descendant de la Bohême, les autres remontant de l'Elbe le long de la
Mulde, il ne songea pas un instant à sa sûreté. Habitué à les voir se
dérober sans cesse, il n'eut qu'une crainte, c'est qu'ils pussent lui
échapper encore, et au lieu d'aller droit à Leipzig, par le chemin
direct, ce qui lui aurait sauvé douze ou quinze mille soldats laissés
au milieu des boues de l'automne, il descendit l'Elbe dans la
direction de Düben, pour saisir à coup sûr Blucher et Bernadotte,
toujours convaincu dans son orgueil qu'on était beaucoup plus disposé
à le fuir qu'à le combattre. À peine en marche, et toujours en quête
de combinaisons qui pussent procurer de vastes résultats, il imagina
de se jeter sur les traces de Blucher et de Bernadotte, de les suivre
à outrance au delà de l'Elbe, de les refouler sur la roule de Berlin,
puis de remonter par la rive droite l'Elbe jusqu'à Torgau ou Dresde,
de passer ce fleuve de nouveau sur ces points, et de tomber à
l'improviste sur les derrières de l'armée descendue de Bohême. Certes
la combinaison était aussi profonde qu'audacieuse, et avec les
soldats, l'ardeur et la fortune d'Austerlitz, elle devait amener des
résultats prodigieux. Mais pour cette espérance chimérique, il fallait
se résigner à laisser 30 mille hommes à Dresde, et Napoléon les y
laissa. Arrivé à Düben, sur la basse Mulde, il put bientôt
s'apercevoir que loin de vouloir fuir, Blucher et Bernadotte
cherchaient à le gagner de vitesse sur Leipzig, pour s'y réunir à
Schwarzenberg, et l'accabler. Il prit son parti sur-le-champ,
rebroussa chemin vers cette ville, et avec la sûreté ordinaire de son
coup d'oeil se plaça de la seule manière propre à empêcher la réunion
de ses ennemis. Mais il revenait à Leipzig après une marche inutile de
cinquante lieues, qui avait épuisé ses soldats et fort diminué leur
nombre; il revenait privé de trente mille combattants laissés à
Dresde, d'une quantité égale laissée à Wittenberg, Torgau, Meissen, et
il marchait en une longue colonne, dont un tiers au moins ne pouvait
pas assister à la première et à la plus décisive bataille. Obligé de
faire face à tous ses ennemis, non pas présents mais pouvant l'être,
il lui fut impossible le 16 d'amener Bertrand et Ney à lui, de les
jeter avec Macdonald sur le flanc droit de Schwarzenberg pour accabler
ce dernier, et dès lors n'étant pas vainqueur d'une manière
foudroyante le premier jour, il se vit tout à coup dans une position
affreuse, où il était condamné à succomber les jours suivants sous une
écrasante réunion de forces. Prendre sur-le-champ le parti de la
retraite, l'exécuter sinon le 17, puisqu'il attendait encore Reynier,
du moins dans la nuit du 17 au 18, regagner au plus tôt par Lindenau,
Lutzen et Weissenfels, ses communications menacées, établir pour cela
les ponts nécessaires sur la Pleisse et l'Elster, était la seule
conduite à tenir, la conduite simple du capitaine sage, plus occupé de
sauver son armée que de conserver son prestige. Mais faire une
retraite fière, imposante, en plein jour, en se ruant sur l'ennemi qui
oserait être pressant, afin non pas de se sauver, mais de garder
l'attitude du victorieux, fut, et devait être la pensée du conquérant
longtemps gâté par la fortune, du conquérant qui ne sut pas sortir de
Moscou à temps, et il s'ensuivit la funeste bataille du 18, et la
retraite plus funeste encore du 19, exécutée avec un seul pont. La
confusion inévitable qui s'introduisit au dernier moment dans les
choses ainsi conduites, amena l'explosion du pont de l'Elster, qui
marqua du sceau de la fatalité cette effroyable bataille de quatre
jours.
Ce résumé des faits montre donc la vraie cause de tous les malheurs
que nous venons de raconter. Ce n'est pas plus ici qu'à Moscou dans
l'affaiblissement des talents du capitaine qu'il faut chercher la
cause de si déplorables résultats, car le capitaine ne fut jamais ni
plus fécond, ni plus audacieux, ni plus tenace, ni plus soldat, mais
dans les illusions de l'orgueil, dans le besoin de regagner d'un coup
une immense fortune perdue, dans la difficulté de s'avouer assez vite
sa défaite, dans tous les vices, en un mot, qu'on aperçoit en petit et
en laid chez le joueur ordinaire, risquant follement des richesses
follement acquises, et qu'on retrouve en grand et en horrible chez ce
joueur gigantesque qui joue avec le sang des hommes, comme d'autres
avec leur argent. De même que les joueurs perdent leur fortune en deux
fois, une première pour ne pas savoir la borner, une seconde pour
vouloir la rétablir d'un seul coup, de même Napoléon compromit la
sienne à Moscou pour la vouloir faire trop grande, et dans la campagne
de Dresde pour la vouloir refaire tout entière. C'était toujours
l'action des mêmes causes, l'altération non du génie, mais du
caractère gâté par la toute-puissance et le succès.
[En marge: Après les tragiques événements de Leipzig, une prompte
retraite sur le Rhin était le seul parti à prendre.]
À la suite de tels revers, retourner immédiatement sur le Rhin était
la seule ressource qui restât à Napoléon. Après avoir eu 360 mille
hommes de troupes actives à la reprise des hostilités, sans compter
les garnisons, après en avoir eu 250 mille encore deux semaines
auparavant, et en avoir laissé 30 mille à Dresde, un nombre peut-être
égal sur la route de Dresde à Düben, de Düben à Leipzig, après en
avoir perdu 60 à 70 mille dans les diverses batailles de Leipzig et un
nombre qu'on ne peut guère préciser par la défection des alliés, il en
conservait 100 à 110 mille tout au plus, dans l'état le plus
déplorable. La seule chose qu'il eût encore en quantité considérable
et en excellente qualité, mais malheureusement difficile à ramener,
c'était l'artillerie. Il en avait une très-belle, très-bien servie,
qui avait toujours mis son honneur à sauver ses canons, et n'avait
perdu que ceux que la destruction du pont de l'Elster avait empêché de
transporter à temps d'une rive à l'autre. Ce qui restait d'artillerie
était le double en proportion de ce qui restait de soldats. Si c'était
un embarras, c'était au moins une ressource et des plus précieuses
dans un jour de combat.
[En marge: Marche de l'armée sur la Saale.]
Napoléon passa autour de Lutzen la nuit du 19 au 20 octobre avec les
débris de son armée. Bertrand et Mortier avaient culbuté Giulay, et
parvenus à Weissenfels s'étaient assuré la possession de la Saale. Le
20 au matin Napoléon courut à Weissenfels pour diriger lui-même la
retraite, et devancer tous les corps ennemis aux passages essentiels.
Si on suivait à gauche (gauche en retournant vers le Rhin) la grande
route de Weissenfels à Naumbourg et Iéna, on rencontrait le fameux
défilé de Kosen, où le maréchal Davout s'était couvert de gloire en
défendant la plaine d'Awerstaedt, et où l'on était exposé à trouver
Giulay qui, repoussé par Bertrand et Mortier, pouvait bien aller y
chercher une revanche. Napoléon, dont le malheur n'avait pas troublé
la prévoyance, imagina de faire un détour à droite, et au lieu de
passer la Saale à Naumbourg, de la traverser à Weissenfels, dont on
possédait les ponts, de gagner ensuite Freybourg pour y franchir
l'Unstrutt, de déboucher de là dans la plaine de Weimar et d'Erfurt,
tandis que Bertrand porté rapidement par un mouvement à gauche sur le
défilé de Kosen, tâcherait d'y prévenir l'ennemi, et de s'y défendre
le plus longtemps possible contre la grande armée de Schwarzenberg. Ce
plan de marche à peine conçu, Napoléon en ordonna l'exécution.
Bertrand dont le 4e corps avait été augmenté comme on l'a vu de la
division Guilleminot, fut acheminé tout de suite sur Freybourg, avec
Mortier qui commandait deux divisions de la jeune garde, avec la
cavalerie légère de Lefebvre-Desnoëttes, avec le 2e de cavalerie du
général Sébastiani. Cette nombreuse cavalerie, battant partout
l'estrade et sabrant les Cosaques, devait précéder et flanquer
l'avant-garde, puis, lorsqu'on serait rendu à Freybourg, et qu'on
aurait occupé la ville et les ponts sur l'Unstrutt, Bertrand devait
courir à Kosen, et Mortier rester à Freybourg pour protéger le passage
de l'armée.
Ces ordres furent ponctuellement exécutés. Bertrand arriva le 21 au
soir à Freybourg avec les divers corps qui escortaient sa marche. Il
n'y avait dans cette ville que quelques troupes légères ennemies que
l'on expulsa. On s'empara d'un pont de pierre sur l'Unstrutt, solide
mais étroit. On en jeta un en charpente dans la nuit, pour faciliter
le passage de l'armée, et tandis que Mortier se livrait à ces soins,
Bertrand gravissant les hauteurs à gauche alla prendre position à
Kosen. Il y parvint avant l'ennemi.
[En marge: Le 21, l'armée passe la Saale à Weissenfels.]
Ces mesures résolues à temps et exécutées avec vigueur, eurent le
résultat qu'on devait en attendre. L'armée après s'être écoulée à
travers les plaines de Lutzen, arriva le 21 au soir à Weissenfels, où
elle franchit la Saale sans être poursuivie par d'autres troupes que
les coureurs de l'ennemi. Schwarzenberg et Bernadotte étaient restés
dans Leipzig, l'un à refaire son armée épuisée par trois batailles,
l'autre à passer des revues. Giulay seul avait marché par la route de
Naumbourg et de Kosen. De l'infatigable armée de Silésie, il n'y avait
que le corps du général d'York qui eût pu nous suivre, et les moyens
de passage sur la Pleisse et l'Elster ayant été détruits à Leipzig,
Blucher lui-même avait été obligé de faire un détour, et de descendre
fort au-dessous de Leipzig pour traverser ces rivières. Nous l'avions
à notre droite, mais en arrière, tandis qu'à notre gauche nous
n'avions que Giulay, lequel pour nous atteindre était réduit à forcer
le défilé de Kosen.
[En marge: Le 21 au soir l'armée arrive à Freybourg, et commence à y
passer l'Unstrutt.]
[En marge: La débandade s'introduit de nouveau parmi nos troupes,
ainsi qu'il était arrivé dans la retraite de Russie.]
[En marge: Oudinot défend énergiquement l'Unstrutt le 22, et donne à
toute l'armée le temps de défiler.]
[En marge: Le général Bertrand, de son côté, défend vaillamment les
défilés de Kosen.]
La Saale franchie le 21, l'armée alla coucher à Freybourg, où, comme
on vient de le voir, les moyens de passer l'Unstrutt avaient été
préparés. Les quelques mille prisonniers que Napoléon avait voulu
mener avec lui, avaient été délivrés par la cavalerie ennemie. C'était
un désagrément d'amour-propre bien plus qu'une perte véritable, mais
qui prouvait par quelles masses de troupes à cheval nous étions
poursuivis, car nous avions subi cet affront entre Bertrand, Mortier,
Sébastiani, Lefebvre-Desnoëttes. Cette cavalerie avait peu
d'inconvénients contre les corps organisés, mais la débandade qu'on
avait vue recommencer dans les corps de Macdonald, d'Oudinot et de
Ney, à la suite des revers de la Katzbach, de Gross-Beeren, de
Dennewitz, était devenue très-générale dans l'armée après
l'épouvantable bataille de Leipzig. Le premier prétexte à la sortie
des rangs, c'étaient les blessures légères qui obligeaient de marcher
sans armes à la queue des colonnes; le second c'était la faim qui
autorisait à courir çà et là pour trouver des vivres. Sorti des rangs,
on n'y rentrait plus. Les habitudes militaires étaient en effet trop
récentes chez nos jeunes soldats pour qu'ils pussent s'éloigner du
drapeau impunément. Une fois le cadre quitté, le dépit, la souffrance,
le goût de la maraude, le penchant naturel à s'épargner de nouveaux
dangers, empêchaient d'y revenir. Sur les 100 à 110 mille hommes que
Napoléon possédait encore, il y en avait plus de 20 mille qui, les uns
portant le bras en écharpe, les autres boitant, la plupart se disant
blessés sans l'être, ou alléguant la perte de leurs armes qu'ils
avaient jetées, marchaient entre les colonnes armées, ou à leur
suite, se répandaient le soir dans les villages qu'ils pillaient, et
sans rendre aucun service dévoraient les ressources dont auraient pu
vivre les corps organisés. Ce qu'il y avait de pis encore, c'était
l'exemple qui menaçait de devenir contagieux, et contre lequel les
répressions de la cavalerie étaient impuissantes. La bravoure n'avait
pas fléchi un moment chez ces jeunes gens, mais les habitudes
militaires trop peu enracinées, n'avaient pas tenu contre une grande
défaite, et ils avaient presque oublié qu'ils étaient soldats. La
cavalerie qui ordinairement poursuit ce genre de vice, et le réprime,
en était atteinte elle-même, et on voyait dans la masse débandée des
cavaliers à pied, quelques-uns même à cheval. C'est sur cette portion
de l'armée que les coureurs de l'ennemi avaient surtout prise. Ils
dispersaient ces maraudeurs comme de timides bandes d'oiseaux, et les
ramassaient en grand nombre, ce qui fournissait à la coalition
l'occasion de dire qu'elle avait fait des milliers de prisonniers. Des
canons abandonnés faute de chevaux, ou des maraudeurs enlevés dans les
villages, lui procuraient de prétendus trophées, bien plus
dommageables pour nous que véritablement glorieux pour elle. Il fallut
employer toute la nuit du 21 et la journée du 22 pour faire écouler
cette masse d'hommes, armés et désarmés, par les deux ponts de
Freybourg. On y réussit pourtant, moyennant la résistance énergique
que le maréchal Oudinot opposa sur les bords de l'Unstrutt aux
Prussiens du corps d'York. Ce maréchal depuis Leipzig avait protégé la
retraite avec deux divisions de la jeune garde, tandis que Mortier
avec les deux autres et Bertrand avec le 4e corps étaient chargés
d'ouvrir la route. Oudinot perdit quelques centaines d'hommes dans ce
combat opiniâtre, mais en tua beaucoup plus au corps prussien d'York.
Il ne quitta ce poste que lorsque toute l'armée eut défilé. Sur ces
entrefaites, le général Bertrand arrivé à temps à Kosen pour y
prévenir Giulay, lui avait livré un combat violent, le dos tourné vers
Awerstaedt, et le front vers la Saale. Pendant une journée entière il
fut assailli par les Autrichiens, et autant de fois il fut attaqué par
eux, autant de fois il les repoussa avec la vaillante division
Guilleminot, et les précipita des hauteurs de Kosen dans les gorges
profondes de la Saale. Lorsque Bertrand sut qu'Oudinot avait évacué
Freybourg, et que toutes nos colonnes avaient défilé sur Erfurt, il
abandonna son poste, craignant que l'ennemi ne le devançât, et ne le
coupât du reste de l'armée en allant passer la Saale à Iéna. Le 22 au
soir on campa dans divers villages entre Apolda, Buttelstedt et
Weimar. Le 23 toute l'armée fut réunie aux environs d'Erfurt, la
cavalerie battant le pays autour d'elle pour la protéger contre les
Cosaques.
[En marge: Napoléon s'arrête à Erfurt et y donne trois jours de repos
à l'armée.]
[En marge: Réorganisation de quelques-uns des corps de l'armée.]
Napoléon à Erfurt voulut, appuyé sur cette place qui contenait de
grandes ressources, donner deux ou trois jours de répit à l'armée.
Elle en avait un extrême besoin, soit pour se reposer, soit pour
remettre un peu d'ordre dans ses rangs. Il y avait à Erfurt beaucoup
de détachements venus en bataillons et escadrons de marche; il y avait
en abondance des vêtements, des souliers, des vivres et des munitions
de guerre. On répartit entre les différents corps les détachements qui
se trouvaient à Erfurt, et que la difficulté des communications avait
empêché de diriger sur l'Elbe. Le corps d'Augereau réduit à la seule
division Semelé et à 1600 hommes d'infanterie, au lieu de 8 mille
qu'il comptait la veille de la bataille de Leipzig, fut par ce moyen
reporté à 4 mille. Il dut marcher avec la division Durutte, seul reste
du 7e corps. Les autres corps ne gagnèrent pas dans cette proportion,
bien entendu, car c'était neuf à dix mille hommes tout au plus que
pouvait fournir le dépôt d'Erfurt. On distribua les vêtements, les
souliers, les vivres, on réapprovisionna les parcs de l'artillerie, et
on essaya par l'appât des distributions de faire reprendre des fusils
aux maraudeurs. Le succès sous ce rapport ne fut pas grand, car le
vice de la maraude favorisé par la saison, le mauvais temps, l'âge de
nos soldats, était déjà fort répandu.
Napoléon profita de ces deux jours de loisir pour écrire à Paris, et
faire part de sa situation aux principaux membres de son gouvernement.
Tout en palliant ses revers, et cherchant pour les expliquer des
causes imaginaires, il ne dissimulait pas les besoins, et réclamait,
outre les 280 mille hommes déjà demandés, de nouvelles levées, mais en
hommes faits, pris sur les conscriptions arriérées. «Je ne puis pas,
disait-il, défendre la France avec des enfants... _Rien n'égale la
bravoure de notre jeunesse, mais au premier événement douteux elle
montre le caractère de son âge._»--Napoléon sans doute avait raison,
mais des hommes faits qui auraient compté si peu de temps de présence
au drapeau, et qu'on eût, pour leur début, soumis à de pareilles
épreuves, ne les auraient pas beaucoup mieux supportées. Ils auraient
seulement fourni moins de malades aux hôpitaux.
De même qu'il demandait _des hommes et non des enfants_, Napoléon
demandait des impôts, c'est-à-dire de l'argent, et ne voulait plus de
papier bien ou mal hypothéqué sur les domaines de l'État. Il exigeait
500 millions, au moyen de centimes de guerre ajoutés à tous les impôts
directs et indirects. Les choses arrivées au point où elles étaient,
il n'y avait certainement pas mieux à faire que ce qu'il proposait.
[En marge: Départ de Murat; sa séparation affecte Napoléon qui
n'espère plus le revoir.]
Aux impressions douloureuses du moment vint s'ajouter le départ de
Murat. Napoléon, tout en blâmant la légèreté de son beau-frère,
admirait sa bravoure héroïque, son coup d'oeil sur le terrain, et de
plus il était sensible à l'excellence de son coeur. Il savait ce qui
s'était passé dans l'âme de Murat mieux que Murat lui-même; il savait
tous les conflits auxquels le malheureux roi de Naples avait été en
proie entre le désir de garder sa couronne et le désir d'être fidèle à
son bienfaiteur. Murat alléguait pour partir la nécessité de défendre
l'Italie menacée, l'espoir de fournir au prince Eugène trente mille
Napolitains parfaitement organisés, l'utilité enfin de procurer aux
armées française et italienne, en se mettant à leur tête, un chef bien
autrement expérimenté que le prince Eugène. Napoléon admettait ces
raisons, comme il admettait aussi que si la série des revers
continuait, il se pourrait que Murat cédât à l'entraînement général,
et imitât ces princes allemands nos alliés, qui pendant dix années
gorgés par nous des richesses de l'Église allemande, prétendaient
aujourd'hui qu'ils avaient été les victimes de la France. Mais
Napoléon, malgré quelques illusions qu'il se faisait encore, malgré
les derniers mensonges de ses flatteurs, sentait bien au fond de son
coeur qu'il avait abusé et des choses et des hommes. Sachant se rendre
justice, il la rendait aux autres, et entrevoyant la prochaine
défection de Murat, il la lui pardonnait d'avance pour ainsi dire. En
le quittant et en recevant ses protestations de fidélité comme
très-sincères, il l'embrassa plusieurs fois avec une sorte de
serrement de coeur. Il lui semblait en effet qu'il ne reverrait plus
cet ancien compagnon d'armes d'Italie et d'Égypte! Hélas! si la
prospérité aveugle, l'adversité au contraire procure en certains
moments une étrange clairvoyance, et l'on dirait qu'alors, pour mettre
le comble à la punition, la Providence rémunératrice lève tous les
voiles de l'avenir! Napoléon quitta donc Murat comme s'il avait su
qu'il ne devait plus le revoir. Murat partit regretté de toute
l'armée, car dans cette campagne d'automne il s'était montré aussi
habile que brave, et malgré les légèretés de détail qu'il commettait
souvent, il avait rendu à nos armes d'immortels services.
[En marge: Départ d'Erfurt.]
[En marge: Napoléon apprend en quittant Erfurt la présence de l'armée
bavaroise sur la route de Mayence.]
[En marge: Événements de Bavière.]
Il fallait décamper cependant, car de tous côtés les troupes des
coalisés avançaient, et de plus on annonçait la présence d'un nouvel
ennemi sur nos derrières, prêt à nous fermer le chemin de la France.
Cet ennemi n'était autre que l'armée bavaroise, si longtemps notre
compagne, et pressée de se faire pardonner sa longue alliance avec
nous par une défection qui s'approchât le plus possible de celle de
Bernadotte et des Saxons. Napoléon venait d'apprendre non-seulement la
défection de la Bavière qu'il avait connue sommairement en arrivant à
Leipzig, mais la manière dont cette défection avait été amenée. Voici
ce qui s'était passé à Munich, pendant cette seconde partie de la
campagne de Saxe.
[En marge: Comment avait été amenée la défection de cette cour
alliée.]
[En marge: Conduite du général de Wrède.]
Le roi, faible et assez attaché à Napoléon qui l'avait comblé de
biens, secondé par un ministre spirituel et ambitieux qui avait
cherché sa grandeur personnelle et celle de son pays dans l'alliance
de la France, le roi était contrarié dans cette politique par sa
femme, princesse vaine, entêtée, soeur de l'impératrice de Russie et
de la reine déchue de Suède, ayant les passions de la feue reine de
Prusse et quelque peu de sa beauté. Il était contrarié aussi par son
fils, prince plus ami des arts que de la guerre, que Napoléon avait eu
à son service et qu'il avait traité durement. La reine exerçait son
opposition dans l'intérieur du palais. Le fils du roi, retiré à
Inspruck, fomentait lui-même l'esprit insurrectionnel des Tyroliens
contre la Bavière. Tant que la France avait été victorieuse, le roi
avait souri des saillies aristocratiques de sa femme et de son fils,
les laissant dire l'un et l'autre, et prenant ce que Napoléon lui
donnait après chaque guerre, comme bon à prendre d'abord, et comme bon
aussi à montrer, à titre de réponse, aux détracteurs de sa politique.
Depuis Moscou, le doute élevé sur la puissance de Napoléon, le cri des
populations, la nouvelle des pertes essuyées par les Bavarois, les
suggestions de l'Autriche, la contagion de l'esprit germanique,
avaient ébranlé le roi, que les victoires de Lutzen et de Bautzen
avaient un moment raffermi. Mais la reprise des hostilités, le
caractère tous les jours plus triste des événements, les pertes
récentes du corps bavarois à la bataille de Dennewitz, mandées et
exagérées à Munich, les efforts des trois cours d'Autriche, de Prusse
et de Russie, avaient plus que jamais remis en question la fidélité de
la Bavière à l'égard de la France. L'arrivée d'un nouveau personnage à
Munich avait surtout contribué à rendre cette situation infiniment
critique. Le général de Wrède, caractère bouillant et sans
consistance, officier brave mais de peu de discernement, plein d'un
amour-propre excessif, était revenu dans son pays profondément blessé
des dédains du maréchal Saint-Cyr, sous lequel il avait servi pendant
la campagne de la Dwina. Ayant apporté à Munich tous ses
mécontentements et les ayant manifestés imprudemment, il s'était
toutefois rapproché, comme son souverain, après Lutzen et Bautzen, et
nous avait dévoilé lui-même le secret de la défection à demi consommée
de la cour de Bavière, afin de rentrer en faveur auprès de Napoléon.
M. d'Argenteau sentant le besoin de nous l'attacher, avait demandé
pour lui le grand cordon de la Légion d'honneur, rendu vacant par la
mort du respectable général Des Roys, et Napoléon, qui avait déjà
donné au général de Wrède des titres et des richesses, n'avait pas cru
devoir y ajouter cette dernière distinction. Le général de Wrède
redevenu mécontent, était resté en Bavière, et avait acquis tout à
coup une grande importance en obtenant le commandement de l'armée
bavaroise placée sur l'Inn, en face de l'armée autrichienne du prince
de Reuss. Si Augereau avec une vingtaine de mille hommes était venu le
joindre sur l'Inn, on l'aurait maintenu, et M. d'Argenteau avait fort
insisté pour qu'on prît cette précaution. Mais Napoléon avait eu
besoin d'Augereau ailleurs, et les Bavarois n'étant ni soutenus ni
contenus, avaient bientôt cédé au sentiment de tous les Allemands. Au
lieu de tenir tête au prince de Reuss, le général de Wrède était entré
en pourparlers avec lui. Les Autrichiens, au nom de la coalition,
avaient promis au général de Wrède le commandement des deux armées
bavaroise et autrichienne réunies sur l'Inn, et au roi la conservation
de ses États, sauf un équivalent en population et en revenu pour les
provinces qu'ils entendaient recouvrer, c'est-à-dire le Tyrol et les
bords de l'Inn. M. de Mongelas lui-même, sentant qu'il ne pouvait se
maintenir à son poste qu'en changeant bien vite de politique, avait
accueilli les propositions des puissances coalisées, espérant que la
Bavière conservant ses agrandissements, il conserverait sa situation.
Seulement il avait changé, non comme change la force (ainsi qu'avait
fait M. de Metternich), mais comme change la faiblesse, et il avait
adhéré à la coalition sans même nous avertir. Il nous avait abandonnés
en protestant toujours de sa fidélité. Le roi ayant contre lui sa
femme, son fils, son peuple, son ministre, son général, n'était pas de
caractère à résister à tant de contradicteurs, et quand on était venu
lui dire que, sauf équivalent, il conserverait ses États, et surtout
quand on avait ajouté que s'il refusait il fallait, comme en 1805,
évacuer sa capitale devant l'armée autrichienne, pour aller se jeter
dans les bras de Napoléon, non pas vainqueur mais vaincu, il n'avait
plus hésité, et avait signé le 8 octobre un traité d'alliance
offensive et défensive avec la coalition. Des transports de joie
avaient éclaté à cette nouvelle dans toute la Bavière, et avaient
confirmé sa résolution.
[En marge: L'armée austro-bavaroise, forte de 60 mille hommes, vient
se placer sur le Main pour couper la route de Mayence.]
Rien n'était plus amené par des causes irrésistibles qu'un pareil
changement, mais la décence voulait au moins que la Bavière, que nous
avions si richement dotée, en nous quittant pour sa sûreté, laissât à
d'autres pour son honneur, le soin de nous détruire. Il n'en fut point
ainsi, et le gouvernement bavarois, afin de s'assurer sa rentrée en
grâce auprès des souverains coalisés, le général de Wrède afin de
s'assurer le bâton de maréchal, mirent grande hâte à porter l'armée
austro-bavaroise de l'Inn sur le haut Danube, du Danube sur le Main.
Cette armée composée par moitié d'Autrichiens et de Bavarois, et forte
de 60 mille hommes, avait marché avec une telle rapidité, qu'on la
disait déjà rendue à Wurzbourg, et prête à couper aux environs de
Francfort la route de Mayence.
À cette annonce Napoléon sourit de mépris, et du reste sentit l'erreur
de sa politique à l'égard de l'Allemagne, politique qui, au lieu de se
borner à un peu d'appui donné aux États secondaires, s'était étendue
jusqu'à vouloir en faire des sujets de la France. Il se décida donc à
quitter Erfurt pour prendre la route de Mayence. L'armée
austro-bavaroise ne l'effrayait guère, mais ayant 200 mille hommes
derrière lui, il devait compter les jours et les heures avec une
extrême précision.
[En marge: Distribution de l'armée française dans sa marche sur
Mayence.]