à notre gauche vers Gülden-Gossa, Victor et Oudinot à notre droite
vers la bergerie d'Avenhayn, reçurent en carrés les cuirassiers
russes, et par un feu imperturbable les renversèrent sous les cadavres
de leurs chevaux. Les dix mille grenadiers de Rajeffsky, répartis
entre la bergerie d'Avenhayn, le village de Gülden-Gossa et le bois de
l'Université, vinrent se placer comme une longue muraille, soutenue
d'intervalle en intervalle par du canon. Le brave Drouot qui était
resté entre nos deux colonnes d'attaque avec sa formidable batterie,
imagina de diriger toutes ses pièces sur cette magnifique infanterie,
négligeant l'artillerie ennemie, quelque importance qu'il y eût à
éteindre ses feux. Quoiqu'il fût bien près de l'ennemi, il s'avança
plus encore, et se mit à tirer à mitraille sur les grenadiers russes
qui tombaient comme des pans de murs sous le feu de nos canons.
Lorsqu'ils parurent suffisamment ébranlés, la division Dubreton se
détachant du corps de Victor à notre droite, exécuta une charge à la
baïonnette sur la bergerie d'Avenhayn, et l'emporta. À gauche le
général Maison formant la tête de Lauriston, se jeta sur Gülden-Gossa
et parvint à y pénétrer. Mais les grenadiers Rajeffsky favorisés par
des bâtiments de ferme, des bois, des mares d'eau, s'y défendirent
avec la dernière opiniâtreté. On conduisit une partie de la garde
russe à leur secours, et tandis que Maison tenait une extrémité du
village, les Russes tenaient l'autre, et ne voulaient pas
l'abandonner. Maison atteint de plusieurs coups de feu, couvert de
sang, changea trois fois de cheval, et ramena ses soldats dans ce
village de Gülden-Gossa qu'il ne pouvait enlever aux Russes, et que de
leur côté les Russes ne pouvaient lui arracher. À gauche Macdonald
tournant Klenau par Seyffertshayn, avait rejeté sur Gross-Pössnau la
brigade prussienne Ziethen, les brigades autrichiennes Spleny et
Schöffer, la division autrichienne Meyer; mais la redoute suédoise
placée à gauche de Liebert-Wolkwitz était demeurée inabordable.
Napoléon qui se portait partout, apercevant le 22e léger au pied de la
redoute, demanda quel était le régiment qui se trouvait devant cette
position, et sur la réponse que c'était le 22e léger, il dit: Ce n'est
pas possible, le 22e léger ne resterait pas ainsi sous la mitraille
sans courir sur l'artillerie qui le foudroie.--Le 22e mené par le
colonel Charras, gravit la hauteur au pas de charge, tua les
artilleurs ennemis à coups de baïonnette, et enleva la redoute. Le
point qui arrêtait Macdonald emporté, ce maréchal continua son
mouvement à notre gauche jusqu'à la moitié du bois de l'Université.
[En marge: L'ennemi concentre tous ses efforts sur Gülden-Gossa.]
Il était trois heures: partout l'ennemi acculé, même en arrière de sa
première position, semblait prêt à nous céder la victoire. Seulement à
notre gauche, vis-à-vis de Liebert-Wolkwitz, il se soutenait au bois
de l'Université. Au centre, repoussé de la bergerie d'Avenhayn, il
disputait au général Maison Gülden-Gossa, favorisé par la
configuration de ce village, qui présentait une rangée de bois et de
marécages. À notre droite, il n'avait pas rétrogradé en arrière de
Mark-Kleeberg, malgré les efforts héroïques du prince Poniatowski.
[En marge: Napoléon se décide à ordonner une charge générale de
cavalerie.]
Napoléon sentait le besoin de vaincre à tout prix, car il ne pouvait
pas ajourner la victoire. Ne pas vaincre aujourd'hui avec la multitude
d'ennemis qui approchaient, ce n'était pas être vaincu seulement,
c'était s'exposer à être détruit. Il prit donc le parti de jeter toute
sa cavalerie sur la ligne ennemie. Murat à gauche descendit entre
Liebert-Wolkwitz et Wachau avec dix régiments de cuirassiers. À
droite, Kellermann descendit entre Wachau et Mark-Kleeberg avec la
cavalerie polonaise, les dragons d'Espagne, et les dragons de la garde
sous le général Letort. En ce moment Pajol, placé à la tête des
dragons d'Espagne, fut enlevé à ses soldats par un obus qui éclatant
dans le ventre de son cheval, lui causa sans le tuer une épouvantable
commotion.
[En marge: Succès de cette charge; on enlève 26 bouches à feu à
l'ennemi.]
[En marge: Subite arrivée des cuirassiers de Nostitz, envoyés sur la
droite de la Pleisse par le prince de Schwarzenberg.]
[En marge: Les cuirassiers de Nostitz arrêtent à gauche le mouvement
de nos dragons.]
[En marge: Le village de Gülden-Gossa arrête au centre l'élan de nos
cuirassiers.]
[En marge: Charge des hussards et Cosaques de la garde impériale russe
sur nos cuirassiers.]
[En marge: Drouot forme son artillerie en carré.]
Douze mille chevaux s'avancèrent ainsi en deux masses, l'une à
gauche, l'autre à droite, pleins du souvenir de la victoire de Dresde
qui leur était due. Le général Bordesoulle avec ses cuirassiers, lancé
par Murat, chargea la cavalerie de Pahlen et la dispersa, fondit
ensuite sur les grenadiers et les gardes russes qui, après être restés
maîtres de Gülden-Gossa, s'étaient déployés en avant de ce village,
les renversa, et leur prit vingt-six bouches à feu. À droite, les
dragons d'Espagne et ceux de la garde chargèrent les cuirassiers de
Levachoff, et leur firent expier leur succès du matin. Ce premier choc
avait partout réussi, et il ne fallait plus qu'un effort pour percer
définitivement le centre de l'ennemi, et rabattre à droite Kleist et
le prince Eugène de Wurtemberg dans la Pleisse, à gauche Gortschakoff
sur le bois de l'Université. Mais il était plus de trois heures. Tout
à coup on aperçut à notre droite des masses profondes arrivant de
l'autre côté de la Pleisse. C'était la réserve autrichienne de
Hesse-Hombourg dont la tête, formée par les cuirassiers de Nostitz,
devançait les grenadiers de Bianchi et de Weissenwolf. Les cuirassiers
de Nostitz en effet, débouchant au galop, rencontrèrent les cavaliers
de Kellermann, dans le désordre de la poursuite, les prirent en flanc
et les ramenèrent. Le brave Letort avec les dragons de la garde fondit
à son tour sur les cuirassiers de Nostitz, et les contint. Mais au
lieu d'être décisif, le mouvement de notre cavalerie sur la droite ne
fut plus qu'alternatif, et tantôt nous avancions, tantôt nous
reculions. Au centre Murat, après avoir tout renversé du premier choc,
avait eu le tort, dans l'espérance d'être appuyé, d'engager tous ses
escadrons, et d'ailleurs il s'était avancé sur un terrain qu'il
n'avait pas été en mesure de reconnaître, et dont on ne pouvait de
loin découvrir la forme. À distance, le village de Gülden-Gossa ne
laissait voir que quelques touffes d'arbres; mais de près Murat y
trouva un grand enfoncement de terrain, et dans cet enfoncement des
bâtiments, des bouquets de bois, des mares d'eau, et derrière chaque
obstacle de l'infanterie bien postée. Arrivée sur le village, sa
cavalerie fut obligée de s'arrêter court, et de demeurer en ligne sous
le feu. L'empereur Alexandre consentit alors à ce qu'on fît charger
tout ce qui lui restait sous la main, jusqu'aux hussards et Cosaques
de sa garde. Ceux-ci passant entre les ouvertures praticables de
Gülden-Gossa, dont les Russes étaient encore maîtres, se jetèrent à
l'improviste sur le flanc de la cavalerie de Murat, qu'ils surprirent,
et qu'ils obligèrent à se replier n'emmenant que six des vingt-six
pièces conquises tout à l'heure. Le brave Latour-Maubourg eut la
cuisse emportée par un boulet. Ces hussards et ces Cosaques, lancés au
galop, entourèrent de toutes parts la grande batterie de la garde qui
était restée inébranlable au milieu du champ de bataille. Drouot,
rabattant alors les deux extrémités de sa ligne de canons sur ses
flancs, opposa pour ainsi dire un carré d'artillerie à la cavalerie
ennemie, et lorsque celle-ci en revenant passa à portée de ses pièces,
il la couvrit de mitraille.
[En marge: La bataille n'est pas décidée, ainsi que Napoléon l'avait
espéré par le déploiement de notre cavalerie.]
[En marge: Napoléon se résout à faire avec toute la garde un dernier
effort.]
[En marge: Une subite attaque des Autrichiens sur Dölitz suspend ce
mouvement.]
[En marge: Curial envoyé à Dölitz avec quelques bataillons de la
vieille garde, y prend le général Merfeld avec 2 mille Autrichiens.]
La bataille n'avait donc pas été décidée par cette action générale de
notre cavalerie, bien qu'une bonne partie du champ de bataille fût en
notre pouvoir. À droite en effet nous avions presque bloqué Kleist
dans Mark-Kleeberg; vers le centre Victor n'avait pas cessé d'occuper
la bergerie d'Avenhayn; au centre, tirant sur la gauche, Lauriston, la
batterie de la garde, la cavalerie de Latour-Maubourg étaient devant
Gülden-Gossa; à gauche Macdonald, maître de la redoute suédoise et de
Seyffertshayn, bordait de toutes parts le bois de l'Université. Mais
l'ennemi, quoiqu'il eût rétrogradé, tenait encore. Napoléon voulut
alors tenter un suprême effort. Il reforma ses colonnes d'attaque:
Mortier avec Lauriston, Oudinot avec Victor, eurent ordre de se
remettre en colonnes, et de s'engager de nouveau. Les deux divisions
de la vieille garde, comprenant environ dix mille hommes, seule
réserve qui nous restât, durent les soutenir, et s'engager elles-mêmes
s'il le fallait. Toute la cavalerie fut rangée en masse derrière cette
infanterie: vaincre ou périr était leur mission. Mais tout à coup on
entendit de grands cris sur notre droite. Les grenadiers de Bianchi et
de Weissenwolf, survenus à la suite des cuirassiers de Nostitz,
avaient franchi la Pleisse, relevé au village de Mark-Kleeberg Kleist
épuisé de fatigue, et ils tâchaient de faire fléchir Poniatowski,
lequel n'avait pas cessé d'opposer à toutes les attaques une
résistance invincible. Enfin sur nos derrières à droite, à ce poste de
Dölitz que le prince de Schwarzenberg s'était flatté d'enlever, le
général Merfeld, faisant une forte tentative, avait forcé tous les
passages de la Pleisse, et était prêt à gravir la hauteur qui forme la
berge de cette rivière. À ce danger Napoléon arrêta le mouvement de sa
vieille garde, et dirigea sur Dölitz la division Curial. Oudinot fut
détourné pour tenir tête aux grenadiers de Bianchi et de Weissenwolf.
Mais grâce à l'opiniâtreté de Poniatowski et de la division Semelé (du
corps d'Augereau) les grenadiers autrichiens furent contenus. Curial,
exécutant en arrière un mouvement transversal de gauche à droite, se
précipita sur Dölitz. Il lança d'abord les grenadiers de Turin et de
Toscane sur les bois qui entourent Dölitz, et ensuite, avec les
fusiliers de la garde, il se porta sur Dölitz même pour y entrer à la
baïonnette. Il fallait franchir un bras de la Pleisse, et puis
s'engager dans une suite de fermes contiguës, dépendantes d'un vieux
château. Il mit dans cette charge tant de vigueur, qu'il franchit la
Pleisse, traversa les cours de ferme l'une après l'autre, tua à coups
de baïonnette quiconque essayait de lui résister, et, devançant
l'ennemi au château même, fit prisonnier tout ce qui était resté dans
les cours en arrière. Il prit ainsi le général Merfeld avec plus de
deux mille hommes.
[En marge: Dernière et violente attaque de Maison sur Gülden-Gossa,
interrompue par la nuit.]
Il était cinq heures et la nuit s'approchait. Napoléon, après avoir
pourvu à cet accident de sa droite, ne pouvait se résoudre à ne pas
tenter un dernier effort sur le centre de l'ennemi. Victor était
encore à Avenhayn; il ne s'agissait donc que d'enlever Gülden-Gossa.
Lauriston, imperturbable au milieu d'un feu horrible, avait éprouvé
des pertes énormes; il lui restait toutefois le général Maison,
atteint de plusieurs coups de feu, n'ayant plus autour de lui que les
débris de sa division, mais insatiable de dangers jusqu'à ce qu'il eût
conquis Gülden-Gossa. Suivi de Mortier, Maison était rentré dans ce
fatal village. Son succès pouvait tout décider, lorsque Barclay de
Tolly, appréciant le péril, y lança la division prussienne de Firch,
appuyée de la garde russe. Celle-ci, par un effort désespéré, reprit
Gülden-Gossa. Maison essaya encore une fois d'y rentrer; mais une
obscurité profonde sépara bientôt les combattants. Demeuré en dehors
comme un lion rugissant, Maison était là, privé des cinq sixièmes de
sa division, couvert lui-même de blessures, et désolé d'être arrêté
par la nuit. Le matin il avait dit à ses soldats ces nobles paroles:
Mes enfants, c'est aujourd'hui la dernière journée de la France; il
faut que nous soyons tous morts ce soir.--Ces enfants héroïques
avaient tenu son engagement. Il n'en survivait pas un millier. Cet
acte fut le dernier de la bataille du 16, bataille terrible, dite de
Wachau. Environ vingt mille hommes de notre côté, et trente mille du
côté des coalisés, jonchaient la terre, les uns morts, les autres
mourants.
[En marge: Combat livré à Lindenau dans cette même journée du 16.]
Mais là ne se bornait pas cette horrible effusion de sang humain. Deux
autres batailles avaient été livrées dans la journée, l'une au
couchant, l'autre au nord de Leipzig, l'une sur notre droite à
Lindenau, l'autre en arrière, à Möckern. À Lindenau, c'était le
général Margaron qui avait eu affaire à Giulay, et qui s'en était
vaillamment tiré, sans autre avantage toutefois que de repousser
l'ennemi, et de demeurer maître du champ de bataille.
[En marge: Margaron se maintient à Lindenau, après avoir fait essuyer
à l'ennemi des pertes sensibles.]
À ce bourg de Lindenau, le terrain présentait un plateau se terminant
brusquement vers l'Elster, mais incliné en forme de glacis vers la
plaine de Lutzen. Il était donc possible de le défendre avec assez
d'avantage, surtout en étant sûr des ponts de l'Elster et de la
Pleisse qu'on avait derrière soi. Seulement on courait le danger
d'être tourné à droite par le village de Leutzsch, à gauche par celui
de Plagwitz, situés tous deux au bord de l'Elster. Les bras de ce
cours d'eau sont en effet tellement divisés en cette partie et
amoindris par leur division, qu'on pouvait les franchir aisément,
s'engager à travers les bois et les marécages, et tourner ainsi le
pont de Lindenau, ce qui aurait fait tomber la position. Aussi Giulay,
en exécutant une attaque directe sur le plateau en avant de Lindenau,
avec la cavalerie de Thielmann et l'infanterie légère de Lichtenstein,
avait-il dirigé des attaques latérales par Leutzsch d'un côté, et
Plagwitz de l'autre. Il avait même pénétré dans ces deux villages, et
lancé au delà de l'Elster des tirailleurs dans les bois. Mais le
général Margaron se maintenant avec son artillerie et quatre
bataillons sur le plateau, avait poussé soit sur Leutzsch, soit sur
Plagwitz, des colonnes d'infanterie qui chargeant successivement à la
baïonnette, avaient repris ces villages et dégagé ses deux ailes. Huit
à neuf mille hommes en avaient contenu vingt-cinq mille, et néanmoins
ils auraient peut-être fini par succomber, si la vue de la division
Morand, du corps de Bertrand, rangée entre Lindenau et Leipzig,
n'avait intimidé l'ennemi, et arrêté ses entreprises. Ce combat nous
avait coûté un millier d'hommes, et le double au moins aux
Autrichiens. Demeurés maîtres de Lindenau, nous pouvions toujours nous
rouvrir la route de Lutzen.
[En marge: Bataille de Möckern, livrée le même jour par Marmont à
Blucher.]
[En marge: Marche de Blucher.]
[En marge: Ses forces.]
[En marge: Ses dispositions.]
[En marge: Marmont, qui avait reçu l'ordre de se replier vers
Napoléon, s'arrête pour combattre Blucher.]
À Möckern, le combat avait été plus sérieux, surtout par le nombre
des combattants, et l'étendue du carnage. Le général Blucher se
doutant que la bataille décisive allait commencer, et ne voulant pas
laisser le prince de Schwarzenberg exposé à la livrer seul, n'y avait
plus tenu dès qu'il avait entendu le canon le 16 au matin, et avait
marché par la route de Halle, aboutissant au nord de Leipzig. En
partant il avait envoyé officiers sur officiers à Bernadotte pour lui
faire connaître la situation, et le presser d'arriver. D'ailleurs ses
liaisons particulières avec les états-majors prussien et russe de
l'armée du Nord lui donnaient sur cette armée une grande influence, et
lui faisaient espérer qu'elle finirait par répondre à son appel. Mais
ce ne pouvait être dans la journée du 16; aussi ne s'était-il avancé
qu'avec circonspection, craignant, quoiqu'il reconnût distinctement le
canon du prince de Schwarzenberg, qui n'était qu'à trois lieues vers
le sud, d'avoir la majeure partie de l'armée française sur les bras.
Il comptait environ 60 mille combattants, mais s'il en rencontrait 80
à 90 mille, le cas pouvait devenir mauvais pour lui. La vue de nos
colonnes remontant de Düben sur Leipzig lui inspirait des craintes, et
il avait eu le soin de placer Langeron en observation sur la route de
Dölitzsch. Il avait rangé au centre le corps russe de Sacken entre la
route de Dölitzsch et celle de Halle, et sur celle-ci qui menait droit
au nord de Leipzig il avait porté le corps prussien d'York, le plus
animé de tous parce qu'il était allemand et prussien. Ces précautions
furent cause qu'il n'arriva pas avant onze heures du matin en vue de
Leipzig, ne pouvant rien distinguer de la bataille qui se livrait au
sud, et entendant seulement une canonnade formidable. Il avait devant
lui vingt mille hommes environ, se retirant lentement de Breitenfeld
et de Lindenthal sur Leipzig. C'était le corps du maréchal Marmont,
exécutant l'ordre qu'il avait reçu le matin de se replier sur Leipzig,
et de traverser cette ville pour venir former la réserve de la grande
armée. Cet ordre toutefois était conditionnel, et subordonné à ce qui
se passerait sur la route de Halle. L'ennemi s'y montrant en force,
l'ordre tombait, et résister à l'armée de Blucher devenait le devoir
indiqué, devoir que le maréchal Marmont était disposé à remplir dans
toute son étendue.
[En marge: Position de Möckern.]
La position pour le maréchal Marmont était difficile à cause de
l'infériorité du nombre, et de certaines circonstances locales.
D'abord il n'avait sous la main que 20 mille hommes, et ne comptait
que médiocrement sur les secours qui pouvaient lui être envoyés,
voyant combien chacun était occupé de son côté. Tout au plus
fondait-il quelque espérance sur l'appui de la division Dombrowski,
que Ney avait dirigée vers Euteritzsch pour le flanquer. Secondement
la hauteur sur laquelle il était venu s'établir entre Möckern et
Euteritzsch, appuyée d'une part à l'Elster et à la Pleisse, de l'autre
au ravin de Rietschke, quoique étant assez forte par elle-même,
présentait un inconvénient grave, c'était d'avoir à dos ce même ravin
de Rietschke, lequel, après avoir longé le flanc de la position,
passait par derrière pour tomber dans la Pleisse à Gohlis. (Voir la
carte nº 60.) Il était possible, si on était repoussé, qu'on y fût
jeté en désordre. Aussi le maréchal aurait-il voulu le traverser pour
venir se ranger derrière la Partha. Il n'en eut pas le temps, et ce
fut heureux, car s'il avait commis la faute de s'abriter tout de suite
derrière la Partha, nous aurions été trop resserrés dans Leipzig, et
surtout privés de communication avec celles de nos troupes qui étaient
encore en marche. Quoi qu'il en soit, c'est dans cette position assez
dominante de Möckern que s'était engagée la troisième bataille livrée
dans cette journée funèbre, et avec une passion digne de celle qu'on
avait déployée à Wachau.
[En marge: Efforts du général d'York pour enlever Möckern.]
[En marge: Vaillante résistance du 2e de marine.]
Le combat avait commencé entre onze heures et midi, dès que Blucher
était parvenu en ligne. Préoccupé de la vue des dernières troupes de
Souham et du parc d'artillerie remontant de Düben sur Leipzig, Blucher
avait laissé tout le corps de Langeron en observation devant
Breitenfeld, et n'avait dirigé sur Marmont que le corps d'York et une
partie de celui de Sacken, ce qui faisait encore trente et quelques
mille hommes. Il s'était porté d'abord sur Möckern, pour enlever ce
village sur lequel s'appuyait la gauche de Marmont, et l'avait attaqué
avec l'acharnement qui signalait cette funeste guerre. Marmont l'avait
défendu avec un acharnement égal. Il avait dans ce village le 2e de
marine de la division Lagrange, un peu en arrière la division Lagrange
elle-même, au centre sur la pente du plateau la division Compans, à
droite et en arrière la division Friederichs, enfin en réserve la
cavalerie wurtembergeoise du général Normann, et la cavalerie
française de Lorge. Quatre-vingt-quatre bouches à feu couvraient son
front. Environ 20 mille hommes composaient ce jour-là le nombre réel
de ses combattants.
[En marge: Combat violent entre Compans et les Prussiens sur le
plateau de Möckern.]
[En marge: Les Prussiens foudroyés par l'artillerie de Marmont.]
Le village de Möckern avait été disputé longtemps, et plusieurs fois
le 2e de marine, repoussé des ruines fumantes de ce village, y était
rentré à la baïonnette. Enfin, accablé par le nombre, il avait été
obligé d'en sortir. Alors le 4e de marine et le 35e léger, formant la
seconde brigade de la division Lagrange, avaient exécuté à la
baïonnette une charge furieuse, culbuté l'une des quatre divisions du
corps d'York, et repris Möckern. Blucher voyant qu'il ne gagnait rien
à vouloir nous arracher cet appui de notre gauche, avait porté deux
divisions en avant pour aborder à découvert le plateau incliné sur
lequel s'étendait la division Compans. Les deux divisions prussiennes
s'étaient bravement déployées devant Marmont, mais foudroyées par nos
quatre-vingt-quatre bouches à feu, elles avaient fait des pertes
cruelles, et vu tomber un tiers de leurs soldats. Une charge de
cavalerie pouvait tout décider, et Marmont l'avait aussitôt ordonnée.
Malheureusement la cavalerie wurtembergeoise, mal disposée, apercevant
devant elle et sur sa droite les six mille chevaux de la réserve de
Blucher, avait chargé tard et faiblement, et s'était même, en
revenant, renversée sur un bataillon de marine qu'elle avait mis en
désordre.
[En marge: Blucher, rassuré sur la marche des troupes qui semblaient
venir de Düben, emploie le corps de Sacken et tous ses Prussiens
contre Marmont.]
[En marge: Lutte terrible entre la division Compans et l'armée de
Blucher.]
[En marge: Le feu mis à des caissons produit un désordre dans notre
ligne.]
[En marge: Marmont, obligé de céder le terrain, se replie avec ordre
sur la Partha.]
Le combat s'était ainsi soutenu pendant une moitié de l'après-midi,
lorsque Blucher rassuré sur les troupes qu'il avait aperçues dans le
lointain, sachant que le gros de l'armée française n'était pas sur son
flanc gauche, avait dirigé le corps de Langeron vers Dombrowski, pour
tenir celui-ci en respect, amené à lui le corps de Sacken tout
entier, et attaqué la ligne de Marmont avec trois divisions
prussiennes appuyées de toutes les divisions russes de Sacken. À cette
vue, Marmont s'était avancé sur l'ennemi avec la division Compans, que
le brave Compans commandait lui-même. Alors s'était engagée à cent
cinquante pas une lutte terrible, et l'une des plus meurtrières de
cette guerre. Marmont avait reçu une blessure à la main, une contusion
à l'épaule, plusieurs balles dans ses habits, et avait perdu trois de
ses aides de camp. Les régiments de Compans avaient déployé une
fermeté héroïque, et leur formidable artillerie décimant de nouveau
les rangs des Prussiens, avait couvert le sol d'une ligne de cadavres.
Un triomphe complet aurait couronné cette résistance, si un obus
tombant au milieu de l'une de nos batteries, et en faisant sauter les
caissons, n'y avait mis le désordre. L'ennemi profitant de la
circonstance, s'était élancé sur cette batterie, et l'avait prise,
tandis qu'au même instant plusieurs milliers de chevaux fondant sur la
droite de la division Compans déjà écrasée par la mitraille, l'avaient
forcée à plier. La division Friederichs était accourue à son secours,
mais Möckern étant emporté dans ce moment, cet appui de notre gauche
nous manquant, la droite étant menacée par Langeron qui était sur le
point d'envelopper Dombrowski, Marmont avait jugé prudent de battre en
retraite. Il s'était replié en bon ordre et sans accident, grâce à la
précaution qu'il avait prise de faire jeter pendant la bataille
plusieurs ponts de chevalets sur le ravin de Rietschke. Dombrowski,
secouru par l'une des divisions de Souham, s'était aussi retiré sain
et sauf, après avoir eu l'honneur de contenir à Euteritzsch tout le
corps de Langeron. Vingt-quatre mille hommes en avaient donc tenu en
échec soixante mille, des plus braves et des plus acharnés. Ce combat,
d'après l'aveu même de l'ennemi, lui coûtait de neuf à dix mille
hommes. Il nous en coûtait six, avec vingt pièces de canon perdues par
suite de l'explosion.
[En marge: Résultats de cette première journée.]
Telle avait été cette affreuse bataille du 16 octobre, composée de
trois batailles, qui nous avait enlevé à nous 26 ou 27 mille hommes,
et près de 40 mille à l'ennemi. Triste et cruel sacrifice qui couvrait
notre armée d'un honneur immortel, mais qui devait couvrir de deuil
notre malheureuse patrie, dont le sang coulait à torrents pour assurer
non sa grandeur, mais sa chute!