Merveldt jetteront quelque hésitation dans l'esprit des coalisés.]
Cet entretien singulier, dans lequel on voit l'art que Napoléon avait
de se dominer, lorsqu'il s'en donnait la peine, avait eu pour but, on
le devine, de savoir au juste ce qu'il devait attendre des coalisés le
lendemain, et de faire naître, s'il était possible, quelque hésitation
parmi eux, en proférant à l'égard de la paix des paroles qui jamais
n'étaient sorties de sa bouche. S'ils avaient été aussi maltraités que
Napoléon le supposait (et maltraités, ils l'étaient fort, mais
ébranlés, point du tout), ils pouvaient trouver dans ces paroles une
raison de parlementer, et lui le temps le changer de position.
[En marge: Vers la fin du 17, on voit à l'horizon paraître de
nouvelles colonnes ennemies.]
La fin du jour ne fit que jeter de nouvelles et tristes lumières sur
cette situation. On vit de fortes colonnes apparaître sur la route de
Dresde, et les rangs de l'armée de Schwarzenberg s'épaissir
considérablement. Du haut des clochers de Leipzig on discerna
clairement l'armée de Bernadotte qui arrivait vers le nord. L'horizon
était enflammé de mille feux. Le cercle était presque fermé autour de
nous, au sud, à l'ouest, au nord. Il n'y avait qu'une issue encore
ouverte, c'était celle de l'est, à travers la plaine de Leipzig, car
Blucher jusqu'ici n'avait pu dans cette plaine si vaste étendre son
bras vers Schwarzenberg. Mais cette issue, la seule qui nous restât,
menait à l'Elbe et à Dresde, où il n'était plus temps d'aller.
Napoléon, faisant un dernier effort sur lui-même, prit enfin le parti
de la retraite, parti qui lui coûtait cruellement, non-seulement sous
le rapport de l'orgueil, mais sous un rapport plus sérieux, celui du
changement d'attitude, celui surtout du sacrifice de 170 mille
Français laissés sans secours, presque sans moyen de salut, sur
l'Elbe, l'Oder et la Vistule.
[En marge: Napoléon se décide à se retirer sur la Saale, mais il veut
faire une retraite imposante, en arrêtant les coalisés s'ils essayent
de poursuivre l'armée française.]
Malheureusement il se décida trop tard et trop incomplétement. Au
lieud'une retraite franchement résolue, et calculée dès lors dans
tous ses détails, devant commencer dans la soirée du 17, et être
achevée le 18 au matin, il voulut une retraite imposante, qui n'en
fût presque pas une, et qui s'exécutât en plein jour. Il arrêta qu'au
milieu de la nuit, c'est-à-dire vers deux heures, on rétrograderait
concentriquement sur Leipzig, et l'espace d'une lieue; que Bertrand
avec son corps, Mortier avec une partie de la jeune garde, iraient par
Lindenau s'assurer la route de Lutzen; que le jour venu on défilerait,
un corps après l'autre, à travers Leipzig, repoussant énergiquement
l'ennemi qui oserait aborder nos arrière-gardes. Une pareille marche,
en nous tirant d'une fausse position, aurait ainsi l'aspect d'un
changement de ligne, plutôt que celui d'une retraite.
Napoléon se croyait encore si imposant, qu'il n'imaginait pas qu'on
pût troubler une semblable retraite. Il l'était encore beaucoup sans
doute, mais pour la passion enivrée de subites espérances, il n'y a
rien d'imposant, et c'était une passion de ce genre qui animait alors
les coalisés. Telles furent les résolutions de Napoléon pour la nuit
du 17 au 18.
[En marge: Résolution de la part des coalisés de se battre en
désespérés, jusqu'à ce qu'ils soient venus à bout de la résistance de
Napoléon.]
[En marge: L'annonce de l'arrivée de Bernadotte et de Benningsen les
décide à demeurer immobiles le 17, pour recommencer la lutte le 18.]
Ce qui s'était passé pendant la journée du côté des coalisés ne
répondait pas aux illusions dont il avait flatté son malheur. Leur
intention première avait été de combattre sans relâche, de faire tuer
des hommes sans mesure, jusqu'à ce qu'on fût venu à bout de la
résistance des Français, et avec de telles dispositions il n'y avait
pas même de motif pour s'arrêter le 17. Pourtant les nouvelles qu'on
avait réussi à se procurer du nord de Leipzig, avaient appris que le
prince de Suède pourrait se trouver en ligne si on lui accordait un
jour de plus. Une autre nouvelle non moins importante était venue des
environs de Dresde. On avait laissé devant cette ville la division
russe Sherbatow et la division autrichienne Bubna sur la droite de
l'Elbe, et l'armée entière de Benningsen avec le corps de Colloredo
sur la rive gauche. C'étaient environ 70 mille hommes, bien
inutilement employés à contenir un corps français qu'il suffisait
d'observer, et dont on n'avait rien à craindre. Ayant profité des
leçons de Napoléon, qui avait enseigné à tous les généraux du siècle
l'art de réunir ses troupes au point où elles étaient le plus utiles,
on avait prescrit au général Benningsen de laisser le corps de Tolstoy
devant Dresde, et de marcher avec le sien sur Leipzig. Même ordre
avait été expédié au corps de Colloredo et à la division Bubna.
C'étaient cinquante mille hommes dont l'arrivée était annoncée pour la
fin de la journée. Cinquante mille de ce côté, soixante mille du côté
de Bernadotte, composaient un renfort de cent dix mille hommes, dont
il eût été bien imprudent de se priver. Il n'y avait donc pas à être
avare du temps qui devait tant profiter aux alliés, si peu aux
Français, et on ne pouvait mieux faire que de remettre d'un jour
l'attaque décisive. Les soldats qui avaient si vaillamment combattu
dans la journée du 16 prendraient un peu de repos le 17, et ce repos
ne servirait guère aux soldats de Napoléon, qui étaient trop
intelligents pour ne pas apercevoir le danger sans cesse croissant
autour d'eux, et devaient être plutôt affectés que remis par la
prolongation d'une situation pareille. Par ces raisons, qui pour notre
malheur étaient toutes excellentes, on avait décidé de différer
jusqu'au 18 la dernière bataille[29]. L'arrivée de M. de Merveldt
dans l'après-midi, ses récits détaillés n'ébranlèrent personne, et
révélèrent au contraire à tout le monde la détresse qui avait arraché
à Napoléon des propositions si nouvelles. Ne s'arrêter qu'au bord du
Rhin fut la résolution générale.
[Note 29: Les écrivains décidés à ne voir dans les revers de
Napoléon d'autre cause que la trahison de ses alliés ou la
faiblesse de ses lieutenants, comme si la trahison des
alliés, la faiblesse des lieutenants ne provenaient pas
elles-mêmes de fautes graves, ces écrivains ont prétendu que
les généraux de la coalition ne voulaient pas attaquer le 17
ni le 18, mais qu'ils s'y décidèrent dans la nuit du 18, en
apprenant la trahison projetée des Saxons. Dès lors Napoléon
aurait encore calculé ici avec une justesse infaillible. En
restant en effet un jour de plus en position il se serait
retiré sain et sauf avec l'attitude d'un vainqueur, et ce
n'est que la trahison des Saxons qui aurait empêché ce
calcul de se vérifier. Cette nouvelle supposition est aussi
peu fondée que toutes celles du même genre. MM. de Wolzogen,
Cathcart, présents aux quartiers généraux des coalisés, nous
ont révélé le détail des délibérations de ces quartiers
généraux, et on sait aujourd'hui que la résolution était
d'attaquer le 17 même, et que l'arrivée de nouveaux renforts
fit seule remettre au 18. De plus, la défection des Saxons,
si elle était connue d'avance, ne l'était qu'au quartier
général de Bernadotte, où des Saxons réfugiés auprès de lui
l'avaient préparée; mais elle était tout à fait ignorée au
quartier général des trois souverains. Ces inventions, qui
ont pour but de prouver non pas le génie prodigieux de
Napoléon, qu'on ne peut mettre en question, mais son
infaillibilité, sont donc contraires à la vérité, et dénuées
de tout fondement.]
[En marge: Résolutions prises au camp de Blucher et de Bernadotte.]
[En marge: Blucher oblige Bernadotte à passer la Partha, pour se lier
avec l'armée de Bohême, et investir complétement les Français.]
Au nord de Leipzig, les déterminations prises avec moins d'accord,
n'en avaient pas moins tendu au même but. Le prince de Suède, assailli
par les reproches violents du ministre d'Angleterre qui taxait son
inaction de perfidie, par les remontrances de ses divers états-majors,
et notamment par les instances des officiers suédois dont les champs
de Leipzig réveillaient les souvenirs patriotiques, avait fini par
marcher le 17, et par prendre position derrière Blucher, auquel il
avait demandé une entrevue. Celui-ci l'avait déclinée, sachant ce que
le prince désirait de lui, et décidé à ne pas y consentir. Il
s'agissait de passer hardiment la Partha, afin de compléter
l'investissement des Français, et celui qui la traverserait avant
d'avoir donné la main au prince de Schwarzenberg pourrait bien essuyer
quelque rude choc. Or le prince de Suède, en cette occasion, comme sur
la Mulde quelques jours auparavant, voulait que Blucher occupât le
poste le plus périlleux. Blucher fatigué, non pas de dangers, mais de
complaisances pour un allié dont il suspectait la fidélité autant que
l'énergie, avait répondu que ses troupes épuisées par le combat du 16,
étaient beaucoup moins propres à supporter une position difficile que
celles de l'armée du Nord, et il avait exigé que Bernadotte vînt
franchir la Partha sur la gauche de l'armée de Silésie, et se risquer
dans la plaine de Leipzig en face de Napoléon. Il s'était en même
temps entendu secrètement avec les généraux prussiens et russes qui
commandaient les divers corps de l'armée du Nord, et il leur avait
promis de passer avec eux la Partha le lendemain pour combattre
Napoléon à outrance, car Blucher était bien résolu à participer
lui-même à la dernière lutte, mais il voulait contraindre Bernadotte à
prendre une position de combat dont il lui fût impossible de
revenir[30]. Tout était donc disposé pour que Napoléon eût sur les
bras environ 300 mille hommes. Les alliés en avaient effectivement 220
ou 230 mille le 16; s'ils en avaient perdu environ 40 mille dans
cette journée, et s'il leur en arrivait 50 avec Benningsen, 60 avec
Bernadotte, leur nombre total devait bien être d'à peu près 300 mille.
Quant à Napoléon, qui en avait eu 190 mille, Reynier compris, avant la
bataille du 16, il ne devait pas, comme nous l'avons dit, en conserver
plus de 160 à 165 mille le 18, en comptant même les alliés peu sûrs
qui étaient dans ses rangs.
[Note 30: Nous citons le passage suivant de M. de Wolzogen
qui peint ce qui se passait aux états-majors de Blucher et
de Bernadotte. Les récits de M. de Muffling, témoin
oculaire, sont encore plus frappants et plus amers.
«Le prince Guillaume, frère du roi de Prusse, avait déjà
auparavant décidé le prince qui hésitait, à prendre une part
sérieuse à la bataille, et avait amicalement éveillé son
attention sur ce point, que l'opinion des troupes
prussiennes et russes qui se trouvaient dans son armée lui
était très-défavorable, et qu'elles allaient même jusqu'à
douter de son courage personnel et de sa loyale volonté
d'agir efficacement dans l'intérêt de la cause commune des
alliés. Cette confidence, ainsi que les observations du
général Adlerkreutz, chef de son état-major général, que les
Suédois, loin de rester en arrière, désiraient au contraire
soutenir leur ancienne renommée sur le champ de bataille où
Gustave-Adolphe avait combattu si glorieusement, passent
pour avoir exercé une influence décisive sur la résolution
de Charles-Jean.»]
[En marge: Dispositions de Napoléon autour de Leipzig pour y prendre
une attitude imposante, et se retirer après avoir bravé et contenu
l'ennemi.]
[En marge: Bertrand envoyé au delà de Lindenau, pour s'ouvrir la route
de Mayence à travers la plaine de Lutzen.]
Du reste Napoléon connaissant cette situation, avait pris vers la fin
de la journée du 17 le parti de se retirer. Malheureusement ce n'était
pas, comme nous l'avons dit, une de ces retraites nocturnes, telles
que l'art de la guerre autorise à les faire lorsqu'une armée a besoin
de se soustraire à un ennemi supérieur, mais une retraite en plein
jour, et à pas lents, qu'il voulait exécuter, de manière à conserver
une attitude imposante, et à traverser sans embarras le long défilé de
Leipzig à Lindenau, défilé consistant en une multitude de ponts jetés
sur les bras divisés de la Pleisse et de l'Elster. À deux heures du
matin en effet il était debout, expédiant ses ordres qui furent les
suivants. Tous les corps qui avaient combattu au sud, c'est-à-dire
Poniatowski, Augereau, Victor, Lauriston, Macdonald, la garde, les
1er, 2e, 4e, 5e de cavalerie, devaient rétrograder d'une lieue, et
venir former autour de Leipzig, sur le plateau de Probstheyda, un
cercle plus resserré, et dès lors à peu près invincible. Si l'ennemi
les suivait, ils se précipiteraient sur lui, et le refouleraient au
loin. Au nord et à l'est, Marmont qui après le combat de Möckern avait
repassé la Partha, devait se concentrer de Schönfeld à Sellerhausen.
Ney qui avec Reynier, arrivé dans l'après-midi du 17, formait le
prolongement de la ligne de Marmont, devait replier sa droite en
arrière, jusqu'à ce qu'il rencontrât la gauche de Macdonald à travers
la plaine de Leipzig, et fermât ainsi le cercle que l'armée française
allait décrire. Alors la liaison qui n'avait été établie entre Ney et
Macdonald qu'au moyen de la cavalerie, serait établie au moyen d'une
ligne continue de troupes de toutes armes occupant les villages de
Paunsdorf, Melckau, Holzhausen, Liebert-Wolkwitz. Dès cet instant, au
lieu d'un cercle de cinq à six lieues, on n'en formerait plus qu'un de
deux lieues à peu près, et partout très-solide. À l'est et au nord, on
devait comme au sud rétrograder lentement, culbuter l'ennemi trop
pressant, et si on n'était pas suivi, venir à l'exemple des autres
corps s'écouler à travers Leipzig par la chaussée de Lindenau. Mais
cette chaussée il fallait se l'ouvrir. Margaron, le 16, avait conservé
le bourg de Lindenau placé à l'extrémité des ponts de la Pleisse et de
l'Elster. Napoléon confia au général Bertrand le soin de franchir
Lindenau, de déboucher dans la plaine de Lutzen, d'enfoncer tout
ennemi rencontré sur son chemin, et de percer jusqu'à Weissenfels sur
la Saale. Il lui donna pour le renforcer la division française
Guilleminot, qui avait marché précédemment sous les ordres de Reynier,
avec la division Durutte, dans l'intention de placer les Saxons entre
deux divisions françaises. Le général Rogniat eut ordre de partir avec
les troupes du génie de la garde, afin d'aller jeter de nouveaux ponts
sur la Saale, au-dessous de Weissenfels. Margaron et Dombrowski
furent chargés de la défense de Leipzig. Margaron devait occuper
l'intérieur, Dombrowski le dehors jusqu'à Schönfeld, où était le
maréchal Marmont, et où commençait par conséquent la ligne de Ney.
Comme Margaron pouvait ne pas suffire, Napoléon se priva de la
division de la jeune garde commandée par Mortier, et l'envoya dans
Leipzig même. Les parcs, les bagages inutiles eurent ordre de se
mettre en marche immédiatement, afin d'avoir défilé lorsque les
colonnes de l'armée arriveraient aux ponts. À trois heures du matin
tout était en mouvement par un temps sombre et pluvieux, et les
caissons qu'on brûlait ou qu'on faisait sauter faute de les pouvoir
atteler, ajoutaient de sinistres lueurs et de plus sinistres
détonations à cette retraite. Rien ne prouvait mieux qu'on ne voulait
pas faire une retraite clandestine, et que l'orgueil mal entendu de la
victoire nous restait jusque dans la défaite, défaite, il est vrai,
qui n'était pas celle du champ de bataille, mais de la campagne, et
celle-ci était malheureusement plus grave.
[En marge: Napoléon courant toute la nuit pour assurer l'exécution de
ses dispositions.]
Napoléon après avoir expédié ses ordres était allé lui-même au
faubourg de Reudnitz auprès de Ney, pour lui exprimer de vive voix ses
intentions[31]. Entre autres instructions qu'il lui avait laissées,
était celle de pourvoir à la sûreté du grand quartier général qui
était demeuré en arrière sur la route de Düben à Leipzig. Ce grand
quartier général, qui comprenait toutes les administrations, le trésor
de l'armée notamment, le parc du génie, une partie du parc général de
l'artillerie, l'équipage de pont, avait été conduit à Eilenbourg, et
puis, ayant voulu suivre Reynier, il en avait été empêché par la
présence de l'ennemi. Napoléon lui fit dire, s'il ne pouvait pas
rejoindre, de se replier sur Torgau, et d'aller s'y enfermer, triste
ressource qui ne devait différer sa perte que de quelques jours, à
moins qu'un armistice ne vînt sauver la garnison des places.
[Note 31: Nous avons l'exposé bref mais formel de ces
intentions dans une lettre du maréchal Ney au général
Reynier, datée de 5 heures du matin, et dans laquelle le
maréchal dit ce que Napoléon est venu faire et ordonner
auprès de lui, c'est-à-dire à Reudnitz, où il avait son
quartier général.]
Ces ordres expédiés, Napoléon s'était transporté à Leipzig, où il
avait communiqué ses vues à ses autres généraux, et il était revenu
fort matin à son bivouac, au milieu des rangs de l'armée principale
qu'il n'avait pas quittés depuis plusieurs jours.
[En marge: Le colonel Montfort sollicite en vain de Berthier
l'autorisation de jeter des ponts supplémentaires, afin de prévenir un
encombrement sur celui de Lindenau.]
Le colonel du génie Montfort, qui remplaçait le générai Rogniat parti
pour Weissenfels, avait été extrêmement frappé de la difficulté de
faire défiler toute l'armée par un seul pont d'une immense longueur,
celui qui va de Leipzig à Lindenau. Il avait donc proposé au prince
Berthier de jeter, au-dessus ou au-dessous, d'autres ponts
secondaires, qui serviraient au passage de l'infanterie, afin de
réserver la chaussée principale à l'artillerie, à la cavalerie, aux
bagages. Soit que Berthier, tout plein encore de la peine qu'on avait
eue à parler de retraite à Napoléon, n'osât pas lui en parler de
nouveau, soit (ce qui est plus probable) qu'il eût l'habitude
invétérée d'attendre tout de sa prévoyance, il repoussa le colonel, en
lui disant qu'il fallait savoir exécuter les ordres de l'Empereur,
mais n'avoir pas la prétention de les devancer. Peut-être aussi
Napoléon avait-il considéré ce cas, et n'avait-il rien voulu ordonner
qui annonçât sa retraite trop longtemps à l'avance. Quoi qu'il en
soit, on se réduisit volontairement au seul pont de Lindenau, ce qui
dans certains cas pouvait devenir extrêmement dangereux[32].
[Note 32: Il n'est aucune circonstance de cette campagne qui
ait donné lieu à plus de controverses que celle de
l'existence d'un seul pont pour opérer la retraite de
Leipzig. Les écrivains dont le thème ordinaire est que
Napoléon en sa vie n'a commis ni une faute ni une omission,
prétendent que Napoléon prescrivit à Berthier de jeter
plusieurs ponts soit au-dessus, soit au-dessous de celui de
Lindenau, et que Berthier n'exécuta pas cet ordre si
important, lui qui ne négligeait pas les ordres les plus
accessoires. Cette nouvelle assertion, tout invraisemblable
qu'elle soit, pourrait être admise, en supposant que
Berthier fatigué, affecté, malade (ce qu'il était alors),
aurait oublié les prescriptions de Napoléon. Mais par
malheur pour cette hypothèse, il y a l'assertion du colonel
Montfort, qui depuis l'événement a déclaré qu'il avait
adressé à Berthier les plus vives instances pour être
autorisé à jeter des ponts secondaires, ce qui aurait dû
suffire pour rafraîchir la mémoire du major général s'il en
avait eu besoin. Il est vrai qu'on pourrait accuser le
colonel Montfort, mis plus tard en jugement pour cette
affaire, d'avoir imaginé cette assertion afin de s'excuser.
Mais outre la bonne foi du colonel, qui ne saurait être mise
en doute quand on l'a connu, j'ai de cette assertion et de
son exactitude une autre preuve. Le jour même du passage si
embarrassé du pont de Lindenau, c'est-à-dire le 19, le
colonel Montfort au milieu de la foule qui se pressait sur
le pont, s'entretenant avec le colonel du génie Lamare, lui
dit avec chagrin qu'il avait la veille adressé les plus
vives instances à Berthier pour être autorisé à jeter
d'autres ponts, et que Berthier lui avait répondu qu'il
fallait attendre les ordres de l'Empereur. Ainsi au moment
même, le colonel Montfort n'ayant pas encore à se justifier
devant un conseil de guerre, et avant d'avoir pu y penser,
produisait le fait avec une sincérité et une spontanéité
évidentes. Le fait ne peut donc pas être contesté. Or,
comment admettre alors que Berthier ayant des ordres de
Napoléon ne les eût pas exécutés? Ici l'invraisemblance est
frappante, car il eût fallu que Berthier fût ou stupide ou
traître. Or, ce vieux compagnon de Napoléon, quoique
fatigué, était aussi dévoué qu'habile. Il n'y a donc qu'une
supposition possible, c'est que Napoléon, ou n'y ayant pas
pensé, ou, ce qui est plus probable, voulant faire une
retraite pour ainsi dire _à volonté_, sans presser le pas,
crut le pont de Lindenau suffisant. Probablement aussi il ne
voulait pas que des préparatifs indiquant une retraite
précipitée affectassent le moral des soldats. Quoi qu'il en
soit, c'est la seule explication qui n'offense pas le bon
sens. Il est vrai que dans ce cas il faudrait admettre que
Napoléon a commis une erreur. Mais quant à nous, tout en le
regardant comme un des plus grands génies de l'humanité,
nous demandons, non pas à ses admirateurs, car nous sommes
du nombre, mais à ses adorateurs, ce que nous ne sommes pas,
la permission de croire qu'en sa vie il lui est arrivé de se
tromper.]
[En marge: Bataille du 18.]
[En marge: Dès la pointe du jour, Napoléon revenu à Probstheyda, du
côté du sud, voit trois grandes colonnes marchant sur la ligne plus
resserrée de l'armée française.]
[En marge: Immense disproportion des forces.]
À peine Napoléon était-il retourné à Probstheyda, où il avait eu son
bivouac, qu'il aperçut du haut d'un tertre sur lequel il était placé,
trois grandes colonnes, mais cette fois bien plus fortes que
l'avant-veille, marchant concentriquement sur sa nouvelle ligne de
bataille. Vers notre droite ne s'appuyant plus à Mark-Kleeberg mais un
peu en arrière à Dölitz, c'était le prince de Hesse-Hombourg, qui avec
les grenadiers de Bianchi et de Weissenwolf, avec la réserve de
cavalerie de Nostitz, avec le corps de Colloredo et la division légère
d'Aloys Lichtenstein, s'avançait sur Poniatowski et Augereau. Au
centre c'étaient Kleist et Wittgenstein, aujourd'hui réunis en une
seule colonne d'attaque, et suivis des gardes russe et prussienne, qui
marchaient de Wachau et de Liebert-Wolkwitz sur Probstheyda, où se
trouvaient Victor et la garde. À gauche enfin c'étaient Klenau,
Benningsen et Bubna, qui du bois de l'Université et de Seyffertshayn
se dirigeaient sur Zuckelhausen et Holzhausen, contre Macdonald. Cette
dernière colonne, ployant sa droite autour de notre ligne, venait à
travers la plaine de Leipzig menacer la position de Ney, mais avec
beaucoup de circonspection, car elle attendait pour s'engager que
Bernadotte eût passé la Partha. Ces trois colonnes pouvaient
comprendre de 55 à 60 mille hommes chacune, excepté celle de
Benningsen, qui était de 70 mille environ. Pour tenir tête à ces 180
mille hommes, Napoléon avait comme l'avant-veille Poniatowski,
Augereau, Victor, Lauriston, Macdonald, la garde, les 1er, 2e, 4e, 5e
de cavalerie, présentant en ce moment une masse totale de 80 et
quelques mille hommes. Dans l'angle formé par l'Elster et la Pleisse
les coalisés avaient laissé le corps de Merveldt, et au delà de
l'Elster vers Lindenau, Giulay, ce qui faisait plus de 25 mille hommes
encore. Enfin Bernadotte et Blucher en avaient bien cent mille à eux
deux. Ney avait à leur opposer, Marmont réduit à 12 ou 13 mille
hommes, Reynier à peu près au même nombre, Souham à 13 ou 14 mille.
Margaron avec le duc de Padoue et Dombrowski n'en avaient pas plus de
12 mille. C'étaient donc 130 et quelques mille hommes opposés à 300
mille. Bertrand avec 18 mille était en route pour Weissenfels. Mortier
l'appuyait avec deux divisions de la jeune garde.
[En marge: Lente retraite des troupes françaises pour prendre une
position plus resserrée.]