immense péril que de n'avoir pas détruit l'un de nos trois
adversaires.]
[En marge: Immensité des forces qui arrivaient aux coalisés.]
[En marge: Napoléon pouvait-il agir autrement dans la journée du 16?]
[En marge: Napoléon allait dans la prochaine bataille se trouver avec
150 mille hommes en présence de 300 mille.]
Sur aucun point nous n'avions été forcés dans notre position; nous
avions gardé le terrain au sud entre Liebert-Wolkwitz et Wachau, et au
couchant vers Lindenau; nous l'avions abandonné, mais presque
volontairement, au nord, et pour en prendre un meilleur. Mais dès que
nous n'avions pas rejeté loin l'un de l'autre, de manière à ne plus
leur permettre de se rejoindre, Schwarzenberg et Blucher, la bataille,
quoique non perdue, pouvait se convertir bientôt en un désastre. Dans
ce moment Bernadotte s'approchait avec 60 mille hommes; on annonçait
Benningsen avec 50 mille, et nous, il nous en arrivait 15 mille sous
Reynier, dont 10 mille prêts à nous trahir! La situation, dès que nous
n'avions pas remporté une victoire éclatante, était donc bien près de
devenir affreuse! Aurait-on pu obtenir un résultat décisif dans cette
première journée du 16? Voilà ce qu'ont agité tous les historiens
spéciaux, ce que les uns ont nié, les autres affirmé. Peut-être si
Napoléon, après s'être mis dans une position extrême, avait poussé
l'audace jusqu'au dernier terme, et ne laissant à Leipzig que Margaron
pour défendre la ville seulement, se bornant de plus à laisser au nord
de Leipzig Marmont et Dombrowski sur la Partha pour contenir Blucher,
avait attiré à lui Bertrand et Ney pour renforcer Macdonald de 30
mille hommes, ces cinquante mille combattants de Macdonald, Bertrand
et Ney, jetés de notre gauche sur la droite du prince de
Schwarzenberg, auraient pu l'accabler, et le précipiter dans la
Pleisse. Une grande victoire obtenue de ce côté, nos communications
avec Lutzen et Mayence eussent été bientôt rouvertes, et Blucher
aurait été rudement puni le lendemain des progrès qu'il aurait pu
faire. Au lieu de cela, les troupes de Bertrand étaient restées dans
Leipzig presque oisives, et les divisions de Souham, tantôt dirigées
vers Napoléon, tantôt ramenées vers Marmont, avaient perdu la journée
en allées et venues inutiles. C'est ainsi qu'une force décisive avait
manqué sur le théâtre de l'action principale. Mais ces raisonnements,
vrais d'ailleurs, ont été faits après l'événement. Il aurait fallu que
Napoléon eût pu prévoir que Lindenau ne serait pas l'objet d'une
attaque principale, que Bernadotte n'arriverait pas avec Blucher au
nord et à l'est de Leipzig; il aurait fallu enfin que le corps de
Reynier n'eût pas été si loin en arrière. Ce qu'il est juste de
reprocher à Napoléon, ce n'est pas d'avoir mal livré la bataille, que
personne certainement n'aurait mieux livrée que lui, mais de s'être
mis dans une position où, assailli de tous les côtés à la fois, obligé
de faire face en même temps à toute espèce d'ennemis, il ne pouvait
exactement deviner celui qui, à chaque instant donné, serait le plus
pressant, et exigerait l'emploi de ses forces disponibles. C'est sa
conduite générale et non pas sa conduite particulière dans cette
journée, qu'il faut, cette fois comme tant d'autres, blâmer
sévèrement[27]. Quoi qu'il en soit, la position de Napoléon était tout
à coup devenue des plus périlleuses, dès qu'il n'avait pas rejeté loin
de lui l'armée de Bohême, afin de se reporter le lendemain sur celles
de Silésie et du Nord. Sans doute il pouvait se dire que l'ennemi
avait cruellement souffert, et que ses pertes lui ôteraient peut-être
le courage de recommencer le combat. C'était possible à la rigueur,
et même vraisemblable, si de nouveaux renforts n'avaient pas dû
survenir; mais avec l'ardeur qui animait les coalisés, avec
l'apparition certaine de Bernadotte sous un jour ou deux, avec
l'arrivée probable de l'armée de Benningsen, la légère espérance
qu'ils ne continueraient pas cette terrible bataille, n'était plus que
la faible branche à laquelle s'attache le malheureux roulant dans un
abîme. Tandis que les coalisés étaient presque assurés de recevoir
cent mille hommes, à peine Napoléon en attendait-il quinze mille sous
Reynier, dont les deux tiers de Saxons fort douteux, ce qui devait
porter ses forces, réduites de 26 ou 27 mille hommes par la journée du
16, à 165 mille hommes présents, et environ à 150 mille hommes sûrs;
et pouvait-il se flatter, si 300 mille ennemis lui tombaient sur les
bras, ennemis acharnés, se battant avec fureur, de leur faire face
avec 150 mille soldats, héroïques sans doute, mais ayant en tête des
adversaires que le patriotisme rendait leurs égaux au feu?
[Note 27: Quelques écrivains qui admettraient que nos
généraux ont été lâches ou traîtres, et que nos soldats se
sont mal conduits, plutôt que d'attribuer une faute à
Napoléon, s'en sont pris à tout le monde, sauf à lui, du
résultat de cette journée du 16. D'abord, à les entendre,
Murat à Leipzig trahissait déjà, et c'est par ce motif qu'il
exécuta mal la grande charge de cavalerie ordonnée par
Napoléon. Or le pauvre Murat fort agité, il est vrai,
pendant tout l'hiver, et un moment prêt à suivre les
impulsions de l'Autriche, était revenu tout entier à
Napoléon dès qu'il s'était trouvé auprès de lui, et était
incapable d'ailleurs d'une trahison sur le champ de
bataille. Au surplus le neveu de lord Cathcart, témoin
oculaire de la charge de Murat, et appréciant les lieux
mieux qu'on ne le pouvait faire de notre côté, a expliqué
dans ses Mémoires, publiés depuis, la cause qui fit échouer
cette charge. Cette cause n'était autre que la forme du sol
le long du village de Gülden-Gossa, village qu'il suffit de
voir pour comprendre comment notre cavalerie dut y être
arrêtée. Après Murat, ce sont deux autres lieutenants de
Napoléon, c'est-à-dire Marmont et Ney, qu'on a voulu
incriminer. Marmont, à ce qu'on prétend, aurait dû repasser
la Partha, et Ney ne pas laisser Bertrand inutile dans
Leipzig. Or, Bertrand fut laissé dans Leipzig par ordre de
Napoléon, et Marmont, quand il voulut se retirer derrière la
Partha, ne le pouvait plus, ayant déjà l'ennemi sur les
bras, et n'ayant qu'un seul pont pour défiler. C'est
Napoléon qui avait mis Marmont entre Breitenfeld et
Lindenthal, dans la supposition que Blucher était encore
loin. S'il avait pu le savoir si rapproché, il aurait dès la
veille placé Marmont sur la Partha même, et de la sorte la
concentration eût été suffisante et faite à temps. Il est
vrai que dans ce cas la route de Düben aurait pu être fermée
au reste du corps de Souham et à celui de Reynier; mais
alors, si par cette considération il n'y a rien à reprocher
à Napoléon, il n'y a pas davantage de reproche à faire à
Marmont pour être demeuré au delà de la Partha, où il
n'était d'ailleurs que par ordre supérieur. Quant à nous,
nous ne cherchons que la vérité, et Napoléon, dans cette
campagne, reste si grand homme de guerre, même après
d'affreux malheurs, que nous ne comprenons pas comment on
consent à faire passer nos généraux pour incapables ou pour
traîtres, plutôt que de lui reconnaître une faute. Nous ne
voyons pas ce que la France y peut gagner en force dans le
monde, le monde sachant bien que Napoléon est mort et ne
renaîtra point. Il y a quelque chose qui ne meurt pas et ne
doit pas mourir: c'est la France! Sa gloire importe plus que
celle même de Napoléon. Voilà ce que devraient se dire ceux
qui cherchent à établir son infaillibilité, quand il n'y
aurait pas pour eux comme pour nous une raison supérieure
même à toutes les considérations patriotiques, celle de la
vérité, qu'avant tout il faut chercher et produire au jour.]
[En marge: Napoléon pour voir les choses de plus près, parcourt le 17
au matin toute l'étendue du champ de bataille.]
[En marge: Après avoir bien observé la situation, il songe lui-même à
battre en retraite.]
[En marge: Objections graves qui s'élèvent contre cette résolution.]
Il n'était pas possible que Napoléon se dissimulât cette situation.
Espérant la veille encore, qu'après avoir battu la principale des
armées coalisées, il aurait bon marché des deux autres, il dut
éprouver une sensation bien amère en voyant à la chute du jour une
bataille indécise, qui, au lieu de le dégager, l'enfermait au
contraire dans les bras d'une espèce de polype composé d'ennemis de
toute sorte. Toutefois, pour croire à une situation si nouvelle et si
désolante, il fallait qu'il considérât encore la chose de plus près.
Après avoir pris à peine quelques heures de repos, il monta à cheval
le 17 au matin pour parcourir le champ de bataille. Il le trouva
horrible, bien qu'en sa vie il en eût contemplé de bien épouvantables.
Une morne froideur se montrait sur tous les visages. Murat, le major
général Berthier, le ministre Daru l'accompagnaient. Nos soldats
étaient morts à leur place, mais ceux de l'ennemi aussi! Et s'il y
avait certitude de ne pas reculer dans une seconde bataille, il y
avait certitude presque égale que les coalisés ne reculeraient pas
davantage. Or, une nouvelle lutte où nous resterions sur place, et où
nous ne gagnerions rien que de n'être pas arrachés de notre poste, en
voyant le cercle de fer formé autour de nous se resserrer de plus en
plus, et les issues demeurées ouvertes jusque-là se fermer l'une
après l'autre, une nouvelle lutte dans ces conditions ne nous
laissait d'autre perspective que celle des Fourches Caudines. Tout le
monde le sentait, personne n'osait le dire. Murat, dont le coeur
excellent cherchait une consolation à offrir à Napoléon, répéta
plusieurs fois que le terrain était couvert des morts autrichiens,
prussiens et russes, que jamais, excepté à la Moskowa, on n'avait fait
une pareille boucherie des ennemis, ce qui était vrai. Mais il en
restait assez, et en tout cas il allait en venir assez, pour réparer
les brèches de cette muraille vivante qui s'élevait peu à peu autour
de nous. La retraite immédiate par la route de Lutzen, pour ne pas
laisser fermer bientôt l'issue de Lindenau, était donc la seule
résolution à prendre. Napoléon se promenant à pied avec ses
lieutenants, sous un ciel triste et pluvieux, au milieu des
tirailleurs qui faisaient à peine entendre quelques coups de feu, tant
la fatigue était grande des deux côtés, prononça lui-même et le
premier le mot de retraite, que personne n'osait proférer. On le
laissa dire avec un silence qui cette fois était celui de la plus
évidente approbation. Cependant la retraite offrait aussi de graves
inconvénients. La bataille que nous venions de livrer pouvait, sans
mentir autant que nos ennemis, s'appeler une victoire, car nous avions
sans cesse ramené, refoulé les coalisés sur leur terrain, et nous leur
en avions même enlevé une partie. Néanmoins ce qui lui donnerait sa
vraie signification, ce serait comme à Lutzen, comme à Bautzen,
l'attitude du lendemain. Si nous nous retirions, la bataille serait
une défaite. C'était donc avouer tout à coup au monde que nous avions
été vaincus dans une journée décisive, lorsque nous avions au
contraire écrasé l'ennemi partout où il s'était présenté! En vérité
l'aveu était cruel à faire. Mais ce n'était pas tout. Les 170 mille
Français laissés à Dresde, Torgau, Wittenberg, Magdebourg, Hambourg,
Glogau, Custrin, Stettin, Dantzig, comme base d'un édifice de grandeur
qu'on s'était flatté de relever en une bataille, qu'allaient-ils
devenir? Il y avait dans le nombre bien des malades, bien des
écloppés, mais il était possible d'en tirer 100 à 120 mille soldats
excellents, qui, se joignant à ceux qui restaient, rendraient
invincible la frontière du Rhin. Pourraient-ils se grouper, et former
successivement une masse qui sût se rouvrir par Hambourg et Wesel le
chemin de la France? C'était une grande question. Le maréchal qui
commandait à Dresde, seul en position de commencer ce mouvement, avait
assez d'esprit pour en concevoir le projet, aurait-il assez d'audace
pour l'exécuter?
[En marge: Nécessité d'attendre au moins toute la journée du 17 pour
recueillir Reynier resté en arrière.]
[En marge: Le meilleur parti à prendre serait de rester toute la
journée du 17 sur le champ de bataille, et de décamper dans la nuit du
17 au 18.]
Battre en retraite, c'était donc à l'aveu d'une défaite ajouter une
perte irréparable, perte qui était la suite d'une immense faute, celle
d'avoir voulu garder jusqu'au bout les éléments d'une grandeur
impossible à refaire, perte enfin désolante, quelle qu'en fût la
cause. On ne peut blâmer Napoléon d'avoir consumé en affreuses
perplexités la journée du 17, sans juger bien légèrement les
mouvements du coeur humain. Se déclarer soi-même vaincu dans une
rencontre générale, abandonner tout de suite 170 mille Français
laissés dans les places du Nord, sans quelques heures de méditation,
de regrets, d'efforts d'esprit pour tâcher de trouver une autre
issue, était un sacrifice qu'il serait peu juste de demander à
quelque caractère que ce soit. De plus, il y avait un autre sacrifice,
et bien cruel à faire en se retirant tout de suite, c'était celui de
Reynier, qui marchait en ce moment entouré d'ennemis, et qui ne
pouvait arriver que dans la journée du 17. Il fallait donc de toute
nécessité temporiser pendant la plus grande partie de cette journée.
Alors, après vingt-quatre heures passées devant les armées de la
coalition, on pourrait dire qu'on les avait attendues longtemps comme
dans un duel, et que les ayant attendues vainement, on avait décampé
pour regagner une ligne plus avantageuse. D'ailleurs, il fallait bien
accorder un peu de repos à des soldats accablés de fatigue; il fallait
bien rendre quelque ensemble à des corps désorganisés par le combat,
approvisionner avec le grand parc les parcs de chaque corps épuisés de
munitions, toutes choses indispensables si en se retirant on avait
l'ennemi sur les bras. Attendre une journée, et décamper la nuit
suivante, était évidemment la seule conduite qui dût convenir à
Napoléon, la seule qu'on pût même lui conseiller, mais à la condition
de l'adopter résolûment, de tout préparer pour qu'à la chute du jour
la retraite commençât, et que le 18 au matin les coalisés n'eussent
devant eux que d'insaisissables arrière-gardes.
Malheureusement les perplexités de Napoléon furent extrêmes. Un
immense orgueil mis à la plus terrible des épreuves, et s'appuyant au
surplus dans sa résistance sur des raisons très-fortes, le retint
toute la journée presque sans rien prescrire. Tantôt seul, tantôt
accompagné de Murat, du prince Berthier, de M. Daru, il se promenait,
sombre, soucieux, à chaque instant se répétant douloureusement qu'il
fallait battre en retraite, mais n'en pouvant prendre la résolution,
et aimant à croire que l'ennemi demeuré immobile pendant cette
journée, ne l'attaquerait point le lendemain, et que Schwarzenberg,
usant d'une vieille maxime fort en renom chez les capitaines sages,
_ferait un pont d'or à l'adversaire qui voulait se retirer_. Il
pourrait alors défiler à travers Leipzig d'une manière imposante,
changeant sans être vaincu sa base d'opérations. Vaine espérance, dont
son esprit avait besoin, et dont il se nourrit quelques heures!
[En marge: Napoléon mande auprès de lui M. de Merveldt, fait
prisonnier la veille, afin de jeter en avant quelques idées
d'armistice.]
Dans cet état, il imagina de mander auprès de lui M. de Merveldt, qui
avait été fait prisonnier la veille à Dölitz, qu'il connaissait depuis
longtemps, et qui était un militaire d'infiniment d'esprit. Il voulait
avec art le questionner sur les dispositions des coalisés, lui faire
certaines insinuations tendantes à la paix, le charger même d'une
proposition d'armistice, puis le renvoyer libre au camp des
souverains, pour les amener peut-être à perdre un jour en hésitations,
et pour provoquer de leur part quelque ouverture acceptable. Voilà où
il en était arrivé pour avoir refusé d'écouter M. de Caulaincourt deux
mois auparavant, lorsqu'on négociait à Prague!
[En marge: Curieux entretien avec M. de Merveldt.]
Vers deux heures de l'après-midi il reçut M. de Merveldt[28], auquel
on avait rendu son épée. Il l'accueillit avec courtoisie, et le
complimenta relativement à la tentative faite contre le pont de
Dölitz, bien qu'elle eût mal réussi; puis il lui dit qu'en mémoire de
son mérite, de ses anciennes relations avec le quartier général
français, il allait le renvoyer sur parole, ce dont le général
autrichien le remercia fort. Amenant ensuite la conversation sur le
sujet qui l'intéressait, Napoléon lui demanda si en attaquant ils
avaient su qu'il était présent sur les lieux.--Le général Merveldt
ayant répondu que oui, Napoléon lui répliqua: Vous vouliez donc cette
fois me livrer bataille?--Le général Merveldt ayant répondu de
nouveau, avec respect mais avec fermeté, que oui, parce qu'ils étaient
résolus à terminer par une action sanglante et décisive cette longue
lutte, Napoléon lui dit: Mais vous vous trompez sur mes forces;
combien croyez-vous que j'aie de soldats?--Cent vingt mille au plus,
repartit M. de Merveldt.--Eh bien, vous êtes dans l'erreur, j'en ai
plus de deux cent mille.--On a vu, par ce qui précède, de combien se
trompaient l'un et l'autre interlocuteur, mais l'un par ignorance,
l'autre par calcul. Et vous, reprit Napoléon, combien en
avez-vous?--Trois cent cinquante mille, dit M. de Merveldt.--Ce
chiffre n'était pas très-éloigné de la vérité. Napoléon ayant avoué
qu'il n'en avait pas supposé autant, ce qui expliquait du reste la
situation où il s'était mis, ajouta avec sang-froid et un semblant de
bonne humeur: Et demain, m'attaquerez-vous?--M. de Merveldt répondit
avec la même assurance que les coalisés combattraient infailliblement
le lendemain, résolus qu'ils étaient à acheter leur indépendance au
prix de tout leur sang.--Napoléon dissimulant son impression, rompit
le cours de l'entretien, et dit à M. de Merveldt: Cette lutte devient
bien sérieuse, est-ce que nous n'y mettrons pas un terme? Est-ce que
nous ne songerons pas à faire la paix?--Plût au ciel que Votre Majesté
la voulût! s'écria le général autrichien, nous ne demandons pas un
autre prix de nos efforts! nous ne combattons que pour la paix! Si
Votre Majesté l'eût désirée, elle l'aurait eue à Prague il y a deux
mois.--Napoléon, alléguant ici de fausses excuses, prétendit qu'à
Prague on n'avait pas agi franchement avec lui; qu'on avait usé de
finesse, qu'on avait cherché à l'enfermer dans un cercle fatal, que
cette manière de traiter n'avait pu lui convenir, que l'Angleterre ne
voulait point la paix, qu'elle menait la Russie et la Prusse, qu'elle
mènerait l'Autriche comme les autres, et que c'était à cette dernière
à travailler à la paix si elle la souhaitait sincèrement.--M. de
Merveldt, après avoir affirmé qu'il parlait pour son compte, et sans
mission (ce qui était vrai, mais ce qui n'empêchait pas qu'il ne fût
instruit de tout), soutint que l'Angleterre désirait la paix, qu'elle
en avait besoin, et que si Napoléon savait faire les sacrifices
nécessaires au bonheur du monde et de la France, la paix serait
conclue tout de suite.--Des sacrifices, s'écria Napoléon, je suis prêt
à en faire! et afin de donner à croire qu'il n'avait tenu à garder
certaines possessions en Allemagne qu'à titre de gages, et pour
s'assurer la restitution de ses colonies, il ajouta: Que l'Angleterre
me rende mes colonies, et je lui rendrai le Hanovre.--M. de Merveldt
ayant indiqué que ce n'était pas assez, Napoléon laissa échapper un
mot qui, prononcé au congrès de Prague, aurait changé son sort et le
nôtre.--Je restituerai, dit-il, s'il le faut, les villes
anséatiques...--Malheureusement il était trop tard. Kulm, la Katzbach,
Gross-Beeren, Dennewitz, Wachau, avaient rendu ce sacrifice
insuffisant. M. de Merveldt exprima l'opinion que pour obtenir la paix
de l'Angleterre il faudrait consentir au sacrifice de la Hollande.
Napoléon se récria fort, dit que la Hollande serait dans les mains de
l'Angleterre un moyen de despotisme maritime, car l'Angleterre, il le
savait bien, voulait le contraindre à limiter le nombre de ses
vaisseaux.--C'était une idée singulière, qui avait pu traverser
certains esprits, mais que jamais le cabinet britannique n'avait
sérieusement regardée comme proposable.--Si vous prétendez, Sire,
reprit M. de Merveldt, joindre aux vastes rivages de la France ceux de
la Hollande, de l'Espagne, de l'Italie, alors comme aucune puissance
maritime n'égalerait la vôtre, il se pourrait qu'on songeât à imposer
une limite à l'étendue de vos flottes; mais Votre Majesté, si
difficile en fait d'honneur, aimera mieux sans doute abandonner des
territoires dont elle n'a pas besoin, que subir une condition dont je
comprends qu'elle repousse jusqu'à l'idée.--
[Note 28: M. Fain, qui cependant était au quartier général,
a prétendu que ce fut le 16 au soir que Napoléon appela M.
de Merveldt, et lui rendit sa liberté. Beaucoup d'autres
écrivains ont reproduit la même erreur, parce qu'elle
fournit une explication et une excuse toute naturelle pour
la perte de la journée du 17. Napoléon dans ce cas aurait
attendu pendant toute la journée du 17 une réponse à ses
propositions. Or, la publication de la conversation de M. de
Merveldt, due au comte de Westmoreland, récemment encore
ambassadeur à Vienne, et alors employé dans la légation
britannique auprès des coalisés, permet de redresser cette
erreur. M. de Merveldt, dans la pièce publiée, donne l'heure
et le jour, et place son entrevue au 17 à deux heures de
l'après-midi. Comme on ne peut prétendre qu'il eût intérêt à
altérer une pareille circonstance, la supposition de ceux
qui placent cette conversation dans la soirée du 16, tombe
avec toutes les conséquences qu'ils prétendent en tirer.]
De cet entretien Napoléon put conclure que tandis qu'il aurait deux
mois auparavant obtenu la paix en sacrifiant seulement le duché de
Varsovie, le protectorat du Rhin, et les villes anséatiques, il lui
faudrait maintenant abandonner en outre la Hollande, la Westphalie,
l'Italie, celle-ci toutefois à la condition de la laisser indépendante
de l'Autriche comme de la France. Certes la France avec le Rhin, les
Alpes, les Pyrénées, restait bien encore assez belle, aussi belle
qu'on la pouvait désirer! Sur tous ces objets Napoléon parut admettre
qu'à la paix générale il faudrait consentir à de grands sacrifices, et
se montra même plus disposé à les accorder qu'il ne l'était
véritablement. Mais la paix l'occupait bien moins que l'espérance,
malheureusement très-vague, d'un armistice. C'était à cette conclusion
qu'il aurait voulu amener son interlocuteur.--Je n'essaye pas, dit-il
à M. de Merveldt, de vous parler d'armistice, car vous prétendez vous
autres que j'ai le goût des armistices, et que c'est une partie de ma
tactique militaire. Pourtant il a coulé bien du sang, il va en couler
beaucoup encore, et si nous faisions tous un pas rétrograde, les
Russes et les Prussiens jusqu'à l'Elbe, les Autrichiens jusqu'aux
montagnes de la Bohême, les Français jusqu'à la Saale, nous
laisserions respirer la pauvre Saxe, et de cette distance nous
pourrions traiter sérieusement de la paix.--M. de Merveldt répondit
que les alliés n'accepteraient point la Saale pour ligne d'armistice,
car ils espéraient aller cet automne jusqu'au Rhin.--Me retirer
jusqu'au Rhin! reprit fièrement Napoléon; il faudrait que j'eusse
perdu une bataille, or je n'en ai point perdu encore! Cela pourra
m'arriver sans doute, car le sort des armes est variable, vous le
savez, monsieur de Merveldt (celui-ci était venu jadis implorer des
armistices après Léoben et après Austerlitz); mais ce malheur ne m'est
point arrivé, et sans bataille perdue je ne vous abandonnerai pas
l'Allemagne jusqu'au Rhin...--Partez, ajouta Napoléon, je vous accorde
votre liberté sur parole; c'est une faveur que j'accorde à votre
mérite, à mes anciennes relations avec vous; et si de ce que je vous
ai dit vous pouvez tirer quelque profit pour amener une négociation,
ou au moins une suspension d'armes qui laisse respirer l'humanité,
vous me trouverez disposé à écouter vos propositions.--