sur-le-champ il commença un double mouvement pour diriger ses forces
sur les deux points que l'ennemi menaçait en même temps, de manière à
se placer avec ses réserves entre les deux armées coalisées, et à
tomber sur l'une ou sur l'autre, suivant celle qui serait le plus à sa
portée. Il avait déjà envoyé le prince Poniatowski en arrière de
Dresde, sur la route de Leipzig par Waldheim et Frohbourg, d'où
celui-ci avait pu arrêter Thielmann et Platow. Il reporta également en
arrière le 5e corps (celui de Lauriston), devenu disponible depuis
qu'il ne restait plus que le 11e corps (celui de Macdonald) en avant
de Dresde, et le dirigea sur Mittweyda, pour servir d'appui à
Poniatowski. Le 2e corps (celui du maréchal Victor) était depuis
longtemps à Freyberg, surveillant les débouchés de la Bohême en Saxe.
Napoléon l'envoya plus loin encore, et le fit avancer jusqu'aux
environs de Chemnitz. Ces trois corps, auxquels était annexé le 4e de
cavalerie, postés à une marche les uns des autres, pouvaient se réunir
rapidement, et présenter à l'ennemi une première masse d'environ 40
mille hommes. Napoléon leur adjoignit le 5e de cavalerie qu'il venait
de confier au général Pajol, afin qu'ils eussent le moyen de
s'éclairer plus au loin, et les rangea tous sous les ordres de Murat.
Ils devaient, en rétrogradant vers la Thuringe, longer le pied des
montagnes de la Bohême, et s'avancer avec précaution, de manière à se
trouver toujours entre la grande armée du prince de Schwarzenberg et
Leipzig. Le maréchal Marmont établi à Meissen, au-dessous de Dresde,
avec le 6e corps et le 1er de cavalerie, reçut ordre de repasser
l'Elbe, et de se replier sur Leipzig, en laissant à Meissen le 3e
corps (général Souham), qui avait été envoyé sur ce point depuis qu'on
s'était concentré autour de Dresde. Le maréchal Marmont posté ainsi à
Leipzig avec près de 30 mille hommes, infanterie et cavalerie, pouvait
au besoin s'acheminer vers Murat, ou bien se réunir à Ney sur le bas
Elbe, si le danger était plus pressant du côté de celui-ci. Il lui
fallait une marche pour rejoindre Murat, deux pour rejoindre Ney. Si
avec ses 30 mille hommes il se dirigeait sur Murat, il le porterait à
70 mille; s'il se dirigeait sur Ney, qui avec Dombrowski avait près de
40 mille hommes, il le porterait à environ 70 mille, et de la sorte,
deux rassemblements considérables allaient être préparés contre les
armées de Bohême et du Nord, Leipzig étant le centre où l'on devait
s'interposer entre elles. Napoléon dès que les mouvements de l'ennemi,
encore assez confus, seraient complètement éclaircis, voulait en
laissant Saint-Cyr et le comte de Lobau à Dresde, rétrograder lui-même
avec les 40 mille hommes de la garde, avec Macdonald, avec Souham qui
de Meissen le joindrait en route, et venir ainsi avec un renfort de 75
mille hommes à l'appui de l'un ou de l'autre de ses deux principaux
rassemblements. Si le danger le plus menaçant était vers Murat, il
courrait de son côté, et formerait avec lui une masse de 145 mille
hommes; si le danger était vers Ney, il irait à ce dernier, et en
réunirait de même 145 mille. Dans ces deux cas c'était assez, selon
lui, pour obtenir sur l'une ou l'autre armée, et peut-être sur l'une
après l'autre, une victoire décisive. Si même évacuant Dresde, sauf à
y revenir après la victoire, il ralliait à lui les 30 mille hommes de
Saint-Cyr et de Lobau, il pouvait avoir contre l'armée de Bohême
presque l'égalité de forces, et contre celles du Nord et de Silésie
une supériorité accablante. Tels étaient ses calculs, et dans l'état
présent des choses il était impossible d'en faire de plus habiles et
de mieux entendus.
[En marge: Le corps d'Augereau amené à Leipzig.]
Les corps de Poniatowski, de Lauriston, de Victor, les 4e et 5e de
cavalerie, ayant été acheminés sous Murat dans la direction de
Mittweyda et de Frohbourg, les corps de Marmont et de Latour-Maubourg
l'ayant été dans la direction de Leipzig, Napoléon se tint prêt au
premier signal à rejoindre les uns ou les autres avec 75 mille hommes.
Il fit payer quelques mois de solde aux officiers qui souffraient
beaucoup, et fournit l'argent nécessaire de son propre trésor, celui
de l'armée étant vide. Il fit donner des souliers aux soldats,
préparer ses parcs de munitions, et tout disposer en un mot pour un
mouvement général. Une colonne de 8 à 9 mille hommes de bataillons et
escadrons de marche était arrivée à Leipzig. Il ordonna de l'y laisser
pour garder cette ville conjointement avec les détachements que le
général Margaron y avait déjà, et enfin il y appela en outre le corps
d'Augereau, qui avait été d'abord destiné à rassurer et à contenir la
Bavière menacée par un corps autrichien. Ce corps d'Augereau qui
devait être de près de 30 mille hommes, avait été successivement
affaibli pour envoyer des renforts sur l'Elbe. Il n'était plus que de
12 mille hommes, dont 3 mille à peu près de vieux dragons d'Espagne.
Tel quel la présence de ce corps à Wurzbourg avait été de quelque
effet sur la Bavière, que l'Autriche dans ce moment encore essayait
d'attirer à la coalition, tantôt par des menaces, tantôt par des
caresses. Mais Napoléon sentant que le sort de la guerre se déciderait
dans les champs de Leipzig, et que toutes les fidélités y seraient
définitivement ou consolidées ou ébranlées, n'hésita pas d'y appeler
Augereau. Ces dispositions avant été arrêtées dans les journées des
28, 29 et 30 septembre, il attendit, l'oeil et l'oreille bien ouverts
sur tout ce qui allait se passer autour de lui.
[Date en marge: Octob. 1813.]
[En marge: Marche des armées coalisées.]
[En marge: Arrivée de Blucher devant Wittenberg le 30 septembre.]
[En marge: Passage de l'Elbe.]
Pendant ce temps, les coalisés poursuivaient l'exécution de leurs
desseins. Blucher ayant, comme on l'a vu, laissé les généraux
Sherbatow et Bubna pour figurer à sa place devant Dresde, et ayant
fait défiler son centre et sa gauche derrière sa droite qui feignait
une attaque sur Meissen, était arrivé le 30 septembre devant
Wittenberg. Il y avait remplacé le corps de Bulow, parti pour
rejoindre l'armée du Nord, et s'était ensuite hâté de faire ses
préparatifs de passage. Il avait mandé en même temps à Bernadotte,
posté à une ou deux marches au-dessous, qu'il devait s'apprêter à
franchir l'Elbe, car lui-même espérait se trouver sur la rive gauche
dans deux jours. Wittenberg n'ayant pas cessé d'appartenir aux
Français, il ne pouvait y opérer un passage. Il se prépara donc à
jeter un pont un peu au-dessus, c'est-à-dire à Elster, là même où le
général Bulow l'avait essayé quelques jours auparavant. Le 1er octobre
il fit amener des bateaux, et le 2, ayant établi un pont, il déboucha
sur la rive gauche. Mais il fallait enlever la position de
Wartenbourg, qui n'était pas facile à forcer, car déjà le général
Bulow y avait rencontré une résistance telle qu'il avait été contraint
de replier son pont, ne croyant pas pouvoir s'en servir, et ne voulant
pas l'abandonner aux Français.
[En marge: Le 4e corps chargé d'arrêter Blucher à Wartenbourg.]
Le maréchal Ney averti par ses reconnaissances de la présence de
l'ennemi sur la gauche de l'Elbe, s'était empressé d'y envoyer le
général Bertrand avec le 4e corps, afin d'empêcher, comme on l'avait
fait peu de temps auparavant, le succès de cette tentative de passage.
Le 4e corps n'ayant pas encore reçu la division Guilleminot qui lui
revenait dans le partage du 12e, se trouvait composé uniquement de la
division française Morand, de la division italienne Fontanelli, et de
la division wurtembergeoise Franquemont, ces trois ne faisant pas plus
de 12 mille hommes. C'était bien peu contre les 60 mille hommes de
Blucher; mais les lieux, l'habileté, le sang-froid, peuvent souvent
compenser toutes les inégalités de nombre. La circonstance dont il
s'agit en fournit bientôt un exemple mémorable.
[En marge: Description de la position de Wartenbourg.]
L'Elbe en approchant d'Elster forme un coude très-prononcé, et
enveloppe ainsi un terrain bas et marécageux, situé sur la rive
gauche. C'est sur ce terrain que se trouve le vieux château de
Wartenbourg. Afin de le garantir des inondations on l'avait jadis
protégé au moyen d'une digue, venant s'appuyer aux deux côtés de
l'Elbe comme la corde d'un arc. Le château lui-même est à l'une des
extrémités de cette digue, le village de Bleddin à l'autre. L'ennemi
ayant franchi l'Elbe à Elster, s'il voulait passer outre, devait
suivre une route qui venait aboutir perpendiculairement au milieu de
la digue. Le général Morand placé au château de Wartenbourg, et au
point de jonction de la route avec la digue, avait été naturellement
chargé de la tâche la plus difficile. Un peu à droite étaient les
Italiens; tout à fait à droite, au village de Bleddin, les
Wurtembergeois.
[En marge: Superbe combat de Wartenbourg soutenu par la division
Morand.]
Le général Morand, l'un des trois héros du corps de Davout, quand ce
corps glorieux existait, avait fait ses dispositions avec une sagacité
admirable. Il avait rangé ses quatre à cinq mille Français derrière la
digue, où ils étaient couverts jusqu'à la tête comme derrière un
parapet, et il avait disposé à gauche, sur l'éminence sablonneuse du
château de Wartenbourg, toute son artillerie. Il attendait ainsi, tel
qu'un chasseur à l'affût, l'apparition des Prussiens.
Ils débouchèrent en effet le 3 octobre au matin par le pont jeté à
Elster le 2, et s'avancèrent bravement sur la route, sans prévoir le
terrible accueil qui leur était réservé. On les laissa venir, et puis
quand ils furent à très-petite portée de fusil, un feu partant de tous
les points de la digue, et embrassant leur colonne entière, les
assaillit à l'improviste, et les décima cruellement. Au même instant
le feu d'une nombreuse artillerie vint s'ajouter à celui de la
mousqueterie, et ils furent rejetés en désordre sur le pont.
Ce n'était pas avec les passions qui les animaient, soldats et
généraux, qu'ils pouvaient s'arrêter devant un tel obstacle. Ils
revinrent à la charge, et chaque fois accueillis de même, ils furent
abattus en aussi grand nombre, sans pouvoir seulement arriver jusqu'à
la digue. Blucher s'obstina, et ne réussit ainsi qu'à faire tuer une
quantité plus considérable de ses soldats. Incommodé par le feu de
l'artillerie établie sur notre gauche, il imagina de la faire
contre-battre par une batterie placée sur l'autre côté de l'Elbe.
Notre artillerie ne se déconcerta point, tourna une partie de ses
pièces contre la batterie prussienne, la réduisit au silence, et se
remit à tirer sur la route devenue bientôt un vrai champ de carnage.
Ce combat avait duré environ quatre heures, et près de cinq mille
ennemis jonchaient cette plaine marécageuse, lorsque le général
Blucher eut enfin l'idée de diriger sur notre droite une attaque
vigoureuse contre le village de Bleddin, défendu par les
Wurtembergeois. La colonne d'attaque ayant remonté le bord du fleuve à
la faveur de quelques bois, assaillit Bleddin avec fureur, car c'était
la seule route qui pût s'ouvrir à l'armée de Silésie, et elle finit
par l'enlever aux Wurtembergeois qui n'étaient guère plus de deux
mille. À cette vue le général Bertrand lança la brigade Hullot de la
division Morand, sur le flanc de la colonne ennemie. Cette brigade
renversa trois bataillons, les écrasa, mais arriva trop tard pour
sauver Bleddin, où déjà l'ennemi avait réussi à s'établir. Le général
Hullot fut obligé de revenir derrière la digue, et de rejoindre la
division Morand.
[En marge: Pertes considérables de Blucher.]
[En marge: Le 4e corps obligé néanmoins de se replier sur Kemberg.]
[En marge: Bernadotte passe l'Elbe de son côté dans les environs de
Dessau.]
Sans cette dernière attaque à découvert, nos pertes n'auraient pas
dépassé une centaine d'hommes; mais cette sortie nous en coûta deux ou
trois cents. Les Wurtembergeois de leur côté, en défendant vaillamment
Bleddin, en perdirent un certain nombre. Toutefois nous n'eûmes pas
plus de 500 hommes hors de combat, tandis que l'ennemi en eut cinq ou
six mille. Cette superbe affaire, l'une des plus remarquables de nos
longues guerres, et qui faisait grand honneur aux généraux Bertrand,
Morand, Hullot, ne pouvait cependant, Bleddin étant pris, empêcher
l'armée de Silésie de déboucher. Le général Bertrand dut donc
rétrograder sur Kemberg, pour se rapprocher du général Reynier et de
la division Dombrowski, établis le long de la Mulde de Düben à Dessau.
(Voir la carte nº 58.) Les prisonniers recueillis nous apprirent qu'on
avait eu sur les bras toute l'armée de Silésie, qui avait ainsi passé
l'Elbe, et se trouvait sur la droite de Ney. D'autres reconnaissances
nous révélèrent que l'armée du Nord avait commencé à franchir l'Elbe
au-dessous de Wittenberg, de Roslau à Barby, et que Ney l'avait par
conséquent sur sa gauche. Voici quelle était la configuration des
lieux sur lesquels ces deux armées tendaient à se réunir contre le
corps du maréchal Ney.
[En marge: Position de Ney ayant Blucher à sa droite, Bernadotte à sa
gauche.]
[En marge: Il rétrograde lentement en remontant entre l'Elbe et la
Mulde.]
[En marge: Concert établi entre Blucher et Bernadotte pour remonter
sur Leipzig, pendant que l'armée de Bohême y descend.]
L'Elbe qui de Dresde à Wittenberg coule obliquement du sud-est au
nord-ouest, coule de Wartenbourg à Roslau, et presque jusqu'à Barby,
de l'est à l'ouest, c'est-à-dire, par rapport à la position que nous
venions de prendre, de notre droite à notre gauche. De Wittenberg à
Barby l'Elbe recueille la Mulde d'abord, qui s'y jette vers Dessau, et
puis la Saale, qui y tombe près de Barby. Ainsi le maréchal Ney avait
sur sa droite l'Elbe, coulant latéralement à lui jusqu'à Wittenberg,
puis sur son front l'Elbe encore se redressant à Wittenberg, passant
devant lui, et puis à sa gauche la Mulde venant à Dessau se jeter dans
l'Elbe. Ney se trouvait donc entre Blucher qui avait passé l'Elbe sur
sa droite à Wartenbourg, et Bernadotte qui ayant passé l'Elbe
au-dessous du confluent de la Mulde, remontait la Mulde sur sa gauche.
Il avait, il est vrai, l'avantage de posséder tous les ponts de la
Mulde, puisqu'il avait conservé Düben, Bitterfeld, Dessau, d'être dès
lors en mesure de manoeuvrer sur les deux bords de cette rivière, et
de pouvoir s'en couvrir tantôt contre Blucher, tantôt contre
Bernadotte. Malheureusement il comptait à peine 40 mille hommes,
tandis que Blucher en avait 60 mille, et que Bernadotte après avoir
laissé Tauenzien à la garde de ses ponts, en réunissait encore
soixante et quelques mille. Il se conduisit avec beaucoup de prudence
entre ces deux masses, tâchant de manoeuvrer de manière à les tenir
séparées, mais de manière aussi à pouvoir rétrograder rapidement vers
Leipzig en remontant la Mulde. Pendant ce temps Blucher et Bernadotte
cherchèrent à se voir, se virent en effet pour concerter leur plan
d'opération, et tombèrent d'accord que dès qu'ils pourraient quitter
sans danger les bords de l'Elbe, pour se porter derrière la Mulde et
la remonter jusqu'à Leipzig, ils devraient l'entreprendre. Mais tous
deux après avoir osé franchir l'Elbe devant les Français voulaient se
ménager une porte de sortie, c'est-à-dire construire l'un à
Wartenbourg, l'autre à Roslau, des têtes de pont parfaitement solides,
afin de repasser l'Elbe en sûreté si la fortune était contraire aux
armes de la coalition. Il ne leur fallait pas moins de trois à quatre
jours pour vaquer à ces soins de première nécessité.
[En marge: Marmont vient au secours de Ney, et Murat observe l'armée
de Bohême.]
Pendant que ces événements se passaient entre l'Elbe et la Mulde, le
maréchal Marmont, que ses instructions autorisaient à se rendre là où
le péril lui semblerait le plus grand, s'était hâté au premier appel
du maréchal Ney de quitter Leipzig et de descendre la Mulde avec son
corps d'armée et la cavalerie du général Latour-Maubourg. Il s'était
arrêté à Eilenbourg, derrière le maréchal Ney qui s'était replié sur
Düben.
De son côté Murat chargé d'observer les débouchés de la Bohême,
s'était avancé avec Poniatowski, Lauriston, Victor et les 4e et 5e de
cavalerie, de Mittweida jusqu'à Frohbourg, longeant le pied de
l'Erz-Gebirge et couvrant Leipzig. (Voir la carte nº 58.) Les têtes de
colonnes de l'armée de Bohême étaient maintenant très-visibles, et
débouchaient en deux masses principales, de Commotau sur Chemnitz, de
Carlsbad sur Zwickau. Ney, Marmont et Murat avaient exactement mandé à
Napoléon tout ce qui s'était passé sous leurs yeux.
[En marge: Des nouvelles venues de tous côtés, révèlent à Napoléon les
mouvements des armées ennemies.]
Napoléon reçut le 5 octobre au matin le rapport du beau combat de
Wartenbourg, et le 5, dans la journée, le détail de tous les
mouvements opérés par ses divers corps d'armée. Comme on lui disait
que le rassemblement qui s'était présenté à Wartenbourg, et qui avait
réussi à franchir l'Elbe sur ce point, était l'armée de Silésie, il
fit sur-le-champ exécuter une nouvelle reconnaissance en avant de
Dresde, c'est-à-dire au delà de l'Elbe, et il sut que la sécurité
fondée sur les reconnaissances des 22 et 23 septembre avait été
trompeuse, car Blucher venait de défiler du 25 au 30 pour se porter
sur Wittenberg. Dès ce moment il était évident qu'on n'avait plus
devant soi à Dresde qu'un rideau de troupes, et que les armées de
Silésie et du Nord réunies sur l'Elbe inférieur, l'avaient traversé
pour remonter en commun le long de la Mulde jusqu'à la hauteur de
Leipzig, tandis que la grande armée de Bohême allait y descendre des
montagnes, ce qui devait prochainement amener la réunion tant prévue
de toutes les forces de la coalition sur nos derrières.
[En marge: Ses promptes et admirables combinaisons pour combattre
alternativement les deux armées qui lui sont opposées.]
Napoléon n'en fut ni ému ni troublé. C'était l'annonce de ce qu'il
désirait ardemment, c'est-à-dire d'une bataille générale, et dans sa
confiance il ne craignait même qu'une chose, c'est qu'après un
mouvement si audacieux les coalisés n'eussent pas le courage de
persister dans leur entreprise, et qu'ils ne cherchassent à se
dérober. Qu'il fallût rétrograder de Dresde pour marcher sur eux, ce
n'était pas à mettre en doute. Mais sur laquelle des deux masses se
jetterait-il d'abord, afin de les battre l'une après l'autre? c'était
la seule question à poser, et celle-là même ne le fit pas hésiter un
instant. L'armée de Bohême n'était pas près d'arriver à Leipzig;
d'ailleurs Murat avec 40 mille hommes, en trouvant une douzaine de
mille à Leipzig, devant recevoir bientôt les douze mille d'Augereau,
ce qui lui procurerait plus de 60 mille hommes, pouvait prendre des
positions successives pour couvrir Leipzig, gagner ainsi quelques
jours, tandis que Napoléon, à qui il ne fallait que trois marches pour
se porter à Düben sur la Mulde, aurait le temps de se jeter entre
Blucher et Bernadotte, de les accabler l'un et l'autre, puis de
revenir sur l'armée de Bohême et de la battre à son tour. Si cette
armée qui tant de fois ne s'était montrée que pour se dérober presque
aussitôt, ne l'attendait pas, et se hâtait de rentrer en Bohême, au
lieu de courir après elle il se mettrait à la poursuite de Bernadotte
et de Blucher vaincus, les suivrait l'épée dans les reins jusqu'à
Berlin, réaliserait ainsi son projet favori de tendre une main
secourable à ses garnisons de l'Oder et de la Vistule, et probablement
dans ce cas transporterait le théâtre de la guerre sur le bas Elbe, où
il avait les deux puissants points d'appui de Magdebourg et de
Hambourg.
C'étaient là les chances les plus heureuses, et Napoléon, bien que
très-confiant encore, n'était pas assez aveugle pour ne pas admettre
aussi les chances malheureuses, surtout en voyant l'acharnement des
coalisés. C'est dans cette prévision qu'il avait envoyé le général
Rogniat à Mersebourg, pour s'y ménager des moyens certains de retraite
sur la Saale. Si les événements étaient sinon fâcheux, du moins
indécis, il se replierait sur la Saale, et en ferait sa nouvelle ligne
d'opération pour plus ou moins longtemps, selon les moyens de
résistance qu'il trouverait sur cette ligne.
[En marge: Départ de Dresde les 6 et 7 octobre au matin.]
[En marge: Préparatifs pour l'évacuation de Dresde, où restent encore
les corps de Saint-Cyr et de Lobau.]
Dans ces divers cas tout semblait devoir aboutir à l'évacuation de
Dresde, et de la partie du cours de l'Elbe comprise de Koenigstein à
Torgau. Si, en effet, après avoir vaincu l'armée de Silésie et du Nord
Napoléon allait s'établir tout à fait sur le bas Elbe, ou bien si
ayant eu des revers en Saxe il était obligé de repasser la Saale, il
devait dans ces deux hypothèses renoncer à Dresde. Il est vrai aussi
que si après avoir battu les armées de Silésie et du Nord il pouvait
battre encore l'armée de Bohême, il était maître de la campagne au
point de n'avoir besoin de rien évacuer. Mais c'était le cas le plus
favorable, et la prudence ne permettait pas d'y compter assez pour en
faire la base de ses calculs. Napoléon disposa les choses de manière
à rendre son mouvement complet, et à évacuer jusqu'à la ville de
Dresde elle-même. En conséquence il fit partir le 6 au matin toute la
garde, jeune et vieille, pour le bas Elbe, c'est-à-dire pour Meissen.
Le 3e corps (celui de Souham) s'était acheminé sur Torgau au premier
bruit du combat de Wartenbourg. Il ordonna également à Macdonald de
partir du camp de Dresde pour Meissen, mais en longeant la rive
droite, ce qui était sans danger, l'armée de Silésie n'étant plus dans
les environs, et ce qui avait en outre l'avantage de ne pas encombrer
la rive gauche. La garde, les corps de Souham et de Macdonald,
comprenaient environ 75 mille hommes, lesquels en deux jours allaient
être près de Ney, et en trois sur l'ennemi. Restaient à Dresde les
corps du comte de Lobau (le 1er), du maréchal Saint-Cyr (le 14e),
comptant sept divisions et environ 30 mille hommes. C'était une force
considérable, qui dans les diverses hypothèses que nous venons
d'énumérer n'était pas nécessaire à Dresde, et qui sur l'un des deux
champs de bataille où l'on s'attendait à combattre, pouvait et devait
même décider la victoire. Napoléon fit appeler le maréchal Saint-Cyr
qui commandait les deux corps, et lui causa une grande satisfaction en
lui exposant ses vues, car ce maréchal, outre qu'il était cette fois
de l'avis de Napoléon, appréhendait fort d'être laissé à Dresde.
Napoléon lui traça ensuite tout ce qu'il aurait à faire pour
l'évacuation de cette ville. D'abord il devait évacuer successivement
Koenigstein, Lilienstein, Pirna, lever en même temps les ponts établis
sur ces divers points, réunir les bateaux qui en proviendraient, en
conserver une partie à Dresde même pour le cas où l'on y retournerait,
charger les autres de vivres, de munitions, de blessés, et les
expédier sur Torgau. Tout en faisant ces choses qui ressemblaient si
fort à une évacuation définitive, le maréchal Saint-Cyr devait dire
hautement qu'on ne songeait pas à quitter Dresde, que loin de là on
allait s'y établir, et se servir de ce langage pour ôter aux habitants
la velléité de s'agiter. Puis ces dispositions terminées, ses trente
mille hommes tenus sur pied, il devait décamper au premier signal, et
rejoindre Napoléon par Meissen. Telles furent les instructions données
à ce maréchal, et plût au ciel qu'elles eussent été maintenues! le
sort de la France et du monde eût été probablement changé!
[En marge: Pénible situation de la cour de Saxe, les Français devant
quitter Dresde.]
[En marge: Cette cour veut suivre Napoléon.]
[En marge: Dispositions ordonnées pour lui rendre le voyage
supportable.]