Après avoir donné les ordres convenables, Napoléon fit les plus

habiles dispositions pour qu'en son absence Dresde ne demeurât pas

découvert. D'abord il réorganisa le corps de Vandamme, dont il était

déjà rentré de nombreux débris. Outre la 42e division, restituée au

maréchal Saint-Cyr, laquelle avait assez peu souffert, quinze mille

hommes environ de toutes armes, et appartenant au 1er corps, étaient

revenus, ou isolément ou en troupe. Tout ce qui était Français avait

rejoint le drapeau, sauf les hommes hors de combat ou pris par

l'ennemi. On avait perdu le matériel d'artillerie et malheureusement

quelques-uns des officiers les plus distingués. On ne savait pas ce

qu'étaient devenus Haxo et Vandamme: on allait jusqu'à les croire

morts l'un et l'autre. Le secrétaire du général Vandamme ayant reparu,

Napoléon fit saisir les papiers du général pour en extraire sa

correspondance militaire, et enlever la preuve des ordres envoyés à

cet infortuné. Napoléon eut même la faiblesse de nier l'ordre donné de

s'avancer sur Toeplitz, et sans toutefois accabler Vandamme, en le

plaignant au contraire, il écrivit à tous les chefs de corps que ce

général avait reçu pour instruction de s'arrêter sur les hauteurs de

Kulm, mais qu'entraîné par trop d'ardeur, il s'était engagé en plaine,

et s'était perdu par excès de zèle. Le récit authentique que nous

avons présenté prouve la fausseté de ces assertions, imaginées pour

conserver à Napoléon une autorité sur les esprits, dont il avait en ce

moment besoin plus que jamais.

[En marge: Commandement de ce corps confié au comte de Lobau.]

Son premier soin fut de chercher pour ce corps si maltraité un chef

aussi brave que Vandamme, mais plus circonspect. Il choisit l'illustre

comte de Lobau, qui à une rare énergie joignait un remarquable

discernement militaire et un grand savoir-faire, cachés sous des

formes rudes et martiales. Le comte de Lobau possédait en effet et

méritait l'entière confiance de Napoléon, qui l'avait toujours auprès

de lui, soit pour les coups de vigueur, soit pour les missions qui

exigeaient du jugement, de l'exactitude, de la franchise. Ce soldat

intrépide et spirituel si connu des hommes de notre génération,

joignant à une taille de grenadier, à une figure de dogue, la plus

profonde finesse, se tirait de toutes les missions que lui confiait

Napoléon sans le tromper et sans lui déplaire, s'arrangeant pour dire

la vérité sans compromettre ni lui ni les autres. À son extrême

adresse, à sa rare bravoure, il réunissait le talent et le goût de

l'organisation des troupes, dans laquelle il excellait. On ne pouvait

pas mieux choisir pour rendre au 1er corps l'esprit militaire qu'il

avait dû perdre dans le désastre de Kulm. Napoléon distribua ce corps

en trois divisions de dix bataillons chacune, lui restitua la moitié

de la division Teste qu'on en avait momentanément détournée, lui ôta

la brigade de Reuss qu'on lui avait aussi momentanément prêtée, et

soit avec les soldats rentrés, soit avec quelques bataillons de marche

venus de Mayence, lui procura encore un effectif d'environ 18 mille

hommes. Il puisa dans les arsenaux de Dresde, où un immense matériel

avait été amené par ses soins, de quoi remplacer les fusils perdus et

les soixante-douze bouches à feu abandonnées sur le champ de bataille

de Kulm. Il fournit des souliers, des vêtements à ceux qui en

manquaient, et n'oublia rien pour remettre le moral des hommes, soit

par des encouragements, soit par des revues, soit par ces petites

satisfactions matérielles qui composent le bonheur du soldat. Le comte

de Lobau fut chargé d'opérer cette résurrection en quelques jours,

Napoléon entendant se servir du 1er corps pour la défense de Dresde

pendant sa prochaine absence.

[Date en marge: Sept. 1813.]

[En marge: Distribution des forces laissées à Dresde, et nouveaux

travaux de défense ordonnés autour de cette capitale, de manière à en

rendre la possession tout à fait certaine.]

[En marge: Précautions de détail admirablement conçues.]

[En marge: Toutes ses mesures arrêtées, Napoléon dirige sur

Koenigsbruck une partie de l'infanterie et de la cavalerie de la

garde.]

Quant à la conservation de Dresde, il y pourvut de la manière

suivante. Au lieu d'y laisser le 14e corps seul, comme lorsqu'il avait

marché sur la Silésie, il laissa le 14e (maréchal Saint-Cyr) au camp

de Pirna, le 2e (maréchal Victor) à Freyberg, et le 1er enfin (comte

de Lobau) dans l'intérieur même de Dresde, où celui-ci aurait plus de

facilité pour se réorganiser. Le 14e corps, qui en recouvrant la 42e

division en avait dès lors quatre, dut garder Koenigstein et

Lilienstein, le pont de l'Elbe jeté entre ces deux forts, le camp de

Pirna, le défilé de Péterswalde, et les débouchés secondaires de la

Bohême qui venaient tomber sur la droite de la chaussée de

Péterswalde. Le maréchal Victor à Freyberg veillait à la fois sur la

grande chaussée de Freyberg, et sur le chemin de Toeplitz par

Altenberg. La cavalerie de Pajol galopait entre deux pour exercer une

active surveillance. En cas de nouvelle apparition de l'armée de

Bohême, ces deux corps avaient ordre d'opposer une résistance modérée,

suffisante seulement pour retarder sans se compromettre la marche de

l'ennemi, et de se replier sur Dresde en y donnant l'éveil. Ils

devaient venir se placer, Saint-Cyr sur la gauche du camp retranché où

il avait déjà combattu vaillamment le 26 août, Victor sur la droite où

il avait décidé le gain de la bataille du 27. Attaqués sérieusement,

ils avaient ordre de rentrer derrière les redoutes, qui avaient été

portées de cinq à huit, et beaucoup mieux armées. Napoléon pendant

l'attaque de Dresde ayant remarqué plusieurs défectuosités dans leur

établissement, avait nommé un commandant spécial pour chacune d'elles,

augmenté leur artillerie, préparé des artilleurs de rechange pour les

servir, défendu de laisser dans aucune des caissons de munitions, et

fait construire avec des sacs à terre des espèces de réduits pour

tenir lieu de magasins à poudre pendant le combat. Il avait distribué

leur armement en artillerie de position nécessairement immobile, et en

artillerie attelée qu'on porterait de la rive droite à la rive gauche

de l'Elbe, selon qu'on serait attaqué par l'une ou par l'autre. Il

avait soigneusement recommandé qu'on tînt des troupes en réserve

derrière chaque redoute, pour reprendre à l'instant celle qui serait

enlevée, et enfin il avait décidé que le 1er corps, sous le comte de

Lobau, serait placé tout entier en réserve derrière les corps de

Saint-Cyr et de Victor, pour déboucher au dernier moment, ainsi

qu'avait fait la garde le 26 août, sur l'ennemi qui se croirait

victorieux. C'était, comme on le voit, une répétition fort améliorée

de la journée du 26, et qui promettait le même succès, car les trois

corps de Saint-Cyr, Victor et Lobau réunissaient près de 60 mille

hommes, c'est-à-dire plus que Napoléon n'en avait eu pour résister le

26 aux 200 mille de l'armée de Bohême. Ajoutant cette circonstance

qu'au lieu d'être à quatre ou cinq journées, comme il était lors de la

première apparition de l'ennemi, il ne serait plus qu'à deux en se

plaçant à Hoyerswerda, Napoléon s'éloignait sans inquiétude pour la

conservation de Dresde, si l'armée de Bohême renouvelait sa récente

manoeuvre, en opérant par la rive gauche de l'Elbe. Si au contraire,

changeant de marche, elle attaquait par la rive droite, Poniatowski,

Macdonald, Napoléon lui-même se rabattant sur elle, seraient en mesure

de l'accabler. Ces dispositions si savantes une fois ordonnées, il

expédia le 2 septembre la cavalerie de la garde sous Nansouty, avec

deux divisions d'infanterie de la jeune garde sous Curial, et les

porta sur Koenigsbruck, à gauche de la route de Bautzen, dans la

direction de Hoyerswerda. (Voir la carte nº 58.) Il comptait le 3

faire partir la vieille garde de Dresde, et le reste de la jeune garde

de Pirna, toujours dans la même direction. Le 4 il avait le projet de

partir lui-même pour se rendre de sa personne à Hoyerswerda. M. de

Bassano devait rester à Dresde, informé de tout, même des mouvements

militaires qu'il comprenait suffisamment bien, afin qu'avec cette

activité dévouée qui rachetait chez lui une soumission trop aveugle,

il pût transmettre à chacun et toujours à temps l'avis de ce qui

l'intéressait.

[En marge: Le 3 septembre au matin, Napoléon reçoit la nouvelle que le

maréchal Macdonald, vivement pressé par Blucher, est à Bautzen dans un

véritable danger.]

Le 3 septembre au matin, Napoléon était occupé à donner ses ordres,

lorsqu'il reçut de Bautzen des dépêches pressées du maréchal

Macdonald. Ce maréchal était, suivant l'expression de Napoléon, tout à

fait _décontenancé_ par la marche véhémente de Blucher sur lui.

Blucher, qui n'était pas homme à s'arrêter dans un succès, s'était

hâté, dès que les eaux avaient un peu baissé, de se porter en avant,

pour tirer les plus grandes conséquences possibles de l'événement si

heureux pour lui de la Katzbach. Plaçant son infanterie partie vers

les montagnes, partie sur la grande route de Breslau à Dresde, lançant

son immense cavalerie dans les plaines humides qu'arrosent

successivement le Bober, la Preiss, la Neisse, la Sprée, il avait en

débordant constamment le flanc gauche du maréchal Macdonald, obligé

celui-ci à rétrograder de Lowenberg sur Lobau, de Lobau sur Gorlitz.

Il disposait de 80 mille hommes contre Macdonald, qui n'en avait pas

conservé 50 mille armés, et qui n'avait pu s'en procurer 60 mille en

état de combattre, qu'en retirant Poniatowski du débouché de Zittau.

Le maréchal Macdonald, malgré son intrépidité connue, craignait que le

découragement chez ses soldats, l'aigreur de la défaite chez ses

généraux, l'impulsion rétrograde chez tous, n'entraînât de nouveaux

malheurs. Il demandait des secours à grands cris. Il se pouvait, à

l'entendre, que sous vingt-quatre heures il fût ramené de Gorlitz sur

Bautzen, peut-être sur Dresde.

[En marge: Napoléon renonce momentanément à sa dernière combinaison

pour se porter sur Bautzen.]

Napoléon, qui ne mettait pas beaucoup de temps à prendre son parti,

jugea que ce n'était pas le moment de se porter sur Hoyerswerda,

c'est-à-dire à gauche de la grande route de Silésie et dans le flanc

de Blucher, car Macdonald était trop vivement pressé pour perdre une

heure à manoeuvrer. Secourir ce dernier directement, par la voie la

plus courte, était la seule manoeuvre adaptée aux circonstances.

Napoléon comptait le joindre à Bautzen, le ranimer, le reporter en

avant, et culbuter Blucher au delà de la Neisse, de la Queiss et des

rivières qu'il avait dépassées. Napoléon cherchant surtout une

bataille contre ceux de ses ennemis qui oseraient rester à portée de

son bras, espérait la trouver dans cette nouvelle rencontre avec

Blucher, et il se figurait que celui-ci, lancé comme il l'était, ne

pourrait pas s'arrêter assez vite pour nous échapper encore une fois.

[En marge: Il redresse la marche des divisions de la garde acheminées

sur Hoyerswerda et les rabat sur Bautzen.]

[En marge: Il s'applique à cacher son départ de Dresde pour ne pas

donner l'éveil à Blucher.]

Sa résolution étant ainsi prise, il fit redresser le mouvement imprimé

la veille aux deux divisions de la jeune garde et à la cavalerie qui

les suivait. Il les avait dirigées sur Koenigsbruck, il les ramena de

Koenigsbruck sur Bautzen par Camenz. (Voir la carte nº 58.) Il fit

partir tout de suite la vieille garde de Dresde pour Bischofswerda, et

pour Stolpen le reste de la jeune garde qui sous Mortier attendait ses

ordres à Pirna. Le même mouvement direct sur Bautzen fut prescrit à la

cavalerie de réserve de Latour-Maubourg, et à l'infanterie du maréchal

Marmont. Mises en route le matin du 3, les troupes devaient être le

soir à Bischofswerda, le lendemain 4 à Bautzen. Napoléon se disposa

lui-même à quitter Dresde dans la nuit du 3 au 4, employant selon son

usage la journée entière à expédier ses ordres, et se réservant pour

dormir le temps qu'il passerait en voiture. Il fit prévenir Macdonald

du mouvement considérable qui s'opérait vers Bautzen, lui recommanda

le secret, afin que Blucher non prévenu donnât en plein dans le gros

de l'armée française. Il défendit à Dresde qu'on laissât passer par

les ponts même un seul paysan, espérant empêcher ainsi que la nouvelle

du départ de la garde ne parvînt à Blucher, et enfin il manda au

maréchal Ney que se détournant un moment d'Hoyerswerda, il serait de

retour dans cette direction sous trois ou quatre jours, et qu'il lui

assignait toujours Baruth comme point de réunion, d'où l'on partirait

ultérieurement pour Berlin.

[En marge: Départ de Dresde le 3 au soir.]

[En marge: Arrivée à Bautzen le 4 au matin.]

[En marge: Bon accueil au maréchal Macdonald.]

Le 3 septembre au soir Napoléon quitta Dresde, s'arrêta quelques

heures à Harta, et arriva le lendemain matin à Bautzen. Il s'était

fait précéder par 70 fourgons, portant des munitions, des fusils, des

souliers, afin de rendre aux soldats du maréchal Macdonald une partie

de ce qu'ils avaient perdu. Il traita bien le maréchal Macdonald, sans

s'appesantir sur les fautes qui avaient pu être commises à la

Katzbach, tenant grand compte à tout le monde des circonstances

difficiles où l'on se trouvait, et sachant qu'en pareille situation il

fallait remonter les coeurs en les encourageant, au lieu de les

abattre en les chagrinant par des reproches. D'ailleurs le maréchal

Macdonald inspirait tant d'estime, que le reproche eût expiré sur la

bouche, si par hasard on eût été tenté de lui en adresser. Loin de se

montrer Napoléon se cacha, voulant attendre pour se laisser voir que

la cavalerie de la garde et de Latour-Maubourg fût arrivée, et qu'on

pût fondre sur Blucher avec des forces suffisantes.

[En marge: Blucher informé par de secrets avis de l'approche de

Napoléon, s'arrête tout à coup.]

Malheureusement au milieu de ces populations germaniques où nous ne

comptions plus que des ennemis, même parmi celles que notre présence

forçait à rester alliées, il n'y avait de secret possible qu'au profit

de nos adversaires. Plusieurs avis envoyés de Dresde, soit pour

l'armée de Silésie, soit pour l'armée de Bohême, avaient déjà fait

savoir, non pas les desseins de Napoléon, que lui seul et ses

principaux lieutenants connaissaient, mais les mouvements de la garde

commencés dès le 2 au matin. Cette indication suffisait pour qu'on

devinât que Blucher allait devenir le but des coups de Napoléon. Aussi

le général prussien, tout fougueux qu'il était, fidèle au plan de se

dérober aussitôt que Napoléon apparaîtrait, se préparait à

rétrograder, et, s'il n'avait pas déjà battu en retraite, s'avançait

cependant d'une manière moins vive. Parvenu à Gorlitz, il avait poussé

ses avant-gardes sur Bautzen, mais avait arrêté son corps de bataille

à Gorlitz même, et de sa personne était venu se placer sur une hauteur

qu'on appelle le Lands-Krone, et d'où l'on aperçoit toute la contrée

de Gorlitz à Bautzen.

[En marge: Murat lancé avec toute la cavalerie à la poursuite de

Blucher.]

Le 4 septembre, vers le milieu du jour, Latour-Maubourg et Nansouty

étant arrivés, Murat s'était mis à la tête de leurs escadrons, et

avait fondu au galop sur les avant-gardes de Blucher rencontrées vers

la chute du jour aux environs de Weissenberg. D'immenses tourbillons

de poussière avaient annoncé son approche, et sur-le-champ à cette

vive impulsion Blucher avait reconnu la présence du maître, sous les

yeux duquel on ne rétrogradait jamais. Ses avant-gardes vigoureusement

assaillies furent ramenées en arrière, en perdant quelques centaines

d'hommes. La nuit suspendit la poursuite. Blucher prit immédiatement

la résolution de repasser la Neisse le lendemain, et de ne laisser à

Gorlitz qu'une arrière-garde, laquelle occuperait la ville située de

notre côté, pendant qu'on préparerait tout pour détruire les ponts.

[En marge: Le lendemain 5, on poursuit Blucher, et on le rejette au

delà de la Neisse.]

[En marge: Entrée des Français dans Gorlitz.]

Le lendemain matin 5 Napoléon à la tête de ses avant-gardes se porta

en avant de Reichenbach, pour voir s'il pourrait enfin saisir les

Prussiens de manière à leur ôter le goût de revenir si vite après son

départ. Mais au premier coup d'oeil il eut le déplaisir de reconnaître

que Blucher allait encore, comme les 22 et 23 août, se soustraire à

notre approche. Il fit en effet marcher en avant, et sa seule

satisfaction en pénétrant à Gorlitz fut de prendre ou tuer un millier

d'ennemis. Après avoir traversé la ville au pas de course, on trouva

les ponts de la Neisse coupés, et l'arrière-garde prussienne achevant

de détruire celui dont elle s'était servie pour se dérober à nos

coups.

[En marge: Napoléon renonce à poursuivre Blucher, dans l'impossibilité

où il se trouve de le serrer d'assez près.]

Dès ce moment il fut évident pour Napoléon que tout ce qu'il gagnerait

à poursuivre plus longtemps les alliés, ce serait de fatiguer

inutilement ses troupes, et de mettre une plus grande distance entre

lui et Dresde. Il résolut donc de s'arrêter à Gorlitz, d'y passer deux

ou trois jours pour y rétablir les ponts, y faire reposer ses soldats,

et y ranimer par sa présence le corps de Macdonald dont le moral était

fort ébranlé.

[En marge: Le 5 septembre au soir Napoléon apprend une nouvelle

apparition de l'armée de Bohême sur la route de Péterswalde.]

[En marge: Suppositions qui naissent de cette nouvelle apparition.]

[En marge: N'ayant rien d'utile à faire à Gorlitz depuis la retraite

de Blucher, Napoléon revient à Dresde pour parer au nouveau danger qui

menace cette capitale.]

Mais le soir même du 5, des dépêches arrivées de Dresde dans la

journée, vinrent encore changer sa détermination, et l'obliger à ne

pas même passer à Gorlitz les deux ou trois jours qu'il aurait voulu y

demeurer. On lui annonçait en effet une nouvelle apparition de l'armée

de Bohême sur la route de Péterswalde, c'est-à-dire sur les derrières

de Dresde, exactement comme à l'époque récente des batailles des 26 et

27 août. C'était encore l'officier d'ordonnance Gourgaud qui était

l'organe des craintes du maréchal Saint-Cyr, et le narrateur trop

animé de ce qui avait lieu à Dresde. Était-ce une descente véritable

de l'armée de Bohême, voulant essayer une seconde attaque sur Dresde,

malgré le rude accueil qu'avait reçu la première? ou bien n'était-ce

pas plutôt une vaine démonstration de sa part, et n'était-il pas

vraisemblable qu'instruite à temps du mouvement de Napoléon sur

Bautzen, elle voulait le rappeler à Dresde, se jouer ainsi de la

promptitude de ses déterminations, de l'agilité de ses soldats,

fatiguer lui et eux, les épuiser en mouvements infructueux tantôt

contre une armée, tantôt contre l'autre, en ne leur accordant jamais

l'avantage d'approcher assez près d'aucune d'elles pour l'atteindre et

la battre? Cette dernière supposition était la plus vraisemblable, et

si Napoléon avait eu la chance de joindre Blucher, il ne se serait pas

détourné de cet ennemi pour courir au prince de Schwarzenberg, avec

certitude de ne pas le rejoindre. Malheureusement Napoléon ne faisait

aucun sacrifice en s'arrêtant, puisque Blucher, aussi prompt à marcher

en arrière qu'en avant, était déjà hors de portée, et il était naturel

que, n'ayant rien de bien utile à faire à Gorlitz, il revînt là où un

symptôme de danger, quelque léger que fût ce symptôme, ou une

espérance de bataille, quelque douteuse que fût cette espérance, se

présentait en ce moment. Il ordonna donc à sa garde de ne pas aller

plus loin et de se reposer, pour être prête à exécuter ses ordres le

lendemain, et il retourna lui-même de Gorlitz à Bautzen pour se

rapprocher des nouvelles, et apprécier plus sûrement la valeur des

renseignements qu'on lui envoyait du camp de Pirna. Ne perdant pas un

instant, il voyagea toute la soirée et la nuit, et fut rendu à Bautzen

le 6 à deux heures du matin. Certes, on ne pouvait pas déployer plus

d'activité et moins regarder à la fatigue, car, sorti de Dresde le 3

septembre au soir, arrivé le 4 au matin à Bautzen, ayant couru le 4

même jusqu'à Weissenberg, le 5 jusqu'à Gorlitz, il revenait dans la

nuit du 5 au 6 à Bautzen. Par malheur ses troupes allant à pied ne

pouvaient suivre que de très-loin la rapidité de ses mouvements.

[En marge: Malgré la vivacité des démonstrations de l'armée de Bohême,

Napoléon ne se laissant pas abuser, ne ramène à Dresde qu'une partie

de sa réserve, afin de pouvoir revenir à son projet sur Hoyerswerda.]

[En marge: Napoléon revenu à Dresde le 7 au matin.]

Napoléon trouva en effet à Bautzen les détails mandés par M. de

Bassano au nom du maréchal Saint-Cyr, et d'après lesquels il

paraissait que la grande armée de Bohême avait débouché brusquement de

Péterswalde, la droite sur Pirna, le centre sur Gieshübel, la gauche

sur Borna, avec toute l'apparence d'une résolution sérieuse, et une

telle vigueur d'attaque, que le maréchal Saint-Cyr avait cru devoir,

en se retirant avec ordre, replier néanmoins ses quatre divisions. En

présence de tels avis, surtout rien d'utile ne le retenant à Bautzen,

Napoléon répondit qu'il allait partir immédiatement, de manière à être

le soir même du 6 à Dresde, et qu'il se ferait suivre par toute sa

garde. Cependant n'étant pas facile à tromper, et ne prenant pas

encore comme très-sérieuse cette nouvelle démonstration, il donna ses

ordres en conséquence de ce qu'il pensait. Ayant toujours en vue son

mouvement sur Hoyerswerda, d'où il pourrait à la fois soutenir Ney

vers Berlin, et contenir Blucher vers Gorlitz, il ne ramena décidément

vers Dresde que la garde seule, jeune et vieille, comptant près de 40

mille hommes de toutes armes. Il dirigea Marmont, qui était en marche

pour le rejoindre, vers Camenz et Koenigsbruck, d'où il serait aisé de

le rappeler à Dresde ou de le pousser sur Hoyerswerda. Il lui

adjoignit un fort détachement de cavalerie, pour donner la chasse aux

Cosaques, et le lier avec Ney et Macdonald. Il recommanda au maréchal

Macdonald, après avoir replacé Poniatowski au débouché de Zittau, de

se bien établir lui-même à Bautzen, de réarmer ses soldats débandés,

et de tâcher enfin avec un effectif qu'il pouvait reporter à 70 mille

hommes s'il parvenait à ressaisir ses maraudeurs, de garder au moins

la ligne de la Sprée. Il était permis d'espérer que n'étant plus à

cinq journées de Dresde, mais à deux, Macdonald serait moins prompt à

rétrograder, et Blucher à s'avancer. Le maréchal Macdonald avec une

modestie qui l'honorait, supplia fort Napoléon de l'exonérer du

commandement en chef, offrant de rester comme divisionnaire à la tête

du 11e corps, et de s'y faire tuer, mais ne voulant plus d'une

responsabilité trop lourde, et se plaignant peut-être avec l'injustice

du malheur du peu de concours de ses lieutenants. Napoléon n'avait

plus le choix, car les généraux disparaissaient comme les soldats,

par suite de l'affreuse consommation qu'il faisait des uns et des

autres. Il écouta Macdonald, le consola, le traita comme il aurait

traité un général victorieux, et après l'avoir encouragé de son mieux,

partit pour Dresde, où il arriva le 7 au matin. M. de Bassano était

venu à sa rencontre pour employer le loisir de la route à l'entretenir

des affaires de l'Empire et des informations venues du quartier

général du maréchal Saint-Cyr sous Pirna.

[En marge: Mouvement des Russes et des Prussiens sur Dresde, et motifs

de ce mouvement.]

Après avoir séjourné une heure ou deux à Dresde, il partit pour Pirna,

et s'arrêta près de Mugeln, où se trouvaient les arrière-gardes du

maréchal Saint-Cyr. Voici ce qui s'était passé de ce côté. Les

Prussiens et les Russes, sans les Autrichiens, avaient débouché de

Bohême par la grande route de Péterswalde, dont nous avons déjà fait

connaître la configuration, avaient essayé d'enlever d'un côté le

plateau de Pirna, de l'autre le plateau de Gieshübel, et avaient

poussé devant eux les quatre divisions de Saint-Cyr qui occupaient ces

diverses positions. Un autre corps, sous le comte Pahlen, débouchant

par la route de Furstenwald qu'avait suivie Kleist lors des événements

de Kulm, était venu vers Borna, là où les montagnes moins abruptes

commencent à se changer en plaine. Une immense cavalerie lancée dans

cette direction avait fort inquiété celle de Pajol, et sans la vigueur

de ce dernier, sans son savoir-faire, lui aurait causé de grands

dommages.

[En marge: Nouvelle retraite du maréchal Saint-Cyr sur Dresde.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 16 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 30 / 52 段