Saint-Cyr se voyant ainsi pressé avait replié du camp de Pirna sur

Pirna même sa 42e division, laissant comme de coutume quelques

bataillons dans la forteresse de Koenigstein, avait ramené la 43e et

la 44e de Gieshübel sur Zehist, et la 45e, qui soutenait Pajol, de

Borna sur Dohna.

[En marge: Napoléon à Pirna. Ses longs entretiens avec le maréchal

Saint-Cyr sur les probabilités de cette situation.]

[En marge: Opinion de Napoléon.]

[En marge: Sa prodigieuse sagacité.]

C'est dans cette position que Napoléon le trouva, point déconcerté,

beaucoup moins alarmé surtout qu'il n'avait affecté de l'être, et tout

prêt à reprendre l'offensive. Que signifiait cette nouvelle apparition

de l'ennemi? Était-ce une continuation de la tactique au moyen de

laquelle on semblait vouloir épuiser l'armée française, ou bien une

attaque véritable? Il valait la peine de s'entretenir de cette

question obscure avec un officier aussi intelligent que le maréchal

Saint-Cyr. Napoléon le questionna sur ce sujet avec beaucoup de

confiance et de cordialité. Quoiqu'il eût peu de goût pour son

caractère, il appréciait fort ses lumières, et d'ailleurs dans la

situation présente il avait besoin de ménager tout le monde, surtout

les gens de guerre déjà bien fatigués. Par toutes ces raisons il

s'entretint longuement avec le maréchal Saint-Cyr, et ne parut pas

convaincu que cette dernière attaque fût sérieuse, ni qu'elle fût

autre chose qu'une des alternatives de ce va-et-vient perpétuel qui

semblait constituer en ce moment toute la tactique des coalisés. Au

surplus Napoléon ne demandait pas mieux, d'après ce qu'il dit, que de

réparer au moyen d'une action décisive tout le tort que lui avaient

causé les journées de Kulm, de la Katzbach et de Gross-Beeren, mais il

doutait avec raison que les coalisés, après la leçon reçue à Dresde,

songeassent à s'en attirer une seconde du même genre. Évidemment ils

ne voudraient point se présenter encore une fois la tête à Dresde, la

queue aux défilés de l'Erz-Gebirge, et quant à les aller chercher au

delà, c'est-à-dire en Bohême, c'était un jeu trop hasardeux, et qui

consistait à prendre pour soi la mauvaise position dont ils ne

voulaient plus après l'avoir essayée. Il était plus vraisemblable que

s'ils recommençaient une entreprise sur nos derrières, ce serait plus

en arrière encore, c'est-à-dire par la grande route de Commotau sur

Leipzig, et l'apparition de quelques coureurs dans cette direction,

signalée depuis deux ou trois jours, portait déjà Napoléon à le

penser, ce qui prouvait, comme on le verra bientôt, sa profonde

sagacité. Du reste il répéta qu'il se réjouirait fort d'avoir encore

une fois l'armée de Bohême sur les bras, entre Dresde et Péterswalde,

mais qu'il n'osait s'en flatter, qu'il était venu pour cela, que ses

réserves étaient en marche, qu'elles seraient le lendemain matin à

Dresde, le lendemain soir à Mugeln, et qu'on agirait suivant les

circonstances.

[En marge: Avis du maréchal Saint-Cyr.]

Le maréchal Saint-Cyr parut être d'un autre avis. Il croyait, lui, à

une attaque déterminée du prince de Schwarzenberg, à en juger par la

vigueur avec laquelle les divisions du 14e corps avaient été poussées

depuis deux jours, et il était étonné surtout de voir ce prince

s'avancer si près de Dresde, si c'était pour une simple démonstration.

Il soutenait, comme il l'avait déjà fait, que c'était vers la Bohême

que Napoléon devait chercher à gagner une grande bataille, qu'elle

serait là plus décisive à cause de la présence des souverains, dont il

importait d'ébranler le courage; à quoi Napoléon répondait avec raison

qu'il la trouverait bonne partout, meilleure sans doute contre les

souverains réunis, mais qu'il ne dépendait pas de lui de l'avoir où il

la désirait, et qu'il la livrerait là où la fortune voudrait bien la

lui offrir.

[En marge: Séparation des Autrichiens d'avec les Prussiens et les

Russes.]

[En marge: Accord de Napoléon et du maréchal Saint-Cyr sur la conduite

à tenir.]

[En marge: Napoléon retourne à Dresde pour donner des ordres pendant

que ses troupes marchent sur Pirna.]

Le maréchal Saint-Cyr était encore fort préoccupé d'une idée, celle-ci

très-juste quoique bien peu vraisemblable. C'est qu'en ce moment les

Autrichiens s'étaient séparés des Prussiens et des Russes, car on ne

voyait devant soi que de ces derniers, sans un seul détachement

autrichien. Dans ce cas, au lieu de 140 ou 150 mille hommes, c'étaient

tout au plus 80 ou 90 mille auxquels on aurait affaire, et l'occasion

était belle pour se jeter sur les coalisés et les accabler. Il y avait

là cependant une contradiction singulière, car la séparation des

coalisés excluait l'idée d'une tentative sérieuse sur Dresde, et

Napoléon croyait plutôt que si les Autrichiens s'étaient éloignés,

c'était pour préparer une marche ultérieure sur Leipzig, en se portant

vers les directions qui pouvaient y conduire. Ces raisonnements entre

deux militaires si compétents, révélant si bien au milieu de quelles

obscurités un général en chef est obligé de se diriger, n'importaient

nullement quant à la conduite à tenir, puisqu'on était d'accord si

l'armée de Bohême voulait s'y prêter, d'avoir tout de suite une grosse

affaire avec elle, et qu'on n'était même empêché de l'entreprendre sur

l'heure que par l'absence des réserves occupées à franchir l'espace

entre Bautzen et Dresde. Napoléon quitta le maréchal Saint-Cyr pour

retourner encore le jour même à Dresde, où il avait des ordres de tout

genre à donner à ses divers corps d'armée. Il fut convenu qu'au

premier mouvement de l'ennemi le maréchal lui enverrait un officier

pour le prévenir[19].

[Note 19: Nous honorons fort dans le maréchal Saint-Cyr,

outre beaucoup d'esprit, une grande indépendance de

caractère, nous regrettons seulement qu'elle ait été gâtée

par un penchant excessif à la contradiction, qui lui a fait

commettre plus d'une faute dans sa carrière d'ailleurs si

glorieuse. Mais nous allons citer une étrange preuve de ce

penchant, à l'occasion même des journées dont on vient de

lire le récit. Certes il est difficile de voir des journées

sinon plus heureusement employées, du moins plus activement,

car Napoléon partit le 3 au soir de Dresde, dormit trois ou

quatre heures à Harta, arriva le 4 au matin à Bautzen, y

passa la journée du 4 pour assister à la poursuite de

l'ennemi, poussa pendant la journée du 5 jusqu'à Gorlitz

pour s'assurer de ses propres yeux si les Prussiens

voulaient tenir, revint le soir même à Bautzen sur le bruit

d'une nouvelle apparition de l'armée de Bohême, y arriva à

deux heures du matin le 6, expédia le 6 tous ses ordres,

vint le même jour coucher à Dresde où il fut rendu dans la

nuit, et le 7 au matin se transporta auprès du maréchal

Saint-Cyr pour avoir la conférence que nous venons de

rapporter. Marchant pendant les nuits, passant les journées

ou à cheval ou dans son cabinet pour donner des directions à

une multitude de corps dont il recevait à chaque instant des

nouvelles, Napoléon déployait dans ces circonstances

l'activité d'un jeune homme. Voici pourtant les propres

paroles du maréchal Saint-Cyr dans ses Mémoires, tome IV,

page 136... «Il lui restait (après la retraite de Blucher)

la faculté de marcher sur Schwarzenberg, qui s'avançait par

la rive droite sur Rumburg, et de la marche duquel je

présume qu'il était instruit, comme il le fut par le 14e

corps dans les journées du 3, du 4, de celle de l'armée

russe. Néanmoins, après la retraite de Blucher, il resta le

5, le 6 et le 7 dans une indécision complète; le 7, il fit

écrire par le major général au maréchal Gouvion Saint-Cyr

une espèce de lettre de reproches...» Sans chercher dans

cette dernière phrase le secret du jugement porté par le

maréchal Saint-Cyr, on peut voir par l'exposé que nous avons

fait à quel point est fondée l'assertion de ce maréchal.

Napoléon marcha le 5 sur Blucher, revint le 6 rappelé par le

maréchal Saint-Cyr lui-même, n'employa que quelques heures à

s'assurer si cet appel était fondé, heures qu'il ne perdit

pas puisqu'il ne cessa de donner des ordres, et consacra le

7 à se transporter auprès du maréchal. Il ne perdit donc pas

les 5, 6 et 7 en irrésolutions. La supposition que Napoléon

devait être instruit du prétendu mouvement de l'armée

autrichienne sur Rumburg, c'est-à-dire sur la rive droite de

l'Elbe, est tout aussi fausse, car d'une part l'armée

autrichienne n'exécuta point le mouvement dont il s'agit, et

ne revint pas en arrière au delà de Tetschen, d'autre part

Napoléon aurait pu ne pas connaître ce mouvement si en effet

il avait eu lieu, car le rideau des montagnes et la mauvaise

volonté des Allemands nous condamnaient à tout ignorer, à ce

point que le 7 Napoléon et le maréchal Saint-Cyr étant

réunis à Mugeln en arrière de Pirna, ne savaient pas s'ils

avaient devant eux les Autrichiens, les Russes et les

Prussiens, ou seulement les Russes et les Prussiens. Tout

est donc inexact, jugements et assertions, dans le passage

que nous venons de citer, et nous faisons cette remarque non

point en flatteur de Napoléon, rôle que nous laissons à

d'autres, ni en détracteur du maréchal Saint-Cyr, dont au

contraire nous aimons fort l'esprit et l'indépendance, mais

en historien préoccupé des difficultés de l'histoire.

Certes, il semble qu'un témoin de ce mérite, placé si près

des événements, ayant passé à côté de Napoléon une partie

des journées pendant lesquelles il prétend que Napoléon ne

fit rien, aurait dû savoir la vérité, et pourtant on voit

comment, pour n'avoir pas lu ce que Napoléon écrivit pendant

ces journées, il a été exposé à prononcer de faux jugements.

C'est une nouvelle preuve qu'il ne faut pas se hasarder à

juger les hommes qui ont figuré dans les grands événements

sans avoir connu leurs ordres, leurs correspondances surtout

qui contiennent leurs vrais motifs. Et quand on voit un

personnage comme le maréchal Saint-Cyr, qui avait commandé

des armées, qui savait par expérience quelles sottes

déterminations les gens mal informés prêtent souvent à ceux

qui commandent, quand un tel personnage commet de telles

erreurs, on se dit qu'il ne faut prononcer que sur pièces

authentiques, et après avoir vu et compulsé toutes celles

qui existent, et qu'on peut se procurer. Quant à nous, c'est

ce que nous avons fait avec une attention scrupuleuse, ne

nous permettant d'affirmer que sur données certaines,

contrôlées les unes par les autres, ne cherchant à exalter

ou dénigrer ni ceux-ci ni ceux-là, n'étant ni le flatteur ni

le détracteur de Napoléon, devenu pour nous un personnage

purement idéal, ne cherchant que la vérité, la cherchant

avec passion, et la disant au profit de Napoléon quand elle

lui est favorable, à son détriment quand elle le condamne.

Le vrai, voilà le but, le devoir, le bonheur même d'un

historien véritable. Quand on sait apprécier la vérité,

quand on sait combien elle est belle, commode même, car

seule elle explique tout, quand on le sait, on ne veut, on

ne cherche, on n'aime, on ne présente qu'elle, ou du moins

ce qu'on prend pour elle.]

[En marge: Difficultés du commandement en chef, révélées par

l'obscurité qui enveloppe ici les projets de l'ennemi.]

Pour mieux apprécier la difficulté du commandement, il faut savoir

qu'en ce moment Napoléon et le maréchal avaient raison l'un et

l'autre, et l'un contre l'autre. Voici ce qui s'était passé en effet

du côté des coalisés. À la première nouvelle venue de Dresde d'une

marche de Napoléon en Lusace, les Autrichiens avaient exécuté un

mouvement rétrograde, correspondant en Bohême à celui que Napoléon

exécutait en Lusace, et avaient repassé l'Elbe derrière le rideau des

montagnes, entre Tetschen et Leitmeritz. Ce mouvement avait un double

but, premièrement de pourvoir aux cas imprévus, à celui notamment

d'une opération de Napoléon sur Prague, secondement de se remettre

quelque peu de la rude secousse essuyée par l'armée autrichienne dans

la bataille de Dresde. On avait laissé les Russes et les Prussiens sur

la grande route de Péterswalde, afin d'y rappeler Napoléon par de

fortes démonstrations, de dégager ainsi l'armée de Silésie contre

laquelle il marchait, et de continuer le plan convenu à Trachenberg,

de se montrer fort entreprenant là où il ne serait pas, très-prudent

là où il serait, jusqu'au moment où après l'avoir épuisé en courses

inutiles, on trouverait moyen de l'accabler. Wittgenstein et Kleist,

qui commandaient les Russes et les Prussiens sous Barclay de Tolly, et

qui étaient pleins d'ardeur, n'avaient pas exécuté à demi les

démonstrations dont ils étaient chargés, avaient attaqué à fond les

quatre divisions du maréchal Saint-Cyr, au point qu'il avait fallu à

celui-ci toute sa tenue, tout son talent dans la guerre défensive,

pour s'en tirer sans échec. Pendant que les corps russes et prussiens

bataillaient ainsi à Péterswalde, Klenau encore tout ébranlé des

coups reçus à Dresde, était entre Commotau et Chemnitz occupé à se

refaire, envoyait des partisans soit à Zwickau soit à Chemnitz, et

préparait de la sorte l'opération décisive que les coalisés, sans

l'oser tenter encore, méditaient toujours sur nos derrières, mais

cette fois dans la direction de Leipzig, et non plus dans celle de

Dresde.

[En marge: Attente des nouveaux mouvements de l'ennemi, pour se jeter

sur lui dès qu'il donnera prise.]

Napoléon avait donc raison quand il croyait qu'on ne songeait pas à

une seconde attaque sur Dresde, et qu'une nouvelle marche sur nos

derrières, si elle avait lieu, s'essayerait plus loin, c'est-à-dire

par Leipzig; et le maréchal Saint-Cyr se trompant sur ces points,

avait raison de penser que les Russes et les Prussiens étaient

actuellement séparés des Autrichiens, et que ce pouvait être une bonne

occasion de les assaillir. Napoléon n'objectait rien à cette dernière

opinion, et disait très-sensément que quelle que fût la vérité sur

tout cela, il n'y avait qu'une chose à faire, c'était d'attendre la

journée du 8, pour voir comment se comporterait l'ennemi, et pour

donner à la garde et à la cavalerie de réserve le temps d'arriver. Il

est rare, surtout lorsque la situation prête à des suppositions

contraires, qu'il n'y ait qu'une conduite à tenir. C'était le cas ici,

et Napoléon était retourné le 7 au soir à Dresde, prêt à revenir de sa

personne au premier signal, mais dans l'intervalle voulant veiller aux

mouvements de ses innombrables corps d'armée. En effet, tandis qu'il

était aux aguets pour saisir en faute l'armée de Bohême, il se passait

de nouveaux événements sur ses ailes.

[En marge: Mouvement du maréchal Ney pendant que Napoléon s'était

dirigé de nouveau sur Bautzen.]

On se souvient sans doute qu'en partant de Dresde, d'abord pour se

diriger sur Hoyerswerda, puis pour se rabattre sur Bautzen, Napoléon

avait donné au maréchal Ney rendez-vous à Baruth, dans l'intention de

se réunir à lui, soit pour appuyer son mouvement sur Berlin, soit pour

y marcher lui-même. Ramené sur Dresde par l'apparition des têtes de

colonnes de Kleist et de Wittgenstein, il ne croyait guère, comme on

vient de le voir, à leur intention sérieuse de s'engager encore une

fois sur les derrières de cette capitale; il songeait donc dès qu'il

serait entièrement rassuré à cet égard, à reprendre ses projets sur

Berlin, et il était impatient de savoir ce que le maréchal Ney aurait

fait de ce côté.

Ce maréchal, envoyé pour prendre le commandement des mains du maréchal

Oudinot, était arrivé le 3 septembre à Wittenberg, jour même où

Napoléon s'acheminait sur Bautzen, et voulant se mettre en marche dès

le 5 au plus tard, il avait passé la revue de ses trois corps d'armée,

qui depuis l'échec de Gross-Beeren avaient beaucoup perdu en matériel,

en force numérique, en dispositions morales.

[En marge: Force des 4e, 7e et 12e corps, depuis leur retour sur

l'Elbe.]

[En marge: Dispositions des chefs.]

[En marge: Le maréchal Ney ayant ordre de se rendre à Baruth, passe

ses corps en revue le 4 septembre, et annonce leur départ pour le 5.]

Le matériel, on l'avait remplacé au moyen du vaste dépôt de

Wittenberg; la force numérique, on n'avait pas pu la rétablir, car une

douzaine de mille hommes étaient les uns morts ou blessés sur le champ

de bataille de Gross-Beeren, les autres dispersés sur les routes dans

un état de complète débandade. On avait ramassé ceux d'entre eux qui

étaient Français, et on leur avait remis un fusil à l'épaule, mais

c'était le moindre nombre, et c'est tout au plus si les trois corps

d'armée, la cavalerie du duc de Padoue comprise, présentaient en ligne

52 mille hommes, au lieu des 64 mille qu'ils comptaient à la reprise

des hostilités. Quant aux dispositions morales, ils n'avaient plus

cette aveugle confiance en eux-mêmes que les journées de Lutzen et de

Bautzen leur avaient inspirée, et que le premier échec essuyé venait

d'ébranler profondément. Les chefs n'étaient pas satisfaits. Le

maréchal Oudinot, quoique ayant désiré d'être exonéré du commandement,

ne pouvait pas voir avec plaisir l'envoi du maréchal Ney, qui semblait

être une condamnation de sa conduite. Le général Reynier mécontent du

maréchal Oudinot, tout prêt à l'être du maréchal Ney, joignant à sa

propre humeur celle des Saxons qu'il commandait, ne pouvait pas être

un lieutenant animé de bien bonne volonté, quoique toujours disposé à

faire son devoir sur le champ de bataille. Le général Bertrand enfin,

invariablement dévoué au service de l'Empereur, était celui duquel le

maréchal Ney avait le moins à craindre, bien qu'il eût espéré une

position plus indépendante que celle qui lui était échue. Du reste, le

maréchal Ney, n'ayant presque jamais exercé le commandement en chef,

quoique ayant eu sous ses ordres directs de nombreux rassemblements de

troupes, ne regardant guère à ses instruments et tout pressé de les

employer, passa ses corps en revue le 4, et leur annonça qu'on

partirait le lendemain 5. Ayant rendez-vous à Baruth, il devait se

porter de Wittenberg à Juterbock, et pour cela se glisser en quelque

sorte de gauche à droite, afin de se dérober à l'armée ennemie qui

était tout entière devant Wittenberg, pourvue d'une immense cavalerie

et ayant ainsi des yeux partout.

[En marge: Adroite manoeuvre de Ney, qui défile avec son centre et sa

gauche derrière sa droite immobile, pour se porter de Wittenberg à

Zahne.]

[En marge: Nécessité où était Ney pour se porter à Baruth d'exécuter

un mouvement de flanc continuel avec 50 mille hommes contre 80 mille.]

L'armée française était rangée en demi-cercle devant Wittenberg, le 7e

corps (celui du général Reynier) à gauche, le 12e (celui du maréchal

Oudinot) au centre, le 4e (celui du général Bertrand) à droite. On

était tellement serré par l'armée du Nord que les avant-postes étaient

sans cesse aux prises. Le maréchal Ney agissant ici avec beaucoup

d'adresse, laissa sa droite formée par le 4e corps, en présence de

l'ennemi toute la matinée du 5, et commença le mouvement projeté par

son centre composé du 12e corps. Il le porta dans la direction de

Zahne en passant derrière sa droite, et vint enlever Zahne au corps

prussien de Tauenzien. Il y avait une petite rivière à franchir au

bourg même de Zahne; on la força malgré quelque résistance, et on

déboucha au delà. Le 7e qui formait la gauche suivit le 12e, dont il

appuya les efforts sur Zahne, et quand ils eurent défilé tous deux, le

4e, ayant suffisamment occupé l'ennemi, leva son camp à son tour, et

se réunit au reste de l'armée, qui en un jour se trouva ainsi rendue à

Seyda, à cinq lieues sur la droite de Wittenberg. Ce mouvement,

lestement et bravement exécuté, nous avait coûté un millier d'hommes,

mais en avait coûté le double aux Prussiens. Toutefois il s'agissait

de savoir, si précédés, côtoyés, suivis par une innombrable cavalerie,

observés dans tous nos mouvements, il nous serait possible de

continuer cette marche de flanc sans être assaillis par l'ennemi, et

frappés dans le flanc même que nous lui présentions inévitablement.

[En marge: Ney se décide sans faire d'objections à exécuter

immédiatement les ordres de Napoléon.]

Si Napoléon avait formé des généraux en chef au lieu de former

d'admirables lieutenants, seule espèce d'élèves qui pussent sortir de

son école puisqu'il ne leur permettait jamais d'être autre chose, il

n'aurait pas été exposé à voir ses ordres interprétés comme ils le

furent en cette occasion. Bien qu'il eût prescrit au maréchal Ney de

se porter à Baruth, ce qui impliquait absolument la nécessité d'un

mouvement de flanc en présence de l'ennemi, le maréchal, moins soumis,

eût plutôt différé l'exécution de ces ordres que de s'exposer aux

chances d'une bataille générale, livrée dans une position fausse et

contre des forces infiniment supérieures. Mais le maréchal Ney,

habitué à ne pas même examiner la valeur des ordres de Napoléon, ne

songeant qu'à s'y conformer ponctuellement et habilement, rendu plus

confiant encore par son heureuse opération du 5, continua son

mouvement de gauche à droite sans aucune hésitation.

[En marge: Marche sur Juterbock.]

[En marge: Circonstances fâcheuses qui viennent aggraver la situation

dans la journée du 6.]

Le 6 il fallait percer sur Juterbock, après quoi on n'avait plus

qu'une marche à exécuter pour être à Baruth. Le maréchal Ney décida

que le général Bertrand, qui continuait à former avec le 4e corps la

droite de l'armée, et qui avait été le moins engagé la veille,

partirait le premier vers huit heures du matin pour se diriger sur

Juterbock, que le général Reynier suivrait avec le 7e, le maréchal

Oudinot avec le 12e. L'ennemi étant si averti et si rapproché, il eût

été à propos de marcher en masse, parfaitement serrés les uns aux

autres, surtout en opérant un mouvement de flanc et de jour avec

cinquante mille hommes contre quatre-vingt mille. Mais les trois

corps étaient à une distance de deux heures les uns des autres, et par

surcroît de malheur ils cheminaient dans une plaine sablonneuse, et

par un vent qui soulevait des nuages d'une poussière épaisse, tout à

fait impénétrable à la vue.

[En marge: Possibilité d'échapper à l'ennemi, en arrivant à Dennewitz

avant lui.]

De huit heures à midi, on s'avança toujours harcelés en flanc par une

nombreuse cavalerie que la nôtre avait la plus grande peine à

contenir. Que Bernadotte fût instruit de notre projet, qu'il se fût

ébranlé en masse pour nous barrer le chemin de Juterbock, il n'était

pas possible d'en douter d'après la direction qu'il avait prise et

d'après le nombre de ses cavaliers. Mais si on parvenait au défilé de

Dennewitz qu'il fallait absolument franchir avant que l'ennemi y fût

en masse, on pouvait très-bien forcer le passage et arriver les

premiers à Juterbock. Alors toute l'armée française était hors de

péril, et le prince de Suède était réduit à la suivre en queue, sans

espérance de l'atteindre.

Vers midi on fut tout à coup assailli par la mitraille, partie du

milieu d'un nuage de poussière. On était sans le savoir en présence du

corps de Tauenzien, que la veille on avait poussé devant soi, qu'on

avait devant soi encore, et on touchait au défilé de Dennewitz, seul

obstacle un peu difficile à surmonter dans le parcours de cette vaste

plaine. Voici en quoi ce défilé consistait.

[En marge: Description du champ de bataille de Dennewitz.]

Transversalement devant nous coulait un ruisseau peu profond, mais

très-marécageux, allant de Niedergörsdorf à Juterbock, et qu'on ne

pouvait franchir qu'à deux endroits, à Dennewitz et à Rohrbeck. Ce

ruisseau, après avoir coulé de notre gauche à notre droite, parvenu à

Rohrbeck se détournait pour percer droit devant nous jusqu'à

Juterbock, petite ville devant laquelle il coulait en décrivant divers

contours. La grande route dont nous avions indispensablement besoin

pour nos parcs dans cet océan de sable, traversant Dennewitz, il

fallait forcer le passage à Dennewitz même. Le général Bertrand attiré

par la mitraille accourut, et le nuage de poussière s'étant un moment

dissipé, il reconnut les Prussiens. Il sentit qu'il fallait les

culbuter, et passer malgré eux ce défilé de Dennewitz. Le maréchal Ney

accouru à son tour, vit bien qu'il n'y avait pas autre chose à faire,

et il en donna l'ordre immédiatement.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 16 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 31 / 52 段