préoccupait fortement. Il savait que l'armée du Nord était sur sa
gauche, derrière la basse Mulde, occupant les ponts de cette rivière,
et ceux de l'Elbe au-dessous de sa réunion avec la Mulde, ayant par
conséquent toute facilité pour repasser l'Elbe, et se soustraire à nos
poursuites. Il savait que l'armée de Silésie, après avoir franchi
l'Elbe à Wartenbourg sur notre droite, venait de défiler le long de
notre front, pour traverser la Mulde à notre gauche, et se joindre à
l'armée du Nord. Il n'y avait pas grande invraisemblance à supposer
qu'elles allaient recommencer cette tactique évasive qui nous avait
tant épuisés, et à notre approche repasser l'Elbe vers Acken ou
Roslau. Pour Napoléon qui avait besoin d'une bataille décisive, et qui
à chaque pas jonchait la route de jeunes gens malades ou dépités,
c'était là un vrai malheur. Il était à craindre également qu'après
avoir inutilement opéré un long trajet pour atteindre les armées de
Silésie et du Nord, et voulant se rabattre ensuite sur l'armée de
Bohême, il ne pût pas davantage atteindre celle-ci. Leur marche sur
nos derrières annonçait sans doute des projets plus hardis que de
coutume, mais elle pouvait bien signifier aussi le désir de ne
combattre que lorsque les trois armées alliées seraient confondues en
une seule. Or pour leur donner le courage de nous attendre, Napoléon
ne pouvait cependant pas leur laisser l'avantage de se réunir, ce qui
les aurait placées à notre égard dans la proportion de deux contre un,
supériorité numérique trop dangereuse pour s'y exposer; et néanmoins,
tant qu'il persisterait à s'interposer entre les deux masses ennemies,
l'une descendant la Mulde, l'autre la remontant, il était présumable
que chacune des deux individuellement menacée, chercherait à se
dérober. Dans cette perplexité, ne voulant pas leur permettre de se
réunir, et obligé de choisir celle qu'il attaquerait la première, il
prit le parti de se jeter à outrance sur la masse qui était formée des
armées de Silésie et du Nord, et pour les joindre, sans perdre le
moyen de revenir plus tard sur l'armée de Bohême, il imagina tout à
coup l'un des projets les plus audacieux, les plus savants, que jamais
capitaine eût conçus, et qui recevait de la proportion des forces avec
lesquelles il allait être tenté une grandeur inouïe[24]. Napoléon
résolut de poursuivre sans relâche les armées de Silésie et du Nord,
de passer à leur suite la Mulde et l'Elbe, d'en détruire tous les
ponts, excepté ceux qui nous appartenaient, de s'efforcer ainsi de
mettre en complète déroute ces deux armées, puis, comme dans cet
intervalle de temps le prince de Schwarzenberg continuant à descendre
la Mulde aurait vivement poussé Murat sur Leipzig, et peut-être plus
bas, de remonter lui-même l'Elbe, sans quitter la rive droite, de le
remonter jusqu'à Torgau ou à Dresde, de repasser ce fleuve à l'un de
ces points, et de fondre sur cette armée de Bohême, séparée des
montagnes, et prise ainsi dans un vrai cul-de-sac, entre la Mulde et
l'Elbe dont les ponts seraient à nous. Il fallait sans doute bien du
bonheur, bien de la précision de mouvement, et de bien bons
instruments pour que cette combinaison réussît, car elle était aussi
vaste que compliquée; mais il se pouvait qu'après avoir fourni à
Napoléon le moyen de battre les armées du Nord et de Silésie, elle lui
ménageât encore le moyen de prendre dans un coupe-gorge et de détruire
complétement l'armée de Bohême. C'étaient de prodigieux résultats,
certains avec les soldats et les généraux de Friedland et
d'Austerlitz, douteux aujourd'hui, mais possibles encore, même avec
des soldats jeunes et des généraux déconcertés.
[Note 24: On a beaucoup parlé de ce projet sans le
connaître, et on l'a rendu presque ridicule par toutes les
suppositions très-hasardées qu'on a faites, faute de savoir
la vraie pensée de Napoléon. Nous pouvons, grâce à sa
correspondance, mise en rapport avec la correspondance des
généraux sous ses ordres, rétablir sa pensée véritable, jour
par jour, heure par heure, et on verra qu'à la veille du
plus grand des malheurs, nous ajouterons du plus motivé par
ses fautes politiques, son génie militaire se déploya avec
autant de force et de grandeur que jamais.]
[En marge: Ordres donnés pour l'exécution du nouveau plan.]
[En marge: Secret fortement recommandé.]
[En marge: Instructions à Murat pour qu'il se replie lentement sur
Leipzig, afin de donner à Napoléon le temps de revenir par la rive
droite de l'Elbe.]
Sur-le-champ Napoléon donna ses ordres en conséquence, et les donna en
chiffres, recommandant à tous ceux qui allaient être dépositaires de
son secret, de le bien garder, car, disait-il, ce serait pendant trois
jours le _secret de l'armée et le salut de l'Empire_. Il prescrivit à
Murat de se conduire avec une extrême prudence, de contenir l'ennemi
et de l'attirer tout à la fois, de se replier sur Leipzig où il
rencontrerait le duc de Padoue et vraisemblablement Augereau, de s'y
maintenir autant que possible, car il y avait un intérêt à la fois
politique, moral et militaire à conserver cette ville, mais plutôt que
de s'exposer à une lutte inégale, de rétrograder sur Torgau ou
Wittenberg, où il trouverait asile derrière l'Elbe, en attendant que
Napoléon repassant ce fleuve par Torgau ou Dresde, vînt comme la
foudre retomber sur l'armée de Bohême, condamnée à périr dans le piége
où elle se serait laissé entraîner. Napoléon ordonna au duc de Padoue
de réunir tout ce qu'il y avait à Leipzig de vivres, de munitions,
d'habillements, de souliers, de matériel précieux enfin, d'en composer
un vaste convoi et de l'acheminer sur la route de Torgau, où le
général Lefebvre-Desnoëttes viendrait le recueillir par un mouvement
rétrograde, pour l'escorter jusqu'à Torgau même. De la sorte si on
était obligé d'évacuer Leipzig on n'y perdrait rien. Napoléon
prescrivit encore au duc de Padoue d'écrire à Erfurt, à Mayence, qu'on
était en pleine manoeuvre, que les mouvements allaient être
très-compliqués, qu'il ne fallait donc pas prendre l'alarme si on
apprenait que Leipzig fut occupé par l'ennemi, qu'un pareil événement
pouvait bien avoir lieu, mais par le résultat de combinaisons qui se
termineraient vraisemblablement _par un coup de foudre_.
Napoléon avait le projet, arrivé jusqu'à Dessau à la poursuite de
Blucher et de Bernadotte, de ne pas lâcher prise avant d'avoir pu les
joindre; cependant, si après les avoir bien battus il fallait pour les
suivre encore perdre la chance d'atteindre l'armée de Bohême, il
était résolu de les laisser traîner leurs débris jusqu'à Berlin, et
quant à lui de remonter la rive droite de l'Elbe pour l'exécution de
sa grande pensée, dont le succès serait ainsi devenu très-probable,
car le fleuve qu'il aurait mis entre lui et l'armée de Bohême
couvrirait son mouvement, maintiendrait cette armée dans l'ignorance
de ce qu'on lui préparait, et ne lui permettrait de l'apprendre que
lorsqu'il ne serait plus temps pour elle de rebrousser chemin vers la
Bohême.
[En marge: L'inconvénient inévitable de la nouvelle combinaison
imaginée par Napoléon, c'est d'empêcher l'évacuation de Dresde.]
[En marge: Ordre au maréchal Saint-Cyr de rester à Dresde.]
Toutefois cette profonde combinaison avait un inconvénient, un seul,
mais grave, c'était de résoudre définitivement la question de
l'évacuation ou de la conservation de Dresde. Conserver cette ville
devenait en effet nécessaire, puisque après avoir passé l'Elbe à la
suite de Blucher et de Bernadotte, il fallait le repasser afin de
surprendre l'armée de Bohême, et il était possible que pour y réussir
il fallût le remonter non-seulement jusqu'à Torgau, mais jusqu'à
Dresde. Par ce motif Napoléon enjoignit au maréchal Saint-Cyr,
contrairement à ce qu'il lui avait d'abord annoncé, de rester
définitivement à Dresde, de s'y bien établir, et de l'y attendre avec
confiance, car bientôt probablement il le verrait reparaître sous les
murs de cette ville, non par la rive gauche, mais par la rive droite,
après de grands desseins accomplis, et à la poursuite de desseins plus
grands encore. Malheureusement si ces desseins ne se réalisaient pas,
et si on était amené à combattre où l'on se trouvait, c'est-à-dire
entre Düben et Leipzig, c'étaient 30 mille hommes capables de décider
la victoire qui manqueraient à l'effectif de nos forces, et s'il
fallait après une bataille ou indécise ou perdue repasser la Saale,
c'étaient encore 30 mille hommes ajoutés à tous ceux qui renfermés
dans les places de l'Elbe, de l'Oder, de la Vistule, ne pourraient pas
rentrer en France, et seraient réduits à capituler.
[En marge: Napoléon s'arrête un jour à Düben pour bien s'assurer des
vrais mouvements de l'ennemi.]
[En marge: Entretien pendant toute une nuit avec le maréchal Marmont.]
Après avoir enfanté ces vastes conceptions, Napoléon résolut de
s'arrêter un jour à Düben, peut-être deux, pour y recueillir des
nouvelles soit de Murat, soit des différents corps envoyés à la
poursuite de Blucher et de Bernadotte, car il s'agissait de savoir
s'il devait chercher les armées de Silésie et du Nord derrière la
Mulde, en passant cette rivière entre Düben et Dessau, ou les chercher
au delà de l'Elbe, en passant ce fleuve à Wittenberg. Il faisait un
temps horrible, on marchait dans une fange épaisse, délayée par des
pluies continuelles, ce qui augmentait beaucoup les peines du soldat,
et Napoléon était contraint d'attendre le résultat des reconnaissances
dans un petit château entouré d'eau, au milieu de bois déjà ravagés
par l'automne et la mauvaise saison. Cette inaction forcée coûtait à
son impatience, et quoique très-confiant encore, il ne laissait pas
d'avoir de vagues pressentiments qui le jetaient parfois dans une
sorte de tristesse. Il n'avait d'autre ressource que de s'entretenir
avec le maréchal Marmont, dont l'esprit facile, ouvert, cultivé, lui
plaisait, et avec lequel il avait eu jadis les rapports familiers d'un
général avec son aide de camp. Il passa la nuit entière du 10 au 11 à
discourir sur la situation si extraordinairement compliquée des armées
belligérantes entre l'Elbe, la Mulde et les montagnes de Bohême; et
bien qu'il eût été amené à cette situation non par la confusion de
son esprit qui était le plus net du monde, mais par celle des choses,
et qu'il sût parfaitement s'y reconnaître, il n'était pas exempt de
toute inquiétude en se voyant engagé dans un pareil labyrinthe, et à
plusieurs reprises il s'écria: Quel fil embrouillé que tout ceci! Moi
seul je puis le débrouiller, et encore aurai-je bien de la
peine!--C'est ainsi qu'il passa cette nuit, parlant de toutes choses,
même de littérature et de sciences, laissant le maréchal Marmont
épuisé de fatigue, et ne paraissant en éprouver aucune.
[En marge: Mouvement de Bertrand, Reynier, Macdonald et Ney pendant la
journée du 11.]
[En marge: L'ennemi rencontré partout sans qu'on puisse deviner sa
véritable direction.]
[En marge: Incertitude de Napoléon.]
[En marge: Danger de voir Blucher et Bernadotte, au lieu de repasser
l'Elbe pour s'enfuir vers Berlin, remonter la Mulde pour joindre le
prince de Schwarzenberg à Leipzig.]
[En marge: Précautions de Napoléon contre ce danger.]
[En marge: Il envoie Marmont au delà de la Mulde, à Dölitzsch, pour
rester toujours interposé entre les deux masses ennemies, celle du bas
Elbe et celle de Bohême.]
[En marge: Ordre réitéré à Bertrand, Reynier, Ney, de détruire tous
les ponts qui ne sont pas à nous.]
Le 11 les rapports des lieutenants annoncèrent les résultats qui
suivent. Le général Bertrand avec le 4e corps s'était porté sur
Wartenbourg, où il avait trouvé la grande tête de pont commencée par
Blucher, et avait entrepris de la détruire, car il était convenu qu'on
ne souffrirait aucun moyen de passage hors des places de Wittenberg ou
de Torgau qui nous appartenaient. Les généraux Dombrowski et Reynier
avaient chassé des environs de Wittenberg les troupes qui bloquaient
cette place, s'y étaient introduits, et, débouchant sur la rive droite
de l'Elbe, avaient couru sur les détachements prussiens. Le maréchal
Macdonald était venu se placer à Kemberg, derrière Wittenberg, pour
appuyer Dombrowski et Reynier. Enfin à gauche Ney s'était approché de
Dessau, et avait refoulé tous les détachements ennemis sur la droite
de la Mulde. Les prisonniers faits, les mouvements aperçus, étaient de
nature à jeter Napoléon dans la plus grande incertitude. En effet, à
Wartenbourg sur notre droite, à Wittenberg sur notre front, à Dessau
sur notre gauche, on avait vu non-seulement des détachements, mais
des corps entiers et d'immenses convois, de manière qu'il était
impossible de dire si l'ennemi repassait sur la rive droite de l'Elbe
à notre approche, ou s'il s'arrêtait derrière la Mulde, attendant pour
livrer bataille que nous osassions franchir cette rivière devant lui.
Il se pouvait aussi que les deux armées du Nord et de Silésie réunies
derrière la Mulde, remontassent cette rivière pour opérer leur
jonction avec l'armée de Bohême aux environs de Leipzig. Ce dernier
mouvement de leur part nous exposait au péril très-grave d'avoir toute
la coalition à la fois sur les bras. Il fallait donc en tâchant
d'accabler Bernadotte et Blucher d'abord, manoeuvrer de façon à
demeurer toujours interposés entre eux et le prince de Schwarzenberg,
c'est-à-dire entre la masse qui remontait du bas Elbe et celle qui
descendait de Bohême. Dans cette vue, Napoléon fit passer le pont de
Düben au maréchal Marmont, et lui donnant une forte division de
cavalerie, le porta sur la gauche de la Mulde vers Dölitzsch. Marmont
allait être derrière un bras détaché de la Mulde qui coule de Leipzig
à Jesnitz, tantôt formant des flaques d'eau, tantôt s'échappant en un
maigre filet pour rejoindre le bras principal à Bitterfeld. Dans cette
position Marmont était suffisamment couvert; il pouvait par sa
cavalerie légère lancée au loin, éclairer les mouvements de l'ennemi,
et s'il apprenait que l'armée de Silésie ou celle du Nord remontant
derrière la Mulde, se dirigeassent sur Leipzig, il lui était facile
d'y marcher en quelques heures, et d'y être avant elles. Joignant
Murat avec 25 mille hommes, il le portait à près de 90 mille, et
c'était assez pour ménager à Napoléon le temps de revenir, et de se
tenir toujours entre les deux masses qui voulaient se réunir pour
l'accabler. Cette sage et utile précaution prise, Napoléon fit ce qui
était nécessaire pour que son grand dessein n'en souffrît pas, si,
comme il l'espérait, la crainte d'un mouvement de Blucher et de
Bernadotte sur Leipzig n'était qu'une chimère. Il prescrivit à
Dombrowski et à Reynier de déboucher de Wittenberg pour courir sur
tous les corps ennemis qu'ils rencontreraient au delà de l'Elbe, de
descendre même le long de la rive droite pour y détruire les ponts de
Bernadotte de Roslau à Barby, ce qui dans tous les cas était pour les
coalisés un grave dommage, car s'ils avaient repassé sur la rive
droite de l'Elbe pour se réfugier vers Berlin, on leur ôtait tout
moyen de revenir au secours de l'armée de Bohême, et s'ils étaient
restés sur la rive gauche, on les enfermait dans un cul-de-sac où
Napoléon allait les prendre et les écraser. Il enjoignit à Ney de se
jeter sur les ponts de la Mulde à Dessau et de les enlever. Il laissa
Macdonald à Kemberg pour soutenir Reynier et Dombrowski au besoin,
Bertrand à Wartenbourg pour y achever la destruction de la tête de
pont de Blucher; enfin il concentra Latour-Maubourg et la garde autour
de Düben, prêt à suivre Ney à Dessau pour fondre au delà de la Mulde
sur les armées du Nord et de Silésie, ou à remonter en arrière vers
Marmont, s'il fallait rebrousser chemin du côté de Leipzig. Voilà dans
quelles perplexités, dans quels calculs profonds et continuels il
passa la journée du 11, que beaucoup de critiques, ignorant le secret
de ses pensées, lui ont reprochée comme une journée perdue.
[En marge: Indices recueillis dans la journée du 12.]
[En marge: L'armée du Nord semble repasser sur la rive droite de
l'Elbe, et celle de Silésie se tenir derrière la Mulde, avec tendance
à remonter vers Leipzig.]
[En marge: Heureux combat de Murat contre l'armée de Bohême.]
Le 12, levé selon sa coutume entre minuit et une heure du matin, il se
pressa de recueillir ce qui lui arrivait de toutes les directions.
Deux indications, déjà très-prononcées la veille, paraissaient se
prononcer davantage. Il semblait que l'une des deux armées du bas
Elbe, celle de Bernadotte, avait repassé sur la rive droite de l'Elbe,
et que l'autre au contraire, celle de Blucher, était restée sur la
rive gauche, avec tendance à remonter vers Leipzig par derrière la
Mulde. Les mouvements ordonnés la veille, particulièrement celui de
Marmont, répondaient parfaitement à cette indication. Enfin une
nouvelle importante, celle d'un combat heureux livré le 10 par Murat à
Wittgenstein, était de nature à confirmer Napoléon dans sa disposition
à se jeter tout de suite sur les armées du Nord et de Silésie. Voici
ce qui s'était passé du côté de Murat. S'étant porté avec Poniatowski,
Lauriston, Victor et les 4e et 5e de cavalerie sur Frohbourg, il avait
réussi à intercepter la route qui conduit par Commotau et Chemnitz à
Leipzig, mais il n'avait pas eu le temps d'intercepter celle qui
conduite cette ville par Carlsbad et Zwickau. Profitant de la voie
restée ouverte, Wittgenstein avait pu occuper Borna, et Murat s'était
trouvé dans la journée du 10, avec les Autrichiens sur sa gauche à
Penig, et les Russes sur sa droite à Borna. Ne voulant pas demeurer
dans cette position, et surtout ne voulant pas permettre que la tête
de l'une des deux colonnes ennemies le devançât sur Leipzig, il
s'était résolûment rabattu sur sa droite, et avait attaqué Borna avec
la dernière vigueur. Les Russes s'étaient vaillamment défendus, mais
Poniatowski, Lauriston, les avaient assaillis plus vaillamment encore,
et avaient repris Borna à la baïonnette. Ce combat, qui avait coûté 3
à 4 mille hommes à Wittgenstein, nous avait rendus maîtres de la route
de Leipzig, et avait replacé Murat dans sa situation naturelle, celle
de couvrir Leipzig contre les deux colonnes de Schwarzenberg
débouchant de la Bohême. À en juger d'après les premières apparences,
Wittgenstein repoussé de Borna paraissait en retraite, et notre
cavalerie disait l'avoir vu s'en retournant vers la Bohême. Murat en
écrivant à Napoléon lui mandait donc qu'il croyait l'armée de Bohême
en retraite, et l'engageait à ne rien négliger pour venir à bout des
armées de Silésie et du Nord. Ces nouvelles étaient datées du 11 à
onze heures et demie du matin.
[En marge: À dix heures du matin, le 12, les deux armées ennemies de
Blucher et de Bernadotte semblent plutôt disposées à se dérober qu'à
tenter une grande opération.]
Napoléon en recevant ces détails dans la matinée du 12, en revint à
penser que l'armée de Bohême n'était pas très-pressée de s'engager,
que les coalisés avaient toujours le même penchant à l'éviter, qu'il
fallait donc commencer par se jeter sur les armées de Silésie et du
Nord, les poursuivre au delà de l'Elbe, remonter ensuite ce fleuve par
la rive droite, et surprendre l'armée de Bohême en repassant à
l'improviste sur la rive gauche. Napoléon jusqu'à dix heures du matin
confirma ses premiers ordres, et fit ses préparatifs pour passer la
Mulde, afin de se ruer d'abord sur Blucher qui se montrait à notre
gauche, et puis sur Bernadotte qui semblait se tenir à notre droite, à
cheval sur l'Elbe. Il rapprocha même la garde impériale de Düben, pour
pouvoir se joindre à Marmont et marcher droit à Blucher au delà de la
Mulde.
[En marge: Tout à coup la face des choses change, l'armée de Bohême
paraît descendre vers Leipzig, et l'armée de Silésie y remonter, pour
préparer une jonction générale.]
Mais à dix heures du matin, la face des choses changea subitement. Une
seconde lettre de Murat écrite de la veille encore, c'est-à-dire du
11, mais à trois heures de l'après-midi, donnait des nouvelles toutes
différentes. Au lieu de trouver l'ennemi en retraite, on l'avait
trouvé en pleine marche sur Leipzig. La colonne autrichienne
poursuivant son mouvement par la route de Chemnitz, continuait de
s'avancer sur Frohbourg et Borna, et la colonne de Wittgenstein après
s'être repliée un moment sur la route de Zwickau jusqu'à Altenbourg,
avait ensuite repris hardiment sa marche sur Leipzig. Murat annonçait
qu'il rétrogradait sur Leipzig, d'abord pour ne pas livrer bataille
avec des forces disproportionnées, secondement pour couvrir toujours
cette ville. Il allait s'établir à quelques lieues de Leipzig, dans
une bonne position, espérait s'y maintenir, renforcé qu'il serait par
les troupes qui l'y attendaient, engageait Napoléon à ne pas lâcher
prise s'il était assuré d'atteindre les armées de Silésie et du Nord,
promettant quant à lui de se dévouer en attendant à la tâche la plus
ingrate, la plus périlleuse, celle de lutter contre un ennemi trois ou
quatre fois supérieur. Au même instant les reconnaissances de Marmont
avaient aperçu l'armée de Blucher quittant les bords de la Mulde pour
ceux de la Saale qui coule parallèlement à la Mulde mais plus loin, et
la remontant vers Halle, avec une tendance évidente vers Leipzig.
[En marge: Napoléon change soudainement ses déterminations, et
renonçant à son premier plan, malgré les avantages qu'il s'en
promettait, reporte toutes ses forces sur Leipzig pour empêcher la
jonction des armées coalisées.]
À ces nouvelles, Napoléon, avec la promptitude de l'homme de guerre
supérieur, n'hésita plus, et changea tous ses plans. Il abandonna sa
grande combinaison consistant à courir d'abord sur Blucher et
Bernadotte pour revenir ensuite sur l'armée de Schwarzenberg par la
rive droite de l'Elbe, et il résolut de se porter immédiatement par la
voie la plus courte sur Leipzig. Tant qu'il avait pu espérer de se
tenir entre les deux masses qui venaient l'une de Bohême, l'autre de
l'Elbe inférieur, avec la faculté de se jeter à volonté sur l'une ou
sur l'autre, son projet d'occuper celle de Bohême au moyen de Murat,
tandis qu'il commencerait par assaillir celle de l'Elbe, avait été le
plus habile et le plus sage. Mais à présent que la tendance de l'une
vers l'autre était évidente, qu'il n'était pas sûr que Murat pût
contenir plusieurs jours de suite l'armée de Bohême, comme il n'était
pas sûr non plus qu'il pût lui-même joindre les armées de Silésie et
du Nord en les tenant séparées de Leipzig, la plus urgente des
manoeuvres était de s'opposer à la jonction générale des trois armées
coalisées, et pour cela de venir à Leipzig combattre le plus tôt
possible celle de Bohême. Il n'y avait que ce moyen de sortir de la
difficulté, car persister à se jeter par Dessau sur les armées de
Silésie et du Nord, lorsqu'on n'était pas certain de les trouver
réunies, puisque l'une semblait remonter vers Leipzig et l'autre
repasser l'Elbe, s'exposer ainsi à n'atteindre que l'une des deux,
tandis que l'autre irait rejoindre l'armée de Bohême à Leipzig, et que
ces deux dernières accableraient Murat, n'était plus une conduite
admissible de la part d'un capitaine tel que Napoléon, et il faut
admirer la promptitude incroyable avec laquelle de l'un de ces
projets il passa tout de suite à l'autre. Mais de ce moment sa
situation était déjà moins bonne, car ayant naguère l'espérance fondée
de battre successivement les armées ennemies, peut-être même de leur
faire essuyer une catastrophe, il était menacé à son tour d'une
réunion de forces écrasantes, et son triomphe le plus grand allait
être, non pas d'infliger un désastre à ses ennemis, mais de l'éviter.
Il est vrai qu'il avait la chance d'accabler Schwarzenberg avant que
Blucher survînt, et peut-être aussi Blucher lui-même avant que
Bernadotte pût le rejoindre; mais il fallait pour obtenir ces deux
résultats une précision et une rapidité de mouvements bien difficiles
avec des soldats fatigués par des marches continuelles et par un temps
épouvantable.
[En marge: Marche successive de tous les corps français sur Leipzig.]
[En marge: Marche de Marmont, et appel d'Augereau à Leipzig.]
[En marge: Marche de la garde et de Latour-Maubourg.]
[En marge: Marche de Bertrand, Macdonald, Reynier et Ney.]
[En marge: Espérance de réunir à temps 200 mille hommes à Leipzig,
dans une position centrale, contre l'ennemi qui en aurait 300 mille,
mais divisés.]
À l'instant même, c'est-à-dire le 12 entre dix heures et midi, il fit
ses calculs et donna ses ordres en conséquence. Murat qui le 11 avait
vu recommencer le mouvement offensif de l'armée de Bohême, pouvait
bien mettre toute la journée du 12 à se replier sur Leipzig, et s'y
défendre le 13, le 14, même le 15, avec les secours qui allaient
successivement lui parvenir. En effet Marmont déjà porté à Dölitzsch
n'était séparé de Leipzig que par une marche, et en lui expédiant
immédiatement l'ordre de s'y rendre, devait y être le 12 au soir, ou
le 13 au matin au plus tard. Ce renfort de près de 25 mille hommes,
cavalerie comprise, joint à Augereau dont on annonçait l'arrivée,
procurerait à Murat 90 mille hommes environ pour la journée du 13. La
garde et Latour-Maubourg avaient été tenus autour de Düben, et
pouvaient s'y replier dans la journée pour franchir la Mulde et
s'acheminer sur Leipzig. S'il n'avait pas fallu passer par cet unique
pont de Düben avec d'immenses convois d'artillerie et de bagages, la
garde et Latour-Maubourg auraient pu être le soir même de l'autre côté
de la Mulde, et avoir fait une première marche sur Leipzig, ce qui
leur aurait permis d'y être le lendemain 13 au soir. En comptant la
garde à 38 mille hommes de toutes armes après les fatigues qu'on
venait d'essuyer, Latour-Maubourg à six mille cavaliers (les effectifs
sur le papier étaient bien supérieurs), c'étaient encore 44 mille
hommes qui, le 13 au soir ou le 14 au matin, allaient renforcer le
rassemblement de Murat, le porter à 134 mille hommes, et former entre
l'armée de Bohême et celle de Silésie un mur impénétrable. Restaient
Bertrand occupé près de Wartenbourg à ruiner les ouvrages de Blucher,
Macdonald envoyé dans les environs de Wittenberg pour appuyer Reynier
et Dombrowski. Macdonald et Bertrand ramenés le 13 à Düben, pouvaient
être le 14 au soir ou le 15 au plus tard à Leipzig, et porter ainsi à
160 mille hommes la grande armée qui s'y formait. Enfin Dombrowski
avec 5 mille hommes, Reynier avec 15 mille, Sébastiani avec 4 mille
chevaux, avaient été envoyés au delà de l'Elbe pour détruire tous les
ponts de ce fleuve jusqu'à Barby, et Ney avec 15 mille hommes avait
été chargé de s'emparer de ceux de la Mulde, pour éloigner
définitivement l'armée du Nord, qui semblait décidée à se tenir au
delà de l'Elbe. C'étaient encore 38 ou 39 mille hommes qui ramenés sur
Leipzig devaient porter la concentration générale de nos forces à un
total d'environ 200 mille combattants. Dans la position concentrique
où ces 200 mille combattants allaient se trouver au milieu de toutes
les armées des coalisés, on avait de quoi livrer une bataille qui
serait formidable sans doute, mais qui pourrait être heureuse, les
coalisés fussent-ils 300 mille et même davantage, ce qui n'était pas
impossible.