Toutes les colonnes de Napoléon en se retirant avaient laissé

de fortes arrière-gardes répandues en tirailleurs, lesquels

disputaient le terrain pied à pied, et ne le cédaient qu'après

avoir causé de grandes pertes à l'ennemi. En arrière de Wachau et

de Liebert-Wolkwitz, à la bergerie de Meusdorf située en avant de

Probstheyda, on ne se retira pas sans couvrir la terre de cadavres

prussiens et russes. À Zuckelhausen, à Holzhausen, où se trouvait le

corps de Macdonald, on tint tête à la division prussienne de Ziethen,

et aux Autrichiens de Klenau, et on leur tua beaucoup de monde avant

de rétrograder sur Stötteritz. Cette dernière position une fois prise

par Macdonald, notre nouvelle ligne de bataille était la suivante. Des

bords de la Pleisse, c'est-à-dire de Dölitz à Probstheyda, elle

formait une ligne continue, se repliait à angle droit vers

Probstheyda, remontait au nord jusqu'au bord de la Partha, par

Stötteritz, Melckau, Schönfeld, où étaient Macdonald, Reynier,

Marmont.

[En marge: Après avoir lentement rétrogradé, les Français s'arrêtent

de Dölitz à Probstheyda.]

Probstheyda était donc l'angle saillant que l'ennemi devait emporter,

et où Napoléon était bien décidé à tenir opiniâtrement. Outre Victor

qui gardait Probstheyda, il y avait en arrière Lauriston qui se liait

à Macdonald, la garde et la cavalerie. Jusqu'au moment où ils

parvinrent à la ligne des positions que Napoléon voulait conserver,

les coalisés ne rencontrèrent que des arrières-gardes, qui disputaient

le terrain, mais finissaient par l'abandonner. Arrivés devant Dölitz,

Probstheyda, Stötteritz, ils trouvèrent des lignes immobiles,

imposantes, et qu'il y avait peu de chance de faire céder. Toutefois

ils l'essayèrent avec une sorte d'énergie désespérée.

[En marge: Violente attaque du prince de Hesse-Hombourg sur Dölitz, et

défense héroïque de Poniatowski.]

[En marge: On cède un peu de terrain jusqu'à Connewitz, pour prendre

une position inexpugnable.]

La colonne du prince de Hesse-Hombourg se jeta sur Dölitz, l'emporta,

le perdit, le reprit, le perdit de nouveau. C'était Poniatowski et

Augereau fort épuisés, ne comptant pas dix mille hommes à eux deux,

qui défendaient ce point. Le prince de Hesse-Hombourg y fut gravement

blessé, et remplacé aussitôt par le général Bianchi. Nous fûmes

obligés d'abandonner toutefois un peu de terrain, et de venir nous

placer à Connewitz, derrière une ligne d'eau alternativement

stagnante ou courante, qui allait de Probstheyda à Connewitz se jeter

dans la Pleisse. Avant de s'y retirer, notre cavalerie exécuta de

superbes charges, repoussa plusieurs fois celle des Autrichiens, et

puis se replia avec l'infanterie derrière le ruisseau dont il vient

d'être parlé. Une fois à Connewitz, Poniatowski et Augereau s'y

établirent invinciblement. Oudinot avec les deux divisions de la jeune

garde qui restaient (on a vu que les deux autres étaient sous Mortier

à Leipzig), se posta derrière le ruisseau, de Connewitz à Probstheyda,

la cavalerie rangée dans les intervalles de l'infanterie. Une partie

de l'artillerie de la garde se mit en batterie, et foudroya les masses

ennemies. Plusieurs fois les Autrichiens voulurent franchir

l'obstacle, et chaque fois on les fit mourir au pied de la position.

Le corps de Merveldt commandé par Sederer, et placé de l'autre côté de

la Pleisse, sur le terrain bas et boisé que la Pleisse et l'Elster

traversent en tous sens, renouvelait ses attaques de l'avant-veille

contre notre droite, dans l'intention de la tourner. Il ne put nous

envoyer que des boulets qu'on lui rendit avec usure.

[En marge: La canonnade s'étend, et embrasse bientôt les quatre faces

du champ de bataille de Leipzig.]

Il était midi, le canon retentissait au nord, ce qui annonçait que

Blucher et Bernadotte entraient en action, et ce qui faisait trois

batailles livrées en même temps. De plus il y en avait presque une

quatrième, car sur notre droite, au delà de la Pleisse et de l'Elster,

dans la plaine de Lutzen, on entendait le canon de Bertrand aux prises

avec Giulay pour s'ouvrir la route de Weissenfels. Cette épouvantable

étendue de carnage ne troublait pas plus le visage de Napoléon que le

coeur de nos soldats, exaltés pour ainsi dire par cette solennité

d'une bataille sans égale dans l'histoire, car depuis trois jours cinq

cent mille hommes se disputaient dans les plaines de Leipzig l'empire

du monde. Jamais on n'avait vu pareil nombre d'hommes sur un même

champ de bataille.

[En marge: En entendant le canon de Blucher et de Bernadotte, le

prince de Schwarzenberg veut tenter une attaque décisive sur

Probstheyda, qui forme l'angle saillant de notre position.]

[En marge: Combat effroyable autour de Probstheyda.]

Le canon de Blucher et de Bernadotte fut pour l'armée du prince de

Schwarzenberg le signal d'une attaque furieuse contre le point décisif

de Probstheyda. Déjà Kleist et Wittgenstein formant la colonne du

centre, s'étaient avancés, Kleist avec les trois divisions prussiennes

Klüx, Pirch et prince Auguste, Wittgenstein avec les divisions russes

Eugène de Wurtemberg et Gortschakoff, suivies des réserves. Arrivés

devant la position, les Prussiens qui toujours briguaient la tête des

attaques, par la raison fort honorable pour eux qu'il s'agissait dans

cette lutte terrible d'affranchir l'Allemagne, s'élancent les

premiers, et au pas de charge, sur Probstheyda. Drouot, rangé en avant

de Probstheyda, les attend avec l'artillerie de la garde, Victor avec

son infanterie. Il fallait gravir un terrain incliné en forme de

glacis. Drouot les laisse arriver, puis les couvre de mitraille, et

les précipite confusément les uns sur les autres. Pourtant, animés

d'une véritable rage patriotique, ils se remettent en rang, marchent

une seconde fois sur Probstheyda et parviennent à y entrer. Mais

Victor, avec ses divisions décimées, les charge à la baïonnette, et

les arrête. Après les avoir arrêtés il les pousse dehors, et notre

artillerie les mitraille de nouveau. Les trois divisions prussiennes,

horriblement traitées, vont se reformer à quelque distance, au bas du

glacis sur lequel s'élève Probstheyda. Napoléon fait avancer

Lauriston, et lui-même sous une grêle de boulets range par derrière,

en colonnes profondes, les deux divisions de la vieille garde, Friant

et Curial, seule réserve qui lui reste. Ces beaux grenadiers, avec

leurs énormes bonnets à poil, immobiles sous les boulets, sont placés

comme deux puissants arcs-boutants derrière Lauriston et Victor. On

s'attend à une nouvelle attaque, et on se promet de la recevoir comme

la précédente.

[En marge: Attaques réitérées et toujours repoussées.]

En effet, les trois divisions prussiennes ayant un moment repris

haleine et resserré leurs rangs, sont rejointes par les divisions

russes de Wittgenstein, et d'un même mouvement se reportent en avant,

toujours accablées par la mitraille de Drouot. Elles se précipitent

toutes ensemble sur Probstheyda, l'enveloppent, y pénètrent, et

semblent cette fois devoir en rester maîtresses. Mais Victor quoique

avec des troupes épuisées, Lauriston avec les siennes que la bataille

du 16 a réduites des deux tiers, fondent à la baïonnette sur les

Prussiens et les Russes réunis, combattent corps à corps, puis par un

suprême effort refoulent les assaillants hors du village, et les

culbutent sur la déclivité du terrain, où notre artillerie, profitant

de cette nouvelle occasion, les couvre encore de mitraille.

Tandis qu'on résiste ainsi de face, un autre ennemi se présente par la

gauche, c'est la division prussienne Ziethen, qui ayant avec les

Autrichiens de Klenau fait une tentative infructueuse sur Stötteritz,

s'est rabattue sur Probstheyda. Mais une partie de l'artillerie de

Drouot, établie sur le côté gauche du village, la reçoit en flanc, et

la repousse par le feu seul de ses canons.

[En marge: Après avoir perdu douze mille hommes en deux heures, le

prince de Schwarzenberg se décide à convertir le combat en une longue

canonnade.]

Après ces tentatives, le prince de Schwarzenberg ayant déjà plus de

douze mille hommes hors de combat, ne pouvait plus se flatter

d'emporter une position que la valeur de nos soldats rendait

inexpugnable. Il se décida, comme l'avant-veille, à procéder contre

l'armée française par voie de resserrement successif. On avait le 16

resserré Napoléon sur Leipzig, et on l'avait amené le 18 à se retirer

à une lieue en arrière. On achèverait le 19 de l'acculer dans Leipzig

même, en donnant la main à Bernadotte et à Blucher. Le prince

généralissime résolut dès lors d'occuper de son côté la journée par un

combat d'artillerie, et pour le soutenir avec moins de désavantage, il

rétrograda quelques centaines de pas sur un terrain légèrement élevé,

et dont l'élévation faisait face à celle de Probstheyda. Là, placé

vis-à-vis des Français, il se mit à échanger avec eux l'une des plus

épouvantables canonnades qu'on ait jamais entendues.

Pendant ce temps Benningsen, opposé à notre gauche qui de Probstheyda

remontait au nord jusqu'à Leipzig, avait essayé d'aborder Melckau,

mais moins hardiment que Schwarzenberg, parce qu'il attendait

Bernadotte et Blucher avant de s'engager sérieusement. Quant à

ceux-ci, voici ce qui avait eu lieu de leur côté.

[En marge: Combat à l'est et au nord contre Bernadotte et Blucher.]

[En marge: Passage de la Partha par Blucher et Bernadotte.]

Après avoir refusé de voir Bernadotte, Blucher avait fini par accepter

une entrevue avec lui le matin à huit heures, et ils étaient convenus

de franchir la Partha, mais Bernadotte n'y avait consenti qu'à

condition que Blucher lui prêterait 30 mille hommes, ce que celui-ci

avait promis en se mettant à la tête de ces trente mille hommes qui

étaient ceux de Langeron. En effet pendant que Sacken et York, restés

de l'autre côté de la Partha, tout à fait au nord de Leipzig,

échangeaient des boulets avec Dombrowski et Margaron, Blucher avait

passé la Partha au plus près, c'est-à-dire vers Neutzsch, puis se

portant à l'est de Leipzig, était descendu sur Schönfeld, où la

seconde division de Marmont était établie. Marmont avec ses deux

autres divisions, Ney avec Souham et Reynier, avaient opéré une

conversion en arrière, pour venir par Sellerhausen relier leur droite

avec Macdonald qui était à Stötteritz. Quant à Bernadotte, exécutant

un long circuit pour traverser la Partha le plus loin possible des

Français, il était allé la franchir à Taucha, et les Prussiens en

tête, s'était avancé en face de Reynier, par Heiterblick. Tels avaient

été les mouvements des uns et des autres dans le courant de la

matinée, pendant le terrible combat de Probstheyda.

[En marge: Position de Reynier, Souham et Marmont sous le maréchal

Ney.]

[En marge: Indigne défection des Saxons.]

En avant de Sellerhausen, où était Reynier, se trouvait un village

formant saillie dans la plaine et assez dominant, celui de Paunsdorf,

que Ney aurait désiré occuper, parce que de ce point on pouvait

s'interposer entre l'armée de Bohême et celle du Nord, peut-être même

empêcher leur jonction. Reynier n'en était point d'avis par un motif

assez sage. Il se défiait des Saxons qui ne cessaient de murmurer et

de menacer de désertion. Encadrés jusqu'ici entre les deux divisions

françaises Durutte et Guilleminot, ils avaient été assez fidèles;

mais depuis le départ de Guilleminot, ils n'étaient flanqués que d'un

côté, et Reynier ne voulait pas, en les mettant en avant, les exposer

à la tentation de nous quitter. Ney, plus hardi, les fit avancer en

colonne vers Paunsdorf, en ayant soin de placer la division Durutte

derrière eux, pour les appuyer et les contenir. Mais ils n'eurent pas

plutôt aperçu les enseignes de Bernadotte, avec l'état-major duquel

plusieurs d'entre eux étaient en communication secrète, que par un

hommage qui n'était pas celui de la fidélité à la fidélité, ils

marchèrent soudainement à lui. La cavalerie déserta la première,

l'infanterie suivit. Le maréchal Marmont, qui était à leur gauche,

crut qu'ils se laissaient emporter à trop d'ardeur, et courut après

eux, mais il fut bientôt détrompé, et, trahison indigne! à peine à

quelques pas de notre ligne de bataille, ils tournèrent leurs pièces

contre nous, en tirant sur la division Durutte, avec laquelle ils

servaient depuis deux années! Sans doute Napoléon avait violenté leurs

sentiments, enchaîné leurs coeurs et leurs bras à une cause qu'ils

n'aimaient point; ils avaient le droit de nous quitter, mais pas celui

de nous abandonner sur le champ de bataille; et du reste si Dieu nous

punissait en ce moment pour avoir trop pesé sur l'Europe, il leur

préparait bientôt à eux un terrible et juste châtiment, celui du

morcellement de leur patrie!

[En marge: Situation presque désespérée, et conduite héroïque de la

division Durutte trahie par les Saxons.]

[En marge: Delmas vient à son secours, et meurt en faisant son

devoir.]

[En marge: Combat furieux de Schönfeld entre Marmont et Blucher.]

Ney accourut à ce spectacle pour aider la division Durutte, qui,

assaillie tout à coup par le corps de Bulow, avait la plus grande

peine à se maintenir. Cinq mille hommes luttèrent pendant plus d'une

heure contre vingt mille, et luttèrent héroïquement. Pourtant il

fallut céder et se replier sur Sellerhausen. Ney leur amena la

division Delmas pour empêcher qu'ils ne fussent accablés dans leur

mouvement rétrograde. Delmas, le vieux soldat de la République, mourut

noblement en venant au secours de Durutte avec sa division. Pendant

qu'à la droite de Ney, Durutte, Delmas combattaient entre Paunsdorf et

Sellerhausen, Marmont à gauche soutenait dans le beau village de

Schönfeld un combat furieux. Schönfeld était le point essentiel où

notre ligne en remontant au nord venait s'appuyer à la Partha, et

c'était le point que Blucher voulait enlever avec les soldats de

Langeron. En quelques heures la division Lagrange perdit ce village et

le reprit sept fois. Enfin elle allait succomber quand Ney vint la

renforcer avec une des divisions de Souham, celle de Ricard. Une

dernière fois on reprit Schönfeld. Entre Schönfeld et Selterhausen

Marmont avec les divisions Compans et Friederichs formées en carré

résistait à tous les assauts de la cavalerie prussienne et russe. Mais

28 mille hommes ne pouvaient pas lutter longtemps contre 90 mille, et

on céda Schönfeld et Sellerhausen pour se rapprocher de Leipzig, avec

la crainte de voir Bernadotte et Bubna, maintenant réunis dans la

plaine de Leipzig, pénétrer par la brèche que la défection des Saxons

avait opérée dans notre ligne.

[En marge: Napoléon amène au galop la cavalerie de la garde pour

fermer la brèche formée dans notre ligne par la défection des Saxons.]

Heureusement un renfort considérable de cavalerie et d'artillerie

arrivait au galop. C'était Nansouty avec la cavalerie et l'artillerie

de la garde qui accourait, sous la conduite de l'Empereur lui-même. Le

bruit de la défection des Saxons, retentissant jusqu'au quartier

général, y avait soulevé tous les coeurs, et Napoléon, laissant Murat

à Probstheyda pour le remplacer à la bataille du sud, qui s'était

convertie en canonnade, était venu en toute hâte réparer ce malheur

imprévu qui mettait le comble à nos calamités.

À cet aspect Bulow d'un côté, Bubna de l'autre, qui étaient prêts à se

donner la main, formèrent chacun un crochet en arrière, pour présenter

un flanc à la cavalerie de Nansouty. Nansouty les chargea à outrance,

tantôt à droite, tantôt à gauche, sans pouvoir renverser leur masse

épaisse. Mais il arrêta court leur progrès, et là comme sur les trois

faces de cet immense champ de bataille, de Leipzig à Schönfeld au

nord, de Schönfeld à Probstheyda à l'est, de Probstheyda à Connewitz

au sud, une canonnade de deux mille bouches à feu termina cette

bataille, justement dite _des Géants_, et jusqu'ici la plus grande

certainement de tous les siècles.

[En marge: Continuation de la canonnade jusqu'à la chute du jour.]

[En marge: Horrible carnage de la journée du 18.]

Tant qu'on put se voir, on tira les uns sur les autres avec une sorte

de fureur, mais sans espoir de la part des coalisés de faire

abandonner aux Français la ligne qu'ils avaient prise. Nos soldats

demeurèrent immobiles, comme fixés à des limites qu'aucune puissance

humaine ne pouvait franchir. L'admiration était dans le coeur même de

leurs ennemis acharnés, et justement acharnés puisqu'il s'agissait

d'affranchir leur patrie. Ce que coûta cette nouvelle bataille,

l'histoire mentirait si elle voulait l'affirmer d'une manière précise.

On peut seulement le conjecturer d'après ce qui resta d'hommes valides

les jours suivants dans les armées belligérantes. Près de vingt mille

hommes de notre côté, et de trente mille du côté des coalisés, qui

étaient exposés à des feux dominants et bien dirigés, furent le nombre

des victimes de cette troisième journée. Ainsi en trois jours plus de

quarante mille Français, plus de soixante mille Allemands et Russes

furent atteints par le feu! Ah! disons-le bien haut, en présence de

cet horrible carnage, la guerre, quand elle n'est pas absolument

nécessaire, n'est qu'une criminelle folie!

[En marge: La retraite immédiate était devenue inévitable après la

journée du 18.]

Après cette affreuse journée, quelque glorieuse qu'eût été la

résistance de notre armée, il était indispensable de battre tout de

suite en retraite, et mieux eût valu certainement décamper nuitamment

le 17 au soir, que de risquer la terrible bataille du 18, pour

conserver quelques heures de plus une attitude victorieuse. Il n'en

fallait pas moins se retirer aujourd'hui le plus promptement possible,

au risque d'essuyer des pertes énormes en traversant une ville comme

Leipzig, avec une armée qui après avoir été immense en personnel et en

matériel, l'était encore en matériel, et n'avait pour évacuer ce qui

lui restait qu'un seul pont, celui de Lindenau, long d'une demi-lieue,

embrassant des bois, des marécages, plusieurs bras de rivières.

[En marge: Napoléon rentre à Leipzig pour ordonner la retraite.]

[En marge: Ses dispositions pour occuper fortement Leipzig pendant que

ses corps défileront à travers l'unique pont de Lindenau.]

Napoléon, quoique souffrant cruellement au fond de son âme, mais

cachant sa souffrance sous la hautaine impassibilité de son visage,

quitta son poste de Probstheyda vers le soir, et se rendit à Leipzig

afin de tout disposer pour une retraite immédiate. Après avoir refusé

vingt-quatre heures auparavant la protection des ombres de la nuit, il

fallait bien l'accepter maintenant, et soustraire à l'ennemi le plus

possible de nos embarras avant l'attaque, facile à prévoir, du

lendemain. Napoléon descendit dans une simple hôtellerie située au

centre de la ville, et de là expédia tous ses ordres. Il prescrivit

aux états-majors des divers corps de défiler toute la nuit avec le

matériel, les blessés qu'on pourrait emporter, l'artillerie qu'on

avait conservée tout entière, à l'exception seulement d'une vingtaine

de pièces qu'une explosion avait fait perdre au combat de Möckern. Il

ordonna que les corps d'armée se retirassent ensuite l'un après

l'autre, ayant en tête la garde, dont deux divisions avaient déjà

passé à la suite du général Bertrand. Le pont franchi, la garde devait

se mettre en bataille sur le plateau de Lindenau qui domine l'Elster,

et présenter à l'ennemi une arrière-garde invincible. Comme il était

probable que les coalisés en voyant notre départ, voudraient se jeter

sur nous, afin d'ajouter à notre passage à travers Leipzig toutes les

difficultés d'un combat sanglant, il fut prescrit au 7e corps (général

Reynier), qui était composé aujourd'hui de l'unique division Durutte,

de disputer le faubourg de Halle au nord de la ville. La division

Dombrowski devait l'aider dans cette tâche périlleuse. Marmont, avec

les débris de son 6e corps et une division du 3e (Souham), devait

défendre l'est de la ville, où allaient se presser Blucher et

Bernadotte. Enfin Macdonald, dont le corps avait moins souffert que

les autres le 18, se liant par sa gauche avec Marmont, devait, avec

Lauriston et Poniatowski, protéger le côté sud contre la grande armée

de Bohême. Ces corps, pendant que la garde, toute la cavalerie, les

restes de Victor, d'Augereau, de Ney, décamperaient, avaient mission

de disputer les faubourgs à outrance, d'y barrer les rues comme ils

pourraient, puis de défiler eux-mêmes par un vaste boulevard bordé

d'arbres, qui régnait autour de la ville et la séparait des faubourgs.

Se repliant les uns après les autres sur cette voie, trois ou quatre

fois plus large qu'une rue, ils devaient venir par le côté du

couchant, gagner le pont de Lindenau, et traverser successivement les

deux rivières de la Pleisse et de l'Elster. Le colonel Montfort,

appelé chez Berthier, non point pour l'établissement de ponts

supplémentaires auxquels il n'était plus temps de songer, mais pour

certaines précautions de sûreté, reçut l'ordre de disposer une mine

sous l'arche la plus rapprochée de la ville, afin de la faire sauter

au moment où le dernier corps français aurait passé, et où la tête des

ennemis apparaîtrait: ordre facile à donner, mais soumis quant à son

exécution, Dieu sait à quels hasards! Le combat qu'on devait soutenir

dans les faubourgs serait-il assez long pour que choses et hommes

eussent le temps de s'écouler? Puis les corps chargés de combattre

dans les faubourgs auraient-ils à leur tour le temps de se retirer, et

de s'arracher des mains de l'ennemi? Enfin n'était-il pas à craindre

que les coalisés, perçant sur quelques points, ne parvinssent au pont

avant les derniers corps français? Et alors comment arrêter la

poursuite des uns sans empêcher aussi la retraite des autres? Napoléon

ne s'inquiéta d'aucune de ces questions, et en effet ne le pouvait

guère, car les choses arrivées au point où il les avait amenées, le

hasard allait seul décider des conséquences. D'ailleurs, tout en

paraissant occupé de donner des ordres, il était occupé aussi à

plonger d'un regard sinistre dans les sombres profondeurs de l'avenir,

où il pouvait déjà voir non-seulement des batailles perdues, mais des

empires croulants, et lui-même avec leurs ruines précipité dans un

abîme!

[En marge: Ordres aux corps laissés dans les places de l'Elbe, depuis

Dresde jusqu'à Hambourg.]

À ces instructions pour la retraite de Leipzig il en ajouta quelques

autres destinées aux corps laissés sur l'Elbe, et réduits tous à

capituler, si un miracle d'énergie et de présence d'esprit, en les

réunissant sur le bas Elbe au maréchal Davout, ne leur rouvrait les

portes de France actuellement fermées. Il fit prescrire au grand

quartier général, duquel on était resté séparé, de s'acheminer avec

les parcs sur Torgau. Il envoya des émissaires à Dresde, à Torgau, à

Wittenberg, pour leur indiquer un moyen de salut, c'est que le

maréchal Saint-Cyr, qui avait trente mille hommes encore, et pouvait

en ne perdant pas de temps renverser tout ce qui serait sur son

chemin, sortît de Dresde, se rendît à Torgau, puis à Wittenberg, puis

à Magdebourg, et, ramassant successivement toutes les garnisons, allât

se joindre à Davout avec soixante-dix mille hommes. En ayant cent

mille à eux deux, ils pouvaient sauver encore quelques garnisons de

l'Oder, et ensuite rentrer en France par Wesel à la tête de cent vingt

mille soldats. Mais que de miracles pour qu'un tel ordre arrivât, fût

exécuté et réussît! À peine aurait-on pu attendre ce miracle de

soldats et d'officiers ayant l'élan et la confiance de la victoire! et

dans ce cas même, que de milliers de blessés, quarante mille

peut-être, livrés à la barbarie d'un vainqueur qu'une sorte de

fanatisme patriotique aveuglait jusqu'à lui faire croire que le

patriotisme dispense d'humanité.

[En marge: Défilé de tous nos corps par le pont de Lindenau pendant la

nuit du 18 au 19.]

[En marge: Affreux encombrement au pont de Lindenau.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 16 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 45 / 52 段