[En marge: L'armée de Silésie désire tout aussi vivement une opération

décisive, mais elle ne voudrait pas se joindre à l'armée de Bohême.]

[En marge: Officier envoyé par Blucher auprès des généraux prussiens

opérant avec l'armée de Bohême.]

[En marge: Blucher et ses amis aiment mieux se réunir à l'armée du

Nord, pour forcer Bernadotte à passer l'Elbe avec eux.]

[En marge: Ils proposent de joindre l'armée russe de Benningsen à

l'armée de Bohême, qui descendra sur Leipzig, et de réunir l'armée de

Silésie à l'armée du Nord pour passer l'Elbe en commun, et se rendre

également à Leipzig.]

Ce n'était pas, on le pense bien, auprès de Blucher et de ses amis que

devait fermenter avec moins de force la pensée de faire aboutir la

campagne actuelle à un résultat prochain et décisif. Blucher et ses

officiers, tout fiers d'avoir ramené les Français du Bober sur l'Elbe,

brûlaient du désir d'arriver à un dénoûment, et ils étaient prêts à

tout braver pour y parvenir. Dès les premiers jours de septembre

Blucher avait envoyé en Bohême un personnage de confiance, pour sonder

les officiers prussiens qui entouraient le roi, et susciter chez eux

l'idée d'une grande opération sur les derrières de Napoléon. Cet

émissaire les avait trouvés fort disposés à en finir, remplis

toutefois de l'idée que nous avons exposée, et consistant à

transporter Blucher lui-même en Bohême pour descendre sur Leipzig avec

les deux armées de Bohême et de Silésie réunies. Mais Blucher et ses

amis du _Tugend-Bund_ dont il était entouré, avaient trop le goût de

l'indépendance pour se placer volontiers sous l'autorité directe de

l'état-major des souverains. Ils avaient toutefois pour résister à ce

qu'on leur proposait des raisons meilleures que leur goût

d'indépendance. Il était difficile en effet que l'armée de Silésie

parvînt à dérober assez complétement sa marche à Napoléon, pour

qu'elle pût remonter en Bohême, traverser les montagnes, et en longer

le pied jusqu'à Toeplitz, sans attirer sur elle quelque coup

redoutable. Cependant comme il fallait tôt ou tard que Blucher, s'il

ne voulait pas se morfondre inutilement devant Dresde, exécutât une

manoeuvre hardie ou sur le bas Elbe, ou sur le haut, la raison

alléguée n'était pas sans réplique. L'état-major de Silésie en donna

une encore plus forte, et à laquelle il était difficile de répondre.

Les nouvelles qu'on avait de l'armée du Nord étaient des moins

satisfaisantes. Les généraux russes et prussiens, mais surtout les

prussiens, placés sous le prince de Suède, se plaignaient de son

inaction pendant les batailles de Gross-Beeren et de Dennewitz. Ils

l'accusaient formellement ou d'une prudence approchant de la

faiblesse, ou d'une infidélité approchant de la trahison. Ils

soutenaient que dans ces deux circonstances il avait tout laissé faire

aux généraux prussiens, que les sachant dans l'embarras il s'était peu

hâté de les en tirer, qu'ayant pu détruire l'armée française, il ne

l'avait pas voulu, ou pas osé. Cette dernière supposition était la

vraie. Il n'avait risqué qu'en tremblant sa fausse renommée, et son

excessive prudence avait ainsi fait mettre en doute son énergie

militaire ou sa loyauté. En ce moment encore, n'ayant devant lui que

Ney réduit à 36 mille hommes, il restait blotti sous le canon de

Magdebourg, et feignait sur l'Elbe des préparatifs de passage sans

aucune envie de les exécuter. En conséquence Blucher disait qu'à

déplacer l'armée de Silésie pour la faire coopérer avec celle de

Bohême ou celle du Nord, il valait mieux la réunir à cette dernière,

qui certainement n'agirait que dominée et entraînée par une autre. Il

proposait donc, au lieu de se rendre en Bohême, d'y envoyer l'armée de

Benningsen, laquelle pénétrant par Zittau, couverte par lui pendant

cette marche, n'aurait rien à craindre, et rejoindrait sans aucun

péril le prince de Schwarzenberg à Toeplitz. Il offrait, ce mouvement

terminé, d'exécuter une attaque simulée sur le camp retranché de

Dresde, puis de laisser à sa place quelques troupes de cavalerie pour

tromper les Français, de descendre avec 60 mille hommes sur l'Elbe

inférieur, de forcer Bernadotte à passer ce fleuve vers Wittenberg, de

remonter ensuite avec lui le cours de la Mulde jusqu'à Leipzig à la

tête de 120 ou 130 mille hommes, tandis que le prince de Schwarzenberg

accru de Benningsen y descendrait avec plus de 200 mille. On aurait

ainsi 320 mille hommes au moins sur les derrières de Napoléon, et on

l'obligerait à une bataille générale, désastreuse pour lui s'il la

perdait, et peu douteuse pour les souverains en la livrant avec une

telle supériorité de forces.

[En marge: Adoption du plan proposé par l'armée de Silésie.]

[En marge: Détail de ce plan.]

Ce plan, qui sans une bien grande profondeur de conception, avait dans

la puissance du nombre, dans la passion des coalisés, de véritables

chances de succès, parut avec raison très-préférable à celui qu'on

avait conçu en Bohême, et le désir ardent du triomphe commun faisant

taire tous les amours-propres, on l'adopta. En conséquence il fut

convenu que le général Benningsen avec son armée de réserve, qui était

forte d'environ 50 mille hommes et avait déjà traversé la Silésie,

s'acheminerait vers le défilé de Zittau que Poniatowski ne gardait

plus, pénétrerait en Bohême, passerait le haut Elbe à l'abri des

montagnes, entre Leitmeritz et Tetschen, et joindrait le prince de

Schwarzenberg à Toeplitz; que ce dernier alors comptant environ 200

mille hommes se mettrait en marche, et se bornant à masquer le défilé

de Péterswalde, déboucherait en Saxe par Commotau sur Chemnitz; qu'à

cette même époque Blucher exécutant de vives démonstrations contre

Dresde, se déroberait par un rapide mouvement sur sa droite, irait

passer l'Elbe à Wittenberg, forcerait Bernadotte à le franchir à

Roslau, que l'un et l'autre remonteraient entre la Mulde et la Saale

sur Leipzig, tandis que le prince de Schwarzenberg y descendrait en

suivant le cours de ces deux rivières, qu'on tendrait ainsi les uns et

les autres à se réunir dans les environs de Leipzig pour y livrer une

bataille de géants. Le danger évident de cette manoeuvre, parfaitement

compris de ces élèves et ennemis de Napoléon, c'était d'être assaillis

par celui-ci avant la jonction générale de toutes les forces de la

coalition. Mais l'état-major de Blucher soufflant à tous la passion

dont il était animé, on résolut de braver ce danger quel qu'il fût,

car il fallait bien finir par s'exposer à un grand péril, si on

voulait aboutir à un grand résultat. Seulement on se promit une

extrême prudence dans la marche périlleuse qu'on allait entreprendre,

et, une fois la bataille engagée, une énergie désespérée.

Tels étaient le savoir militaire et la haine implacable auxquels

Napoléon avait amené tout le monde, en foulant depuis quatorze années

l'Europe à ses pieds.

[En marge: Le général Benningsen entre en Bohême avec l'armée russe de

réserve.]

[En marge: Blucher se prépare à se mettre en mouvement.]

Le plan une fois adopté, on procéda sur-le-champ à son exécution. Le

général Benningsen pénétra le 17 septembre dans les gorges de Zittau,

et vers les 22 et 23 septembre fut rendu à Toeplitz. Blucher avait

secrètement informé les généraux Tauenzien et Bulow de ses projets,

les avait pressés d'occuper fortement les Français devant Wittenberg,

Torgau, Grossenhayn, et lui-même s'était continuellement agité autour

de Dresde, pour cacher le grand mouvement qu'il préparait par sa

droite vers le bas Elbe.

[En marge: Napoléon soupçonne les projets des coalisés.]

Cette agitation incessante sur notre front, les apparitions des

coureurs de Thielmann et de Platow sur notre droite et nos derrières,

des préparatifs de passage vers l'Elbe inférieur (nous désignons ainsi

l'Elbe au-dessous de Torgau), enfin la saison avancée, étaient des

signes plus que suffisants pour inspirer à Napoléon l'idée

d'événements graves et prochains. Il avait toujours pensé que ne

pouvant l'aborder de front dans sa position de Dresde, on essayerait

de le tourner, ou par sa droite en débouchant de la Bohême, ou par sa

gauche en passant l'Elbe inférieur, et peut-être par les deux côtés à

la fois. Il avait lui-même un tel désir d'un événement décisif, qu'il

en était arrivé à souhaiter de semblables manoeuvres, n'imaginant pas

qu'une bataille où il serait de sa personne et avec toutes ses

réserves pût être autre chose qu'un désastre pour ses ennemis, et ne

trouvant dangereuse que cette tactique de va-et-vient qui avait déjà

tant épuisé ses troupes, porté même une certaine atteinte à son

immense prestige. Seulement il tenait sans cesse l'oeil ouvert, pour

n'être pas surpris, et pour tomber à temps sur le téméraire qui

oserait le premier se risquer sur ses derrières.

[En marge: Diverses circonstances de détail lui font supposer que

Blucher va descendre l'Elbe, et pour s'en assurer il ordonne une forte

reconnaissance sur le front de Macdonald.]

Le 22 septembre un concours de petits événements éveilla fortement son

attention. Le maréchal Marmont accru de la cavalerie de réserve du

général Latour-Maubourg avait été placé, comme on a vu, à Grossenhayn,

pour protéger les convois de vivres qui remontaient vers Dresde, et

les convois de blessés qui en descendaient. Cette précaution avait

réussi; un chargement de farines était parvenu à Dresde, et de

nombreux blessés étaient arrivés sans accident à Torgau. Mais tout à

coup la cavalerie légère du général Chastel fut assaillie par la

grosse cavalerie du général Tauenzien, et vivement ramenée. En même

temps le général Bulow qui bombardait Wittenberg, fit mine de jeter un

pont aux environs de cette place, et plus haut le général russe Sacken

qui formait la droite de Blucher en face du camp de Dresde, opéra

divers mouvements très-apparents. Napoléon devinant aussitôt le plan

des coalisés, se figura que toute cette agitation de Dresde à

Wittenberg cachait une tentative de Blucher pour se porter sur le bas

Elbe, et il se mit sur-le-champ en garde. Depuis ses dernières marches

sur Kulm, pendant les journées des 15, 16, 17 septembre, il était

resté à l'affût, prêt à se jeter par le pont de Pirna sur la rive

droite ou sur la rive gauche de l'Elbe, suivant qu'il y aurait un

téméraire d'un côté ou de l'autre. Il quitta immédiatement son poste,

vint à Dresde, et enjoignit à Macdonald d'exécuter avec ses trois

corps une reconnaissance à fond, de pousser à outrance l'ennemi sur

Harta, même sur Bautzen, pour savoir au juste si Blucher était là, ou

n'y était plus. Napoléon fit savoir à Macdonald qu'il serait lui-même

à sa suite avec une portion de la garde, pour agir vigoureusement

contre l'armée de Silésie, si toutefois elle était encore dans les

mêmes positions.

[En marge: Napoléon assiste de sa personne à la reconnaissance que

Macdonald est chargé d'exécuter.]

[En marge: Les trois corps de Blucher trouvés en place trompent

Napoléon, non sur le plan des coalisés, mais sur l'époque de son

exécution.]

[En marge: Napoléon resserre encore davantage sa position autour de

Dresde, et fait repasser l'Elbe à plusieurs de ses corps, pour être

prêt contre toutes les tentatives de l'ennemi sur ses derrières.]

Il s'y rendit donc de sa personne, et cette reconnaissance de tous les

corps français composant l'armée de Macdonald, contre les divers corps

formant l'armée de Blucher, commencée le 22 septembre, continuée le

23 jusqu'à Bischofswerda, révéla la présence de Blucher avec les mêmes

forces, dans les mêmes lieux. On ramassa en effet des prisonniers

appartenant aux trois corps de Langeron, d'York, de Sacken; Napoléon

en conclut qu'il s'était trop hâté de prêter à ses ennemis des

desseins audacieux, et en douta presque pour les avoir supposés trop

tôt. Le général Blucher employa une feinte inutile pour le tromper, ce

fut d'envoyer aux avant-postes par un parlementaire, et pour son fils

prisonnier, une lettre signée de lui, et datée de Bischofswerda[22].

Il espéra ainsi persuader encore mieux à Napoléon que rien n'était

changé dans les dispositions des coalisés, et que rien ne changerait.

Ce ne fut pas cette lettre, à laquelle on n'attacha aucune importance,

mais une circonstance plus sérieuse, la présence à Bischofswerda des

trois corps composant l'armée de Silésie, qui sans abuser Napoléon,

sans l'empêcher de croire au plan qu'il avait sitôt deviné, le disposa

seulement à en regarder l'exécution comme moins prochaine qu'elle ne

l'était effectivement. Trouvant encore Blucher devant lui les 22 et 23

septembre, Napoléon n'en conclut pas qu'il y resterait toujours, mais

qu'il en partirait moins prochainement, et il fit des dispositions

moins promptes quoique tout aussi justes, qu'il ne les aurait faites

autrement. Ainsi il résolut de resserrer encore davantage sa position,

et de ne plus laisser devant Dresde que le seul 11e corps, celui que

le maréchal Macdonald avait toujours commandé directement, et de

satisfaire ce maréchal en le déchargeant du commandement des 3e, 5e et

8e. Il envoya le 3e (celui du général Souham) à Meissen, petite ville

située sur l'Elbe, au-dessous de Dresde. Il ramena Marmont avec le 6e

corps, Latour-Maubourg avec la grosse cavalerie, de Grossenhayn à ce

même point de Meissen, pour qu'ils fussent plus à portée de secourir

Ney, en cas d'une tentative de passage vers Torgau ou Wittenberg.

Il amena le 5e (Lauriston) à Dresde même, et achemina le 8e

(Poniatowski) sur la route de Waldheim et de Leipzig, afin d'aider

Lefebvre-Desnoëttes contre les coureurs de Thielmann et de Platow, et

de former la tête de colonne de l'armée s'il fallait se rabattre en

arrière sur les masses ennemies venant de la Bohême. Napoléon prit

donc ses précautions dans le vrai sens des desseins des coalisés,

mais, nous le répétons, sans se hâter, car il ne croyait pas ces

desseins si près de leur exécution qu'ils l'étaient réellement.

[Note 22: M. de Muffling, dans ses intéressants Mémoires,

s'applaudit fort de cette feinte, et croit que c'est avec

l'heureuse idée de cette lettre qu'on endormit la vigilance

de Napoléon. Il est dans l'erreur, et la correspondance

militaire prouve que si Napoléon fut trompé, dans la mesure

d'ailleurs très-restreinte où il le fut, c'est par la

présence des trois corps de l'armée de Silésie, qui le 22 et

le 23 n'avaient pas quitté encore leur position. C'est une

nouvelle preuve de ce qu'il y a de hasards à la guerre,

puisqu'un acte de haute prévoyance de la part de Napoléon

amena, comme on le verra bientôt, le résultat qu'aurait pu

avoir l'imprévoyance elle-même. Ce n'est pas un motif

d'estimer et de pratiquer moins la vigilance, mais c'en est

un, tout en redoublant de soins et de zèle, de se dire qu'il

y a toujours une Providence supérieure qui déjoue parfois

les calculs les plus profonds, et de chercher même dans des

raisons plus hautes, dans la justice ou l'injustice de la

cause qu'on défend, le secret de l'insuccès du génie, à

l'instant même où il déploie ses plus grandes facultés.]

[En marge: Il envoie le général Rogniat pour occuper les passages de

la Saale en cas de retraite forcée.]

[En marge: Nouvelles levées d'hommes.]

À ces mesures il en ajouta quelques autres qui prouvent qu'un vague

pressentiment l'avertissait que bientôt la guerre pourrait se

reporter sur le Rhin, ou au moins sur la Saale. En effet il prescrivit

au général Rogniat, qui dirigeait le génie de la grande armée depuis

la captivité du général Haxo, de relever les défenses de Mersebourg

sur la Saale, d'y préparer des ponts, afin d'avoir sur cette rivière

une ligne de retraite assurée. Il ordonna d'évacuer de Dresde sur

Leipzig, de Leipzig sur Erfurt, d'Erfurt sur Mayence, tous les blessés

et malades qu'on aurait le moyen de transporter par terre, et voulut

même qu'on fît aux officiers blessés ayant les moyens de se déplacer à

leurs frais, certaines insinuations pour les décider à regagner le

Rhin, en mettant du reste un grand soin à ne pas rendre ces

insinuations alarmantes. Prévoyant que la guerre serait longue et

acharnée, il rédigea un décret pour la levée de 120 mille hommes sur

les classes antérieures de 1812, 1811, 1810, et un autre pour la levée

de 160 mille sur la conscription de 1815, laquelle serait ainsi

anticipée de deux ans. Celle de 1814 était déjà tout entière dans les

dépôts. Il comptait, avec les réfractaires que des colonnes mobiles

pourchassaient en ce moment, porter cette levée à plus de 300 mille

hommes, et espérait en l'exécutant dans l'automne l'avoir toute

disponible en hiver, et prête à combattre au printemps. Il rédigea

lui-même le discours que l'Impératrice régente adresserait au Sénat en

cette occasion; il lui enjoignit d'y aller en personne, et de tenir

ainsi une espèce de lit de justice, inutile assurément pour soumettre

un corps qui devait être soumis jusqu'au jour de la chute de l'Empire.

Enfin il donna des ordres directs au ministre de la guerre pour la

mise en état de défense des places du Rhin, et surtout d'Italie.

Cependant tout en prescrivant ces mesures de prudence sur ses

frontières, il contremanda les vastes approvisionnements de vivres que

le duc de Feltre avait ordonnés sur le Rhin, d'après la lettre de M.

de Bassano, précédemment citée, et il les contremanda afin d'épargner

aux populations des alarmes fâcheuses, et, suivant lui, prématurées.

[En marge: Premier mouvement des armées de Bohême et de Silésie.]

Tandis que Napoléon prenait ces mesures, les coalisés exécutaient plus

tôt qu'il ne l'avait supposé leur double mouvement sur Leipzig, par la

Bohême et par l'Elbe inférieur. Le prince de Schwarzenberg se faisant

précéder par une colonne autrichienne, marchait de Toeplitz sur

Commotau, et Blucher, après être demeuré immobile en présence de

Napoléon les 22, 23 et 24 septembre, se dérobait tout à coup pour

descendre l'Elbe de Dresde à Wittenberg. Afin de mieux cacher son

mouvement, il avait porté en avant sa droite, formée par le général

Sacken, et lui avait ordonné de diriger une forte attaque contre

Meissen, dans l'intention de défiler avec son centre et sa gauche

derrière cette droite rendue si apparente, et de courir sur

Wittenberg. Il se proposait ensuite de retirer sa droite elle-même, et

de la réunir devant Wittenberg, où il devait franchir l'Elbe.

[En marge: Blucher se dérobe, et feignant une attaque sur Meissen, se

porte devant Wittenberg.]

Il entra en opération le 25 septembre, et, tandis que Sacken attaquait

les avant-postes de Macdonald d'un côté, ceux de Marmont de l'autre,

il se mit en marche vers l'Elbe inférieur. Il laissa pour le remplacer

devant Dresde le corps russe de Sherbatow, fort de 8 mille hommes,

ainsi que la division légère autrichienne de Bubna, forte de 10

mille, et chargée de la garde de Zittau lorsque le prince Poniatowski

était sur ce point. Ce corps de 18 mille hommes environ était

suffisant pour tromper les yeux même les plus exercés, surtout après

une reconnaissance comme celle des 22 et 23 septembre, qui avait dû

paraître tout à fait démonstrative à Napoléon. Le général Blucher

réussit ainsi à se soustraire à nos regards, et dans les journées des

26, 27, 28 septembre s'achemina sur Wittenberg sans être aperçu.

L'attaque si vive de Sacken parut d'abord inexplicable, et fut

interprétée comme une manière de tâter la gauche de Macdonald, et

peut-être comme l'indice d'une prochaine tentative contre le camp

retranché que nous avions en avant de Dresde. Napoléon ordonna de

renforcer cette gauche pour la mettre à l'abri de tous les efforts de

l'ennemi.

[En marge: Ney voyant les mouvements de Blucher et de Bernadotte vers

lui, en donne avis à Napoléon.]

Mais la marche du général Blucher, concourant avec d'autres mouvements

des généraux Tauenzien et Bulow, et du prince de Suède lui-même, ne

put échapper à la vigilance du maréchal Ney, contre lequel ces

diverses opérations étaient dirigées. Il avait vu Bulow jeter un pont

à Wartenbourg et l'y maintenir quelques jours, les autres corps du

prince de Suède préparer leurs moyens de passage soit à Barby, soit à

Roslau, et n'osant s'opposer à ces diverses tentatives avec 36 mille

hommes, de peur de s'en attirer 80 mille sur les bras, il s'était

contenté de résister plus particulièrement au passage tenté près de

Wartenbourg, parce que c'était le plus rapproché de Dresde, et le plus

important dès lors à empêcher. Il écrivit immédiatement à Napoléon

pour lui signaler l'état des choses, et lui annoncer comme

s'exécutant à l'instant, ou devant s'exécuter sous peu de jours, un

passage de l'Elbe entre Wittenberg et Magdebourg par des forces

considérables.

[En marge: Excursions des troupes de partisans précédant la marche de

l'armée de Bohême.]

[En marge: Apparition de cette armée aux divers débouchés des

montagnes aboutissant en Saxe.]

Du côté de la Bohême les événements n'étaient pas moins significatifs.

Le général Lefebvre-Desnoëttes avec quelques milliers de chevaux

s'était mis à la poursuite de Thielmann, qui entré en Saxe par le

débouché de Carlsbad à Zwickau, s'était dirigé sur Weissenfels comme

s'il eût voulu couper nos communications avec la Saale. Le général

Lefebvre-Desnoëttes lui avait d'abord fait essuyer plusieurs échecs,

et l'avait rejeté jusque sur Altenbourg. Mais en ce moment Platow

débouchant avec ses Cosaques et cinq mille Autrichiens, dont trois

mille de cavalerie, avait assailli de front Lefebvre-Desnoëttes avec

plus de dix mille hommes, tandis que Thielmann par un mouvement rapide

le prenait par derrière. Lefebvre-Desnoëttes n'avait pu s'en tirer

qu'en se repliant sur Leipzig, et en sacrifiant quelques centaines

d'hommes. Cet échec avait été bientôt réparé par le prince

Poniatowski, lequel, ayant repassé l'Elbe et rétrogradé jusqu'à

Frohbourg avec le 8e corps et le 4e de cavalerie, avait fondu à son

tour sur Thielmann et Platow, leur avait tué quatre cents hommes, et

leur en avait pris trois cents. Ces diverses rencontres,

alternativement heureuses ou malheureuses, avaient eu l'avantage de

nous éclairer parfaitement sur la marche de l'ennemi, et nous avions

pu voir sur les débouchés de Commotau à Chemnitz, de Carlsbad à

Zwickau, tout autre chose que des partisans, car nous avions reconnu

sur ces deux routes les têtes de colonnes de la grande armée de

Bohême, composées à la fois d'Autrichiens, de Russes et de Prussiens.

L'annonce d'ailleurs de sa prochaine arrivée était répandue dans toute

la Saxe. Si Napoléon avait pu concevoir quelques doutes, non pas sur

le fond des projets de l'ennemi, mais sur l'époque de leur exécution,

il n'en devait plus conserver aucun après ces nouvelles parties en

même temps du bas Elbe et des frontières de la Bohême. Il devenait

évident que sur sa gauche l'armée du Nord, renforcée peut-être de

Blucher, traversait l'Elbe inférieur pour remonter vers Leipzig le

long de la Mulde; que sur sa droite l'armée de Bohême franchissant les

montagnes de Bohême, descendait vers Leipzig en suivant aussi le cours

de la Mulde, et que toutes deux ou toutes trois après s'être

transportées sur la gauche de l'Elbe, allaient essayer de le prendre à

revers. Quant à l'armée de Silésie, que le général russe Sherbatow et

le général autrichien Bubna représentaient en ce moment devant Dresde,

on pouvait croire encore qu'elle n'avait pas quitté sa position, et

qu'elle se maintenait devant Dresde pour nous y retenir.

[En marge: Promptes dispositions de Napoléon pour repasser l'Elbe avec

toutes ses forces.]

[En marge: Il réunit les corps de Poniatowski, Lauriston et Victor

entre les montagnes et Leipzig, pour observer l'armée de Bohême.]

[En marge: Marmont envoyé au secours de Ney.]

[En marge: Napoléon se prépare à se porter lui-même avec 75 mille

hommes dans la direction de Leipzig, pour renforcer Murat ou Ney, et

battre l'une après l'autre les deux armées coalisées.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 16 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 35 / 52 段