destinées à se réunir sur Leipzig, et devant partir, Marmont de
Dölitzsch, la garde et Latour-Maubourg de Düben, Bertrand et Macdonald
des environs de Wittenberg. Quant à la dernière portion de 38 mille
hommes, engagés les uns au delà de l'Elbe par Wittenberg, les autres
au delà de la Mulde par Dessau, Napoléon calcula que même en les
ramenant dès le lendemain sur Düben, ils ne pourraient pas y passer le
pont de la Mulde à cause de l'encombrement des hommes et du matériel;
il leur laissa donc terminer la tâche qu'il leur avait confiée. Ayant
des raisons de supposer que l'armée du Nord avait repassé l'Elbe, il
voulut la mettre tout à fait hors de cause, en achevant de détruire
ses moyens de passage. En conséquence il prescrivit à Reynier,
Dombrowski, Sébastiani, de terminer au plus vite l'opération dont ils
étaient chargés contre les ponts de Roslau, d'Acken, de Barby, à Ney
d'enlever ceux de Dessau, à tous enfin de ne rien négliger pour ôter à
Bernadotte, qu'on supposait au delà de l'Elbe, la faculté de le
repasser.
Ainsi, dans ces ordres si profondément calculés, il était pourvu à
tout, autant qu'il est permis à la prévoyance humaine de le faire. Le
lendemain 13 octobre Murat allait avoir près de 90 mille hommes à
Leipzig, le 14, 134 mille, avec la personne de Napoléon, ce qui
rendait impossible toute jonction des masses ennemies. Enfin les 15 et
16, la grande armée successivement portée à 200 mille hommes, devait
être placée avec toutes ses forces entre les armées coalisées. Il ne
restait plus qu'à se battre vaillamment et heureusement; vaillamment,
Napoléon l'espérait avec raison de ses soldats, heureusement, il
l'espérait encore de son génie et de la fortune!
[En marge: Napoléon attend de sa personne à Düben que ses corps aient
achevé leur mouvement.]
[En marge: Opérations de Reynier et Dombrowski, chargés de détruire
les ponts de l'Elbe.]
[En marge: Beau combat de Ney, enlevant Dessau pour en détruire les
ponts.]
Il résolut d'attendre à Düben même l'exécution des ordres qu'il avait
donnés. Effectivement il importait peu qu'il fût à Leipzig tant que
ses troupes n'y seraient pas réunies, et à Düben au contraire, il
veillait au défilé de ses corps d'armée, et aux mesures prescrites
pour se débarrasser de Bernadotte, qui paraissait toujours revenu sur
la rive droite de l'Elbe. Pendant cette journée du 12, Dombrowski et
Reynier, précédés par la cavalerie de Sébastiani, ayant traversé
l'Elbe à Wittenberg, chassèrent devant eux les Prussiens, et
enlevèrent même quelques prisonniers à la division Thumen, laquelle
avait toujours fait partie du corps de Bernadotte. C'était une
nouvelle raison de croire au retour de l'armée du Nord sur la rive
droite de l'Elbe. Dombrowski et Reynier se rabattirent ensuite à
gauche pour détruire le pont de Roslau, et s'y heurtèrent aux troupes
du général Hirschfeld appartenant également à l'armée du Nord. Ils ne
descendirent point au delà, des forces considérables semblant y être
réunies. Dans le même temps Ney opérant sur la Mulde, emporta les
ponts de Dessau, situés tout près du confluent de la Mulde dans
l'Elbe. Un peu avant d'être à Dessau et à droite, c'est-à-dire à
Worlitz, se trouvait un détachement ennemi. Ney dirigea sur Worlitz la
cavalerie du général Fournier avec quelques troupes d'infanterie du 3e
corps, et avec le reste de ce corps se précipita sur Dessau même.
L'ennemi fut brusquement refoulé sur le pont de Dessau, où cavalerie
et infanterie se réfugièrent dans une affreuse confusion. On y ramassa
un millier de prisonniers et plusieurs pièces de canon. Sur ces
entrefaites le détachement prussien qui occupait Worlitz, abordé aussi
vivement, fut rejeté sur Dessau, où nous étions déjà, pris entre deux
feux, et enlevé ou sabré par la cavalerie du général Fournier. Ces
affaires coûtèrent à l'ennemi près de trois mille hommes et bon nombre
de bouches à feu. Les troupes qu'on avait rencontrées là étaient
celles du corps de Tauenzien, lequel, sans appartenir à Bernadotte,
avait habituellement servi avec lui. Il parut se replier sur l'Elbe.
Le maréchal Ney ne s'engagea pas davantage, ayant pour instruction de
se tenir prêt à rebrousser chemin.
[En marge: Toutes les apparences portent à croire que l'armée du Nord
s'est séparée de celle de Silésie pour rester sur la droite de
l'Elbe.]
Ces diverses rencontres confirmaient tout à fait la supposition que
l'armée du Nord était restée sur la droite de l'Elbe, car la division
Thumen, le corps du général Hirschfeld, celui de Tauenzien, n'avaient
cessé de marcher avec elle. Ce qui était le plus vraisemblable, c'est
qu'elle se tenait sur l'Elbe pour couvrir Berlin, tandis que l'armée
de Silésie, s'étant reportée de la Mulde à la Saale pour accomplir
son mouvement sous la protection de deux rivières, remontait vers
Halle et Leipzig afin de se joindre à l'armée de Bohême. Il y avait
certainement bien des contradictions à expliquer dans une pareille
hypothèse, car on ne comprenait pas pourquoi les armées de Silésie et
du Nord avaient, au prix des plus grands périls, opéré leur jonction
et le passage de l'Elbe pour se séparer ensuite, et pourquoi Blucher
n'était pas allé tout simplement se réunir au prince de Schwarzenberg
à travers la Bohême, au lieu de parcourir l'immense circuit de Bautzen
à Dessau, de Dessau à Leipzig. Mais ce n'était pas la première fois
qu'on avait vu les généraux coalisés exécuter des manoeuvres étranges,
et toutes les reconnaissances constatant la séparation des deux armées
du Nord et de Silésie, il fallait bien se rendre devant des
témoignages unanimes. Il parut donc établi qu'on aurait affaire à
Schwarzenberg renforcé de Blucher seul, si toutefois ce dernier
parvenait à rejoindre le généralissime à travers les masses de l'armée
française.
[En marge: Confirmation réitérée de ces apparences.]
[En marge: Arrivée de Marmont le 13 au soir à Leipzig.]
[En marge: Arrivée d'Augereau dans cette ville, après un brillant
combat contre les coureurs de Thielmann et de Platow.]
Le 13 ces apparences furent de nouveau confirmées par les
reconnaissances opérées dans toutes les directions, et en conséquence
Napoléon persista dans l'opinion qu'il s'était faite, et qui du reste
n'importait pas relativement aux mesures à prendre, car dans tous les
cas il fallait se concentrer le plus tôt et le plus complétement
possible autour de Leipzig. Marmont avec la cavalerie du général
Deforge ayant remonté la Mulde, entre le bras principal et le petit
bras qui passe à Dölitzsch, côtoya sans cesse les troupes de Blucher
qui effectuaient le même mouvement le long de la Saale, et se
dirigeaient sur Halle comme nous sur Leipzig. Le 13 au soir le
maréchal Marmont vint s'établir en arrière de Leipzig, dans la
position de Breitenfeld, laquelle fait face à la route de Halle. Il
était ainsi en mesure d'empêcher Blucher d'entrer à Leipzig. Le même
jour Murat se repliait en ordre sur le côté opposé de Leipzig, et y
contenait la grande armée du prince de Schwarzenberg. Augereau après
avoir rencontré au delà de Weissenfels, non loin des plaines de
Lutzen, les troupes légères de Lichtenstein et de Thielmann, leur
avait passé sur le corps, et leur avait enlevé 2 mille hommes. Les
dragons d'Espagne, habitués à manier le sabre droit, avaient fait un
grand carnage de la cavalerie ennemie. Augereau était à l'entrée même
de Leipzig vers Lindenau, ce qui apportait un nouvel obstacle à la
jonction de Blucher avec Schwarzenberg. Ainsi le 13 au soir 90 mille
hommes étaient déjà réunis à Leipzig, de manière à s'interposer entre
les masses ennemies.
[En marge: La garde, Latour-Maubourg, Bertrand, Macdonald, Reynier et
Ney reployés sur Düben et Leipzig.]
Sur la route de Düben le mouvement de concentration fut le même
pendant cette journée du 13. La garde et Latour-Maubourg ayant franchi
la veille le pont de la Mulde, malgré un fâcheux encombrement,
suivirent les traces du maréchal Marmont, et marchèrent dans le même
ordre, ayant soin de se garder avec leur cavalerie légère du côté du
général Blucher. Bertrand et Macdonald se rapprochèrent de Düben pour
y traverser la Mulde le soir ou le lendemain. Ney rebroussa chemin de
Dessau sur Düben pour passer après eux. Reynier, Dombrowski,
Sébastiani revinrent sur Wittenberg. La pluie ne cessant pas, les
chemins étaient dans l'état le plus affreux, et malheureusement
beaucoup de soldats, trop jeunes pour de telles fatigues, restaient en
arrière et encombraient les routes. Le grand quartier général, composé
de la cour de Saxe, des parcs du génie et de l'artillerie, et des
équipages de pont, ce qui comprenait au moins deux mille voitures,
avait suivi Napoléon jusqu'à Eilenbourg sur la Mulde. Ce quartier
général était gardé par quatre mille hommes, et formait un immense
convoi. Il était à mi-chemin, sur la route de Leipzig à Torgau.
Napoléon avait ordonné que tout ce qui appartenait à l'artillerie fût
dirigé sur Leipzig, et que tout le reste fût renfermé dans Torgau. La
cour de Saxe avait été laissée libre de choisir entre Torgau ou
Leipzig. À Torgau elle avait un siége et d'affreuses maladies à
craindre, à Leipzig une bataille. Mais guidée par une confiance
instinctive en Napoléon, elle avait pensé qu'il y avait plus de sûreté
auprès de lui, et elle avait opté pour Leipzig, au risque d'assister
au plus horrible conflit qui se fût jamais vu entre les nations
civilisées. C'était donc un nouvel embarras ajouté à tous les autres,
sur ces routes encombrées et défoncées. Au pont d'Eilenbourg les
soldats du parc d'artillerie et ceux de l'équipage de pont faillirent
en venir aux mains.
[En marge: Départ de Napoléon pour Leipzig le 14 au matin.]
[En marge: Les apparences changées à l'égard de l'armée du Nord, qui
semble se porter aussi sur Leipzig.]
[En marge: Arrivée de Napoléon à Leipzig le 14 au soir.]
Le 14 au matin, après avoir veillé toute la nuit à l'exécution de ses
ordres, Napoléon se prépara lui-même à partir pour Leipzig. Au moment
de son départ un rapport du maréchal Ney, recueilli très-près de
l'ennemi, le mit en doute relativement à la position prise par
l'armée du Nord. Elle ne paraissait plus sur la droite de l'Elbe, mais
sur la gauche et derrière la basse Saale, toujours extrêmement
soigneuse d'éviter une rencontre avec nous. Elle était ainsi fort
au-dessous de Blucher sur la Saale, et beaucoup plus loin que lui de
Leipzig; mais tandis qu'il remonterait vers Halle, c'est-à-dire vers
Leipzig, elle pouvait suivre son mouvement, ne fût-ce que de loin, et
dans ce cas il était possible que nous l'eussions elle aussi sur les
bras, ce qui ferait trois armées à combattre au lieu de deux. Il est
vrai que Leipzig occupé par nous, restait toujours entre elles un
obstacle fort difficile à surmonter. En recevant ce dernier
renseignement Napoléon expédia de nouveaux ordres à Ney, Reynier,
Dombrowski, Sébastiani, qui avaient le plus de chemin à faire, et leur
recommanda de se hâter, car plus on prévoyait d'ennemis sur son
chemin, plus il fallait être concentrés pour leur tenir tête. Il
partit ensuite de Düben, afin d'être le soir même du 14 à Leipzig. En
route il rencontra le roi de Saxe, déjà très-ému de tout ce qu'il
voyait, le rassura et le charma comme il faisait toujours par son
énergie et sa bonne grâce, et alla descendre dans le faubourg de
Reudnitz, à une demi-lieue en dehors de Leipzig du côté de Murat. Il
prit gîte dans une habitation particulière qu'on avait préparée pour
lui.
[En marge: Par suite des dernières marches, Napoléon ne pourra pas
avoir plus de 190 mille hommes, contre l'ennemi qui peut en avoir de
320 à 350 mille.]
[En marge: Gravité de la situation.]
Il s'y trouvait avec Berthier, Murat, Marmont et divers officiers de
sa maison, et leur montra une extrême confiance à tous. Pourtant la
situation n'était pas rassurante. C'est tout au plus si, en comptant
bien, il pouvait réunir 190 mille soldats autour de Leipzig, tandis
que huit jours auparavant il en avait environ 210 mille, et 360 mille
deux mois auparavant. Les marches et diverses rencontres lui avaient
déjà fait perdre 20 mille hommes en huit jours, et 30 mille étaient
paralysés à Dresde. Il pouvait avoir, si Bernadotte se joignait à
Blucher, de 320 à 350 mille hommes à combattre, et c'était une
terrible lutte à soutenir contre des ennemis remplis d'exaltation. Il
allait se voir entouré, cerné en quelque sorte au sud et à l'est de
Leipzig par l'armée du prince de Schwarzenberg, au nord par les armées
de Blucher et de Bernadotte, peut-être même enveloppé à l'ouest et
coupé de Mayence, si Blucher au moyen des troupes légères de
Thielmann, réussissait à donner la main à Schwarzenberg à travers la
plaine de Lutzen. (Voir les cartes n{os} 58 et 60.) Cette situation
était donc infiniment grave, bien qu'il eût de grandes ressources dans
l'indomptable bravoure de ses soldats, dans son génie, et dans la
position concentrique qui lui permettrait de contenir les uns pendant
qu'il combattrait les autres, et de les vaincre ainsi successivement.
Du reste il n'avait pas cessé de l'espérer.
[En marge: Concours de nouvelles politiques fâcheuses.]
[En marge: Chute du trône de Westphalie.]
Les événements politiques qu'il apprenait étaient assez tristes, et de
nature à mettre son caractère à une nouvelle épreuve. Le royaume de
Westphalie venait de s'écrouler soudainement, à la seule apparition
d'une troupe de Cosaques. C'était facile à prévoir, mais le coup n'en
était pas moins sensible, et d'un sinistre augure. En effet après la
bataille de Gross-Beeren et de Dennewitz, Bernadotte, parvenu jusqu'à
l'Elbe, dont il avait occupé plusieurs points entre Wittenberg et
Magdebourg, se chargeant toujours volontiers des oeuvres les plus
cruelles pour Napoléon, les moins honorables pour lui, avait pris
plaisir à lancer sur la Hesse Czernicheff avec quelque infanterie
légère et beaucoup de Cosaques, dans l'intention de renverser le trône
de Jérôme. Ces coureurs, tandis que Thielmann et Lichtenstein
envahissaient la Saxe et la Thuringe, s'étaient hâtés d'envahir la
Hesse, et de se porter sur Cassel, où le renversement de l'une des
royautés fondées par Napoléon ne pouvait manquer de produire une
grande sensation. Partout favorisés par la population, bien
accueillis, bien informés, bien nourris, ils étaient parvenus sans
difficulté jusqu'aux portes de Cassel. Le roi Jérôme n'avait pour se
défendre qu'un bataillon de grenadiers et deux régiments de
cuirassiers westphaliens, plus quelques hussards français. Ces
derniers avaient été récemment formés pour lui procurer une garde
sûre, et devaient être portés à douze cents hommes. Mais ils étaient à
peine sept à huit cents, arrivaient depuis quelques jours de France,
et beaucoup d'entre eux étaient encore incapables de se tenir à
cheval. À l'approche des partisans de Czernicheff tous les esprits
avaient été vivement émus, et l'espérance de se débarrasser d'une
royauté étrangère les avait presque soulevés. Les troupes peu
nombreuses et la plupart westphaliennes, contenues par la discipline
militaire, s'étaient abstenues de manifester leurs sentiments, mais en
les laissant facilement deviner. Jérôme s'était donc trouvé dans une
affreuse position; néanmoins il avait bravé l'orage, s'était adressé
au duc de Valmy à Mayence pour obtenir le secours de trois à quatre
mille Français, et en attendant avait essayé de faire une sortie à la
tête de son bataillon de grenadiers, et de quatre cents hussards
français pris parmi ceux qui savaient monter à cheval. Cette sortie
avait été d'abord heureuse, et les hussards français avaient bravement
chargé l'ennemi, qui s'était un moment replié. Mais bientôt
l'agitation des esprits croissant à Cassel, la plupart des troupes
westphaliennes désertant, et le duc de Valmy ne pouvant dans la grave
situation des choses déplacer trois à quatre mille Français sans un
ordre formel de Napoléon, Jérôme avait été obligé d'évacuer sa
capitale, et de se retirer sur Coblentz. Le 30 septembre Czernicheff
était entré dans Cassel, et le royaume de Westphalie avait été aboli.
[En marge: Adhésion de la Bavière à la coalition.]
Ces nouvelles étaient suivies d'une autre non moins fâcheuse. La
Bavière était sur le point de nous abandonner, et on allait jusqu'à
répandre le bruit qu'elle avait déjà signé un traité d'adhésion à la
coalition européenne. Elle nous avait du reste préparés à cet
événement. Le roi ne cessant de se plaindre à nous d'être livré à ses
propres forces, avait dit et répété que son armée placée au bord de
l'Inn sous le général de Wrède, ne pourrait résister à l'armée
autrichienne; que si on ne lui envoyait immédiatement un corps de 30
mille hommes, il serait obligé de céder aux injonctions des puissances
coalisées, au mauvais esprit de ses troupes, et à l'opinion unanime de
son peuple. Notre ministre, M. Mercy d'Argenteau, qui se conduisait à
Munich avec beaucoup de zèle et de prudence, n'avait pu répondre à ces
plaintes que par des promesses toujours démenties par les faits, et
avait plusieurs fois averti M. de Bassano du péril qui nous menaçait
de ce côté. Le départ du maréchal Augereau pour Leipzig avait été le
signal de la défection, et la Bavière avait cédé, en signant un traité
d'alliance avec nos ennemis. Nous devions en conséquence nous
attendre, si nous étions forcés de nous retirer, à trouver sur nos
derrières une armée de 30 mille Autrichiens et de 30 mille Bavarois
prêts à nous fermer la retraite. Il fallait donc à tout prix être
victorieux à Leipzig, sous peine d'un désastre non pas plus tragique,
mais plus irrémédiable que celui de Moscou[25].
[Note 25: Les tristes flatteurs qui pendant son règne ont
contribué à perdre Napoléon, et qui depuis sa chute ont plus
d'une fois compromis sa mémoire, ont attribué à la défection
de la Bavière tous les désastres qui ont signalé la fin de
la campagne de 1813. C'est parce que Napoléon est revenu sur
Leipzig, disent-ils, au lieu de descendre sur Magdebourg et
Hambourg, pour prendre position sur le bas Elbe, qu'il a
succombé. Ils prouvent en disant cela qu'ils n'ont ni connu
la partie la plus importante des documents de cette époque,
ni même interprété selon leur vrai sens ceux de ces
documents qu'ils avaient sous les yeux. Ce n'est pas à cause
de la défection de la Bavière que Napoléon est revenu de
Düben sur Leipzig, car c'eût été un bien faible motif pour
un capitaine tel que lui. Il est revenu, comme nous l'avons
raconté, pour rester toujours interposé entre l'armée de
Bohême et les armées de Silésie et du Nord, et il ne le
pouvait qu'en se portant sur Leipzig avant que Blucher eût
le temps d'y arriver. Il y a, indépendamment de ces raisons
qui sont de simple bon sens, des raisons de fait invincibles
dans les lettres mêmes de Napoléon. C'est le 12 au matin
qu'il changea de détermination et renonça au mouvement sur
Berlin pour le mouvement sur Leipzig; or, le 13 il ne
connaissait pas encore la défection de la Bavière, car
racontant à M. de Bassano, qui était à Eilenbourg,
l'arrestation du secrétaire de M. Pozzo di Borgo, et sa
conversation avec ce secrétaire, il dit que les coalisés
comptaient beaucoup sur la Bavière, sans être certains
cependant d'avoir terminé avec elle. Le 13 Napoléon ne
savait donc pas encore ce qui en était de la Bavière, et
c'est le 12 que ses ordres de marcher sur Leipzig avaient
été donnés. Enfin il est constaté par la correspondance
diplomatique de M. Mercy d'Argenteau que ce ministre ne
connut que le 9 octobre le traité signé à Munich le 8, que
ses dépêches annonçant cette nouvelle furent interceptées et
ne parvinrent point à Napoléon. Dans l'état des
communications, ces dépêches obligées d'aller jusqu'à
Francfort ou Mayence pour prendre la route de la grande
armée, ne seraient certainement pas arrivées avant le 12 à
Düben, quand même elles n'auraient pas été interceptées.
Voilà des faits positifs et incontestables. Le 14 on n'avait
à Leipzig que des bruits vagues, venant des coalisés qui
savaient ce qui s'était passé entre eux et la Bavière, et
qui l'ébruitaient par la joie qu'ils en éprouvaient.
Napoléon n'avait donc pu se porter sur Leipzig à cause de la
défection de la Bavière, puisqu'il l'ignorait. On s'est
fondé pour répandre cette fausseté sur une assertion du
_Moniteur_ de cette époque, qui prétend que la défection de
la Bavière avait contraint Napoléon de revenir sur Leipzig.
On vient de voir par les preuves matérielles que nous avons
rapportées, que l'assertion est radicalement fausse. Mais
voici le motif de Napoléon pour dissimuler la vérité en
cette circonstance. Cherchant pour le public une explication
palpable de la manoeuvre qui l'avait ramené sur Leipzig, et
dont le résultat avait été si désastreux, il imagina cette
raison de la défection de la Bavière, qui était frappante
pour les ignorants, et qui lui servait à masquer ce qu'on
pouvait croire une faute, comme pour 1812 il avait imaginé
de dire que le froid était cause de nos malheurs, et pour
Kulm que Vandamme avait manqué à ses instructions. Mais
Napoléon, en se justifiant ainsi devant les ignorants, se
calomniait devant les gens instruits. Si en effet il eût été
certain que la route de Mayence allait se fermer par la
défection de la Bavière, c'eût été une raison de plus de
descendre sur Magdebourg et Hambourg, au lieu de remonter
sur Leipzig, puisqu'il se serait assuré ainsi la route bien
meilleure et encore libre de Wesel. Mais Napoléon
désespérant de faire comprendre à la masse du public comment
il avait été forcé à la suite des plus savantes manoeuvres
de revenir sur Leipzig, adopta une assertion spécieuse,
facile à saisir par tout le monde, et la donna dans les
nouvelles officielles, aux dépens de la vérité et de sa
propre gloire. Heureusement la vérité triomphe toujours avec
le temps, car il y a tôt ou tard des gens qui l'aiment et
savent la trouver, et tantôt elle condamne, tantôt même elle
justifie ceux qui ont eu la maladresse de la cacher. Souvent
en effet elle vaut mieux pour eux que les mensonges qu'ils
ont inventés pour se justifier.]
[En marge: La confiance de Napoléon est loin encore d'être ébranlée.]
[En marge: Résolution de mettre l'infanterie sur deux rangs.]
Cette situation, qui d'heure en heure semblait présenter un aspect
plus sinistre, n'échappait pas à Napoléon, mais elle était loin de le
troubler. L'idée d'être vaincu par les généraux et les soldats de la
coalition ne pouvait entrer dans son esprit. Ses généraux avaient été
battus quatre fois dans cette campagne, et lui jamais, ni dans
celle-ci, ni dans aucune autre. Après avoir livré plus de cinquante
batailles rangées, ce qui n'était arrivé encore à aucun capitaine, ni
ancien ni moderne, il n'en avait pas perdu une seule. Il trouvait sans
doute ses soldats jeunes pour les fatigues, mais il ne les avait
jamais vus plus braves; il sentait sa prodigieuse clairvoyance qui lui
donnait tant d'avantage sur ses ennemis, comme on sent l'excellence de
sa vue en l'exerçant continuellement sur les objets; il ne doutait
donc pas de gagner une, même deux et trois batailles. Son espérance
était de vaincre d'abord Schwarzenberg le premier jour, puis Blucher
le second, et de sortir ainsi de l'espèce de réseau dans lequel on
cherchait à l'enfermer. Toutefois son infériorité numérique par
rapport à l'ennemi lui semblait bien grande, car il ne pouvait pas se
flatter de réunir 200 mille combattants, et ses adversaires devaient
en avoir plus de 300 mille s'ils parvenaient à se joindre. Prévoyant
cette difficulté, il avait prescrit une disposition à laquelle il
avait pensé bien des fois, c'était de placer l'infanterie sur deux
rangs au lieu de trois. Il prétendait que le troisième rang ne servait
ni pour les feux ni pour les charges à la baïonnette, et il ne voulait
pas s'avouer à lui-même que le troisième rang, s'il ne pouvait ni
tirer ni charger à la baïonnette, soutenait cependant les deux autres,
leur imprimait de la solidité, et les recrutait après une action
meurtrière. Mais dans la détresse où il se trouvait, la chose était
bonne à essayer si elle n'était pas bonne à professer.
[En marge: Curieux entretien de Napoléon avec ses lieutenants pendant
une partie de la nuit du 14 au 15.]