ligne, et à délibérer sur le plan d'attaque, sujet fort grave et le
seul sur lequel il y eût à discuter. Qu'il fallût livrer bataille,
personne ne le mettait en doute, dût-on être vaincu, car si on
laissait à Napoléon un jour, une heure de plus, il en profiterait pour
détruire les deux armées du Nord et de Silésie. Se battre
énergiquement en désespérés et tout de suite, était l'avis que la
situation inspirait et commandait à tout le monde. Restait le plan de
la bataille à livrer. À cet égard il y avait grande divergence entre
les généraux autrichiens d'une part, et les généraux russes et
prussiens de l'autre. En guerre, comme en toutes choses, l'opinion de
chacun est généralement dictée par la position qu'il occupe. Les
Russes et les Prussiens, sous Barclay de Tolly, ayant débouché
directement sur Liebert-Wolkwitz, Wachau et Mark-Kleeberg, devant
Murat, sur la rive droite de la Pleisse et de l'Elster, voulaient
qu'on portât l'attaque sur ce point, qu'on l'y portât résolûment, et
avec presque toutes ses forces. À peine admettaient-ils qu'on fît une
diversion à leur droite par Gross-Pösnau, Seyffertshayn, pour déborder
notre gauche, et essayer de tendre une main vers Blucher à travers la
plaine de Leipzig. Ils admettaient aussi qu'à leur gauche, entre la
Pleisse et l'Elster, on fît quelques démonstrations pour tendre la
main à Blucher à travers la plaine de Lutzen, s'il cherchait par
hasard à percer de ce côté. Mais là encore ils ne voulaient qu'une
simple démonstration.
[En marge: Avis des généraux autrichiens.]
Les Autrichiens ayant été conduits par les routes qu'ils avaient
suivies à déboucher en grande partie entre la Pleisse et l'Elster,
accordaient sans doute qu'on dirigeât une attaque vigoureuse contre
Liebert-Wolkwitz, Wachau et Mark-Kleeberg, mais ils espéraient peu de
cette attaque de front, et demandaient qu'on portât le gros des forces
dans l'angle formé par la Pleisse et l'Elster, que protégés par les
deux côtés de cet angle dont le sommet s'appuyait à Leipzig, on s'y
enfonçât, et qu'on essayât d'enlever à coups d'hommes le pont de
Dölitz, placé sur la droite des Français en arrière de Mark-Kleeberg.
Sans doute, disaient-ils, on y rencontrerait de grandes difficultés,
car la Pleisse, coupée en mille bras, présentait des ponts, des corps
de ferme, des enclos à forcer, et ensuite un terrain assez escarpé à
gravir. Mais ces obstacles vaincus, on se trouverait sur les derrières
des Français, la position de ceux-ci ne serait plus tenable, et ce
serait un miracle s'ils pouvaient se retirer sains et saufs sur
Leipzig. Aussi les généraux autrichiens voulaient-ils que
non-seulement on employât à cette opération l'armée autrichienne, mais
que les réserves de Barclay de Tolly, composées de la garde impériale
russe, et de la garde royale prussienne, fussent chargées d'agir entre
la Pleisse et l'Elster. Il y avait certainement quelques raisons à
faire valoir pour ce plan, mais il y avait deux fortes objections à
lui opposer: la première, c'est qu'avec peu de monde Napoléon pourrait
en arrêter beaucoup à la position de Dölitz, et la seconde, c'est
qu'en voyant combien était peu considérable la masse chargée de le
combattre de front, il se rabattrait par sa gauche sur elle, et la
jetterait dans la Pleisse. Or, lorsqu'il aurait anéanti comme à Dresde
un tiers de l'armée alliée au moins, la question serait évidemment
décidée en sa faveur.
[En marge: Transaction entre les opinions diverses, et attaque sur
trois points, à la droite de la Pleisse et de l'Elster, entre la
Pleisse et l'Elster, et à la gauche de ces rivières.]
Il ne suffit pas cependant qu'une opinion ait contre elle des raisons
excellentes pour qu'on y renonce. Après l'avoir adoptée par position
et de bonne foi, on y persiste par amour-propre, et il est rare qu'une
opinion logiquement détruite soit une opinion abandonnée. On contesta
vivement, et suivant la coutume, bonne en politique, mais souvent
dangereuse à la guerre, on transigea. On répartit les forces avec une
certaine égalité. Le corps autrichien de Giulay, renforcé des troupes
légères de Lichtenstein et de Thielmann, dut, au delà de la Pleisse et
de l'Elster, se porter sur Lindenau, pour s'emparer de la
communication des Français avec Lutzen, c'est-à-dire avec Mayence. Ce
corps, de 20 à 25 mille hommes, pouvait, s'il était heureux, donner la
main à Blucher à travers la plaine de Lutzen. Le gros de l'armée
autrichienne, comptant 40 mille hommes environ, composé du corps de
Merfeld et de toutes les réserves tant de cavalerie que d'infanterie
du prince de Hesse-Hombourg, devait s'enfoncer dans l'angle formé par
la Pleisse et l'Elster, et essayer de déboucher par Dölitz sur les
derrières des Français. À la droite des deux rivières, sur le front
des Français, devant les positions de Mark-Kleeberg, Wachau,
Liebert-Wolkwitz, les armées prussienne et russe, appuyées de toutes
leurs réserves et présentant une force d'environ 70 mille hommes,
devaient se ruer sur la ligne occupée par Napoléon, tandis que le
général autrichien Klenau, comptant à peu près 25 mille hommes avec le
renfort d'une brigade prussienne et de la cavalerie de Platow,
déborderait au loin Liebert-Wolkwitz par la plaine de Leipzig,
tâcherait de tourner notre gauche, et de tendre lui aussi la main aux
armées de Blucher et de Bernadotte.
Tel fut le plan adopté le 15 au soir pour être exécuté le lendemain 16
dès neuf heures du matin. On essaya de faire parvenir à Blucher, dont
on avait appris l'arrivée au nord de Leipzig, l'avis qu'on allait
attaquer le 16, afin que s'il entendait le canon, il se portât
lui-même au feu, et ne laissât aux Français que le moindre nombre
possible de troupes inoccupées.
[En marge: Dernières dispositions de Napoléon.]
Le 16 octobre était donc le jour choisi par les deux armées pour cette
grande et terrible lutte, de laquelle allait dépendre l'empire du
monde. Napoléon avait déjà disposé ses troupes dès la veille.
Macdonald et Sébastiani étant arrivés, il les avait dirigés sur
Holzhausen, à gauche de Liebert-Wolkwitz, afin de faire face à Klenau.
Quant à Ney et à Reynier, ils ne devaient être rendus à Leipzig, le
premier que dans la matinée du 16, et le second que dans celle du 17.
Blucher ne se montrant pas encore sur la route de Halle, ce qui était
naturel puisqu'il fallait que le canon l'attirât sur le champ de
bataille pour qu'il osât s'y aventurer, Napoléon supposa que peut-être
il ne l'aurait pas sur les bras dans cette journée, et il enjoignit à
Marmont de quitter sa position au nord de Leipzig, de traverser le
faubourg de Halle, et de venir se placer sur les derrières de la
grande armée, afin de coopérer à la manoeuvre décisive contre la
droite de Schwarzenberg, par laquelle il espérait assurer le gain de
la bataille. Il prescrivit à Ney de prendre la position laissée
vacante par Marmont, et d'être prêt, de concert avec Bertrand, à
contenir l'ennemi qui se montrerait au nord de Leipzig. Ces ordres
donnés, Napoléon était dès la pointe du jour à cheval au milieu
de sa garde, sur un tertre élevé, à la bergerie de Meusdorf,
d'où il dominait le champ de bataille, et voyait à sa gauche
Liebert-Wolkwitz, au centre et un peu dans le fond Wachau, à droite et
dans le fond aussi Mark-Kleeberg, plus à droite enfin la Pleisse et
l'Elster, entre lesquelles s'avançaient les Autrichiens pour forcer le
pont de Dölitz. Il avait, comme nous l'avons dit, environ 160 mille
hommes devant lui, et environ 115 mille pour les combattre, Macdonald
et Sébastiani compris. Le reste de l'armée française était à deux
lieues en arrière, pour faire face aux éventualités qui pouvaient se
présenter sur d'autres points.
[En marge: Première bataille de Leipzig, dite journée du 16.]
[En marge: Attaque des coalisés sur Mark-Kleeberg, Wachau et
Liebert-Wolkwitz.]
À neuf heures du matin, trois coups de canon tirés du côté des alliés
devinrent le signal d'une épouvantable canonnade. De Mark-Kleeberg à
Liebert-Wolkwitz, les coalisés s'avancèrent sur notre front en trois
fortes colonnes précédées par 200 bouches à feu. Ils avaient eu
l'idée, très-bien entendue, de mêler ensemble les troupes de toutes
les nations, pour que les dangers fussent également répartis, et que
le voisinage excitât l'émulation. À notre droite, le général Kleist
avec la division prussienne du prince Auguste de Prusse, plusieurs
bataillons russes et les cuirassiers de Levachoff, marcha par Cröbern
et Crostewitz sur Mark-Kleeberg. Au centre, le prince Eugène de
Wurtemberg, avec la division russe qu'il commandait et la division
prussienne de Klüx, marcha sur Wachau. À notre gauche et à la droite
des coalisés, le prince Gortschakoff avec son corps et la division
prussienne Pirch marcha sur Liebert-Wolkwitz, que Klenau, avec une
quatrième colonne, essayait de tourner par Seyffertshayn. Ces diverses
colonnes s'avançaient résolûment, en gens décidés à surmonter tous
les obstacles. Notre artillerie, fort nombreuse, mise en batterie sur
la pente du terrain, les couvrit de projectiles, mais ne les arrêta
point, et elles arrivèrent sans chanceler jusqu'au pied de nos
positions.
[En marge: Poniatowski après avoir vaillamment résisté au général
Kleist, est obligé de se replier un peu en arrière.]
[En marge: Le maréchal Victor dispute victorieusement le village de
Wachau au prince Eugène de Wurtemberg.]
[En marge: Lauriston se maintient à Liebert-Wolkwitz.]
La colonne de Kleist, dirigée sur Mark-Kleeberg à notre droite, fut
bientôt engagée avec Poniatowski, et malgré la résistance de celui-ci,
parvint à emporter ce village situé sur la Pleisse. Elle n'était pas
de moins de 18 mille hommes, tandis que Poniatowski n'en avait que
huit ou neuf mille. Ce dernier fut obligé de se retirer sur le terrain
un peu dominant qui formait l'extrémité droite de notre ligne.
Augereau porté alors en avant vint appuyer Poniatowski. Une forte
artillerie fut dirigée contre Kleist qui cherchait à gravir le terrain
sur lequel nous nous étions repliés. Au centre, le prince Eugène de
Wurtemberg avec son infanterie russe et la division de Klüx, arriva
devant Wachau sous une grêle de mitraille, et tenta d'y pénétrer. Mais
le maréchal Victor, occupant ce village, lui résista opiniâtrement.
Enfin à notre gauche, Gortschakoff partant de Störmthal, point de
départ plus éloigné que celui des autres colonnes, était encore à
quelque distance de Liebert-Wolkwitz, que Klenau avec les Autrichiens
de Mohr était prêt à déborder. Mais le corps de Lauriston se trouvait
à Liebert-Wolkwitz, favorisé par l'élévation du terrain, et devant
être bientôt soutenu par Macdonald qui débouchait de Holzhausen.
[En marge: Canonnade épouvantable.]
[En marge: Les Français se défendent sur toute la ligne, sans perdre
aucune portion de terrain.]
Cette première marche des coalisés fut ferme et résolue, et s'exécuta
sous une grêle de boulets lancés par les trois cents bouches à feu que
nous avions de Mark-Kleeberg à Liebert-Wolkwitz. La canonnade de part
et d'autre était si violente que personne, parmi nos vieux généraux,
ne se souvenait d'en avoir entendu une pareille, et que Napoléon,
quoique placé un peu en arrière à la bergerie de Meusdorf, vit tomber
autour de lui quantité d'officiers et de chevaux. Avec son ordinaire
assurance, il demeura impassible, et laissa la bataille s'engager
davantage avant de prendre aucune résolution décisive. À gauche,
Liebert-Wolkwitz bâti sur une éminence, et vigoureusement occupé par
Lauriston, pouvait se défendre longtemps. Au centre, le prince Eugène
de Wurtemberg ne semblait pas en état de surmonter la résistance des
trois divisions de Victor. À droite seulement, la nécessité où avait
été Poniatowski d'abandonner Mark-Kleeberg, et de céder un peu de
terrain, avait amené notre ligne à se courber légèrement en arrière.
La division Semelé, du corps d'Augereau, était déjà venue au secours
de Poniatowski. Napoléon ordonna de se servir de la nombreuse et
excellente cavalerie qu'on avait de ce côté, celle des Polonais et de
Pajol (4e et 5e corps) pour arrêter l'infanterie de Kleist sur la
pente du terrain qu'elle essayait de gravir.
[En marge: Charge des dragons de Kellermann et des cuirassiers de
Levachoff.]
Le général Kellermann, qui dirigeait ce jour-là les 4e et 5e corps, se
jeta avec ses dragons sur l'infanterie du prince Auguste, et la
contint. Mais les cuirassiers de Levachoff, lancés à propos et avec
habileté, franchirent un ravin qui était au pied de nos positions,
prirent en flanc les dragons de Kellermann et les ramenèrent.
Accueillis à leur tour par le feu plongeant de notre artillerie, les
cuirassiers de Levachoff furent obligés de revenir sur leurs pas. On
se contint réciproquement, les Prussiens ne gagnant pas plus de
terrain qu'ils n'en avaient conquis d'abord, nous, ne pouvant
recouvrer Mark-Kleeberg, mais restant sur les points dominants que
nous avions occupés. Une masse formidable d'artillerie arrêtait
l'ennemi, et bien que notre ligne ne fût pas redressée, elle ne
paraissait pas devoir se courber davantage.
[En marge: Carnage horrible à Wachau et à Liebert-Wolkwitz.]
Au centre, c'est-à-dire à Wachau, à gauche, c'est-à-dire à
Liebert-Wolkwitz, le combat ne cessait pas d'être opiniâtre et
sanglant. À plusieurs reprises le prince de Wurtemberg et le général
Kleist avaient pénétré dans Wachau, qui était dans un fond, mais à
chaque fois les divisions de Victor fondant sur eux en colonnes
serrées, les en avaient repoussés. Ce village avait été en deux heures
pris et repris cinq fois. Il ne présentait plus qu'un monceau de
ruines et de cadavres. À Liebert-Wolkwitz, Lauriston, abordé de front
par Gortschakoff, de gauche par Klenau, les avait reçus de manière à
ne pas leur donner le goût d'y revenir. Klenau s'étant montré le
premier sur la gauche avec la brigade Spleny, le général Rochambeau
l'avait chargé et culbuté, tandis qu'on canonnait Gortschakoff éloigné
encore, et longeant le bois de l'Université. Après avoir criblé de
boulets les Russes de Gortschakoff, les Prussiens de Pirch, le général
Maison leur avait laissé gravir le terrain saillant sur lequel
s'élevait Liebert-Wolkwitz, puis les avait chargés avec vigueur, et
rejetés partie sur le bois de l'Université à gauche, partie sur
Gülden-Gossa à droite, et, chaque fois qu'ils avaient voulu
reparaître, les avait couverts de mitraille.
[En marge: Vers midi, 18 à 20 mille hommes avaient déjà succombé.]
À midi, 18 mille hommes avaient déjà succombé dans l'une et l'autre
armée, mais les deux tiers de ce nombre du côté de l'ennemi, et notre
ligne invincible partout semblait ne pouvoir être forcée, sauf à
droite, où, comme nous l'avons dit, elle s'était légèrement ployée.
[En marge: Le canon se faisant entendre tout à coup à Lindenau et à
Möckern, nous apprend qu'il se livre trois batailles à la fois.]
Dans ce moment le canon avait tout à coup retenti au nord, puis on
l'avait bientôt entendu dans les autres directions, ce qui annonçait
que nous étions assaillis de tous les côtés à la fois. En effet, des
aides de camp arrivés au galop avaient appris d'une part que sur la
droite de Leipzig, Margaron était attaqué à Lindenau par Giulay, qui
voulait nous ôter notre ligne de communication avec Lutzen, et qu'en
arrière, c'est-à-dire au nord de Leipzig, Marmont était aux prises
avec Blucher accouru de Halle pour prendre part à la bataille
générale. Marmont mandait qu'il ne pouvait pas exécuter l'ordre de se
porter derrière Napoléon, car il lui fallait tenir tête à Blucher, et
même il réclamait du secours. Heureusement le maréchal Ney paraissait
en cet instant avec la division Dombrowski et le corps de Souham, et
Napoléon fit dire à ce maréchal, que tout en aidant Marmont, il
fallait envoyer derrière Macdonald, à l'appui de la grande armée,
celle de ses divisions dont il pourrait disposer. Ney commandait à la
fois le 4e corps (Bertrand), le 3e (Souham), le 7e (Reynier), plus la
division de Dombrowski. Il avait Bertrand dans Leipzig pour appuyer
Margaron; il lui arrivait Dombrowski et Souham pour soutenir Marmont
et se reporter sur Napoléon. Il ne pouvait avoir Reynier que le
lendemain.
[En marge: À midi, Napoléon se décide à prendre l'offensive.]
[En marge: Deux colonnes partant l'une de Wachau, l'autre de
Liebert-Wolkwitz, et ayant l'artillerie de la garde entre deux,
doivent fondre sur l'ennemi, pendant que Macdonald se rabattant de
gauche à droite, cherchera à le pousser vers la Pleisse.]
À midi la bataille s'étant plus clairement développée, Napoléon songea
enfin à quitter la défensive pour prendre une offensive vigoureuse. Il
résolut de déboucher à la fois de Liebert-Wolkwitz et de Wachau afin
d'écraser le centre de l'ennemi, tandis qu'à l'extrême gauche
Macdonald débouchant de Holzhausen par delà Liebert-Wolkwitz,
repousserait Klenau, le rejetterait le plus loin possible, puis se
rabattant de gauche à droite, se précipiterait sur le centre de
l'ennemi attaqué déjà de front par Liebert-Wolkwitz et Wachau. Pour
l'exécution de ce mouvement, Napoléon fit descendre d'un côté deux
divisions de la jeune garde sous Mortier, afin que réunies à Lauriston
elles tombassent sur Gortschakoff, et de l'autre côté deux autres
divisions de cette même jeune garde, sous Oudinot, pour fondre avec
Victor sur le prince Eugène de Wurtemberg. La réserve d'artillerie de
la garde formant une batterie de quatre-vingts pièces de canon, devait
s'avancer entre ces deux colonnes et les seconder de son feu. La
cavalerie de Latour-Maubourg fut disposée en arrière afin d'appuyer ce
mouvement, et de saisir les occasions de charger. Kellermann avec les
4e et 5e corps se tint également prêt sur la droite. La vieille garde
composée des divisions d'infanterie Curial et Friant et de la
cavalerie de Nansouty, vint prendre la position laissée vacante par la
jeune garde et par Latour-Maubourg. Tout s'ébranla donc pour ce
mouvement offensif, dans le moment même où Alexandre, frappé déjà de
ce qui se passait devant lui, avait envoyé un de ses officiers
allemands, M. de Wolzogen, pour supplier le prince de Schwarzenberg
de renoncer à son attaque entre la Pleisse et l'Elster, et de
s'occuper davantage de ce que les armées prussienne et russe avaient
sur les bras entre Liebert-Wolkwitz et Wachau.
[En marge: Succès de Lauriston et Mortier, précédés de la division
Maison.]
[En marge: Succès d'Oudinot et Victor, en avant de Wachau.]
[En marge: Macdonald refoule Klenau sur le bois de l'Université, mais
sans pouvoir y pénétrer.]
À peine le signal était-il donné que nos deux colonnes d'attaque
s'avancèrent, ayant entre elles la batterie formidable de la garde
dirigée par Drouot, et dont trente-deux pièces de 12 étaient
commandées par le brave colonel Griois. Le feu était épouvantable, et
tel qu'il semblait qu'aucune troupe n'y pût résister. D'un côté le
maréchal Mortier précédé par la division Maison descendit de
Liebert-Wolkwitz, aborda Gortschakoff, et le rejeta entre le bois de
l'Université et le village marécageux de Gülden-Gossa. De l'autre côté
Oudinot et Victor débouchant de Wachau, repoussèrent le prince Eugène
de Wurtemberg, lui firent repasser l'espèce de vallon qui nous
séparait, et le refoulèrent sur la bergerie d'Avenhayn, qui se
trouvait sur la droite du village de Gülden-Gossa. Tandis que l'on
s'avançait ainsi victorieusement vers le milieu de notre ligne,
Macdonald faisant irruption à gauche par delà Liebert-Wolkwitz, aborda
Klenau, et l'obligea de lui céder une grande étendue de terrain.
Chemin faisant, il arriva devant une vieille redoute, dite des
Suédois, d'où pleuvaient des flots de mitraille, la masqua au moyen de
la division Charpentier, et avec les divisions Ledru et Gérard enleva
Seyffertshayn. L'ennemi se défendit vigoureusement, mais on le rejeta
d'un côté sur Klein-Pössnau, de l'autre sur Gross-Pössnau et le bois
de l'Université. Là favorisé par les difficultés locales, il
s'arrêta, et nous tint tête. Si un corps de réserve appuyant alors
Macdonald, était venu l'aider à se rabattre de gauche à droite, on
aurait pu culbuter une partie de Klenau sur Gortschakoff, l'un et
l'autre sur le prince de Wurtemberg et sur Kleist, et tous ensemble
dans la Pleisse. Mais Marmont était en ce moment aux prises avec
Blucher, Margaron avec Giulay; Bertrand entre deux, se réservait pour
aller au secours du plus menacé. Ney n'osait disposer de Souham, tant
Marmont lui paraissait attaqué violemment, laissait Dombrowski sur la
droite de Marmont, pour faire face à des masses qu'on voyait
confusément dans le lointain, et enfin attendait encore Reynier. Il
fallait donc que Napoléon remportât la victoire avec ce qu'il avait
sous la main.
[En marge: Danger des alliés.]
[En marge: M. de Wolzogen envoyé au prince de Schwarzenberg pour le
ramener de la gauche à la droite de la Pleisse, au secours des armées
russe et prussienne.]
[En marge: En attendant, Alexandre et Frédéric-Guillaume font donner
toutes leurs réserves.]
[En marge: Charge de la cavalerie russe repoussée par Lauriston et
Mortier d'un côté, par Oudinot et Victor de l'autre.]
Les ennemis après avoir perdu toute la largeur du champ de bataille en
disputaient pied à pied l'extrême limite. Klenau résistait soit à
Gross-Pössnau, soit à la tête du bois de l'Université. Gortschakoff
rejeté sur l'autre côté de ce bois s'y défendait, et cherchait en même
temps à s'appuyer au village de Gülden-Gossa, qui, étant enfoncé en
terre, et présentant une suite de bois et de mares d'eau assez
allongée, était très-propre à la défensive. Le prince Eugène de
Wurtemberg placé tout auprès, à la bergerie d'Avenhayn, tâchait de s'y
maintenir avec les débris de son corps. À l'aspect du danger qui les
menaçait, les souverains alliés étaient dans la plus grande
perplexité. M. de Wolzogen, comme nous venons de le dire, avait été
envoyé au prince de Schwarzenberg, le général Jomini s'était joint à
lui, et sur les vives observations de tous deux, le prince
reconnaissant la difficulté d'emporter Dölitz pour déboucher sur nos
derrières, et le péril pressant des armées russe et prussienne, avait
consenti à faire passer sur la rive droite de la Pleisse la réserve du
prince de Hesse-Hombourg, forte de plus de 20 mille hommes. Mais ce
n'était pas avant trois heures de l'après-midi que ces renforts
pouvaient être arrivés. En attendant les souverains se décidèrent à
engager toutes leurs réserves, certains qu'ils étaient de les
remplacer bientôt par une partie de l'armée autrichienne. On lança
d'abord les cuirassiers russes sur notre infanterie, tandis qu'on
porta en ligne les dix mille grenadiers de Rajeffsky, dont une colonne
fut dirigée sur Gülden-Gossa, et l'autre sur la bergerie d'Avenhayn.
[En marge: Les dix mille grenadiers de Rajeffsky viennent se mettre en
ligne, de la bergerie d'Avenhayn à Gülden-Gossa.]
[En marge: Drouot les démolit à coups de canon.]
[En marge: Dubreton enlève la bergerie d'Avenhayn.]
[En marge: Maison attaque Gülden-Gossa avec la dernière violence.]
[En marge: Le 22e léger enlève la redoute des Suédois.]