coutume allemande, et appuyé à un grand poêle, il eut avec Berthier,
Murat, Marmont et plusieurs de ses généraux, un entretien long,
familier et significatif. Il soutint la formation de l'infanterie sur
deux rangs, et dit que pour le lendemain au moins elle aurait un grand
effet, celui de donner à l'armée française l'apparence d'être d'un
tiers plus forte, l'ennemi ignorant la nouvelle disposition qu'il
venait de prescrire. On disserta sur ce sujet, puis on parla de la
possibilité de juger à l'oeil de la force d'une armée sur le terrain,
et Napoléon affirma qu'avec sa vieille expérience il n'était pas sûr
de ne pas se tromper d'un quart au moins. Tout à coup on annonça
Augereau, qu'il n'avait pas encore vu, car ce maréchal venait à peine
de rejoindre le quartier général.--Ah! vous voilà, s'écria-t-il,
arrivez donc, mon vieil Augereau; vous vous êtes bien fait
attendre.--Puis, sans aigreur ni blâme, même avec un ton amical mais
triste: Vous n'êtes plus, lui dit-il, l'Augereau de Castiglione!--Si,
répondit le maréchal, je serai encore l'Augereau de Castiglione quand
vous me rendrez les soldats d'Italie.--Cette repartie n'irrita pas
Napoléon, mais il insista, se plaignant d'une sorte de défaillance
générale autour de lui. Par un penchant, fort ordinaire aux hommes, de
s'en prendre de leurs malheurs plus volontiers aux autres qu'à
eux-mêmes, il accusa tout le monde, d'ailleurs très-doucement. Il
commença par ses frères, comme s'ils avaient été exclusivement
coupables de ce qui se passait dans leurs États, et qu'il n'eût été
pour rien dans leurs mésaventures. Il se plaignit de Louis qui, de la
Suisse où il s'était retiré, lui redemandait la Hollande, de Jérôme
qui venait de perdre Cassel, de Joseph qui venait de perdre l'Espagne.
Puis il ajouta que son malheur avait été de trop faire pour sa
famille, que son beau-père l'empereur François le lui avait reproché
plus d'une fois, qu'il le reconnaissait maintenant, mais trop
tard.--Vous-même, dit alors Napoléon en s'adressant à Murat avec une
franchise de langage singulière, mais que la complète absence
d'aigreur rendait supportable, vous-même n'avez-vous pas été prêt à
m'abandonner?--Murat repoussa bien loin cette imputation, en disant
qu'il avait toujours eu des ennemis cachés, appliqués à le desservir
auprès de son beau-frère.--Oui, oui, répondit Napoléon avec un ton
tellement affirmatif qu'on voyait bien qu'il avait tout su, ou tout
deviné: vous avez été prêt à faire comme l'Autriche, mais je vous
pardonne. Vous êtes bon, vous avez un fonds d'amitié pour moi, et vous
êtes un vaillant homme; seulement j'ai eu tort de vous faire roi. Si
je m'étais contenté de vous faire vice-roi comme Eugène, vous auriez
agi comme lui; mais roi, vous songez à votre couronne plus qu'à la
mienne.--Ces vérités, adoucies par le ton, émurent fort les
assistants, et formèrent le sujet de la conversation jusque bien avant
dans la nuit. Ensuite, avec une sorte de résignation supérieure, et
des témoignages affectueux, Napoléon quitta ses lieutenants, en leur
disant qu'il fallait se préparer tous à se bien battre, car on aurait
affaire à forte partie le lendemain, et la bataille prochaine
déciderait de leur sort, du sien, de celui de la France.
Ce triste retour sur le passé fut le seul signe que Napoléon donna de
ses sombres pressentiments, car du reste il était calme, tranquille,
résolu, comme si les circonstances eussent été celles qui avaient
précédé Austerlitz ou Friedland[26].
[Note 26: Je n'ai pas besoin de répéter, après l'avoir dit
tant de fois, que je ne rapporte les entretiens de Napoléon
que lorsque j'ai la preuve authentique de leur parfaite
exactitude, et je ne reproduis celui-ci que parce qu'il me
semble avoir une singulière signification à la veille de la
bataille de Leipzig. Il prouve que déjà une tristesse
confuse se faisait jour dans l'âme de Napoléon. Cet
entretien eut un témoin, M. Jouanne, l'un des secrétaires de
confiance de Napoléon, homme respectable et digne de toute
créance, qui se trouvant là pour écrire divers ordres sous
la dictée de Napoléon, entendit l'entretien que nous venons
de rapporter et en consigna sur-le-champ le souvenir par
écrit. C'est sur ce document conservé par M. Jouanne que
j'ai retracé cette conversation, en résumant les choses, et
en leur donnant seulement la forme du style historique, qui
n'admet pas toutes les familiarités du langage, et qui n'a
pas besoin pour être vrai de rapporter jusqu'à des locutions
soldatesques, que les mémoires particuliers peuvent seuls se
permettre de reproduire.]
[En marge: Le 15 au matin, Napoléon monte à cheval pour passer la
revue du champ de bataille.]
Le lendemain matin Napoléon monta de très-bonne heure à cheval, afin
d'inspecter le champ de bataille, ne voulant pas prendre l'initiative
de l'action à cause de ses corps restés en arrière, et imaginant bien
que l'ennemi ne la prendrait pas s'il ne la prenait pas lui-même. Ce
soin était urgent, car ce champ de bataille, immortalisé par notre
bravoure et nos malheurs, avait besoin d'être étudié dans son immense
étendue, pour qu'ayant acquis une entière connaissance des lieux,
Napoléon pût commander là même où il ne serait pas de sa personne. Il
se porta d'abord au sud de Leipzig, vers le côté où Murat s'était
établi en se retirant devant l'armée de Bohême.
[En marge: Description des environs de Leipzig.]
La Pleisse et l'Elster, comme la Saale, comme la Mulde, descendent des
montagnes de la Bohême (voir les cartes n{os} 58 et 60), traversent
toute la Saxe en coulant à peu près dans le même sens, jusqu'à ce que
séparées ou confondues elles aillent tomber dans l'Elbe qui les
recueille en passant. Un peu au-dessus de Leipzig la Pleisse et
l'Elster, assez rapprochées l'une de l'autre, et divisées en une
multitude de bras, finissent par se réunir au-dessous de cette ville,
puis se détournent un peu à gauche, et vont se confondre dans la
Saale, avec laquelle elles coulent vers l'Elbe en suivant une
direction presque parallèle au cours de la Mulde. Voici donc quel
était le mouvement des diverses armées. Le prince de Schwarzenberg
ayant débouché des montagnes de la Bohême avec la grande armée des
trois souverains, était arrivé sur Leipzig en descendant entre la
Mulde, la Pleisse et l'Elster. Napoléon au contraire venant à sa
rencontre du bas Elbe, avait remonté ces rivières jusqu'à Leipzig
même. Le prince de Schwarzenberg avait sa gauche à la Pleisse et à
l'Elster, et sa droite dans les plaines faiblement accidentées des
environs de Leipzig. Quant à Napoléon, il avait sa gauche dans ces
mêmes plaines, et sa droite aux deux rivières. Fortement adossé à
Leipzig, et occupant bien cette ville, il avait la prétention de tenir
Blucher et même Bernadotte entièrement séparés de Schwarzenberg. En
effet Blucher ne pouvant traverser Leipzig, que nous occupions, était
forcé de se détourner ou à droite ou à gauche pour rejoindre la grande
armée de Bohême. Pour se détourner à droite (droite de Blucher) il lui
fallait franchir un obstacle de grande importance, c'étaient la
Pleisse, l'Elster, la Saale réunies, couvrant de leurs mille bras une
vallée boisée, large de plus d'une lieue, et derrière laquelle il
aurait pu trouver les Français, notamment Augereau, qui s'avançait par
la route de Lutzen après avoir battu Platow et Thielmann. Si au
contraire il eût cherché à se détourner à gauche, il aurait rencontré
à travers la vaste plaine de Leipzig l'armée française revenant de
Düben, et se serait exposé aux plus grands périls. Dès lors il avait
l'armée française comme une muraille entre lui et Schwarzenberg. Il
suffisait donc que Napoléon arrêtât Schwarzenberg au sud de Leipzig,
Blucher au nord, pour les empêcher de se réunir, et s'il parvenait à
battre l'un, puis à se reporter sur l'autre, il était possible qu'il
triomphât alternativement de tous deux, surtout Bernadotte étant fort
éloigné, et rien encore ne prouvant qu'il dût arriver. Napoléon
sachant Schwarzenberg le plus rapproché, voulait d'abord avoir affaire
à lui, réservant le combat avec Blucher pour le lendemain.
[En marge: Description du champ de bataille au sud, entre
Liebert-Wolkwitz et Wachau.]
Il commença donc sa revue par le sud, c'est-à-dire par le champ de
bataille où il s'attendait à rencontrer le prince de Schwarzenberg.
(Voir la carte nº 60.) La Pleisse et l'Elster, tantôt confondues,
tantôt séparées, et embrassant un large terrain, marécageux et boisé,
coulaient, avons-nous dit, de la Bohême sur Leipzig, c'est-à-dire du
sud au nord. Napoléon devait naturellement y appuyer sa droite, comme
Schwarzenberg sa gauche, et l'appui était solide, car le lit des deux
rivières n'était pas facile à traverser. D'ailleurs ce lit traversé,
il aurait fallu gravir un terrain assez élevé pour déboucher par
derrière notre droite dans la plaine de Leipzig. Sur son front
Napoléon avait pour champ de bataille un terrain peu accidenté, et
dont quelques villages formaient à peine les moyens de défense. En
partant de Mark-Kleeberg sur la Pleisse, en passant par Wachau et
allant finir à Liebert-Wolkwitz, une légère dépression de terrain
servant d'écoulement aux eaux vers la Pleisse, séparait notre ligne de
celle de l'ennemi. Tel quel, ce vallon, si on peut l'appeler ainsi,
était l'obstacle de terrain que nous allions nous disputer avec
acharnement. À sa gauche enfin, Napoléon avait la vaste plaine de
Leipzig, semée de gros villages, et à peine sillonnée par une
très-petite rivière, la Partha, qui, naissant à quelque distance de
Liebert-Wolkwitz, allait après de nombreux circuits tomber derrière
nous dans la Pleisse, à travers un faubourg de Leipzig. Napoléon de ce
côté était presque sans appui, mais la présence de ses colonnes
arrivant de Düben devait contenir l'ennemi, et l'empêcher de s'y
risquer. Murat ayant pris position au sud, avait établi à
Mark-Kleeberg sur la Pleisse Poniatowski, à Wachau Victor, à
Liebert-Wolkwitz Lauriston, et dans les intervalles le 4e de cavalerie
(cavalerie polonaise), et le 5e sous Pajol, dans lequel on avait fondu
les dragons d'Espagne.
De l'autre côté de cette espèce de vallon, on apercevait en face de
nous Kleist et Wittgenstein, entre Gross-Pössnau, Gülden-Gossa,
Cröbern, avec les gardes russe et prussienne pour réserve. L'armée
autrichienne était partie à notre droite, entre la Pleisse et
l'Elster, s'avançant dans l'angle formé par ces rivières, et menaçant
le pont de Dölitz, partie à notre gauche, en avant d'un bois dit de
l'Université, vis-à-vis de Liebert-Wolkwitz, et devant tendre plus
tard la main vers Blucher à travers la plaine de Leipzig, si nous
perdions du terrain et si les coalisés en gagnaient.
[En marge: Distribution des troupes au sud de Leipzig pour tenir tête
à l'armée de Bohême entre Liebert-Wolkwitz, Wachau et Mark-Kleeberg.]
Napoléon approuva complétement la position prise par Murat. Il résolut
de disputer énergiquement la ligne de Liebert-Wolkwitz à Wachau et
Mark-Kleeberg, pour cela de doubler les trois corps de Murat, en
plaçant Augereau à droite près de Mark-Kleeberg, la garde et la
cavalerie de Latour-Maubourg au centre à Wachau, Macdonald avec la
cavalerie de Sébastiani à gauche, au delà de Liebert-Wolkwitz, afin
d'empêcher que notre aile gauche ne fût débordée, et d'essayer même,
comme on le verra bientôt, de déborder l'aile droite de l'ennemi. Les
Autrichiens s'avançant entre la Pleisse et l'Elster sur le pont de
Dölitz, Napoléon pour n'être pas tourné par sa droite, y plaça la
brigade Lefol, tirée des troupes qui formaient la garnison de Leipzig.
Après les combats qu'on avait livrés, les marches qu'on avait
exécutées dans la boue, les corps de Lauriston, Victor, Poniatowski,
Pajol, amenés par Murat, pouvaient monter à 38 mille hommes, Augereau
et Lefol à 12 mille, la garde à 36 mille, Latour-Maubourg à 6 mille,
Macdonald et Sébastiani à 22 mille, ce qui faisait environ 114 à 115
mille hommes opposés à 160 mille. Mais en manoeuvrant bien, en se
battant énergiquement, toutes choses dont il n'y avait pas à douter,
en se servant par exemple de quelques-uns des corps restés en arrière
sous Ney, on pouvait renforcer Macdonald de 25 ou 30 mille hommes,
puis se rabattre en masse par la gauche sur la droite de
Schwarzenberg, et précipiter celui-ci dans la Pleisse. C'était en
effet le projet de Napoléon si les corps actuellement en marche
n'étaient pas indispensables au nord contre Blucher et Bernadotte.
Cette revue du terrain terminée et ces dispositions arrêtées, Napoléon
revint par la gauche au faubourg de Reudnitz. Il parcourut les bords
de cette petite rivière de la Partha, qui roule, comme nous venons de
le dire, ses faibles eaux dans une cavité du terrain à peine sensible,
et passant par Taucha, Schönfeld, va les verser dans la Pleisse, au
nord de Leipzig, à travers le faubourg de Halle. Là, si on se joignait
de plus près, pouvait s'offrir un peu en arrière de notre gauche un
nouveau champ de bataille; mais il n'y avait pas à s'en occuper,
l'ennemi n'osant pas encore s'y montrer, et nous n'ayant que de la
cavalerie à y mettre.
[En marge: Position de Möckern au nord de Leipzig, propre à arrêter
Blucher.]
Ce n'était pas assez que d'avoir tout disposé pour résister à la
grande armée de Bohême; il fallait songer aussi à tenir tête à
Blucher, qu'on devait s'attendre à voir paraître d'un moment à l'autre
au nord de Leipzig. Heureusement se trouvait de ce côté, en dépassant
la Partha, une position assez avantageuse, s'étendant du village de
Möckern à celui d'Euteritzsch, barrant la route de Halle à Leipzig, et
présentant un terrain large, élevé, appuyé d'un côté à la Pleisse et
à l'Elster, de l'autre à un gros ravin, et où un corps pouvait se
déployer à l'aise, en ayant sur l'ennemi qui arrivait de Halle un fort
commandement. Obligé d'abandonner cette position, on avait la
ressource de se replier derrière la Partha, et d'aller s'adosser à
Leipzig, en avant du faubourg de Halle.
[En marge: Marmont avait pris position à Möckern.]
C'est là que Marmont, n'ayant cessé d'observer Blucher pendant la
marche de nos troupes, était venu se placer pour le combattre au
besoin. Napoléon approuva la position que Marmont avait prise, et lui
recommanda de s'y maintenir. Ney, avec Bertrand, Souham, Reynier,
Dombrowski, tous retardés par la destruction des ponts de la Mulde et
de l'Elbe, devait se ranger à la droite de Marmont, puis à mesure
qu'il arriverait se replier autour de Leipzig, du nord au sud, et se
relier à travers la plaine qu'arrose la Partha, avec la gauche de
Murat. Ces dernières troupes venues, le cercle autour de Leipzig
serait entièrement fermé.
[En marge: Précautions prises pour garder la ville de Leipzig et la
route de Lutzen qui était celle de Mayence.]
Restait à bien garder la ville même de Leipzig, et non-seulement la
ville, mais la grande route du Rhin, qui après avoir franchi la
Pleisse et l'Elster sur une longue suite de ponts, débouchait par
Lindenau dans la plaine de Lutzen, et allait rejoindre Weissenfels,
Erfurt, Mayence. Il était indispensable de garder spécialement la
route, parce qu'elle était notre seule ligne de retraite, et parce
qu'en l'occupant nous empêchions Blucher et Schwarzenberg de
communiquer entre eux par delà l'Elster et la Pleisse. Napoléon avait
laissé la division Margaron, composée de troupes de marche, dans
Leipzig même, avec mission de défendre les ponts de la Pleisse et de
l'Elster, et le gros bourg de Lindenau, qui en forme le débouché dans
la plaine de Lutzen. Moyennant qu'on défendît bien ce bourg et la
ville, il suffisait de troupes légères sur la grande route de Lutzen,
pour qu'on fût averti de ce qui s'y passerait, et qu'on pût y accourir
à temps. Napoléon adjoignit aux troupes de Margaron le général
Bertrand qui avait marché avec Macdonald, et qui venait d'entrer à
Leipzig. Il devait appuyer au besoin, ou Margaron dans la défense de
Leipzig et du débouché de Lindenau, ou Marmont dans la défense de la
position de Möckern. Les autres corps arrivant successivement
devaient, comme nous l'avons dit, se placer derrière Marmont, et le
relier avec Murat. Ainsi dans la première journée Napoléon avait pour
la bataille qui allait se livrer au sud de Leipzig, 115 mille hommes à
opposer aux 160 mille de Schwarzenberg. Si la lutte s'engageait en
même temps au nord, il avait à opposer aux 60 mille hommes de Blucher
Marmont avec 20 mille, Bertrand avec 10 mille, sans compter les 10
mille de Margaron qui gardaient Leipzig et la grande route du Rhin.
Ney, avec Souham, Dombrowski, Reynier, nous amenait un renfort de 35
mille hommes, et pouvait alternativement secourir Marmont ou Napoléon
lui-même. Avec lui le total de nos forces devait s'élever à 190 mille
hommes; mais il fallait se hâter de vaincre, car si Ney portait nos
forces à 190 mille hommes, l'ennemi, dans le même espace de temps,
pouvait voir les siennes s'élever à 320 ou 330 mille hommes par
l'arrivée probable de Bernadotte demeuré en arrière de Blucher, de
Benningsen demeuré en arrière de Schwarzenberg. Napoléon, du reste,
songeait à s'assurer des résultats décisifs dès le premier jour, car
il espérait avoir au moins la tête de colonne de Ney, la joindre à
Macdonald, et, les jetant l'un et l'autre sur la droite de
Schwarzenberg, pousser brusquement ce dernier dans la Pleisse. Ces
dispositions étaient tout ce qu'on pouvait attendre de la situation et
de son génie, et après avoir employé la journée entière du 15 à
rallier ses troupes, il résolut de ne pas différer davantage, et
d'attaquer Schwarzenberg le lendemain 16. Il redoubla d'assurance à
l'égard de ses lieutenants, et même de bienveillance pour eux, voulant
les mieux disposer à donner jusqu'à la dernière goutte de leur sang.
Au surplus, même en éprouvant de secrètes inquiétudes et en
désapprouvant sa politique, ils y étaient déterminés sans réserve.
Vaincre ou mourir était le sentiment de tous.
[En marge: Ce qui s'était passé du côté des alliés.]
[En marge: Contestations perpétuelles entre Blucher et Bernadotte
depuis leur réunion derrière la Mulde.]
[En marge: Blucher s'était avancé par Halle sur Leipzig; Bernadotte
était resté en arrière sur la basse Saale, avec deux divisions
laissées sur la droite de l'Elbe.]
Les alliés de leur côté n'étaient pas restés oisifs, et avaient fait
de grands efforts pour opérer leur réunion sous les murs de Leipzig.
Blucher et Bernadotte, comme on l'a vu, s'étaient, à l'approche de
Napoléon, réfugiés derrière la Mulde, et n'avaient cessé depuis qu'ils
se trouvaient ensemble d'être en contestation sur la conduite à
suivre. Bernadotte aurait voulu d'abord que l'armée de Silésie vînt
prendre position au-dessus de lui sur la Mulde, c'est-à-dire se placer
entre lui et Leipzig, afin d'avoir en cas de revers des moyens
d'évasion plus prompts et plus sûrs vers l'Elbe. Blucher, qui devinait
les motifs de Bernadotte, aurait désiré au contraire se placer
au-dessous pour le tenir enfermé entre lui et Leipzig, et le forcer
ainsi à marcher à l'ennemi. Mais Bernadotte se refusant absolument à
une semblable disposition des deux armées, et alléguant pour prétexte
le soin de ses communications avec la Suède, Blucher avait été obligé
de se rendre pour éviter une rupture. Après cette contestation, il
s'en était élevé une autre. Bernadotte voulait qu'en remontant vers
Leipzig on opérât ce mouvement non pas derrière la Mulde, mais
derrière la Saale, afin de mettre deux rivières entre soi et les
Français. Blucher, au contraire, voulait qu'on se couvrît seulement de
la Mulde pour arriver plus tôt à Leipzig. Toutefois il avait cédé
encore, toujours dans l'intention de prévenir un éclat. Mais avec son
impatience habituelle, il n'avait porté qu'un de ses corps derrière la
Saale, et à la tête des deux autres il avait cheminé en avant de cette
rivière, sur la chaussée de Halle, très-près du maréchal Marmont qu'il
n'avait cessé de côtoyer. Enfin une troisième contestation avait tout
à coup surgi entre les deux chefs des armées de Silésie et du Nord, et
avait mis le comble à leur mésintelligence. À la vue des Français
occupés au delà de l'Elbe à détruire des ponts, Bernadotte croyant à
un mouvement de Napoléon sur Berlin, avait voulu repasser l'Elbe, pour
n'être pas coupé du nord de l'Allemagne où était sa base d'opération.
Son état-major tout entier, composé en grande partie de Russes et de
Prussiens, avait contre l'ordinaire incliné à son opinion. Aussi
avait-il fait valoir l'autorité éventuelle dont il était investi à
l'égard de l'armée de Silésie, pour enjoindre à Blucher de le suivre
sur la rive droite de l'Elbe. En recevant cet ordre Blucher avait
contesté le mouvement de Napoléon sur Berlin, allégué à l'appui de son
opinion les forces considérables laissées autour de Leipzig, répondu
en outre par une désobéissance formelle, et adressé aux officiers
prussiens et russes de l'armée de Bernadotte l'invitation de ne pas
quitter la rive gauche de l'Elbe. Mais un fait indépendant de leur
volonté à tous, la destruction complète des ponts par Ney et Reynier,
avait mis fin au débat, et Bernadotte, privé de ses moyens de passage,
était resté forcément sur la gauche de l'Elbe, ne suivant d'ailleurs
Blucher que de très-loin. Toutefois les divisions Thumen et
Hirschfeld, le corps de Tauenzien étaient demeurés de l'autre côté du
fleuve, et avaient ainsi causé l'erreur de Napoléon, qui avait cru
l'armée entière du Nord résolue à se maintenir sur la droite de l'Elbe
et sur la route de Berlin.
[En marge: Blucher, arrivé à quelque distance de Leipzig, envoie un
officier pour essayer de pénétrer auprès de Schwarzenberg à travers
l'armée française.]
C'est de cette manière que Blucher et Bernadotte avaient occupé le
temps que Napoléon avait employé à revenir sur Leipzig. Blucher était
le 15 sur la route de Halle, à quatre ou cinq lieues au nord de
Leipzig, ayant grand désir de s'en approcher, n'osant donner la main
au prince de Schwarzenberg à travers la plaine de Lutzen, parce qu'il
lui aurait fallu franchir la Pleisse et l'Elster, étant fort tenté de
le faire du côté opposé, à travers la vaste plaine de Leipzig, mais ne
l'osant pas davantage à la vue des corps français qui marchaient dans
cette direction, et renouvelant ses instances auprès de Bernadotte
pour qu'il vînt le joindre, car réunis ils devaient former une armée
de 120 mille hommes, laquelle n'avait rien à craindre de personne. Il
avait en attendant tâché d'envoyer un officier au prince de
Schwarzenberg pour lui dire qu'il était là, au nord de Leipzig, à une
très-petite distance de lui, prêt à marcher au canon dès qu'il
l'entendrait retentir au sud de cette ville.
[En marge: Mouvement de l'armée de Bohême.]
[En marge: Peu de divergences d'avis dans cette armée, qui n'avait
d'autre conduite à tenir que de marcher sur Leipzig.]
Dans l'armée de Bohême l'accord avait été plus grand, grâce à l'esprit
conciliant d'Alexandre, à l'autorité doucement exercée du prince de
Schwarzenberg, et surtout à l'évidence de ce qu'on avait à faire. On
avait voulu descendre sur Leipzig avec l'intention de s'y joindre aux
deux armées de Silésie et du Nord, et dès lors on n'avait qu'une
conduite à tenir, c'était de pousser Murat vivement, et d'autant plus
vivement qu'on voyait bien que Murat n'était qu'un rideau destiné à
couvrir le mouvement des Français sur l'Elbe, et que si on ne se
hâtait pas de percer ce rideau, on laisserait à Napoléon le temps
d'accabler les armées de Silésie et du Nord. C'est ainsi qu'on était
arrivé le 14 devant Liebert-Wolkwitz et Wachau, où l'on avait perdu
1,200 hommes dans un combat de cavalerie imprudemment engagé contre
Murat.
[En marge: Arrivée le 14 au sud de Leipzig, elle emploie la journée du
15 à se reposer et à prendre position.]
[En marge: Nécessité pour elle de livrer bataille.]
[En marge: Discussion sur le plan.]
[En marge: Avis des généraux russes et prussiens.]