de fortes arrière-gardes répandues en tirailleurs, lesquels
disputaient le terrain pied à pied, et ne le cédaient qu'après
avoir causé de grandes pertes à l'ennemi. En arrière de Wachau et
de Liebert-Wolkwitz, à la bergerie de Meusdorf située en avant de
Probstheyda, on ne se retira pas sans couvrir la terre de cadavres
prussiens et russes. À Zuckelhausen, à Holzhausen, où se trouvait le
corps de Macdonald, on tint tête à la division prussienne de Ziethen,
et aux Autrichiens de Klenau, et on leur tua beaucoup de monde avant
de rétrograder sur Stötteritz. Cette dernière position une fois prise
par Macdonald, notre nouvelle ligne de bataille était la suivante. Des
bords de la Pleisse, c'est-à-dire de Dölitz à Probstheyda, elle
formait une ligne continue, se repliait à angle droit vers
Probstheyda, remontait au nord jusqu'au bord de la Partha, par
Stötteritz, Melckau, Schönfeld, où étaient Macdonald, Reynier,
Marmont.
[En marge: Après avoir lentement rétrogradé, les Français s'arrêtent
de Dölitz à Probstheyda.]
Probstheyda était donc l'angle saillant que l'ennemi devait emporter,
et où Napoléon était bien décidé à tenir opiniâtrement. Outre Victor
qui gardait Probstheyda, il y avait en arrière Lauriston qui se liait
à Macdonald, la garde et la cavalerie. Jusqu'au moment où ils
parvinrent à la ligne des positions que Napoléon voulait conserver,
les coalisés ne rencontrèrent que des arrières-gardes, qui disputaient
le terrain, mais finissaient par l'abandonner. Arrivés devant Dölitz,
Probstheyda, Stötteritz, ils trouvèrent des lignes immobiles,
imposantes, et qu'il y avait peu de chance de faire céder. Toutefois
ils l'essayèrent avec une sorte d'énergie désespérée.
[En marge: Violente attaque du prince de Hesse-Hombourg sur Dölitz, et
défense héroïque de Poniatowski.]
[En marge: On cède un peu de terrain jusqu'à Connewitz, pour prendre
une position inexpugnable.]
La colonne du prince de Hesse-Hombourg se jeta sur Dölitz, l'emporta,
le perdit, le reprit, le perdit de nouveau. C'était Poniatowski et
Augereau fort épuisés, ne comptant pas dix mille hommes à eux deux,
qui défendaient ce point. Le prince de Hesse-Hombourg y fut gravement
blessé, et remplacé aussitôt par le général Bianchi. Nous fûmes
obligés d'abandonner toutefois un peu de terrain, et de venir nous
placer à Connewitz, derrière une ligne d'eau alternativement
stagnante ou courante, qui allait de Probstheyda à Connewitz se jeter
dans la Pleisse. Avant de s'y retirer, notre cavalerie exécuta de
superbes charges, repoussa plusieurs fois celle des Autrichiens, et
puis se replia avec l'infanterie derrière le ruisseau dont il vient
d'être parlé. Une fois à Connewitz, Poniatowski et Augereau s'y
établirent invinciblement. Oudinot avec les deux divisions de la jeune
garde qui restaient (on a vu que les deux autres étaient sous Mortier
à Leipzig), se posta derrière le ruisseau, de Connewitz à Probstheyda,
la cavalerie rangée dans les intervalles de l'infanterie. Une partie
de l'artillerie de la garde se mit en batterie, et foudroya les masses
ennemies. Plusieurs fois les Autrichiens voulurent franchir
l'obstacle, et chaque fois on les fit mourir au pied de la position.
Le corps de Merveldt commandé par Sederer, et placé de l'autre côté de
la Pleisse, sur le terrain bas et boisé que la Pleisse et l'Elster
traversent en tous sens, renouvelait ses attaques de l'avant-veille
contre notre droite, dans l'intention de la tourner. Il ne put nous
envoyer que des boulets qu'on lui rendit avec usure.
[En marge: La canonnade s'étend, et embrasse bientôt les quatre faces
du champ de bataille de Leipzig.]
Il était midi, le canon retentissait au nord, ce qui annonçait que
Blucher et Bernadotte entraient en action, et ce qui faisait trois
batailles livrées en même temps. De plus il y en avait presque une
quatrième, car sur notre droite, au delà de la Pleisse et de l'Elster,
dans la plaine de Lutzen, on entendait le canon de Bertrand aux prises
avec Giulay pour s'ouvrir la route de Weissenfels. Cette épouvantable
étendue de carnage ne troublait pas plus le visage de Napoléon que le
coeur de nos soldats, exaltés pour ainsi dire par cette solennité
d'une bataille sans égale dans l'histoire, car depuis trois jours cinq
cent mille hommes se disputaient dans les plaines de Leipzig l'empire
du monde. Jamais on n'avait vu pareil nombre d'hommes sur un même
champ de bataille.
[En marge: En entendant le canon de Blucher et de Bernadotte, le
prince de Schwarzenberg veut tenter une attaque décisive sur
Probstheyda, qui forme l'angle saillant de notre position.]
[En marge: Combat effroyable autour de Probstheyda.]
Le canon de Blucher et de Bernadotte fut pour l'armée du prince de
Schwarzenberg le signal d'une attaque furieuse contre le point décisif
de Probstheyda. Déjà Kleist et Wittgenstein formant la colonne du
centre, s'étaient avancés, Kleist avec les trois divisions prussiennes
Klüx, Pirch et prince Auguste, Wittgenstein avec les divisions russes
Eugène de Wurtemberg et Gortschakoff, suivies des réserves. Arrivés
devant la position, les Prussiens qui toujours briguaient la tête des
attaques, par la raison fort honorable pour eux qu'il s'agissait dans
cette lutte terrible d'affranchir l'Allemagne, s'élancent les
premiers, et au pas de charge, sur Probstheyda. Drouot, rangé en avant
de Probstheyda, les attend avec l'artillerie de la garde, Victor avec
son infanterie. Il fallait gravir un terrain incliné en forme de
glacis. Drouot les laisse arriver, puis les couvre de mitraille, et
les précipite confusément les uns sur les autres. Pourtant, animés
d'une véritable rage patriotique, ils se remettent en rang, marchent
une seconde fois sur Probstheyda et parviennent à y entrer. Mais
Victor, avec ses divisions décimées, les charge à la baïonnette, et
les arrête. Après les avoir arrêtés il les pousse dehors, et notre
artillerie les mitraille de nouveau. Les trois divisions prussiennes,
horriblement traitées, vont se reformer à quelque distance, au bas du
glacis sur lequel s'élève Probstheyda. Napoléon fait avancer
Lauriston, et lui-même sous une grêle de boulets range par derrière,
en colonnes profondes, les deux divisions de la vieille garde, Friant
et Curial, seule réserve qui lui reste. Ces beaux grenadiers, avec
leurs énormes bonnets à poil, immobiles sous les boulets, sont placés
comme deux puissants arcs-boutants derrière Lauriston et Victor. On
s'attend à une nouvelle attaque, et on se promet de la recevoir comme
la précédente.
[En marge: Attaques réitérées et toujours repoussées.]
En effet, les trois divisions prussiennes ayant un moment repris
haleine et resserré leurs rangs, sont rejointes par les divisions
russes de Wittgenstein, et d'un même mouvement se reportent en avant,
toujours accablées par la mitraille de Drouot. Elles se précipitent
toutes ensemble sur Probstheyda, l'enveloppent, y pénètrent, et
semblent cette fois devoir en rester maîtresses. Mais Victor quoique
avec des troupes épuisées, Lauriston avec les siennes que la bataille
du 16 a réduites des deux tiers, fondent à la baïonnette sur les
Prussiens et les Russes réunis, combattent corps à corps, puis par un
suprême effort refoulent les assaillants hors du village, et les
culbutent sur la déclivité du terrain, où notre artillerie, profitant
de cette nouvelle occasion, les couvre encore de mitraille.
Tandis qu'on résiste ainsi de face, un autre ennemi se présente par la
gauche, c'est la division prussienne Ziethen, qui ayant avec les
Autrichiens de Klenau fait une tentative infructueuse sur Stötteritz,
s'est rabattue sur Probstheyda. Mais une partie de l'artillerie de
Drouot, établie sur le côté gauche du village, la reçoit en flanc, et
la repousse par le feu seul de ses canons.
[En marge: Après avoir perdu douze mille hommes en deux heures, le
prince de Schwarzenberg se décide à convertir le combat en une longue
canonnade.]
Après ces tentatives, le prince de Schwarzenberg ayant déjà plus de
douze mille hommes hors de combat, ne pouvait plus se flatter
d'emporter une position que la valeur de nos soldats rendait
inexpugnable. Il se décida, comme l'avant-veille, à procéder contre
l'armée française par voie de resserrement successif. On avait le 16
resserré Napoléon sur Leipzig, et on l'avait amené le 18 à se retirer
à une lieue en arrière. On achèverait le 19 de l'acculer dans Leipzig
même, en donnant la main à Bernadotte et à Blucher. Le prince
généralissime résolut dès lors d'occuper de son côté la journée par un
combat d'artillerie, et pour le soutenir avec moins de désavantage, il
rétrograda quelques centaines de pas sur un terrain légèrement élevé,
et dont l'élévation faisait face à celle de Probstheyda. Là, placé
vis-à-vis des Français, il se mit à échanger avec eux l'une des plus
épouvantables canonnades qu'on ait jamais entendues.
Pendant ce temps Benningsen, opposé à notre gauche qui de Probstheyda
remontait au nord jusqu'à Leipzig, avait essayé d'aborder Melckau,
mais moins hardiment que Schwarzenberg, parce qu'il attendait
Bernadotte et Blucher avant de s'engager sérieusement. Quant à
ceux-ci, voici ce qui avait eu lieu de leur côté.
[En marge: Combat à l'est et au nord contre Bernadotte et Blucher.]
[En marge: Passage de la Partha par Blucher et Bernadotte.]
Après avoir refusé de voir Bernadotte, Blucher avait fini par accepter
une entrevue avec lui le matin à huit heures, et ils étaient convenus
de franchir la Partha, mais Bernadotte n'y avait consenti qu'à
condition que Blucher lui prêterait 30 mille hommes, ce que celui-ci
avait promis en se mettant à la tête de ces trente mille hommes qui
étaient ceux de Langeron. En effet pendant que Sacken et York, restés
de l'autre côté de la Partha, tout à fait au nord de Leipzig,
échangeaient des boulets avec Dombrowski et Margaron, Blucher avait
passé la Partha au plus près, c'est-à-dire vers Neutzsch, puis se
portant à l'est de Leipzig, était descendu sur Schönfeld, où la
seconde division de Marmont était établie. Marmont avec ses deux
autres divisions, Ney avec Souham et Reynier, avaient opéré une
conversion en arrière, pour venir par Sellerhausen relier leur droite
avec Macdonald qui était à Stötteritz. Quant à Bernadotte, exécutant
un long circuit pour traverser la Partha le plus loin possible des
Français, il était allé la franchir à Taucha, et les Prussiens en
tête, s'était avancé en face de Reynier, par Heiterblick. Tels avaient
été les mouvements des uns et des autres dans le courant de la
matinée, pendant le terrible combat de Probstheyda.
[En marge: Position de Reynier, Souham et Marmont sous le maréchal
Ney.]
[En marge: Indigne défection des Saxons.]
En avant de Sellerhausen, où était Reynier, se trouvait un village
formant saillie dans la plaine et assez dominant, celui de Paunsdorf,
que Ney aurait désiré occuper, parce que de ce point on pouvait
s'interposer entre l'armée de Bohême et celle du Nord, peut-être même
empêcher leur jonction. Reynier n'en était point d'avis par un motif
assez sage. Il se défiait des Saxons qui ne cessaient de murmurer et
de menacer de désertion. Encadrés jusqu'ici entre les deux divisions
françaises Durutte et Guilleminot, ils avaient été assez fidèles;
mais depuis le départ de Guilleminot, ils n'étaient flanqués que d'un
côté, et Reynier ne voulait pas, en les mettant en avant, les exposer
à la tentation de nous quitter. Ney, plus hardi, les fit avancer en
colonne vers Paunsdorf, en ayant soin de placer la division Durutte
derrière eux, pour les appuyer et les contenir. Mais ils n'eurent pas
plutôt aperçu les enseignes de Bernadotte, avec l'état-major duquel
plusieurs d'entre eux étaient en communication secrète, que par un
hommage qui n'était pas celui de la fidélité à la fidélité, ils
marchèrent soudainement à lui. La cavalerie déserta la première,
l'infanterie suivit. Le maréchal Marmont, qui était à leur gauche,
crut qu'ils se laissaient emporter à trop d'ardeur, et courut après
eux, mais il fut bientôt détrompé, et, trahison indigne! à peine à
quelques pas de notre ligne de bataille, ils tournèrent leurs pièces
contre nous, en tirant sur la division Durutte, avec laquelle ils
servaient depuis deux années! Sans doute Napoléon avait violenté leurs
sentiments, enchaîné leurs coeurs et leurs bras à une cause qu'ils
n'aimaient point; ils avaient le droit de nous quitter, mais pas celui
de nous abandonner sur le champ de bataille; et du reste si Dieu nous
punissait en ce moment pour avoir trop pesé sur l'Europe, il leur
préparait bientôt à eux un terrible et juste châtiment, celui du
morcellement de leur patrie!
[En marge: Situation presque désespérée, et conduite héroïque de la
division Durutte trahie par les Saxons.]
[En marge: Delmas vient à son secours, et meurt en faisant son
devoir.]
[En marge: Combat furieux de Schönfeld entre Marmont et Blucher.]
Ney accourut à ce spectacle pour aider la division Durutte, qui,
assaillie tout à coup par le corps de Bulow, avait la plus grande
peine à se maintenir. Cinq mille hommes luttèrent pendant plus d'une
heure contre vingt mille, et luttèrent héroïquement. Pourtant il
fallut céder et se replier sur Sellerhausen. Ney leur amena la
division Delmas pour empêcher qu'ils ne fussent accablés dans leur
mouvement rétrograde. Delmas, le vieux soldat de la République, mourut
noblement en venant au secours de Durutte avec sa division. Pendant
qu'à la droite de Ney, Durutte, Delmas combattaient entre Paunsdorf et
Sellerhausen, Marmont à gauche soutenait dans le beau village de
Schönfeld un combat furieux. Schönfeld était le point essentiel où
notre ligne en remontant au nord venait s'appuyer à la Partha, et
c'était le point que Blucher voulait enlever avec les soldats de
Langeron. En quelques heures la division Lagrange perdit ce village et
le reprit sept fois. Enfin elle allait succomber quand Ney vint la
renforcer avec une des divisions de Souham, celle de Ricard. Une
dernière fois on reprit Schönfeld. Entre Schönfeld et Selterhausen
Marmont avec les divisions Compans et Friederichs formées en carré
résistait à tous les assauts de la cavalerie prussienne et russe. Mais
28 mille hommes ne pouvaient pas lutter longtemps contre 90 mille, et
on céda Schönfeld et Sellerhausen pour se rapprocher de Leipzig, avec
la crainte de voir Bernadotte et Bubna, maintenant réunis dans la
plaine de Leipzig, pénétrer par la brèche que la défection des Saxons
avait opérée dans notre ligne.
[En marge: Napoléon amène au galop la cavalerie de la garde pour
fermer la brèche formée dans notre ligne par la défection des Saxons.]
Heureusement un renfort considérable de cavalerie et d'artillerie
arrivait au galop. C'était Nansouty avec la cavalerie et l'artillerie
de la garde qui accourait, sous la conduite de l'Empereur lui-même. Le
bruit de la défection des Saxons, retentissant jusqu'au quartier
général, y avait soulevé tous les coeurs, et Napoléon, laissant Murat
à Probstheyda pour le remplacer à la bataille du sud, qui s'était
convertie en canonnade, était venu en toute hâte réparer ce malheur
imprévu qui mettait le comble à nos calamités.
À cet aspect Bulow d'un côté, Bubna de l'autre, qui étaient prêts à se
donner la main, formèrent chacun un crochet en arrière, pour présenter
un flanc à la cavalerie de Nansouty. Nansouty les chargea à outrance,
tantôt à droite, tantôt à gauche, sans pouvoir renverser leur masse
épaisse. Mais il arrêta court leur progrès, et là comme sur les trois
faces de cet immense champ de bataille, de Leipzig à Schönfeld au
nord, de Schönfeld à Probstheyda à l'est, de Probstheyda à Connewitz
au sud, une canonnade de deux mille bouches à feu termina cette
bataille, justement dite _des Géants_, et jusqu'ici la plus grande
certainement de tous les siècles.
[En marge: Continuation de la canonnade jusqu'à la chute du jour.]
[En marge: Horrible carnage de la journée du 18.]
Tant qu'on put se voir, on tira les uns sur les autres avec une sorte
de fureur, mais sans espoir de la part des coalisés de faire
abandonner aux Français la ligne qu'ils avaient prise. Nos soldats
demeurèrent immobiles, comme fixés à des limites qu'aucune puissance
humaine ne pouvait franchir. L'admiration était dans le coeur même de
leurs ennemis acharnés, et justement acharnés puisqu'il s'agissait
d'affranchir leur patrie. Ce que coûta cette nouvelle bataille,
l'histoire mentirait si elle voulait l'affirmer d'une manière précise.
On peut seulement le conjecturer d'après ce qui resta d'hommes valides
les jours suivants dans les armées belligérantes. Près de vingt mille
hommes de notre côté, et de trente mille du côté des coalisés, qui
étaient exposés à des feux dominants et bien dirigés, furent le nombre
des victimes de cette troisième journée. Ainsi en trois jours plus de
quarante mille Français, plus de soixante mille Allemands et Russes
furent atteints par le feu! Ah! disons-le bien haut, en présence de
cet horrible carnage, la guerre, quand elle n'est pas absolument
nécessaire, n'est qu'une criminelle folie!
[En marge: La retraite immédiate était devenue inévitable après la
journée du 18.]
Après cette affreuse journée, quelque glorieuse qu'eût été la
résistance de notre armée, il était indispensable de battre tout de
suite en retraite, et mieux eût valu certainement décamper nuitamment
le 17 au soir, que de risquer la terrible bataille du 18, pour
conserver quelques heures de plus une attitude victorieuse. Il n'en
fallait pas moins se retirer aujourd'hui le plus promptement possible,
au risque d'essuyer des pertes énormes en traversant une ville comme
Leipzig, avec une armée qui après avoir été immense en personnel et en
matériel, l'était encore en matériel, et n'avait pour évacuer ce qui
lui restait qu'un seul pont, celui de Lindenau, long d'une demi-lieue,
embrassant des bois, des marécages, plusieurs bras de rivières.
[En marge: Napoléon rentre à Leipzig pour ordonner la retraite.]
[En marge: Ses dispositions pour occuper fortement Leipzig pendant que
ses corps défileront à travers l'unique pont de Lindenau.]
Napoléon, quoique souffrant cruellement au fond de son âme, mais
cachant sa souffrance sous la hautaine impassibilité de son visage,
quitta son poste de Probstheyda vers le soir, et se rendit à Leipzig
afin de tout disposer pour une retraite immédiate. Après avoir refusé
vingt-quatre heures auparavant la protection des ombres de la nuit, il
fallait bien l'accepter maintenant, et soustraire à l'ennemi le plus
possible de nos embarras avant l'attaque, facile à prévoir, du
lendemain. Napoléon descendit dans une simple hôtellerie située au
centre de la ville, et de là expédia tous ses ordres. Il prescrivit
aux états-majors des divers corps de défiler toute la nuit avec le
matériel, les blessés qu'on pourrait emporter, l'artillerie qu'on
avait conservée tout entière, à l'exception seulement d'une vingtaine
de pièces qu'une explosion avait fait perdre au combat de Möckern. Il
ordonna que les corps d'armée se retirassent ensuite l'un après
l'autre, ayant en tête la garde, dont deux divisions avaient déjà
passé à la suite du général Bertrand. Le pont franchi, la garde devait
se mettre en bataille sur le plateau de Lindenau qui domine l'Elster,
et présenter à l'ennemi une arrière-garde invincible. Comme il était
probable que les coalisés en voyant notre départ, voudraient se jeter
sur nous, afin d'ajouter à notre passage à travers Leipzig toutes les
difficultés d'un combat sanglant, il fut prescrit au 7e corps (général
Reynier), qui était composé aujourd'hui de l'unique division Durutte,
de disputer le faubourg de Halle au nord de la ville. La division
Dombrowski devait l'aider dans cette tâche périlleuse. Marmont, avec
les débris de son 6e corps et une division du 3e (Souham), devait
défendre l'est de la ville, où allaient se presser Blucher et
Bernadotte. Enfin Macdonald, dont le corps avait moins souffert que
les autres le 18, se liant par sa gauche avec Marmont, devait, avec
Lauriston et Poniatowski, protéger le côté sud contre la grande armée
de Bohême. Ces corps, pendant que la garde, toute la cavalerie, les
restes de Victor, d'Augereau, de Ney, décamperaient, avaient mission
de disputer les faubourgs à outrance, d'y barrer les rues comme ils
pourraient, puis de défiler eux-mêmes par un vaste boulevard bordé
d'arbres, qui régnait autour de la ville et la séparait des faubourgs.
Se repliant les uns après les autres sur cette voie, trois ou quatre
fois plus large qu'une rue, ils devaient venir par le côté du
couchant, gagner le pont de Lindenau, et traverser successivement les
deux rivières de la Pleisse et de l'Elster. Le colonel Montfort,
appelé chez Berthier, non point pour l'établissement de ponts
supplémentaires auxquels il n'était plus temps de songer, mais pour
certaines précautions de sûreté, reçut l'ordre de disposer une mine
sous l'arche la plus rapprochée de la ville, afin de la faire sauter
au moment où le dernier corps français aurait passé, et où la tête des
ennemis apparaîtrait: ordre facile à donner, mais soumis quant à son
exécution, Dieu sait à quels hasards! Le combat qu'on devait soutenir
dans les faubourgs serait-il assez long pour que choses et hommes
eussent le temps de s'écouler? Puis les corps chargés de combattre
dans les faubourgs auraient-ils à leur tour le temps de se retirer, et
de s'arracher des mains de l'ennemi? Enfin n'était-il pas à craindre
que les coalisés, perçant sur quelques points, ne parvinssent au pont
avant les derniers corps français? Et alors comment arrêter la
poursuite des uns sans empêcher aussi la retraite des autres? Napoléon
ne s'inquiéta d'aucune de ces questions, et en effet ne le pouvait
guère, car les choses arrivées au point où il les avait amenées, le
hasard allait seul décider des conséquences. D'ailleurs, tout en
paraissant occupé de donner des ordres, il était occupé aussi à
plonger d'un regard sinistre dans les sombres profondeurs de l'avenir,
où il pouvait déjà voir non-seulement des batailles perdues, mais des
empires croulants, et lui-même avec leurs ruines précipité dans un
abîme!
[En marge: Ordres aux corps laissés dans les places de l'Elbe, depuis
Dresde jusqu'à Hambourg.]
À ces instructions pour la retraite de Leipzig il en ajouta quelques
autres destinées aux corps laissés sur l'Elbe, et réduits tous à
capituler, si un miracle d'énergie et de présence d'esprit, en les
réunissant sur le bas Elbe au maréchal Davout, ne leur rouvrait les
portes de France actuellement fermées. Il fit prescrire au grand
quartier général, duquel on était resté séparé, de s'acheminer avec
les parcs sur Torgau. Il envoya des émissaires à Dresde, à Torgau, à
Wittenberg, pour leur indiquer un moyen de salut, c'est que le
maréchal Saint-Cyr, qui avait trente mille hommes encore, et pouvait
en ne perdant pas de temps renverser tout ce qui serait sur son
chemin, sortît de Dresde, se rendît à Torgau, puis à Wittenberg, puis
à Magdebourg, et, ramassant successivement toutes les garnisons, allât
se joindre à Davout avec soixante-dix mille hommes. En ayant cent
mille à eux deux, ils pouvaient sauver encore quelques garnisons de
l'Oder, et ensuite rentrer en France par Wesel à la tête de cent vingt
mille soldats. Mais que de miracles pour qu'un tel ordre arrivât, fût
exécuté et réussît! À peine aurait-on pu attendre ce miracle de
soldats et d'officiers ayant l'élan et la confiance de la victoire! et
dans ce cas même, que de milliers de blessés, quarante mille
peut-être, livrés à la barbarie d'un vainqueur qu'une sorte de
fanatisme patriotique aveuglait jusqu'à lui faire croire que le
patriotisme dispense d'humanité.
[En marge: Défilé de tous nos corps par le pont de Lindenau pendant la
nuit du 18 au 19.]
[En marge: Affreux encombrement au pont de Lindenau.]