lui était assignée. Sur la route de droite, le général Bertrand
s'étant présenté devant la hauteur de Blankenfelde, y trouva le
général Tauenzien fortement établi, et fut obligé d'engager avec lui
une violente canonnade. Sur la route de gauche, le général Reynier,
avec le 7e, longea pendant près de trois lieues le flanc des coteaux
dont le maréchal Oudinot parcourait le revers, chemina sans grande
difficulté, et déboucha devant Gross-Beeren. Sur-le-champ il attaqua
ce village, et en débusqua la division du général de Borstell. Avec
une impatience de succès très-mauvaise conseillère, il s'avança fort
au delà de ce village au lieu de s'y établir, et aperçut en position,
à Ruhlsdorf, l'armée du prince de Suède tout entière. À droite devant
lui il avait la division de Borstell, repliée sur le gros du corps
prussien de Bulow, au centre mais tirant un peu sur la gauche l'armée
suédoise, tout à fait à gauche enfin les Russes, c'est-à-dire, sans
compter le corps de Tauenzien, un rassemblement d'environ 50 mille
hommes, couverts par une nombreuse artillerie. Il n'avait pour faire
face à cette ligne formidable que 18 mille hommes, dont 6 mille
Français, soldats excellents, et 12 mille Saxons qui ne valaient plus
ceux qui avaient fait sous ses ordres la campagne de Russie. Il
n'éprouvait certes pas l'envie de se mesurer avec une pareille masse
d'ennemis; mais s'étant assez avancé pour donner prise, il ne pouvait
manquer de les avoir bientôt sur les bras.
[En marge: Hésitation de Bernadotte, et ardeur des Prussiens.]
[En marge: Le gros de l'armée prussienne se jette sur le 7e corps.]
[En marge: La division Durutte se défend vaillamment, mais les Saxons
se débandent.]
[En marge: Retraite de l'armée française à la suite du malheureux
combat de Gross-Beeren.]
En effet les Prussiens du général Bulow brûlaient d'impatience de nous
combattre, et de couvrir de leurs corps la route par laquelle nous
prétendions arriver à Berlin. Bernadotte hésitait. C'était la première
fois qu'il allait rencontrer les Français, et il les craignait encore
plus que sa conscience. Il tremblait de voir disparaître en un jour le
prestige dont il avait cherché à s'entourer au milieu des étrangers,
en se donnant pour le principal auteur des succès de Napoléon. Il
craignait aussi de compromettre l'armée suédoise, qu'il savait ne
pouvoir pas remplacer si elle était détruite. Il s'agissait donc pour
lui de jouer sa fortune, sa couronne en un instant, et il était saisi
d'une hésitation qui faisait douter de son courage de soldat. Le
général Bulow, comme tous les Prussiens, se défiant encore plus de la
loyauté de Bernadotte que de sa valeur, n'attendit pas son
commandement, et avec les 30 mille hommes qu'il avait sous ses ordres,
marcha sur le général Reynier. Il se fit précéder de beaucoup de
bouches à feu, et, pour l'ébranler plus sûrement, il porta sur le
flanc de son adversaire la division de Borstell. Bernadotte ne pouvant
plus reculer, mais ne voulant pas engager toutes ses forces, se
contenta de détacher sa cavalerie avec une nombreuse artillerie
contre la gauche de Reynier, dont la division Borstell menaçait la
droite. Le général Reynier, qui une fois au danger s'y comportait avec
la valeur d'un vieil officier de l'armée du Rhin, tint bon, espérant
être bientôt secouru. Il exécuta un mouvement rétrograde pour prendre
une meilleure position, et appuyant sa droite aux maisons de
Gross-Beeren, sa gauche à une hauteur d'où son artillerie plongeait
sur l'ennemi, il fit très-bonne contenance. Les Prussiens, malgré une
épaisse mitraille, s'avancèrent résolûment, animés par le double désir
de sauver Berlin et de saisir une proie qu'ils croyaient assurée. La
division Durutte résista héroïquement; mais les Saxons, pour la
plupart conscrits de l'année, joignant à la faiblesse de leur âge un
très-mauvais esprit, travaillés par des officiers qui leur rappelaient
que Bernadotte les avait commandés en 1809 et traités comme un père,
ne résistèrent pas longtemps, et laissèrent sans appui la division
Durutte. Celle-ci fut obligée de se retirer, mais elle le fit en bon
ordre, et en ôtant à l'ennemi le goût de la poursuivre. De son côté la
division Guilleminot, du 12e corps, s'avançant sous la conduite du
maréchal Oudinot sur le revers de la position, se trouvait à Arensdorf
au moment de la plus violente canonnade. Elle se hâta de courir au
feu, et se rabattit par sa droite à travers les bois, afin de secourir
Reynier par le plus court chemin. Arrivant trop tard pour faire
changer la face du combat, elle servit toutefois à contenir l'ennemi,
et se replia ensuite, assaillie plusieurs fois par la cavalerie russe
sans en être ébranlée. Chacun se reporta sur le point de départ du
matin, le 12e corps sur Thyrow, le 7e sur Wittstock. Le 12e était en
bon état, le 7e se trouvait désorganisé par la complète déroute des
Saxons. Plus de 2 mille de ces alliés avaient été pris, avec quinze
bouches à feu; quelques mille s'étaient débandés, les uns pour aller
joindre les Suédois, les autres pour s'enfuir sur les derrières. Quant
au général Bertrand qui dirigeait le 4e corps, il avait fait d'assez
grands efforts pour surmonter la résistance de Tauenzien à
Blankenfelde, et n'y avait point réussi. Il ne l'aurait pu qu'en
poussant ces efforts à l'extrême, mais il le croyait inutile, pensant
que le succès du corps principal à Gross-Beeren obligerait Tauenzien à
décamper. De la sorte, chacun avait combattu sans accord, sans
concert, comptant mal à propos sur son voisin, les uns sans dommage
comme Bertrand et Oudinot, les autres au contraire avec un dommage
notable comme le général Reynier.
[En marge: Pertes considérables par la disposition des troupes alliées
à se débander.]
[En marge: Motifs du maréchal Oudinot pour se retirer jusqu'à
Wittenberg.]
[En marge: Mésaventure de la division Girard sortie de Magdebourg.]
[En marge: Position embarrassée du maréchal Davout, engagé seul avec
30 mille hommes au milieu du Mecklembourg.]
Cependant cet échec, si on n'avait eu que des troupes exclusivement
françaises, et d'un esprit sûr, n'aurait pas pu être suivi de grandes
conséquences, car, après tout, on n'avait perdu que 2 mille hommes en
ligne. Mais avec une moitié de l'effectif total en troupes italiennes
et allemandes toujours prêtes à nous quitter, et une autre moitié de
jeunes soldats français, trop confiants d'abord, et maintenant tout
étonnés d'un revers, il était difficile de continuer à s'avancer sur
Berlin en présence de 90 mille hommes, sur le corps desquels il aurait
fallu passer. Déjà plus de 10 mille alliés, les uns Saxons, les autres
Bavarois, avaient quitté nos rangs et couraient vers l'Elbe en
poussant le cri de _Sauve qui peut!_ Dans un pareil état de choses le
maréchal Oudinot pensa qu'il fallait battre en retraite, et se
rapprocher de l'Elbe. Le lendemain 24 août, il commença son mouvement
rétrograde, l'exécuta en bon ordre, mais toujours pressé vivement par
les Prussiens, ivres de joie et d'orgueil, accusant Bernadotte de
trahison ou de lâcheté parce qu'il n'était pas aussi ardent qu'eux, et
courant sans le consulter à la poursuite de l'ennemi, plus vaincu à
leurs yeux qu'il ne l'était véritablement. Le maréchal Oudinot aurait
pu s'arrêter et réprimer peut-être leur ardeur; toutefois, dès qu'il
n'était plus en marche sur Berlin, et qu'il devait renoncer à
l'espérance d'entrer dans cette capitale, risquer une action douteuse
avec des soldats ébranlés lui parut peu sage, le résultat d'ailleurs
ne pouvant consister qu'à se maintenir entre Berlin et Wittenberg,
dans un pays qui ne lui présentait ni appui ni ressources. Il prit
donc le parti le plus sûr, celui de venir se placer sous le canon de
Wittenberg, où il était assuré de ne courir aucun danger, où il
couvrait l'Elbe, où il avait abondamment de quoi subsister, et pouvait
enfin remettre le moral de ses soldats. Il y arriva les 29 et 30 août,
toujours disputant fortement le terrain à mesure qu'il rétrogradait.
Pendant ce temps, la division active de Magdebourg était sortie de
cette place sous la conduite du général Girard, avait été assaillie
par le général Hirschfeld et les coureurs russes de Czernicheff, et
bientôt accablée par le nombre, était rentrée dans Magdebourg après
avoir perdu un millier d'hommes et quelques pièces de canon. Aux
environs de Hambourg, le maréchal Davout, sorti de la place avec 30
mille hommes, dont 10 mille Danois, s'était avancé dans la direction
de Schwerin, forçant le corps anglo-allemand qu'il avait devant lui à
se replier, et prêt à lui passer sur le corps s'il apprenait un succès
du maréchal Oudinot dans les environs de Berlin. Mais, dans le doute,
il était obligé à beaucoup de circonspection, et se conduisait de
manière à n'avoir pas d'échec, surtout pas de désastre.
[En marge: Fautes diverses qui avaient empêché le succès du mouvement
sur Berlin.]
Dès que le corps principal, celui du maréchal Oudinot, n'avait pu
pénétrer jusqu'à Berlin, la réunion de plus de cent mille hommes dans
cette capitale, que Napoléon avait espérée, n'était plus qu'un rêve.
Sans doute il y avait eu quelques fautes commises: le maréchal Oudinot
n'avait pas tenu ses corps assez réunis; ses lieutenants n'avaient pas
eu le goût de marcher ensemble, et il avait eu le tort de trop se
prêter à ce goût. Certainement il y avait ces fautes à relever dans
l'exécution du mouvement sur Berlin; mais le tort essentiel (il est à
peine nécessaire de le dire) était à Napoléon, qui avait trop méprisé
ce qu'il appelait le _ramassis_ de Bernadotte, qui lui avait opposé à
son tour un vrai _ramassis_, où pour une moitié de Français prêts à
bien combattre, il y avait une moitié d'Allemands et d'Italiens prêts
à se débander, qui avait trop compté enfin sur la jonction à Berlin de
corps partant de points aussi éloignés que Wittenberg, Magdebourg et
Hambourg. Évidemment le mieux eût été de ne pas hasarder Oudinot sur
Berlin, ce qui eût permis de ne pas tenir Macdonald sur le Bober, et
ici comme toujours l'exagération des desseins politiques chez
Napoléon avait rendu caducs les plans du général, réflexion qui
devient oiseuse à force d'être répétée, mais que nous répétons malgré
nous, parce que ce triste sujet la fait naître sans cesse, et que
seule d'ailleurs elle explique les erreurs d'un aussi grand capitaine.
[En marge: Ce sont ces divers mécomptes qui avaient ramené Napoléon de
Pirna à Dresde, et occasionné l'isolement de Vandamme.]
[En marge: Vaste et grande combinaison imaginée par Napoléon pour
réparer les échecs essuyés par Macdonald et Oudinot.]
C'étaient ces graves mécomptes, et non point une maladie inventée par
les flatteurs, qui avaient surpris Napoléon au lendemain de ses
victoires du 26 et du 27 août, et qui, arrivant coup sur coup à sa
connaissance, l'avaient ramené de Pirna à Dresde, et l'y avaient
retenu les 29 et 30 août, tandis que Vandamme restait sans appui à
Kulm. Ces mécomptes étaient d'une haute importance, car au lieu de
Macdonald laissé victorieux en Silésie et poursuivant Blucher, avoir
sur les bras Blucher victorieux et Macdonald en déroute; au lieu de
cent mille hommes entrés dans Berlin, avoir Oudinot replié sur
Wittenberg et privé de plus de dix mille hommes, Girard repoussé dans
Magdebourg avec perte d'un millier de soldats, Davout enfin condamné à
tâtonner avec trente mille au milieu des marécages du Mecklembourg,
était une situation bien différente de celle que Napoléon avait
espérée, en voulant de l'Elbe étendre son bras jusqu'à la Vistule. Le
30, ignorant encore le désastre de Vandamme, qu'il ne sut que le
lendemain matin, il avait conçu après de profondes méditations un plan
nouveau des plus vastes, des plus fortement combinés, car les revers
de ses lieutenants étaient bien loin jusqu'ici d'avoir déconcerté son
génie et ébranlé sa confiance dans la fortune. Plus d'une fois il
avait songé à courir sur Prague, à frapper l'Autriche dans une de ses
capitales, et à briser en quelque sorte la coalition sur la tête de
l'armée principale où résidaient les trois souverains alliés. Si en
effet après la bataille de Dresde il eût suivi à outrance l'armée de
Bohême, déjà si profondément atteinte, il est probable qu'il eût
dissous la coalition, et sans les nouvelles venues de Silésie et de
Berlin, il est certain qu'il l'eût fait. Le plus spirituel de ses
lieutenants, dont il n'aimait pas l'esprit frondeur, dont il
suspectait quelquefois la justesse de vues, mais dont il appréciait
les rares talents, le maréchal Saint-Cyr, l'y conviait sans relâche.
Mais il y avait des objections graves à ce plan. D'abord il fallait
passer les montagnes de Bohême, livrer bataille au delà, avec le
danger auquel venait d'échapper par miracle la grande armée des
coalisés, celui de n'avoir, si on était battu, que d'affreux défilés
pour retraite. Il fallait ensuite aller prendre Prague, dont les
défenses relevées à la hâte pouvaient opposer une résistance imprévue.
Enfin, si même on triomphait de cet obstacle, on aurait allongé sa
ligne, déjà trop longue, de toute la distance qu'il y a de Dresde à
Prague, distance fort aggravée par les lieux et par les montagnes.
Napoléon se serait trouvé ainsi plus loin de son armée de Silésie,
plus loin de celle du bas Elbe, et hors d'état de les secourir si
elles éprouvaient des revers. Ces objections l'avaient toujours fort
détourné du projet de se porter en Bohême, et il n'y avait songé qu'un
instant, lorsque étant à Zittau, il avait espéré tomber à l'improviste
au milieu des corps qui allaient former l'armée du prince de
Schwarzenberg. Mais Macdonald étant vaincu, Oudinot étant ramené de
Berlin sur Wittenberg, s'éloigner d'eux en ce moment était chose
inadmissible; aussi Napoléon en apprenant leurs revers ne songea-t-il
qu'à s'en rapprocher, et tout à coup, avec cette inépuisable fécondité
qui était un des attributs de son riche génie, il imagina de faire non
plus de Dresde mais de Berlin, le nouveau centre de ses opérations.
[En marge: Napoléon songe à laisser Murat à Dresde avec cent mille
hommes, et à se porter avec quarante mille au secours d'Oudinot, à le
conduire dans Berlin, puis à revenir se jeter dans le flanc de
Blucher, si ce dernier a osé marcher sur Dresde.]
Il fallait battre Blucher, qui n'avait reçu les 22 et 23 août qu'un
premier choc sans suite; il fallait battre Bernadotte, qui loin
d'essuyer des échecs avait eu des avantages, dont il serait aussi
utile que satisfaisant de rabaisser l'orgueil, de punir la trahison,
de détruire la fausse renommée. C'étaient là de graves motifs de
tourner nos coups de ce côté. En se dirigeant sur Berlin avec sa
garde, avec une moitié de la réserve de cavalerie, c'est-à-dire avec
quarante mille hommes, Napoléon recueillait en route Oudinot,
accablait Bernadotte, entrait dans Berlin, y appelait la division
Girard, le corps de Davout, y reformait cette concentration de cent
mille hommes sur laquelle il avait tant compté, la dirigeait sur
Stettin, Custrin, où nos garnisons avaient besoin d'être ravitaillées,
donnait courage à celles de la Vistule, pouvait ensuite retourner de
sa personne à Luckau entre Berlin et Dresde, prêt à tomber dans le
flanc de Blucher, si ce dernier avait osé se porter sur l'Elbe.
Six à sept marches séparaient Napoléon de Berlin: il fallait donc
dix-huit ou vingt jours au plus entre aller et revenir, et il avait
fait les dispositions suivantes pour couvrir Dresde en son absence. Il
voulait y laisser Vandamme avec le 1er corps (car le 30 au matin,
moment de ses projets, Napoléon ignorait le désastre de Kulm), outre
Vandamme, Saint-Cyr, Victor, Marmont avec une portion de la réserve de
cavalerie. Il se proposait de mettre ces forces, constituant une armée
de cent mille hommes, sous Murat, et il comptait que celui-ci, appuyé
sur Dresde, adossé à Macdonald, qui devait dans ce plan être ramené
jusqu'à Bautzen, serait en mesure de résister à un retour de l'armée
de Bohême, retour que le désastre récemment essuyé par celle-ci
rendait peu probable avant quinze jours. Napoléon espérait avoir ainsi
le temps de revenir après avoir frappé à Berlin un coup décisif, et à
son approche tout nouveau projet contre Dresde devait s'évanouir.
Blucher certainement en apprenant la bataille de Dresde, et sachant
Napoléon sur son flanc (car il y serait sur la route de Berlin),
n'oserait pas dépasser Bautzen. En tout cas, Macdonald se rapprochant
de l'Elbe, et venant se mettre dos à dos avec Murat, aucun d'eux
n'aurait de danger sérieux à craindre.
[En marge: Dans la supposition du plan qui précède, Napoléon se serait
établi de sa personne et avec sa réserve à Luckau, entre Berlin et
Dresde, et aurait ainsi transporté la guerre au nord de l'Allemagne.]
L'expédition de Berlin terminée, le projet de Napoléon était de
s'établir à Luckau, entre Berlin et Dresde, d'y attirer le corps de
Marmont et toute la réserve de cavalerie, de laisser à Dresde et dans
le camp de Pirna 60 mille hommes, d'en laisser 60 mille à Bautzen,
tandis qu'avec 60 mille autres il serait prêt à courir ou à Berlin, ou
à Bautzen, ou à Dresde, suivant le besoin, ce qu'il pouvait faire en
trois jours d'une marche rapide. Dans cette position il était certain
de suffire à tout, car placé à trois marches de Berlin, il serait de
plus dans le flanc de Blucher, et assez près de Dresde pour y arriver
à temps si l'armée de Bohême s'y présentait. Il est même probable
qu'en suivant ce plan il aurait réussi à transporter la guerre au nord
de l'Allemagne, car le rassemblement du nord étant dissous et
Bernadotte puni, les Prussiens voudraient regagner leur pays pour le
défendre, les Prussiens y attireraient les Russes, on ferait ainsi
supporter aux plus hostiles des Allemands les horreurs de la guerre,
et en découvrant un peu le haut Elbe, on couvrirait tout à fait le bas
Elbe, c'est-à-dire Hambourg, où existait la plus belle des lignes de
communication, celle de Hambourg à Wesel. Restait, il est vrai, dans
ce cas, la chance de voir les Autrichiens se porter sur le haut Rhin,
chance peu vraisemblable, car ils n'oseraient s'avancer si loin,
Napoléon pouvant fondre sur leurs derrières. De plus Napoléon serait
autorisé à se prévaloir auprès d'eux des soins qu'il mettrait à
éloigner la guerre de leur territoire, et il pourrait en tirer une
nouvelle occasion de négociations, ce qui n'était pas impossible, les
Autrichiens étant de tous ses ennemis les moins engagés, les moins
implacables, les seuls disposés à traiter raisonnablement.
[En marge: La nouvelle du désastre de Kulm arrête l'élan des pensées
de Napoléon.]
Tel était son plan le 30 au matin, plan déjà écrit et accompagné
d'ordres tout rédigés[17], lorsque la nouvelle de l'événement de Kulm
vint bouleverser ses vastes conceptions. Il fut cruellement affligé
en apprenant le désastre de Vandamme; c'étaient avec la Katzbach et
Gross-Beeren trois échecs graves, qui égalaient en importance les
succès obtenus autour de Dresde, et les surpassaient même, car le
prestige de la victoire avait passé du côté des coalisés, et il ne
restait du côté de Napoléon que le prestige toujours éclatant de son
ancienne gloire. Pour la première fois il pensa qu'il avait peut-être
trop présumé de ses forces, en refusant les conditions qu'on lui avait
offertes à Prague, et il apprécia mieux l'inconvénient de la jeunesse
chez ses soldats, de la contagion des sentiments germaniques chez ses
alliés, du découragement chez ses lieutenants; peut-être alla-t-il
jusqu'à regretter d'avoir ou disgracié, ou décrié lui-même, ou
prodigué au feu des généraux en chef tels que Masséna, Davout et
Lannes! Sans doute il avait encore de braves gens, des héros tels que
Ney, Oudinot, Macdonald, Victor, Murat, mais ils étaient peu habitués
au commandement en chef; il ne les y essayait que dans un moment peu
propre à les encourager, dans un moment où les passions de l'Europe,
la fortune, le vent du succès, tout enfin était tourné contre nous.
[Note 17: La note où ce plan est exposé et discuté, les
ordres en conséquence de la note, existent à la
secrétairerie d'État, et c'est d'après ces documents
irréfragables que nous écrivons ce récit.]
[En marge: Napoléon conçoit un nouveau plan fondé sur le dernier état
des choses.]
[En marge: Il place sous le commandement du maréchal Ney les trois
corps confiés d'abord au maréchal Oudinot.]
Il fut pendant plus d'un jour atterré pour ainsi dire sous ces coups
redoublés; mais son esprit toujours inépuisable n'en fut point frappé
de stérilité; son énergie, son imagination, ses illusions même, tout
se ranima le lendemain, et il forma un nouveau projet, qui moins vaste
que le précédent, était cependant tout aussi fortement conçu. D'abord
il voulut donner un autre chef aux trois corps destinés à marcher sur
Berlin, et il choisit le maréchal Ney, qui n'avait pas de supérieur en
bravoure sur le champ de bataille, mais qui n'avait jamais dirigé de
grandes armées. Napoléon fit ce choix, parce que l'âme intrépide et
confiante de Ney n'avait pas reçu encore l'atteinte du découragement,
déjà si visible chez nos autres généraux. Il l'envoya à Wittenberg en
lui adressant les paroles les plus encourageantes, et les instructions
les plus précises. Voici à quel plan général correspondaient ces
instructions.
[En marge: Il porte Ney à Baruth, à deux journées de Berlin, et songe
à se placer lui-même avec sa réserve à Hoyerswerda, entre Baruth et
Dresde, avec l'intention ou de pousser Ney sur Berlin, ou de se jeter
dans le flanc de Blucher, si celui-ci est devenu trop pressant.]
Napoléon lui prescrivit après avoir réuni et ranimé les 7e, 4e et 12e
corps (le maréchal Oudinot devait garder le commandement direct de ce
dernier), de se rendre à Baruth, à deux journées de Berlin, et d'y
attendre les ordres du quartier général. Quant à lui personnellement,
il résolut de se rendre à Hoyerswerda, distant de trois journées de
Baruth, et de deux journées de Dresde, avec la garde, la plus grande
partie de la réserve de cavalerie, et le corps de Marmont. Posté là en
Lusace, entre Berlin et Gorlitz, il pouvait à volonté, ou se porter à
gauche sur Berlin, et aider Ney à pénétrer dans cette ville, ce qui
revenait à son vaste plan du 30 au matin, ou se jeter à droite dans le
flanc de Blucher et l'accabler, si ce dernier, continuant à presser
Macdonald, devenait inquiétant pour Dresde. Il était impossible
assurément d'imaginer une combinaison plus savante et plus appropriée
aux circonstances, car Napoléon était certain en joignant l'un de ses
deux lieutenants, celui qui faisait face à Bernadotte, ou celui qui
faisait face à Blucher, de rendre l'un ou l'autre victorieux.
Seulement il ne se plaçait cette fois qu'à deux petites journées de
Dresde, dans le doute où il était sur les dispositions de l'armée de
Bohême. Si elle avançait de nouveau, remise de la défaite de Dresde
par le succès de Kulm, il revenait tout de suite lui porter un second
coup comme celui du 27 août. Si c'était Blucher qui se montrait
audacieux, il tombait d'Hoyerswerda dans son flanc, et le renvoyait
pour longtemps sur l'Oder. Et enfin si aucune des armées de Silésie et
de Bohême ne se montrait entreprenante, il pouvait d'Hoyerswerda
pousser Ney sur Berlin, sans même l'y suivre. Il suffisait en effet
qu'il l'appuyât jusqu'à Baruth, car l'impétueux Ney, se sentant une
pareille arrière-garde, était bien capable de se ruer sur Bernadotte,
de lui passer sur le corps, et d'entrer à Berlin. Une fois ce grand
acte accompli, Napoléon était libre de retourner à Hoyerswerda, d'où
il menacerait Blucher ou Schwarzenberg, celui des deux en un mot qui
essayerait quelque chose. Tout était non-seulement profond, mais vrai,
juste, dans ces combinaisons, et il n'y en avait pas une qui dix ans
auparavant n'eût réussi d'une manière éclatante, quand nos soldats
étaient à l'épreuve des dures alternatives de la guerre, quand nos
généraux étaient pleins de confiance, quand Napoléon ne doutait pas
plus des autres que de lui, quand ses ennemis, moins résolus à vaincre
ou à mourir, n'étaient pas décidés à persévérer même au milieu des
plus grandes défaites! Mais aujourd'hui, dans l'état moral de nos
ennemis et de nous-mêmes, tout était incertain, même avec des soldats
et des généraux restés héroïques[18].
[Note 18: On a prêté sur cette époque à Napoléon, faute de
connaître sa correspondance et celle de ses lieutenants, les
projets les plus chimériques et les moins raisonnables. Mais
grâce à la possession et à l'étude approfondie de cette
correspondance, nous ne lui attribuons aucun projet, aucun
calcul, qui ne soient certains et constatés par preuves
authentiques.]
[En marge: Précautions prises pour couvrir Dresde pendant que Napoléon
en sera éloigné.]
[En marge: Réorganisation du corps de Vandamme.]