chacun à délibérer en présence du désastre constaté de la

grande armée, et de l'impossibilité démontrée d'être secouru.

[En marge: On pouvait sortir de Dresde avec 30 mille hommes valides,

qui n'auraient pas trouvé une seule force capable de leur fermer la

route de Torgau.]

En adoptant les évaluations les plus affaiblies, on pouvait mettre

sous les armes 25 mille hommes parfaitement valides, et tout porte à

croire qu'à la nouvelle du départ on aurait été 30 mille le fusil à

l'épaule. On n'avait pas 25 mille hommes devant soi, et fussent-ils le

double, comme ils devaient être répartis sur les deux rives de l'Elbe,

il y avait certitude de se faire jour, en perçant sur un point

quelconque le cercle très-étendu qu'ils étaient obligés de décrire

autour de la place. Enfin on avait la perspective assurée de mourir de

faim et de misère sous peu de jours, sans pouvoir s'honorer par une

défense que les fortifications de la ville ne rendaient pas possible,

et d'être tous tués ou pris, si on attendait que les forces ennemies

parties pour Leipzig fussent revenues sur Dresde. Si jamais il y a eu

urgence à se décider, évidence dans le parti à embrasser, c'était

certainement dans cette occasion.

[En marge: Hésitations du maréchal Saint-Cyr.]

[En marge: Question secrètement adressée à la garnison de Torgau.]

[En marge: Après quinze jours le maréchal Saint-Cyr ordonne une

tentative pour percer sur Torgau.]

Le maréchal Saint-Cyr avait infiniment d'esprit, était au feu un

brave soldat, avait de plus une véritable indépendance de caractère,

et cependant il donna ici la preuve que ces qualités très-réelles ne

sont pas celles qui dans certaines circonstances produisent les

grandes inspirations. Il ne résolut rien, ne fit rien, et laissa

écouler le temps en hésitations regrettables. Il eut la singulière

pensée d'envoyer un agent secret au gouverneur de Torgau, pour savoir

si on aurait des vivres à lui donner dans le cas où il se replierait

sur cette place. La question était inutile, car, outre que nous avions

toujours tiré de Torgau nos approvisionnements en grains, et qu'on

avait avec soi l'excellent général Mathieu-Dumas, au fait par ses

fonctions de toutes les ressources de l'armée, il ne s'agissait pas de

descendre sur Torgau pour y rester, mais pour y passer, chose bien

différente. L'agent pénétra, reçut pour réponse qu'on avait des

vivres, dont on ferait part volontiers à ses voisins de Dresde s'ils

avaient la bonne inspiration de venir; mais il ne put pas remonter

l'Elbe, et fut arrêté. On demeura ainsi sans réponse et sans

résolution, non-seulement pendant la fin d'octobre, mais jusqu'aux

premiers jours de novembre. Deux semaines s'étant écoulées, le cordon

du blocus se resserrant à chaque heure, toute espérance de secours

étant évanouie, le maréchal Saint-Cyr prit enfin un parti, mais

malheureusement un demi-parti, et le plus dangereux qu'on pût prendre.

Comme il n'y avait qu'une chose à essayer, celle de se retirer sur

Torgau, il n'imagina pas d'en tenter une autre, et résolut d'envoyer

le comte de Lobau avec 14 mille hommes dans la direction de cette

place, de lui faire descendre l'Elbe par la rive droite, puis, si le

comte de Lobau réussissait à percer, de suivre lui-même avec le reste

de son armée. On ne comprend pas qu'un homme qui avait tant de fois

déployé une si grande sagacité à la guerre, pût songer à faire une

tentative pareille. Si on avait une chance, et on n'en avait pas une,

mais cent, de percer la ligne de blocus, c'était en marchant tous

ensemble, et en ne laissant rien après soi. Il était impossible en

effet qu'en donnant tête baissée sur cette ligne, nécessairement mince

à cause de son étendue, on ne parvînt pas à la rompre. Le général

Brenier avait eu pour sortir de Ciudad-Rodrigo en 1811 de bien autres

dangers à courir, et les avait néanmoins surmontés.

[Date en marge: Nov. 1813.]

[En marge: Cette tentative faite avec des forces insuffisantes

échoue.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 16 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 49 / 52 段