inhumanité, et vraisemblablement aussi sans péril, laisser à Dresde,
au milieu de tous les hasards, cette cour si timide, si peu habituée
aux horreurs de la guerre. On l'exposerait ainsi à être témoin d'une
attaque formidable repoussée par des moyens extrêmes, ou bien si on la
menait avec soi, on la ferait peut-être assister à quelque horrible
bataille, comme les hommes n'en avaient jamais vu. L'alternative était
cruelle. Napoléon lui offrit le choix ou de rester à Dresde, ou
d'accompagner le quartier général. Le bon roi Frédéric-Auguste, qui ne
voyait plus d'autre ressource que de s'attacher à la fortune de
Napoléon, aima mieux être avec lui qu'avec un de ses lieutenants, avec
200 mille hommes qu'avec 30 mille. Il exprima le désir de suivre
Napoléon partout où il irait. Il fallait donc se résoudre à traîner
après soi cette cour nombreuse, remplie de vieillards, de femmes,
d'enfants, car il y avait des frères, des soeurs, des neveux, dignes
et respectables gens accoutumés à la vie la plus douce, la plus
régulière, se levant, mangeant, se couchant, priant Dieu toujours aux
mêmes heures, et rappelant, au scandale près, la simplicité,
l'ignorance, la timidité des Bourbons d'Espagne. Napoléon voulut
autant que possible les faire marcher en pleine sécurité, avec tous
les honneurs qui leur étaient dus, et ce n'était pas chose aisée au
milieu des six cent mille hommes, des trois mille bouches à feu, et
des vingt mille voitures de guerre, qui allaient pendant quinze jours
circuler à quelques lieues les uns des autres. Il décida que lui
partant le 7 octobre avec ce qu'il appelait le petit quartier général,
c'est-à-dire avec Berthier, avec ses aides de camp, avec un ou deux
secrétaires et quelques domestiques, le grand quartier général,
composé des administrations de l'armée, de la chancellerie de M. de
Bassano, des parcs généraux, escorté par quatre mille hommes,
partirait le lendemain 8. Le roi de Saxe, protégé par une division de
la vieille garde, devait s'y joindre avec ses nombreuses voitures. M.
de Bassano, façonné à la vie des camps, et ayant appris de son maître
à ne rien craindre, avait mission de suivre le roi de Saxe pour lui
tenir compagnie, pour le mettre au courant des nouvelles, et le
rassurer en lui peignant tout en beau quoi qu'il pût arriver. Un
officier de la vieille garde devait toujours être à sa portière pour
écouter ses moindres désirs, et y satisfaire. C'est ainsi, et à
travers les embarras des plus vastes armées qu'on eût jamais vues,
embarras dont il n'était pas le moindre, que l'excellent roi de Saxe
allait voyager, marchant à petites journées, entendant la messe chaque
matin, vivant en un mot comme à Dresde, à la suite de son terrible
allié qui marchait, lui, presque jour et nuit, dormait et mangeait à
peine, travaillait presque sans interruption, bien qu'il eût acquis
dès lors l'embonpoint de l'un de ces princes amollis des vieilles
dynasties. Mais une âme de fer, un génie prodigieux, un orgueil de
démon, animaient ce corps déjà souffrant et alourdi, et le remuaient
comme celui d'un jeune homme!
[En marge: Arrivée de Napoléon à Wurtzen.]
[En marge: Sa manière de travailler, et son activité prodigieuse.]
Ayant acheminé une partie de ses troupes le 6 octobre, l'autre partie
le 7, Napoléon se mit lui-même en route dans la journée du 7, et après
une station de quelques heures à Meissen, il poussa jusqu'à
Seerhausen, sur le chemin de Wurtzen. Sa grande expérience de la
guerre lui avait appris que c'était vers minuit ou une heure du matin
que les nouvelles les plus importantes arrivaient, parce que les
généraux placés à dix ou quinze lieues expédiaient à la chute du jour
le récit de ce qu'ils avaient fait dans la journée, par des officiers
qui en cinq ou six heures exécutaient le trajet à cheval, ce qui
procurait la connaissance des événements quelquefois à minuit,
quelquefois à une heure du matin. En dépêchant la réponse
sur-le-champ, les ordres nécessaires parvenaient le lendemain matin,
encore assez tôt pour être exécutés, et des corps placés à une grande
distance agissaient ainsi sous l'inspiration de Napoléon comme s'ils
avaient été auprès de lui. De cette manière la nuit, indispensable au
repos des troupes, avait suffi pour demander des instructions et les
obtenir. Mais cette prodigieuse machine ne pouvait recevoir
l'impulsion qu'à condition que le génie, moteur principal, serait
toujours debout et éveillé, du moins au moment le plus essentiel pour
l'expédition des ordres. En conséquence, surtout depuis cette dernière
campagne, Napoléon se couchait ordinairement à six ou sept heures du
soir, se relevait à minuit, et dictait sa correspondance pendant toute
la nuit. C'était en effet le cas de veiller sans cesse, ayant à
mouvoir des masses immenses, au milieu d'autres masses immenses, et à
les mouvoir avec une précision rigoureuse. Napoléon arrivé à
Seerhausen lut quelques lettres, expédia quelques réponses, prit
ensuite un peu de repos, et repartit dans la nuit pour Wurtzen, où il
arriva le 8 d'assez bonne heure pour expédier ses ordres.
[En marge: Napoléon s'était promis de prendre à Wurtzen une résolution
définitive, et là de se diriger contre l'une ou l'autre armée
ennemie.]
À Wurtzen il était sur la Mulde, à peu près à la hauteur de Leipzig
sur la Pleisse, et pouvant se rendre à Leipzig ou à Düben dans le même
espace de temps. Son projet en quittant Dresde avait été d'ajourner
jusqu'à Wurtzen même ses résolutions définitives. Là il devait ou se
diriger tout de suite sur Leipzig, si Murat poussé vivement ne pouvait
plus tenir tête à l'armée de Bohême, ou bien si Murat avait le moyen
de se soutenir quelques jours encore, descendre la Mulde jusqu'à
Düben, et se débarrasser des armées de Silésie et du Nord, en les
rejetant au delà de l'Elbe. Il devait aussi donner au maréchal
Saint-Cyr le signal attendu de l'évacuation de Dresde.
[En marge: Jugeant le danger plus grand du côté de Ney, il marche avec
75 mille hommes sur Düben.]
[En marge: Singulier conflit entre Ney et Marmont.]
Pendant toute la route il avait reçu des nouvelles, soit des débouchés
de la Bohême (c'est-à-dire de sa gauche depuis qu'il tournait le dos à
Dresde et la face à Leipzig), soit de l'Elbe et de la Mulde
inférieure, c'est-à-dire de sa droite. Toutes s'accordaient à montrer
le danger comme plus pressant de ce dernier côté, car Blucher et
Bernadotte réunis étaient prêts à se jeter sur Ney, tandis que Murat,
bien qu'il vît distinctement déboucher de Commotau sur Chemnitz, de
Zwickau sur Altenbourg, deux fortes colonnes, n'était cependant pas
encore serré d'assez près pour que l'on eût à concevoir des craintes
sur son compte. De plus un fâcheux désaccord survenu entre Ney et
Marmont était une raison assez urgente d'aller à eux. Voici ce qui
s'était passé. Ney, après le combat de Wartenbourg, ayant rétrogradé
jusqu'à Düben, et ayant pressé Marmont de venir à son secours, ce que
celui-ci venait de faire en se portant à Eilenbourg, avait tout à coup
quitté sa position, et passé derrière Marmont pour se rapprocher de
l'Elbe dans la direction de Torgau. De la sorte Marmont, au lieu
d'être placé en appui, se trouvait en tête, et assez compromis, outre
que Leipzig par le mouvement qu'on avait exigé de lui, restait exposé
aux entreprises de Bernadotte et de Blucher. Le motif qui avait
déterminé le maréchal Ney à ce mouvement inexplicable, n'était autre
que le désir de rallier à lui le 3e corps (général Souham). Ne se
croyant pas capable d'exécuter grand'chose avec les corps de Reynier
et de Bertrand (7e et 4e corps), il avait voulu recueillir lui-même,
et le plus tôt possible, ce 3e corps qu'il avait longtemps commandé,
et sur lequel il comptait beaucoup. Marmont ne sachant que penser de
la conduite de Ney, et craignant pour Leipzig, avait à son tour
rétrogradé jusqu'à Taucha.
Il y avait donc pour se jeter à droite sur la Mulde, le double motif
de frapper d'abord Bernadotte et Blucher, puisqu'on en avait le temps,
et de mettre d'accord des lieutenants désunis. Napoléon prit
sur-le-champ son parti, et résolut de marcher de Wurtzen sur
Eilenbourg, c'est-à-dire de descendre la Mulde avec les 75 mille
hommes qu'il amenait, en reportant en avant Ney et Marmont. Il
espérait ainsi en cheminant entre la Mulde et l'Elbe aussi loin qu'il
le faudrait, gagner de vitesse Bernadotte et Blucher, et les
rencontrer avant qu'ils eussent le temps de repasser l'Elbe. Les ayant
toujours vus s'éloigner dès qu'il arrivait, son souci n'était pas de
les éviter, quelque forts qu'ils pussent être, mais de les atteindre,
car il craignait qu'ils n'eussent bientôt peur de ce qu'ils avaient
tenté, et qu'ils ne cherchassent encore à s'enfuir à son approche. Ils
n'en étaient plus là malheureusement, et plusieurs avantages
successivement obtenus sur ses lieutenants, les avaient enhardis
jusqu'à le redouter lui-même beaucoup moins qu'auparavant!
Blucher et Bernadotte battus, Napoléon se proposait de revenir sur le
prince de Schwarzenberg, si celui-ci avait persisté à s'avancer avec
l'armée de Bohême, ou s'il s'était replié à la nouvelle d'une bataille
perdue, de continuer à poursuivre Blucher et Bernadotte jusqu'à Berlin
peut-être.
[En marge: Napoléon se décide à suivre les deux rives de la Mulde.]
En conséquence il prescrivit au maréchal Ney de se reporter en avant
avec Reynier, Bertrand, Dombrowski, Souham, et la cavalerie de
Sébastiani (2e de réserve) qu'on avait attachée à son armée pour
remplacer celle du duc de Padoue. Il lui ordonna de descendre entre la
Mulde et l'Elbe, la gauche à la Mulde, la droite à l'Elbe, en se
couvrant de sa cavalerie pour n'être pas surpris, et pour surprendre
au contraire tous les mouvements de l'ennemi. Il ramena Marmont en
avant, le fit marcher par la rive gauche de la Mulde presque à la
hauteur de Ney, qui était sur la rive droite, et chemina lui-même avec
toute la garde et Macdonald derrière ses deux lieutenants.
[En marge: Instructions à Murat pour lui tracer la conduite à tenir
pendant que Napoléon sera aux prises avec les armées de Silésie et du
Nord.]
En même temps il fit part à Murat de ce qu'il avait projeté contre les
armées réunies du Nord et de Silésie, lui recommanda de ne pas
s'engager, de côtoyer sans le heurter l'ennemi qui débouchait de la
Bohême, de se tenir toujours entre lui et Leipzig, où il trouverait de
vingt à vingt-quatre mille hommes de renfort, ce qui lui procurerait
soixante et quelques mille combattants. Napoléon en effet avait placé
le duc de Padoue à Leipzig, avec une partie du 3e corps de cavalerie
(distrait de l'armée de Ney pour courir après les partisans), lui
avait donné en outre les bataillons de marche arrivés de Mayence, et
l'ancienne division Margaron. Cette réunion pouvait former une
douzaine de mille hommes de troupes actives, et 24 mille en y
comprenant Augereau qui s'approchait. Napoléon ordonna à ceux-ci de se
bien tenir sur leurs gardes, surtout du côté de la basse Mulde, de
crainte que Bernadotte et Blucher ne fissent en se dérobant quelque
tentative sur Leipzig. Par malheur, à toutes ces instructions si bien
calculées, Napoléon ajouta une résolution justifiable dans le moment,
mais infiniment regrettable. Il suspendit l'évacuation de Dresde à
laquelle le maréchal Saint-Cyr était tout préparé. Il ne la
contremanda pas précisément, mais il prescrivit de la différer, par le
motif que l'ennemi s'engageant à fond, soit du côté de la Bohême, soit
du côté de la Mulde et de l'Elbe, la bataille tant désirée devenait
certaine, la victoire aussi, et qu'alors il serait bien heureux
d'avoir conservé Dresde, où le quartier général rentrerait presque
aussitôt qu'il en serait sorti. C'était évidemment parce que la grande
bataille approchait qu'il eût fallu concentrer ses forces; mais
Napoléon raisonnait ici pour Dresde comme il avait raisonné pour
Dantzig, pour Stettin, Custrin, Glogau, avec l'espoir téméraire de
refaire d'un seul coup une fortune compromise par des causes
supérieures et déjà presque insurmontables.
[En marge: Arrivée de Napoléon à Eilenbourg le 10 octobre au matin.]
[En marge: Marche imposante de Napoléon, à cheval sur la Mulde avec
140 mille hommes.]
[En marge: Distribution des divers corps d'armée sur l'une et l'autre
rive de la Mulde.]
Ayant passé à Wurtzen la soirée du 8 et la journée du 9, afin de
laisser à ses troupes le temps d'arriver en ligne, Napoléon en partit
le 10 dans la nuit, et parvint à quatre heures du matin à Eilenbourg.
Il se mit lui-même à la tête de la cavalerie légère de sa garde, et
marcha entouré de tous ses corps sur Düben, point essentiel où l'on
devait rencontrer l'ennemi, et peut-être la bataille qu'on souhaitait
avec ardeur. Dans ces moments suprêmes, Napoléon se tenait de sa
personne au milieu de ses troupes, le plus souvent à l'avant-garde. Il
s'avançait avec 140 mille hommes environ dans l'ordre suivant. Ney en
tête avec ce qui lui restait de la cavalerie du duc de Padoue (3e de
réserve), avec le corps de Sébastiani (2e de réserve), descendait sur
Düben, ayant à gauche Reynier au delà de la Mulde, au centre
Dombrowski et Souham sur la Mulde même, à droite Bertrand marchant
presque à égale distance de la Mulde et de l'Elbe. Napoléon suivait
exactement dans le même ordre, ayant la cavalerie de la garde et de
Latour-Maubourg en tête, Marmont formant la gauche sur un côté de la
Mulde, toute la garde formant le centre sur la Mulde même, Macdonald
formant la droite, entre la Mulde et l'Elbe. À deux journées en
arrière venait le grand quartier général avec tous les parcs, et
notamment avec les bons princes saxons cheminant du pas qui convenait
à leurs habitudes. Napoléon leur expédiait à chaque instant des
nouvelles. Jamais marche plus profondément calculée et plus vaste ne
s'était exécutée dans aucune guerre. On s'avançait avec une précaution
extrême, s'attendant à toute heure à voir apparaître l'ennemi, et le
désirant vivement. On l'apercevait en effet dans toutes les
directions, mais se repliant, et cette fois encore Napoléon put
craindre de voir les coalisés, recommençant leur tactique d'offensive
contre ses lieutenants, de retraite devant lui, se soustraire de
nouveau à ses coups. Voici cependant ce qui s'était passé de leur
côté.
[En marge: Marche de Blucher et de Bernadotte.]
[En marge: Leur entrevue, et leur antipathie réciproque.]
[En marge: En apprenant l'arrivée de Napoléon, ils prennent le parti
de se réunir tous les deux derrière la Mulde, pour se mettre à
couvert.]
Blucher dans une entrevue qu'il avait eue avec le prince de Suède le
7, en présence des principaux officiers des deux états-majors, était
convenu avec lui de marcher en commun sur Leipzig, croyant n'avoir
affaire qu'aux maréchaux Ney et Marmont. Le mouvement des armées du
Nord et de Silésie devait commencer dès qu'elles auraient assuré par
de fortes têtes de pont leurs moyens de repasser l'Elbe, dans le cas
où elles seraient contraintes de battre en retraite. Les deux chefs de
ces armées étaient loin de se plaire. La fierté, l'impétuosité, la
défiance offensante de Blucher avaient peu satisfait Bernadotte, et la
timidité de Bernadotte, cachée sous une morgue singulière, n'avait
excité ni l'estime ni la confiance de Blucher. De froids égards
avaient à peine dissimulé leur antipathie réciproque, et du reste ils
s'étaient quittés en se promettant un concert d'autant plus
nécessaire, qu'ils étaient engagés dans des opérations plus
périlleuses. Le 9, des avis secrets venus du pays même avaient averti
Bernadotte et Blucher de l'approche de Napoléon avec toutes ses
réserves. C'en était assez pour troubler le futur roi de Suède, et
pour lui faire prendre la résolution de repasser l'Elbe. Blucher qui
n'en était pas d'avis, avait envoyé un de ses officiers au camp
suédois, pour s'entendre sur ce nouvel incident. Bernadotte s'était
hâté de déclarer qu'il allait se reporter derrière l'Elbe pour
s'épargner un désastre, à moins que l'armée de Silésie ne vînt le
rejoindre au delà de la Mulde, afin de réunir en une seule masse les
armées du Nord et de Silésie[23]. L'avis était sensé, et le moindre
des généraux l'eût conçu et adopté sans contestation. Aussi le général
Blucher s'était-il empressé de s'y conformer, bien que ce mouvement
eût l'inconvénient de lui faire perdre son pont de Wartenbourg. Il fut
donc arrêté que dans la journée du 10 le général d'York, formant
actuellement la droite de l'armée de Silésie, passerait la Mulde à
Jesnitz, que le général Langeron en formant le centre, la passerait à
Bitterfeld, et enfin que le général Sacken qui était devenu sa gauche,
la passerait à Düben. Tous les corps de l'armée de Silésie étaient
ainsi en mouvement, défilant devant nous de notre droite à notre
gauche, le long du contour que la Mulde décrit de Düben à Bitterfeld.
(Voir la carte nº 58.) Le corps d'York n'avait qu'un pas à faire pour
passer à Jesnitz. Celui de Langeron n'avait à franchir que les quatre
lieues de Düben à Bitterfeld. Mais Sacken, qui était à Mokrehna entre
la Mulde et l'Elbe, avait au contraire beaucoup plus de chemin à
parcourir pour venir à Düben, et surtout à manoeuvrer très-près des
Français, ce qui rendait pour lui le trajet singulièrement périlleux.
[Note 23: Dans un atlas dressé pour l'intelligence de ses
campagnes, et accompagné de légendes historiques détaillées,
le prince de Suède a dit que le 7 octobre il avait provoqué
une entrevue avec le général Blucher, et qu'au premier
aspect de la distribution des corps sur la carte il avait
aperçu le danger que courait le général Blucher, et qu'il
lui avait donné le conseil de passer la Mulde pour se
joindre à lui, conseil qui avait sauvé la coalition. Depuis
cette publication, M. de Muffling, dans d'intéressants
mémoires, empreints d'un caractère véridique quoique
respirant les passions du temps, a fourni le moyen de
compléter et de rectifier les assertions du prince de Suède.
Dans l'entrevue du 7 on ignorait le départ de Napoléon qui
ne quitta Dresde que le 7, et par conséquent le danger de
Blucher. Ce jour-là, 7 octobre, il ne fut question que de se
porter sur Leipzig. C'est seulement le 9 qu'on sut l'arrivée
de Napoléon avec ses réserves, et le 9 Blucher envoya un
officier de confiance pour se concerter avec le prince de
Suède. Cet officier trouva le prince fort ému de l'approche
de Napoléon, et voulant repasser l'Elbe immédiatement si
l'armée de Silésie ne venait pas le rejoindre derrière la
Mulde, pour aller ensuite s'abriter derrière la Saale.
Blucher y consentit, car il ne pouvait pas y avoir deux avis
à cet égard, même pour un sous-officier de quelque bon sens,
et il se mit en marche sur-le-champ afin de franchir la
Mulde. Il n'y eut donc lieu à aucune contestation, ni à
aucun avis capable de sauver la coalition. Les jours
suivants, à la vérité, il y eut des divergences, et il
ressort du récit de M. de Muffling, que les avis décisifs
pour le triomphe de la coalition ne furent point suggérés
par le prince de Suède, et qu'il fallut au contraire pour
les lui faire adopter de grands efforts de la part du
général Blucher et du ministre d'Angleterre.]
[En marge: Pendant que Blucher défile de notre droite à notre gauche
pour passer la Mulde, Ney heurte fortement le corps de Langeron.]
Tandis que dans la journée du 10 l'armée française à cheval sur la
Mulde descendait cette rivière vers Düben, le maréchal Ney marchant en
tête, heurta vivement le corps de Langeron, qui était resté en arrière
pour attendre le corps de Sacken et lui livrer le pont de Düben. Il le
repoussa brusquement, et lui enleva un parc de 300 voitures. Sacken
fort pressé par les troupes du général Bertrand, qui avaient cheminé
entre la Mulde et l'Elbe, se retira comme il put, et trouvant Düben
occupé par notre avant-garde, opéra un grand circuit pour venir
traverser la Mulde à Raguhn.
[En marge: Napoléon apprend par des prisonniers le mouvement
qu'exécute l'armée de Silésie pour se couvrir en passant la Mulde.]
[En marge: Il pousse tous ses corps en avant pour culbuter partout les
détachements ennemis, et leur enlever leurs ponts de l'Elbe et de la
Mulde.]
Napoléon entré à Düben vers deux heures de l'après-midi, se hâta
d'interroger les prisonniers qu'on avait recueillis, sut qu'il avait
en présence l'armée de Silésie tout entière, laquelle avait défilé, et
défilait encore devant lui, pour aller gagner la Mulde sur notre
gauche. Napoléon résolut de la poursuivre sur-le-champ dans toutes les
directions. Il ordonna au maréchal Ney de se porter avec Souham à
trois lieues sur la gauche, à Gräfenhaynchen, route de Dessau; aux
généraux Dombrowski et Reynier de se porter à droite, sur Wittenberg,
au bord de l'Elbe; au général Bertrand, avec son 4e corps et la
cavalerie de Sébastiani, de se diriger sur Wartenbourg, également au
bord de l'Elbe, afin d'y détruire les ponts de l'ennemi, à Macdonald
enfin d'appuyer Bertrand. Tous devaient culbuter les corps de Blucher,
qui surpris en marche ne pouvaient guère opposer de résistance, et
leur enlever partout les moyens de passage de la Mulde et de l'Elbe,
afin de nous les approprier exclusivement. Napoléon s'arrêta à Düben
même avec la garde, la cavalerie de Latour-Maubourg et le corps du
maréchal Marmont, pour y combiner ses mouvements ultérieurs.
[En marge: Sachant que les armées de Silésie et du Nord sont réunies
sur sa gauche et derrière la Mulde, Napoléon forme le projet de
marcher sur elles d'abord, de les poursuivre à outrance dans la
direction de Berlin, de laisser l'armée de Bohême descendre jusqu'à
Leipzig, puis de la surprendre en remontant l'Elbe par la rive droite,
et en se jetant sur elle par Torgau ou Dresde.]
[En marge: Conséquences possibles de cette vaste et belle
combinaison.]