Mais Napoléon ne se laissa point abuser par ces fausses apparences, et

sur-le-champ il commença un double mouvement pour diriger ses forces

sur les deux points que l'ennemi menaçait en même temps, de manière à

se placer avec ses réserves entre les deux armées coalisées, et à

tomber sur l'une ou sur l'autre, suivant celle qui serait le plus à sa

portée. Il avait déjà envoyé le prince Poniatowski en arrière de

Dresde, sur la route de Leipzig par Waldheim et Frohbourg, d'où

celui-ci avait pu arrêter Thielmann et Platow. Il reporta également en

arrière le 5e corps (celui de Lauriston), devenu disponible depuis

qu'il ne restait plus que le 11e corps (celui de Macdonald) en avant

de Dresde, et le dirigea sur Mittweyda, pour servir d'appui à

Poniatowski. Le 2e corps (celui du maréchal Victor) était depuis

longtemps à Freyberg, surveillant les débouchés de la Bohême en Saxe.

Napoléon l'envoya plus loin encore, et le fit avancer jusqu'aux

environs de Chemnitz. Ces trois corps, auxquels était annexé le 4e de

cavalerie, postés à une marche les uns des autres, pouvaient se réunir

rapidement, et présenter à l'ennemi une première masse d'environ 40

mille hommes. Napoléon leur adjoignit le 5e de cavalerie qu'il venait

de confier au général Pajol, afin qu'ils eussent le moyen de

s'éclairer plus au loin, et les rangea tous sous les ordres de Murat.

Ils devaient, en rétrogradant vers la Thuringe, longer le pied des

montagnes de la Bohême, et s'avancer avec précaution, de manière à se

trouver toujours entre la grande armée du prince de Schwarzenberg et

Leipzig. Le maréchal Marmont établi à Meissen, au-dessous de Dresde,

avec le 6e corps et le 1er de cavalerie, reçut ordre de repasser

l'Elbe, et de se replier sur Leipzig, en laissant à Meissen le 3e

corps (général Souham), qui avait été envoyé sur ce point depuis qu'on

s'était concentré autour de Dresde. Le maréchal Marmont posté ainsi à

Leipzig avec près de 30 mille hommes, infanterie et cavalerie, pouvait

au besoin s'acheminer vers Murat, ou bien se réunir à Ney sur le bas

Elbe, si le danger était plus pressant du côté de celui-ci. Il lui

fallait une marche pour rejoindre Murat, deux pour rejoindre Ney. Si

avec ses 30 mille hommes il se dirigeait sur Murat, il le porterait à

70 mille; s'il se dirigeait sur Ney, qui avec Dombrowski avait près de

40 mille hommes, il le porterait à environ 70 mille, et de la sorte,

deux rassemblements considérables allaient être préparés contre les

armées de Bohême et du Nord, Leipzig étant le centre où l'on devait

s'interposer entre elles. Napoléon dès que les mouvements de l'ennemi,

encore assez confus, seraient complètement éclaircis, voulait en

laissant Saint-Cyr et le comte de Lobau à Dresde, rétrograder lui-même

avec les 40 mille hommes de la garde, avec Macdonald, avec Souham qui

de Meissen le joindrait en route, et venir ainsi avec un renfort de 75

mille hommes à l'appui de l'un ou de l'autre de ses deux principaux

rassemblements. Si le danger le plus menaçant était vers Murat, il

courrait de son côté, et formerait avec lui une masse de 145 mille

hommes; si le danger était vers Ney, il irait à ce dernier, et en

réunirait de même 145 mille. Dans ces deux cas c'était assez, selon

lui, pour obtenir sur l'une ou l'autre armée, et peut-être sur l'une

après l'autre, une victoire décisive. Si même évacuant Dresde, sauf à

y revenir après la victoire, il ralliait à lui les 30 mille hommes de

Saint-Cyr et de Lobau, il pouvait avoir contre l'armée de Bohême

presque l'égalité de forces, et contre celles du Nord et de Silésie

une supériorité accablante. Tels étaient ses calculs, et dans l'état

présent des choses il était impossible d'en faire de plus habiles et

de mieux entendus.

[En marge: Le corps d'Augereau amené à Leipzig.]

Les corps de Poniatowski, de Lauriston, de Victor, les 4e et 5e de

cavalerie, ayant été acheminés sous Murat dans la direction de

Mittweyda et de Frohbourg, les corps de Marmont et de Latour-Maubourg

l'ayant été dans la direction de Leipzig, Napoléon se tint prêt au

premier signal à rejoindre les uns ou les autres avec 75 mille hommes.

Il fit payer quelques mois de solde aux officiers qui souffraient

beaucoup, et fournit l'argent nécessaire de son propre trésor, celui

de l'armée étant vide. Il fit donner des souliers aux soldats,

préparer ses parcs de munitions, et tout disposer en un mot pour un

mouvement général. Une colonne de 8 à 9 mille hommes de bataillons et

escadrons de marche était arrivée à Leipzig. Il ordonna de l'y laisser

pour garder cette ville conjointement avec les détachements que le

général Margaron y avait déjà, et enfin il y appela en outre le corps

d'Augereau, qui avait été d'abord destiné à rassurer et à contenir la

Bavière menacée par un corps autrichien. Ce corps d'Augereau qui

devait être de près de 30 mille hommes, avait été successivement

affaibli pour envoyer des renforts sur l'Elbe. Il n'était plus que de

12 mille hommes, dont 3 mille à peu près de vieux dragons d'Espagne.

Tel quel la présence de ce corps à Wurzbourg avait été de quelque

effet sur la Bavière, que l'Autriche dans ce moment encore essayait

d'attirer à la coalition, tantôt par des menaces, tantôt par des

caresses. Mais Napoléon sentant que le sort de la guerre se déciderait

dans les champs de Leipzig, et que toutes les fidélités y seraient

définitivement ou consolidées ou ébranlées, n'hésita pas d'y appeler

Augereau. Ces dispositions avant été arrêtées dans les journées des

28, 29 et 30 septembre, il attendit, l'oeil et l'oreille bien ouverts

sur tout ce qui allait se passer autour de lui.

[Date en marge: Octob. 1813.]

[En marge: Marche des armées coalisées.]

[En marge: Arrivée de Blucher devant Wittenberg le 30 septembre.]

[En marge: Passage de l'Elbe.]

Pendant ce temps, les coalisés poursuivaient l'exécution de leurs

desseins. Blucher ayant, comme on l'a vu, laissé les généraux

Sherbatow et Bubna pour figurer à sa place devant Dresde, et ayant

fait défiler son centre et sa gauche derrière sa droite qui feignait

une attaque sur Meissen, était arrivé le 30 septembre devant

Wittenberg. Il y avait remplacé le corps de Bulow, parti pour

rejoindre l'armée du Nord, et s'était ensuite hâté de faire ses

préparatifs de passage. Il avait mandé en même temps à Bernadotte,

posté à une ou deux marches au-dessous, qu'il devait s'apprêter à

franchir l'Elbe, car lui-même espérait se trouver sur la rive gauche

dans deux jours. Wittenberg n'ayant pas cessé d'appartenir aux

Français, il ne pouvait y opérer un passage. Il se prépara donc à

jeter un pont un peu au-dessus, c'est-à-dire à Elster, là même où le

général Bulow l'avait essayé quelques jours auparavant. Le 1er octobre

il fit amener des bateaux, et le 2, ayant établi un pont, il déboucha

sur la rive gauche. Mais il fallait enlever la position de

Wartenbourg, qui n'était pas facile à forcer, car déjà le général

Bulow y avait rencontré une résistance telle qu'il avait été contraint

de replier son pont, ne croyant pas pouvoir s'en servir, et ne voulant

pas l'abandonner aux Français.

[En marge: Le 4e corps chargé d'arrêter Blucher à Wartenbourg.]

Le maréchal Ney averti par ses reconnaissances de la présence de

l'ennemi sur la gauche de l'Elbe, s'était empressé d'y envoyer le

général Bertrand avec le 4e corps, afin d'empêcher, comme on l'avait

fait peu de temps auparavant, le succès de cette tentative de passage.

Le 4e corps n'ayant pas encore reçu la division Guilleminot qui lui

revenait dans le partage du 12e, se trouvait composé uniquement de la

division française Morand, de la division italienne Fontanelli, et de

la division wurtembergeoise Franquemont, ces trois ne faisant pas plus

de 12 mille hommes. C'était bien peu contre les 60 mille hommes de

Blucher; mais les lieux, l'habileté, le sang-froid, peuvent souvent

compenser toutes les inégalités de nombre. La circonstance dont il

s'agit en fournit bientôt un exemple mémorable.

[En marge: Description de la position de Wartenbourg.]

L'Elbe en approchant d'Elster forme un coude très-prononcé, et

enveloppe ainsi un terrain bas et marécageux, situé sur la rive

gauche. C'est sur ce terrain que se trouve le vieux château de

Wartenbourg. Afin de le garantir des inondations on l'avait jadis

protégé au moyen d'une digue, venant s'appuyer aux deux côtés de

l'Elbe comme la corde d'un arc. Le château lui-même est à l'une des

extrémités de cette digue, le village de Bleddin à l'autre. L'ennemi

ayant franchi l'Elbe à Elster, s'il voulait passer outre, devait

suivre une route qui venait aboutir perpendiculairement au milieu de

la digue. Le général Morand placé au château de Wartenbourg, et au

point de jonction de la route avec la digue, avait été naturellement

chargé de la tâche la plus difficile. Un peu à droite étaient les

Italiens; tout à fait à droite, au village de Bleddin, les

Wurtembergeois.

[En marge: Superbe combat de Wartenbourg soutenu par la division

Morand.]

Le général Morand, l'un des trois héros du corps de Davout, quand ce

corps glorieux existait, avait fait ses dispositions avec une sagacité

admirable. Il avait rangé ses quatre à cinq mille Français derrière la

digue, où ils étaient couverts jusqu'à la tête comme derrière un

parapet, et il avait disposé à gauche, sur l'éminence sablonneuse du

château de Wartenbourg, toute son artillerie. Il attendait ainsi, tel

qu'un chasseur à l'affût, l'apparition des Prussiens.

Ils débouchèrent en effet le 3 octobre au matin par le pont jeté à

Elster le 2, et s'avancèrent bravement sur la route, sans prévoir le

terrible accueil qui leur était réservé. On les laissa venir, et puis

quand ils furent à très-petite portée de fusil, un feu partant de tous

les points de la digue, et embrassant leur colonne entière, les

assaillit à l'improviste, et les décima cruellement. Au même instant

le feu d'une nombreuse artillerie vint s'ajouter à celui de la

mousqueterie, et ils furent rejetés en désordre sur le pont.

Ce n'était pas avec les passions qui les animaient, soldats et

généraux, qu'ils pouvaient s'arrêter devant un tel obstacle. Ils

revinrent à la charge, et chaque fois accueillis de même, ils furent

abattus en aussi grand nombre, sans pouvoir seulement arriver jusqu'à

la digue. Blucher s'obstina, et ne réussit ainsi qu'à faire tuer une

quantité plus considérable de ses soldats. Incommodé par le feu de

l'artillerie établie sur notre gauche, il imagina de la faire

contre-battre par une batterie placée sur l'autre côté de l'Elbe.

Notre artillerie ne se déconcerta point, tourna une partie de ses

pièces contre la batterie prussienne, la réduisit au silence, et se

remit à tirer sur la route devenue bientôt un vrai champ de carnage.

Ce combat avait duré environ quatre heures, et près de cinq mille

ennemis jonchaient cette plaine marécageuse, lorsque le général

Blucher eut enfin l'idée de diriger sur notre droite une attaque

vigoureuse contre le village de Bleddin, défendu par les

Wurtembergeois. La colonne d'attaque ayant remonté le bord du fleuve à

la faveur de quelques bois, assaillit Bleddin avec fureur, car c'était

la seule route qui pût s'ouvrir à l'armée de Silésie, et elle finit

par l'enlever aux Wurtembergeois qui n'étaient guère plus de deux

mille. À cette vue le général Bertrand lança la brigade Hullot de la

division Morand, sur le flanc de la colonne ennemie. Cette brigade

renversa trois bataillons, les écrasa, mais arriva trop tard pour

sauver Bleddin, où déjà l'ennemi avait réussi à s'établir. Le général

Hullot fut obligé de revenir derrière la digue, et de rejoindre la

division Morand.

[En marge: Pertes considérables de Blucher.]

[En marge: Le 4e corps obligé néanmoins de se replier sur Kemberg.]

[En marge: Bernadotte passe l'Elbe de son côté dans les environs de

Dessau.]

Sans cette dernière attaque à découvert, nos pertes n'auraient pas

dépassé une centaine d'hommes; mais cette sortie nous en coûta deux ou

trois cents. Les Wurtembergeois de leur côté, en défendant vaillamment

Bleddin, en perdirent un certain nombre. Toutefois nous n'eûmes pas

plus de 500 hommes hors de combat, tandis que l'ennemi en eut cinq ou

six mille. Cette superbe affaire, l'une des plus remarquables de nos

longues guerres, et qui faisait grand honneur aux généraux Bertrand,

Morand, Hullot, ne pouvait cependant, Bleddin étant pris, empêcher

l'armée de Silésie de déboucher. Le général Bertrand dut donc

rétrograder sur Kemberg, pour se rapprocher du général Reynier et de

la division Dombrowski, établis le long de la Mulde de Düben à Dessau.

(Voir la carte nº 58.) Les prisonniers recueillis nous apprirent qu'on

avait eu sur les bras toute l'armée de Silésie, qui avait ainsi passé

l'Elbe, et se trouvait sur la droite de Ney. D'autres reconnaissances

nous révélèrent que l'armée du Nord avait commencé à franchir l'Elbe

au-dessous de Wittenberg, de Roslau à Barby, et que Ney l'avait par

conséquent sur sa gauche. Voici quelle était la configuration des

lieux sur lesquels ces deux armées tendaient à se réunir contre le

corps du maréchal Ney.

[En marge: Position de Ney ayant Blucher à sa droite, Bernadotte à sa

gauche.]

[En marge: Il rétrograde lentement en remontant entre l'Elbe et la

Mulde.]

[En marge: Concert établi entre Blucher et Bernadotte pour remonter

sur Leipzig, pendant que l'armée de Bohême y descend.]

L'Elbe qui de Dresde à Wittenberg coule obliquement du sud-est au

nord-ouest, coule de Wartenbourg à Roslau, et presque jusqu'à Barby,

de l'est à l'ouest, c'est-à-dire, par rapport à la position que nous

venions de prendre, de notre droite à notre gauche. De Wittenberg à

Barby l'Elbe recueille la Mulde d'abord, qui s'y jette vers Dessau, et

puis la Saale, qui y tombe près de Barby. Ainsi le maréchal Ney avait

sur sa droite l'Elbe, coulant latéralement à lui jusqu'à Wittenberg,

puis sur son front l'Elbe encore se redressant à Wittenberg, passant

devant lui, et puis à sa gauche la Mulde venant à Dessau se jeter dans

l'Elbe. Ney se trouvait donc entre Blucher qui avait passé l'Elbe sur

sa droite à Wartenbourg, et Bernadotte qui ayant passé l'Elbe

au-dessous du confluent de la Mulde, remontait la Mulde sur sa gauche.

Il avait, il est vrai, l'avantage de posséder tous les ponts de la

Mulde, puisqu'il avait conservé Düben, Bitterfeld, Dessau, d'être dès

lors en mesure de manoeuvrer sur les deux bords de cette rivière, et

de pouvoir s'en couvrir tantôt contre Blucher, tantôt contre

Bernadotte. Malheureusement il comptait à peine 40 mille hommes,

tandis que Blucher en avait 60 mille, et que Bernadotte après avoir

laissé Tauenzien à la garde de ses ponts, en réunissait encore

soixante et quelques mille. Il se conduisit avec beaucoup de prudence

entre ces deux masses, tâchant de manoeuvrer de manière à les tenir

séparées, mais de manière aussi à pouvoir rétrograder rapidement vers

Leipzig en remontant la Mulde. Pendant ce temps Blucher et Bernadotte

cherchèrent à se voir, se virent en effet pour concerter leur plan

d'opération, et tombèrent d'accord que dès qu'ils pourraient quitter

sans danger les bords de l'Elbe, pour se porter derrière la Mulde et

la remonter jusqu'à Leipzig, ils devraient l'entreprendre. Mais tous

deux après avoir osé franchir l'Elbe devant les Français voulaient se

ménager une porte de sortie, c'est-à-dire construire l'un à

Wartenbourg, l'autre à Roslau, des têtes de pont parfaitement solides,

afin de repasser l'Elbe en sûreté si la fortune était contraire aux

armes de la coalition. Il ne leur fallait pas moins de trois à quatre

jours pour vaquer à ces soins de première nécessité.

[En marge: Marmont vient au secours de Ney, et Murat observe l'armée

de Bohême.]

Pendant que ces événements se passaient entre l'Elbe et la Mulde, le

maréchal Marmont, que ses instructions autorisaient à se rendre là où

le péril lui semblerait le plus grand, s'était hâté au premier appel

du maréchal Ney de quitter Leipzig et de descendre la Mulde avec son

corps d'armée et la cavalerie du général Latour-Maubourg. Il s'était

arrêté à Eilenbourg, derrière le maréchal Ney qui s'était replié sur

Düben.

De son côté Murat chargé d'observer les débouchés de la Bohême,

s'était avancé avec Poniatowski, Lauriston, Victor et les 4e et 5e de

cavalerie, de Mittweida jusqu'à Frohbourg, longeant le pied de

l'Erz-Gebirge et couvrant Leipzig. (Voir la carte nº 58.) Les têtes de

colonnes de l'armée de Bohême étaient maintenant très-visibles, et

débouchaient en deux masses principales, de Commotau sur Chemnitz, de

Carlsbad sur Zwickau. Ney, Marmont et Murat avaient exactement mandé à

Napoléon tout ce qui s'était passé sous leurs yeux.

[En marge: Des nouvelles venues de tous côtés, révèlent à Napoléon les

mouvements des armées ennemies.]

Napoléon reçut le 5 octobre au matin le rapport du beau combat de

Wartenbourg, et le 5, dans la journée, le détail de tous les

mouvements opérés par ses divers corps d'armée. Comme on lui disait

que le rassemblement qui s'était présenté à Wartenbourg, et qui avait

réussi à franchir l'Elbe sur ce point, était l'armée de Silésie, il

fit sur-le-champ exécuter une nouvelle reconnaissance en avant de

Dresde, c'est-à-dire au delà de l'Elbe, et il sut que la sécurité

fondée sur les reconnaissances des 22 et 23 septembre avait été

trompeuse, car Blucher venait de défiler du 25 au 30 pour se porter

sur Wittenberg. Dès ce moment il était évident qu'on n'avait plus

devant soi à Dresde qu'un rideau de troupes, et que les armées de

Silésie et du Nord réunies sur l'Elbe inférieur, l'avaient traversé

pour remonter en commun le long de la Mulde jusqu'à la hauteur de

Leipzig, tandis que la grande armée de Bohême allait y descendre des

montagnes, ce qui devait prochainement amener la réunion tant prévue

de toutes les forces de la coalition sur nos derrières.

[En marge: Ses promptes et admirables combinaisons pour combattre

alternativement les deux armées qui lui sont opposées.]

Napoléon n'en fut ni ému ni troublé. C'était l'annonce de ce qu'il

désirait ardemment, c'est-à-dire d'une bataille générale, et dans sa

confiance il ne craignait même qu'une chose, c'est qu'après un

mouvement si audacieux les coalisés n'eussent pas le courage de

persister dans leur entreprise, et qu'ils ne cherchassent à se

dérober. Qu'il fallût rétrograder de Dresde pour marcher sur eux, ce

n'était pas à mettre en doute. Mais sur laquelle des deux masses se

jetterait-il d'abord, afin de les battre l'une après l'autre? c'était

la seule question à poser, et celle-là même ne le fit pas hésiter un

instant. L'armée de Bohême n'était pas près d'arriver à Leipzig;

d'ailleurs Murat avec 40 mille hommes, en trouvant une douzaine de

mille à Leipzig, devant recevoir bientôt les douze mille d'Augereau,

ce qui lui procurerait plus de 60 mille hommes, pouvait prendre des

positions successives pour couvrir Leipzig, gagner ainsi quelques

jours, tandis que Napoléon, à qui il ne fallait que trois marches pour

se porter à Düben sur la Mulde, aurait le temps de se jeter entre

Blucher et Bernadotte, de les accabler l'un et l'autre, puis de

revenir sur l'armée de Bohême et de la battre à son tour. Si cette

armée qui tant de fois ne s'était montrée que pour se dérober presque

aussitôt, ne l'attendait pas, et se hâtait de rentrer en Bohême, au

lieu de courir après elle il se mettrait à la poursuite de Bernadotte

et de Blucher vaincus, les suivrait l'épée dans les reins jusqu'à

Berlin, réaliserait ainsi son projet favori de tendre une main

secourable à ses garnisons de l'Oder et de la Vistule, et probablement

dans ce cas transporterait le théâtre de la guerre sur le bas Elbe, où

il avait les deux puissants points d'appui de Magdebourg et de

Hambourg.

C'étaient là les chances les plus heureuses, et Napoléon, bien que

très-confiant encore, n'était pas assez aveugle pour ne pas admettre

aussi les chances malheureuses, surtout en voyant l'acharnement des

coalisés. C'est dans cette prévision qu'il avait envoyé le général

Rogniat à Mersebourg, pour s'y ménager des moyens certains de retraite

sur la Saale. Si les événements étaient sinon fâcheux, du moins

indécis, il se replierait sur la Saale, et en ferait sa nouvelle ligne

d'opération pour plus ou moins longtemps, selon les moyens de

résistance qu'il trouverait sur cette ligne.

[En marge: Départ de Dresde les 6 et 7 octobre au matin.]

[En marge: Préparatifs pour l'évacuation de Dresde, où restent encore

les corps de Saint-Cyr et de Lobau.]

Dans ces divers cas tout semblait devoir aboutir à l'évacuation de

Dresde, et de la partie du cours de l'Elbe comprise de Koenigstein à

Torgau. Si, en effet, après avoir vaincu l'armée de Silésie et du Nord

Napoléon allait s'établir tout à fait sur le bas Elbe, ou bien si

ayant eu des revers en Saxe il était obligé de repasser la Saale, il

devait dans ces deux hypothèses renoncer à Dresde. Il est vrai aussi

que si après avoir battu les armées de Silésie et du Nord il pouvait

battre encore l'armée de Bohême, il était maître de la campagne au

point de n'avoir besoin de rien évacuer. Mais c'était le cas le plus

favorable, et la prudence ne permettait pas d'y compter assez pour en

faire la base de ses calculs. Napoléon disposa les choses de manière

à rendre son mouvement complet, et à évacuer jusqu'à la ville de

Dresde elle-même. En conséquence il fit partir le 6 au matin toute la

garde, jeune et vieille, pour le bas Elbe, c'est-à-dire pour Meissen.

Le 3e corps (celui de Souham) s'était acheminé sur Torgau au premier

bruit du combat de Wartenbourg. Il ordonna également à Macdonald de

partir du camp de Dresde pour Meissen, mais en longeant la rive

droite, ce qui était sans danger, l'armée de Silésie n'étant plus dans

les environs, et ce qui avait en outre l'avantage de ne pas encombrer

la rive gauche. La garde, les corps de Souham et de Macdonald,

comprenaient environ 75 mille hommes, lesquels en deux jours allaient

être près de Ney, et en trois sur l'ennemi. Restaient à Dresde les

corps du comte de Lobau (le 1er), du maréchal Saint-Cyr (le 14e),

comptant sept divisions et environ 30 mille hommes. C'était une force

considérable, qui dans les diverses hypothèses que nous venons

d'énumérer n'était pas nécessaire à Dresde, et qui sur l'un des deux

champs de bataille où l'on s'attendait à combattre, pouvait et devait

même décider la victoire. Napoléon fit appeler le maréchal Saint-Cyr

qui commandait les deux corps, et lui causa une grande satisfaction en

lui exposant ses vues, car ce maréchal, outre qu'il était cette fois

de l'avis de Napoléon, appréhendait fort d'être laissé à Dresde.

Napoléon lui traça ensuite tout ce qu'il aurait à faire pour

l'évacuation de cette ville. D'abord il devait évacuer successivement

Koenigstein, Lilienstein, Pirna, lever en même temps les ponts établis

sur ces divers points, réunir les bateaux qui en proviendraient, en

conserver une partie à Dresde même pour le cas où l'on y retournerait,

charger les autres de vivres, de munitions, de blessés, et les

expédier sur Torgau. Tout en faisant ces choses qui ressemblaient si

fort à une évacuation définitive, le maréchal Saint-Cyr devait dire

hautement qu'on ne songeait pas à quitter Dresde, que loin de là on

allait s'y établir, et se servir de ce langage pour ôter aux habitants

la velléité de s'agiter. Puis ces dispositions terminées, ses trente

mille hommes tenus sur pied, il devait décamper au premier signal, et

rejoindre Napoléon par Meissen. Telles furent les instructions données

à ce maréchal, et plût au ciel qu'elles eussent été maintenues! le

sort de la France et du monde eût été probablement changé!

[En marge: Pénible situation de la cour de Saxe, les Français devant

quitter Dresde.]

[En marge: Cette cour veut suivre Napoléon.]

[En marge: Dispositions ordonnées pour lui rendre le voyage

supportable.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 16 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 36 / 52 段