[En marge: Quoique ayant eu partout l'avantage, c'était pour nous un

immense péril que de n'avoir pas détruit l'un de nos trois

adversaires.]

[En marge: Immensité des forces qui arrivaient aux coalisés.]

[En marge: Napoléon pouvait-il agir autrement dans la journée du 16?]

[En marge: Napoléon allait dans la prochaine bataille se trouver avec

150 mille hommes en présence de 300 mille.]

Sur aucun point nous n'avions été forcés dans notre position; nous

avions gardé le terrain au sud entre Liebert-Wolkwitz et Wachau, et au

couchant vers Lindenau; nous l'avions abandonné, mais presque

volontairement, au nord, et pour en prendre un meilleur. Mais dès que

nous n'avions pas rejeté loin l'un de l'autre, de manière à ne plus

leur permettre de se rejoindre, Schwarzenberg et Blucher, la bataille,

quoique non perdue, pouvait se convertir bientôt en un désastre. Dans

ce moment Bernadotte s'approchait avec 60 mille hommes; on annonçait

Benningsen avec 50 mille, et nous, il nous en arrivait 15 mille sous

Reynier, dont 10 mille prêts à nous trahir! La situation, dès que nous

n'avions pas remporté une victoire éclatante, était donc bien près de

devenir affreuse! Aurait-on pu obtenir un résultat décisif dans cette

première journée du 16? Voilà ce qu'ont agité tous les historiens

spéciaux, ce que les uns ont nié, les autres affirmé. Peut-être si

Napoléon, après s'être mis dans une position extrême, avait poussé

l'audace jusqu'au dernier terme, et ne laissant à Leipzig que Margaron

pour défendre la ville seulement, se bornant de plus à laisser au nord

de Leipzig Marmont et Dombrowski sur la Partha pour contenir Blucher,

avait attiré à lui Bertrand et Ney pour renforcer Macdonald de 30

mille hommes, ces cinquante mille combattants de Macdonald, Bertrand

et Ney, jetés de notre gauche sur la droite du prince de

Schwarzenberg, auraient pu l'accabler, et le précipiter dans la

Pleisse. Une grande victoire obtenue de ce côté, nos communications

avec Lutzen et Mayence eussent été bientôt rouvertes, et Blucher

aurait été rudement puni le lendemain des progrès qu'il aurait pu

faire. Au lieu de cela, les troupes de Bertrand étaient restées dans

Leipzig presque oisives, et les divisions de Souham, tantôt dirigées

vers Napoléon, tantôt ramenées vers Marmont, avaient perdu la journée

en allées et venues inutiles. C'est ainsi qu'une force décisive avait

manqué sur le théâtre de l'action principale. Mais ces raisonnements,

vrais d'ailleurs, ont été faits après l'événement. Il aurait fallu que

Napoléon eût pu prévoir que Lindenau ne serait pas l'objet d'une

attaque principale, que Bernadotte n'arriverait pas avec Blucher au

nord et à l'est de Leipzig; il aurait fallu enfin que le corps de

Reynier n'eût pas été si loin en arrière. Ce qu'il est juste de

reprocher à Napoléon, ce n'est pas d'avoir mal livré la bataille, que

personne certainement n'aurait mieux livrée que lui, mais de s'être

mis dans une position où, assailli de tous les côtés à la fois, obligé

de faire face en même temps à toute espèce d'ennemis, il ne pouvait

exactement deviner celui qui, à chaque instant donné, serait le plus

pressant, et exigerait l'emploi de ses forces disponibles. C'est sa

conduite générale et non pas sa conduite particulière dans cette

journée, qu'il faut, cette fois comme tant d'autres, blâmer

sévèrement[27]. Quoi qu'il en soit, la position de Napoléon était tout

à coup devenue des plus périlleuses, dès qu'il n'avait pas rejeté loin

de lui l'armée de Bohême, afin de se reporter le lendemain sur celles

de Silésie et du Nord. Sans doute il pouvait se dire que l'ennemi

avait cruellement souffert, et que ses pertes lui ôteraient peut-être

le courage de recommencer le combat. C'était possible à la rigueur,

et même vraisemblable, si de nouveaux renforts n'avaient pas dû

survenir; mais avec l'ardeur qui animait les coalisés, avec

l'apparition certaine de Bernadotte sous un jour ou deux, avec

l'arrivée probable de l'armée de Benningsen, la légère espérance

qu'ils ne continueraient pas cette terrible bataille, n'était plus que

la faible branche à laquelle s'attache le malheureux roulant dans un

abîme. Tandis que les coalisés étaient presque assurés de recevoir

cent mille hommes, à peine Napoléon en attendait-il quinze mille sous

Reynier, dont les deux tiers de Saxons fort douteux, ce qui devait

porter ses forces, réduites de 26 ou 27 mille hommes par la journée du

16, à 165 mille hommes présents, et environ à 150 mille hommes sûrs;

et pouvait-il se flatter, si 300 mille ennemis lui tombaient sur les

bras, ennemis acharnés, se battant avec fureur, de leur faire face

avec 150 mille soldats, héroïques sans doute, mais ayant en tête des

adversaires que le patriotisme rendait leurs égaux au feu?

[Note 27: Quelques écrivains qui admettraient que nos

généraux ont été lâches ou traîtres, et que nos soldats se

sont mal conduits, plutôt que d'attribuer une faute à

Napoléon, s'en sont pris à tout le monde, sauf à lui, du

résultat de cette journée du 16. D'abord, à les entendre,

Murat à Leipzig trahissait déjà, et c'est par ce motif qu'il

exécuta mal la grande charge de cavalerie ordonnée par

Napoléon. Or le pauvre Murat fort agité, il est vrai,

pendant tout l'hiver, et un moment prêt à suivre les

impulsions de l'Autriche, était revenu tout entier à

Napoléon dès qu'il s'était trouvé auprès de lui, et était

incapable d'ailleurs d'une trahison sur le champ de

bataille. Au surplus le neveu de lord Cathcart, témoin

oculaire de la charge de Murat, et appréciant les lieux

mieux qu'on ne le pouvait faire de notre côté, a expliqué

dans ses Mémoires, publiés depuis, la cause qui fit échouer

cette charge. Cette cause n'était autre que la forme du sol

le long du village de Gülden-Gossa, village qu'il suffit de

voir pour comprendre comment notre cavalerie dut y être

arrêtée. Après Murat, ce sont deux autres lieutenants de

Napoléon, c'est-à-dire Marmont et Ney, qu'on a voulu

incriminer. Marmont, à ce qu'on prétend, aurait dû repasser

la Partha, et Ney ne pas laisser Bertrand inutile dans

Leipzig. Or, Bertrand fut laissé dans Leipzig par ordre de

Napoléon, et Marmont, quand il voulut se retirer derrière la

Partha, ne le pouvait plus, ayant déjà l'ennemi sur les

bras, et n'ayant qu'un seul pont pour défiler. C'est

Napoléon qui avait mis Marmont entre Breitenfeld et

Lindenthal, dans la supposition que Blucher était encore

loin. S'il avait pu le savoir si rapproché, il aurait dès la

veille placé Marmont sur la Partha même, et de la sorte la

concentration eût été suffisante et faite à temps. Il est

vrai que dans ce cas la route de Düben aurait pu être fermée

au reste du corps de Souham et à celui de Reynier; mais

alors, si par cette considération il n'y a rien à reprocher

à Napoléon, il n'y a pas davantage de reproche à faire à

Marmont pour être demeuré au delà de la Partha, où il

n'était d'ailleurs que par ordre supérieur. Quant à nous,

nous ne cherchons que la vérité, et Napoléon, dans cette

campagne, reste si grand homme de guerre, même après

d'affreux malheurs, que nous ne comprenons pas comment on

consent à faire passer nos généraux pour incapables ou pour

traîtres, plutôt que de lui reconnaître une faute. Nous ne

voyons pas ce que la France y peut gagner en force dans le

monde, le monde sachant bien que Napoléon est mort et ne

renaîtra point. Il y a quelque chose qui ne meurt pas et ne

doit pas mourir: c'est la France! Sa gloire importe plus que

celle même de Napoléon. Voilà ce que devraient se dire ceux

qui cherchent à établir son infaillibilité, quand il n'y

aurait pas pour eux comme pour nous une raison supérieure

même à toutes les considérations patriotiques, celle de la

vérité, qu'avant tout il faut chercher et produire au jour.]

[En marge: Napoléon pour voir les choses de plus près, parcourt le 17

au matin toute l'étendue du champ de bataille.]

[En marge: Après avoir bien observé la situation, il songe lui-même à

battre en retraite.]

[En marge: Objections graves qui s'élèvent contre cette résolution.]

Il n'était pas possible que Napoléon se dissimulât cette situation.

Espérant la veille encore, qu'après avoir battu la principale des

armées coalisées, il aurait bon marché des deux autres, il dut

éprouver une sensation bien amère en voyant à la chute du jour une

bataille indécise, qui, au lieu de le dégager, l'enfermait au

contraire dans les bras d'une espèce de polype composé d'ennemis de

toute sorte. Toutefois, pour croire à une situation si nouvelle et si

désolante, il fallait qu'il considérât encore la chose de plus près.

Après avoir pris à peine quelques heures de repos, il monta à cheval

le 17 au matin pour parcourir le champ de bataille. Il le trouva

horrible, bien qu'en sa vie il en eût contemplé de bien épouvantables.

Une morne froideur se montrait sur tous les visages. Murat, le major

général Berthier, le ministre Daru l'accompagnaient. Nos soldats

étaient morts à leur place, mais ceux de l'ennemi aussi! Et s'il y

avait certitude de ne pas reculer dans une seconde bataille, il y

avait certitude presque égale que les coalisés ne reculeraient pas

davantage. Or, une nouvelle lutte où nous resterions sur place, et où

nous ne gagnerions rien que de n'être pas arrachés de notre poste, en

voyant le cercle de fer formé autour de nous se resserrer de plus en

plus, et les issues demeurées ouvertes jusque-là se fermer l'une

après l'autre, une nouvelle lutte dans ces conditions ne nous

laissait d'autre perspective que celle des Fourches Caudines. Tout le

monde le sentait, personne n'osait le dire. Murat, dont le coeur

excellent cherchait une consolation à offrir à Napoléon, répéta

plusieurs fois que le terrain était couvert des morts autrichiens,

prussiens et russes, que jamais, excepté à la Moskowa, on n'avait fait

une pareille boucherie des ennemis, ce qui était vrai. Mais il en

restait assez, et en tout cas il allait en venir assez, pour réparer

les brèches de cette muraille vivante qui s'élevait peu à peu autour

de nous. La retraite immédiate par la route de Lutzen, pour ne pas

laisser fermer bientôt l'issue de Lindenau, était donc la seule

résolution à prendre. Napoléon se promenant à pied avec ses

lieutenants, sous un ciel triste et pluvieux, au milieu des

tirailleurs qui faisaient à peine entendre quelques coups de feu, tant

la fatigue était grande des deux côtés, prononça lui-même et le

premier le mot de retraite, que personne n'osait proférer. On le

laissa dire avec un silence qui cette fois était celui de la plus

évidente approbation. Cependant la retraite offrait aussi de graves

inconvénients. La bataille que nous venions de livrer pouvait, sans

mentir autant que nos ennemis, s'appeler une victoire, car nous avions

sans cesse ramené, refoulé les coalisés sur leur terrain, et nous leur

en avions même enlevé une partie. Néanmoins ce qui lui donnerait sa

vraie signification, ce serait comme à Lutzen, comme à Bautzen,

l'attitude du lendemain. Si nous nous retirions, la bataille serait

une défaite. C'était donc avouer tout à coup au monde que nous avions

été vaincus dans une journée décisive, lorsque nous avions au

contraire écrasé l'ennemi partout où il s'était présenté! En vérité

l'aveu était cruel à faire. Mais ce n'était pas tout. Les 170 mille

Français laissés à Dresde, Torgau, Wittenberg, Magdebourg, Hambourg,

Glogau, Custrin, Stettin, Dantzig, comme base d'un édifice de grandeur

qu'on s'était flatté de relever en une bataille, qu'allaient-ils

devenir? Il y avait dans le nombre bien des malades, bien des

écloppés, mais il était possible d'en tirer 100 à 120 mille soldats

excellents, qui, se joignant à ceux qui restaient, rendraient

invincible la frontière du Rhin. Pourraient-ils se grouper, et former

successivement une masse qui sût se rouvrir par Hambourg et Wesel le

chemin de la France? C'était une grande question. Le maréchal qui

commandait à Dresde, seul en position de commencer ce mouvement, avait

assez d'esprit pour en concevoir le projet, aurait-il assez d'audace

pour l'exécuter?

[En marge: Nécessité d'attendre au moins toute la journée du 17 pour

recueillir Reynier resté en arrière.]

[En marge: Le meilleur parti à prendre serait de rester toute la

journée du 17 sur le champ de bataille, et de décamper dans la nuit du

17 au 18.]

Battre en retraite, c'était donc à l'aveu d'une défaite ajouter une

perte irréparable, perte qui était la suite d'une immense faute, celle

d'avoir voulu garder jusqu'au bout les éléments d'une grandeur

impossible à refaire, perte enfin désolante, quelle qu'en fût la

cause. On ne peut blâmer Napoléon d'avoir consumé en affreuses

perplexités la journée du 17, sans juger bien légèrement les

mouvements du coeur humain. Se déclarer soi-même vaincu dans une

rencontre générale, abandonner tout de suite 170 mille Français

laissés dans les places du Nord, sans quelques heures de méditation,

de regrets, d'efforts d'esprit pour tâcher de trouver une autre

issue, était un sacrifice qu'il serait peu juste de demander à

quelque caractère que ce soit. De plus, il y avait un autre sacrifice,

et bien cruel à faire en se retirant tout de suite, c'était celui de

Reynier, qui marchait en ce moment entouré d'ennemis, et qui ne

pouvait arriver que dans la journée du 17. Il fallait donc de toute

nécessité temporiser pendant la plus grande partie de cette journée.

Alors, après vingt-quatre heures passées devant les armées de la

coalition, on pourrait dire qu'on les avait attendues longtemps comme

dans un duel, et que les ayant attendues vainement, on avait décampé

pour regagner une ligne plus avantageuse. D'ailleurs, il fallait bien

accorder un peu de repos à des soldats accablés de fatigue; il fallait

bien rendre quelque ensemble à des corps désorganisés par le combat,

approvisionner avec le grand parc les parcs de chaque corps épuisés de

munitions, toutes choses indispensables si en se retirant on avait

l'ennemi sur les bras. Attendre une journée, et décamper la nuit

suivante, était évidemment la seule conduite qui dût convenir à

Napoléon, la seule qu'on pût même lui conseiller, mais à la condition

de l'adopter résolûment, de tout préparer pour qu'à la chute du jour

la retraite commençât, et que le 18 au matin les coalisés n'eussent

devant eux que d'insaisissables arrière-gardes.

Malheureusement les perplexités de Napoléon furent extrêmes. Un

immense orgueil mis à la plus terrible des épreuves, et s'appuyant au

surplus dans sa résistance sur des raisons très-fortes, le retint

toute la journée presque sans rien prescrire. Tantôt seul, tantôt

accompagné de Murat, du prince Berthier, de M. Daru, il se promenait,

sombre, soucieux, à chaque instant se répétant douloureusement qu'il

fallait battre en retraite, mais n'en pouvant prendre la résolution,

et aimant à croire que l'ennemi demeuré immobile pendant cette

journée, ne l'attaquerait point le lendemain, et que Schwarzenberg,

usant d'une vieille maxime fort en renom chez les capitaines sages,

_ferait un pont d'or à l'adversaire qui voulait se retirer_. Il

pourrait alors défiler à travers Leipzig d'une manière imposante,

changeant sans être vaincu sa base d'opérations. Vaine espérance, dont

son esprit avait besoin, et dont il se nourrit quelques heures!

[En marge: Napoléon mande auprès de lui M. de Merveldt, fait

prisonnier la veille, afin de jeter en avant quelques idées

d'armistice.]

Dans cet état, il imagina de mander auprès de lui M. de Merveldt, qui

avait été fait prisonnier la veille à Dölitz, qu'il connaissait depuis

longtemps, et qui était un militaire d'infiniment d'esprit. Il voulait

avec art le questionner sur les dispositions des coalisés, lui faire

certaines insinuations tendantes à la paix, le charger même d'une

proposition d'armistice, puis le renvoyer libre au camp des

souverains, pour les amener peut-être à perdre un jour en hésitations,

et pour provoquer de leur part quelque ouverture acceptable. Voilà où

il en était arrivé pour avoir refusé d'écouter M. de Caulaincourt deux

mois auparavant, lorsqu'on négociait à Prague!

[En marge: Curieux entretien avec M. de Merveldt.]

Vers deux heures de l'après-midi il reçut M. de Merveldt[28], auquel

on avait rendu son épée. Il l'accueillit avec courtoisie, et le

complimenta relativement à la tentative faite contre le pont de

Dölitz, bien qu'elle eût mal réussi; puis il lui dit qu'en mémoire de

son mérite, de ses anciennes relations avec le quartier général

français, il allait le renvoyer sur parole, ce dont le général

autrichien le remercia fort. Amenant ensuite la conversation sur le

sujet qui l'intéressait, Napoléon lui demanda si en attaquant ils

avaient su qu'il était présent sur les lieux.--Le général Merveldt

ayant répondu que oui, Napoléon lui répliqua: Vous vouliez donc cette

fois me livrer bataille?--Le général Merveldt ayant répondu de

nouveau, avec respect mais avec fermeté, que oui, parce qu'ils étaient

résolus à terminer par une action sanglante et décisive cette longue

lutte, Napoléon lui dit: Mais vous vous trompez sur mes forces;

combien croyez-vous que j'aie de soldats?--Cent vingt mille au plus,

repartit M. de Merveldt.--Eh bien, vous êtes dans l'erreur, j'en ai

plus de deux cent mille.--On a vu, par ce qui précède, de combien se

trompaient l'un et l'autre interlocuteur, mais l'un par ignorance,

l'autre par calcul. Et vous, reprit Napoléon, combien en

avez-vous?--Trois cent cinquante mille, dit M. de Merveldt.--Ce

chiffre n'était pas très-éloigné de la vérité. Napoléon ayant avoué

qu'il n'en avait pas supposé autant, ce qui expliquait du reste la

situation où il s'était mis, ajouta avec sang-froid et un semblant de

bonne humeur: Et demain, m'attaquerez-vous?--M. de Merveldt répondit

avec la même assurance que les coalisés combattraient infailliblement

le lendemain, résolus qu'ils étaient à acheter leur indépendance au

prix de tout leur sang.--Napoléon dissimulant son impression, rompit

le cours de l'entretien, et dit à M. de Merveldt: Cette lutte devient

bien sérieuse, est-ce que nous n'y mettrons pas un terme? Est-ce que

nous ne songerons pas à faire la paix?--Plût au ciel que Votre Majesté

la voulût! s'écria le général autrichien, nous ne demandons pas un

autre prix de nos efforts! nous ne combattons que pour la paix! Si

Votre Majesté l'eût désirée, elle l'aurait eue à Prague il y a deux

mois.--Napoléon, alléguant ici de fausses excuses, prétendit qu'à

Prague on n'avait pas agi franchement avec lui; qu'on avait usé de

finesse, qu'on avait cherché à l'enfermer dans un cercle fatal, que

cette manière de traiter n'avait pu lui convenir, que l'Angleterre ne

voulait point la paix, qu'elle menait la Russie et la Prusse, qu'elle

mènerait l'Autriche comme les autres, et que c'était à cette dernière

à travailler à la paix si elle la souhaitait sincèrement.--M. de

Merveldt, après avoir affirmé qu'il parlait pour son compte, et sans

mission (ce qui était vrai, mais ce qui n'empêchait pas qu'il ne fût

instruit de tout), soutint que l'Angleterre désirait la paix, qu'elle

en avait besoin, et que si Napoléon savait faire les sacrifices

nécessaires au bonheur du monde et de la France, la paix serait

conclue tout de suite.--Des sacrifices, s'écria Napoléon, je suis prêt

à en faire! et afin de donner à croire qu'il n'avait tenu à garder

certaines possessions en Allemagne qu'à titre de gages, et pour

s'assurer la restitution de ses colonies, il ajouta: Que l'Angleterre

me rende mes colonies, et je lui rendrai le Hanovre.--M. de Merveldt

ayant indiqué que ce n'était pas assez, Napoléon laissa échapper un

mot qui, prononcé au congrès de Prague, aurait changé son sort et le

nôtre.--Je restituerai, dit-il, s'il le faut, les villes

anséatiques...--Malheureusement il était trop tard. Kulm, la Katzbach,

Gross-Beeren, Dennewitz, Wachau, avaient rendu ce sacrifice

insuffisant. M. de Merveldt exprima l'opinion que pour obtenir la paix

de l'Angleterre il faudrait consentir au sacrifice de la Hollande.

Napoléon se récria fort, dit que la Hollande serait dans les mains de

l'Angleterre un moyen de despotisme maritime, car l'Angleterre, il le

savait bien, voulait le contraindre à limiter le nombre de ses

vaisseaux.--C'était une idée singulière, qui avait pu traverser

certains esprits, mais que jamais le cabinet britannique n'avait

sérieusement regardée comme proposable.--Si vous prétendez, Sire,

reprit M. de Merveldt, joindre aux vastes rivages de la France ceux de

la Hollande, de l'Espagne, de l'Italie, alors comme aucune puissance

maritime n'égalerait la vôtre, il se pourrait qu'on songeât à imposer

une limite à l'étendue de vos flottes; mais Votre Majesté, si

difficile en fait d'honneur, aimera mieux sans doute abandonner des

territoires dont elle n'a pas besoin, que subir une condition dont je

comprends qu'elle repousse jusqu'à l'idée.--

[Note 28: M. Fain, qui cependant était au quartier général,

a prétendu que ce fut le 16 au soir que Napoléon appela M.

de Merveldt, et lui rendit sa liberté. Beaucoup d'autres

écrivains ont reproduit la même erreur, parce qu'elle

fournit une explication et une excuse toute naturelle pour

la perte de la journée du 17. Napoléon dans ce cas aurait

attendu pendant toute la journée du 17 une réponse à ses

propositions. Or, la publication de la conversation de M. de

Merveldt, due au comte de Westmoreland, récemment encore

ambassadeur à Vienne, et alors employé dans la légation

britannique auprès des coalisés, permet de redresser cette

erreur. M. de Merveldt, dans la pièce publiée, donne l'heure

et le jour, et place son entrevue au 17 à deux heures de

l'après-midi. Comme on ne peut prétendre qu'il eût intérêt à

altérer une pareille circonstance, la supposition de ceux

qui placent cette conversation dans la soirée du 16, tombe

avec toutes les conséquences qu'ils prétendent en tirer.]

De cet entretien Napoléon put conclure que tandis qu'il aurait deux

mois auparavant obtenu la paix en sacrifiant seulement le duché de

Varsovie, le protectorat du Rhin, et les villes anséatiques, il lui

faudrait maintenant abandonner en outre la Hollande, la Westphalie,

l'Italie, celle-ci toutefois à la condition de la laisser indépendante

de l'Autriche comme de la France. Certes la France avec le Rhin, les

Alpes, les Pyrénées, restait bien encore assez belle, aussi belle

qu'on la pouvait désirer! Sur tous ces objets Napoléon parut admettre

qu'à la paix générale il faudrait consentir à de grands sacrifices, et

se montra même plus disposé à les accorder qu'il ne l'était

véritablement. Mais la paix l'occupait bien moins que l'espérance,

malheureusement très-vague, d'un armistice. C'était à cette conclusion

qu'il aurait voulu amener son interlocuteur.--Je n'essaye pas, dit-il

à M. de Merveldt, de vous parler d'armistice, car vous prétendez vous

autres que j'ai le goût des armistices, et que c'est une partie de ma

tactique militaire. Pourtant il a coulé bien du sang, il va en couler

beaucoup encore, et si nous faisions tous un pas rétrograde, les

Russes et les Prussiens jusqu'à l'Elbe, les Autrichiens jusqu'aux

montagnes de la Bohême, les Français jusqu'à la Saale, nous

laisserions respirer la pauvre Saxe, et de cette distance nous

pourrions traiter sérieusement de la paix.--M. de Merveldt répondit

que les alliés n'accepteraient point la Saale pour ligne d'armistice,

car ils espéraient aller cet automne jusqu'au Rhin.--Me retirer

jusqu'au Rhin! reprit fièrement Napoléon; il faudrait que j'eusse

perdu une bataille, or je n'en ai point perdu encore! Cela pourra

m'arriver sans doute, car le sort des armes est variable, vous le

savez, monsieur de Merveldt (celui-ci était venu jadis implorer des

armistices après Léoben et après Austerlitz); mais ce malheur ne m'est

point arrivé, et sans bataille perdue je ne vous abandonnerai pas

l'Allemagne jusqu'au Rhin...--Partez, ajouta Napoléon, je vous accorde

votre liberté sur parole; c'est une faveur que j'accorde à votre

mérite, à mes anciennes relations avec vous; et si de ce que je vous

ai dit vous pouvez tirer quelque profit pour amener une négociation,

ou au moins une suspension d'armes qui laisse respirer l'humanité,

vous me trouverez disposé à écouter vos propositions.--

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 16 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 43 / 52 段