Le 23 août au matin chacun se mit en mouvement selon la direction qui

lui était assignée. Sur la route de droite, le général Bertrand

s'étant présenté devant la hauteur de Blankenfelde, y trouva le

général Tauenzien fortement établi, et fut obligé d'engager avec lui

une violente canonnade. Sur la route de gauche, le général Reynier,

avec le 7e, longea pendant près de trois lieues le flanc des coteaux

dont le maréchal Oudinot parcourait le revers, chemina sans grande

difficulté, et déboucha devant Gross-Beeren. Sur-le-champ il attaqua

ce village, et en débusqua la division du général de Borstell. Avec

une impatience de succès très-mauvaise conseillère, il s'avança fort

au delà de ce village au lieu de s'y établir, et aperçut en position,

à Ruhlsdorf, l'armée du prince de Suède tout entière. À droite devant

lui il avait la division de Borstell, repliée sur le gros du corps

prussien de Bulow, au centre mais tirant un peu sur la gauche l'armée

suédoise, tout à fait à gauche enfin les Russes, c'est-à-dire, sans

compter le corps de Tauenzien, un rassemblement d'environ 50 mille

hommes, couverts par une nombreuse artillerie. Il n'avait pour faire

face à cette ligne formidable que 18 mille hommes, dont 6 mille

Français, soldats excellents, et 12 mille Saxons qui ne valaient plus

ceux qui avaient fait sous ses ordres la campagne de Russie. Il

n'éprouvait certes pas l'envie de se mesurer avec une pareille masse

d'ennemis; mais s'étant assez avancé pour donner prise, il ne pouvait

manquer de les avoir bientôt sur les bras.

[En marge: Hésitation de Bernadotte, et ardeur des Prussiens.]

[En marge: Le gros de l'armée prussienne se jette sur le 7e corps.]

[En marge: La division Durutte se défend vaillamment, mais les Saxons

se débandent.]

[En marge: Retraite de l'armée française à la suite du malheureux

combat de Gross-Beeren.]

En effet les Prussiens du général Bulow brûlaient d'impatience de nous

combattre, et de couvrir de leurs corps la route par laquelle nous

prétendions arriver à Berlin. Bernadotte hésitait. C'était la première

fois qu'il allait rencontrer les Français, et il les craignait encore

plus que sa conscience. Il tremblait de voir disparaître en un jour le

prestige dont il avait cherché à s'entourer au milieu des étrangers,

en se donnant pour le principal auteur des succès de Napoléon. Il

craignait aussi de compromettre l'armée suédoise, qu'il savait ne

pouvoir pas remplacer si elle était détruite. Il s'agissait donc pour

lui de jouer sa fortune, sa couronne en un instant, et il était saisi

d'une hésitation qui faisait douter de son courage de soldat. Le

général Bulow, comme tous les Prussiens, se défiant encore plus de la

loyauté de Bernadotte que de sa valeur, n'attendit pas son

commandement, et avec les 30 mille hommes qu'il avait sous ses ordres,

marcha sur le général Reynier. Il se fit précéder de beaucoup de

bouches à feu, et, pour l'ébranler plus sûrement, il porta sur le

flanc de son adversaire la division de Borstell. Bernadotte ne pouvant

plus reculer, mais ne voulant pas engager toutes ses forces, se

contenta de détacher sa cavalerie avec une nombreuse artillerie

contre la gauche de Reynier, dont la division Borstell menaçait la

droite. Le général Reynier, qui une fois au danger s'y comportait avec

la valeur d'un vieil officier de l'armée du Rhin, tint bon, espérant

être bientôt secouru. Il exécuta un mouvement rétrograde pour prendre

une meilleure position, et appuyant sa droite aux maisons de

Gross-Beeren, sa gauche à une hauteur d'où son artillerie plongeait

sur l'ennemi, il fit très-bonne contenance. Les Prussiens, malgré une

épaisse mitraille, s'avancèrent résolûment, animés par le double désir

de sauver Berlin et de saisir une proie qu'ils croyaient assurée. La

division Durutte résista héroïquement; mais les Saxons, pour la

plupart conscrits de l'année, joignant à la faiblesse de leur âge un

très-mauvais esprit, travaillés par des officiers qui leur rappelaient

que Bernadotte les avait commandés en 1809 et traités comme un père,

ne résistèrent pas longtemps, et laissèrent sans appui la division

Durutte. Celle-ci fut obligée de se retirer, mais elle le fit en bon

ordre, et en ôtant à l'ennemi le goût de la poursuivre. De son côté la

division Guilleminot, du 12e corps, s'avançant sous la conduite du

maréchal Oudinot sur le revers de la position, se trouvait à Arensdorf

au moment de la plus violente canonnade. Elle se hâta de courir au

feu, et se rabattit par sa droite à travers les bois, afin de secourir

Reynier par le plus court chemin. Arrivant trop tard pour faire

changer la face du combat, elle servit toutefois à contenir l'ennemi,

et se replia ensuite, assaillie plusieurs fois par la cavalerie russe

sans en être ébranlée. Chacun se reporta sur le point de départ du

matin, le 12e corps sur Thyrow, le 7e sur Wittstock. Le 12e était en

bon état, le 7e se trouvait désorganisé par la complète déroute des

Saxons. Plus de 2 mille de ces alliés avaient été pris, avec quinze

bouches à feu; quelques mille s'étaient débandés, les uns pour aller

joindre les Suédois, les autres pour s'enfuir sur les derrières. Quant

au général Bertrand qui dirigeait le 4e corps, il avait fait d'assez

grands efforts pour surmonter la résistance de Tauenzien à

Blankenfelde, et n'y avait point réussi. Il ne l'aurait pu qu'en

poussant ces efforts à l'extrême, mais il le croyait inutile, pensant

que le succès du corps principal à Gross-Beeren obligerait Tauenzien à

décamper. De la sorte, chacun avait combattu sans accord, sans

concert, comptant mal à propos sur son voisin, les uns sans dommage

comme Bertrand et Oudinot, les autres au contraire avec un dommage

notable comme le général Reynier.

[En marge: Pertes considérables par la disposition des troupes alliées

à se débander.]

[En marge: Motifs du maréchal Oudinot pour se retirer jusqu'à

Wittenberg.]

[En marge: Mésaventure de la division Girard sortie de Magdebourg.]

[En marge: Position embarrassée du maréchal Davout, engagé seul avec

30 mille hommes au milieu du Mecklembourg.]

Cependant cet échec, si on n'avait eu que des troupes exclusivement

françaises, et d'un esprit sûr, n'aurait pas pu être suivi de grandes

conséquences, car, après tout, on n'avait perdu que 2 mille hommes en

ligne. Mais avec une moitié de l'effectif total en troupes italiennes

et allemandes toujours prêtes à nous quitter, et une autre moitié de

jeunes soldats français, trop confiants d'abord, et maintenant tout

étonnés d'un revers, il était difficile de continuer à s'avancer sur

Berlin en présence de 90 mille hommes, sur le corps desquels il aurait

fallu passer. Déjà plus de 10 mille alliés, les uns Saxons, les autres

Bavarois, avaient quitté nos rangs et couraient vers l'Elbe en

poussant le cri de _Sauve qui peut!_ Dans un pareil état de choses le

maréchal Oudinot pensa qu'il fallait battre en retraite, et se

rapprocher de l'Elbe. Le lendemain 24 août, il commença son mouvement

rétrograde, l'exécuta en bon ordre, mais toujours pressé vivement par

les Prussiens, ivres de joie et d'orgueil, accusant Bernadotte de

trahison ou de lâcheté parce qu'il n'était pas aussi ardent qu'eux, et

courant sans le consulter à la poursuite de l'ennemi, plus vaincu à

leurs yeux qu'il ne l'était véritablement. Le maréchal Oudinot aurait

pu s'arrêter et réprimer peut-être leur ardeur; toutefois, dès qu'il

n'était plus en marche sur Berlin, et qu'il devait renoncer à

l'espérance d'entrer dans cette capitale, risquer une action douteuse

avec des soldats ébranlés lui parut peu sage, le résultat d'ailleurs

ne pouvant consister qu'à se maintenir entre Berlin et Wittenberg,

dans un pays qui ne lui présentait ni appui ni ressources. Il prit

donc le parti le plus sûr, celui de venir se placer sous le canon de

Wittenberg, où il était assuré de ne courir aucun danger, où il

couvrait l'Elbe, où il avait abondamment de quoi subsister, et pouvait

enfin remettre le moral de ses soldats. Il y arriva les 29 et 30 août,

toujours disputant fortement le terrain à mesure qu'il rétrogradait.

Pendant ce temps, la division active de Magdebourg était sortie de

cette place sous la conduite du général Girard, avait été assaillie

par le général Hirschfeld et les coureurs russes de Czernicheff, et

bientôt accablée par le nombre, était rentrée dans Magdebourg après

avoir perdu un millier d'hommes et quelques pièces de canon. Aux

environs de Hambourg, le maréchal Davout, sorti de la place avec 30

mille hommes, dont 10 mille Danois, s'était avancé dans la direction

de Schwerin, forçant le corps anglo-allemand qu'il avait devant lui à

se replier, et prêt à lui passer sur le corps s'il apprenait un succès

du maréchal Oudinot dans les environs de Berlin. Mais, dans le doute,

il était obligé à beaucoup de circonspection, et se conduisait de

manière à n'avoir pas d'échec, surtout pas de désastre.

[En marge: Fautes diverses qui avaient empêché le succès du mouvement

sur Berlin.]

Dès que le corps principal, celui du maréchal Oudinot, n'avait pu

pénétrer jusqu'à Berlin, la réunion de plus de cent mille hommes dans

cette capitale, que Napoléon avait espérée, n'était plus qu'un rêve.

Sans doute il y avait eu quelques fautes commises: le maréchal Oudinot

n'avait pas tenu ses corps assez réunis; ses lieutenants n'avaient pas

eu le goût de marcher ensemble, et il avait eu le tort de trop se

prêter à ce goût. Certainement il y avait ces fautes à relever dans

l'exécution du mouvement sur Berlin; mais le tort essentiel (il est à

peine nécessaire de le dire) était à Napoléon, qui avait trop méprisé

ce qu'il appelait le _ramassis_ de Bernadotte, qui lui avait opposé à

son tour un vrai _ramassis_, où pour une moitié de Français prêts à

bien combattre, il y avait une moitié d'Allemands et d'Italiens prêts

à se débander, qui avait trop compté enfin sur la jonction à Berlin de

corps partant de points aussi éloignés que Wittenberg, Magdebourg et

Hambourg. Évidemment le mieux eût été de ne pas hasarder Oudinot sur

Berlin, ce qui eût permis de ne pas tenir Macdonald sur le Bober, et

ici comme toujours l'exagération des desseins politiques chez

Napoléon avait rendu caducs les plans du général, réflexion qui

devient oiseuse à force d'être répétée, mais que nous répétons malgré

nous, parce que ce triste sujet la fait naître sans cesse, et que

seule d'ailleurs elle explique les erreurs d'un aussi grand capitaine.

[En marge: Ce sont ces divers mécomptes qui avaient ramené Napoléon de

Pirna à Dresde, et occasionné l'isolement de Vandamme.]

[En marge: Vaste et grande combinaison imaginée par Napoléon pour

réparer les échecs essuyés par Macdonald et Oudinot.]

C'étaient ces graves mécomptes, et non point une maladie inventée par

les flatteurs, qui avaient surpris Napoléon au lendemain de ses

victoires du 26 et du 27 août, et qui, arrivant coup sur coup à sa

connaissance, l'avaient ramené de Pirna à Dresde, et l'y avaient

retenu les 29 et 30 août, tandis que Vandamme restait sans appui à

Kulm. Ces mécomptes étaient d'une haute importance, car au lieu de

Macdonald laissé victorieux en Silésie et poursuivant Blucher, avoir

sur les bras Blucher victorieux et Macdonald en déroute; au lieu de

cent mille hommes entrés dans Berlin, avoir Oudinot replié sur

Wittenberg et privé de plus de dix mille hommes, Girard repoussé dans

Magdebourg avec perte d'un millier de soldats, Davout enfin condamné à

tâtonner avec trente mille au milieu des marécages du Mecklembourg,

était une situation bien différente de celle que Napoléon avait

espérée, en voulant de l'Elbe étendre son bras jusqu'à la Vistule. Le

30, ignorant encore le désastre de Vandamme, qu'il ne sut que le

lendemain matin, il avait conçu après de profondes méditations un plan

nouveau des plus vastes, des plus fortement combinés, car les revers

de ses lieutenants étaient bien loin jusqu'ici d'avoir déconcerté son

génie et ébranlé sa confiance dans la fortune. Plus d'une fois il

avait songé à courir sur Prague, à frapper l'Autriche dans une de ses

capitales, et à briser en quelque sorte la coalition sur la tête de

l'armée principale où résidaient les trois souverains alliés. Si en

effet après la bataille de Dresde il eût suivi à outrance l'armée de

Bohême, déjà si profondément atteinte, il est probable qu'il eût

dissous la coalition, et sans les nouvelles venues de Silésie et de

Berlin, il est certain qu'il l'eût fait. Le plus spirituel de ses

lieutenants, dont il n'aimait pas l'esprit frondeur, dont il

suspectait quelquefois la justesse de vues, mais dont il appréciait

les rares talents, le maréchal Saint-Cyr, l'y conviait sans relâche.

Mais il y avait des objections graves à ce plan. D'abord il fallait

passer les montagnes de Bohême, livrer bataille au delà, avec le

danger auquel venait d'échapper par miracle la grande armée des

coalisés, celui de n'avoir, si on était battu, que d'affreux défilés

pour retraite. Il fallait ensuite aller prendre Prague, dont les

défenses relevées à la hâte pouvaient opposer une résistance imprévue.

Enfin, si même on triomphait de cet obstacle, on aurait allongé sa

ligne, déjà trop longue, de toute la distance qu'il y a de Dresde à

Prague, distance fort aggravée par les lieux et par les montagnes.

Napoléon se serait trouvé ainsi plus loin de son armée de Silésie,

plus loin de celle du bas Elbe, et hors d'état de les secourir si

elles éprouvaient des revers. Ces objections l'avaient toujours fort

détourné du projet de se porter en Bohême, et il n'y avait songé qu'un

instant, lorsque étant à Zittau, il avait espéré tomber à l'improviste

au milieu des corps qui allaient former l'armée du prince de

Schwarzenberg. Mais Macdonald étant vaincu, Oudinot étant ramené de

Berlin sur Wittenberg, s'éloigner d'eux en ce moment était chose

inadmissible; aussi Napoléon en apprenant leurs revers ne songea-t-il

qu'à s'en rapprocher, et tout à coup, avec cette inépuisable fécondité

qui était un des attributs de son riche génie, il imagina de faire non

plus de Dresde mais de Berlin, le nouveau centre de ses opérations.

[En marge: Napoléon songe à laisser Murat à Dresde avec cent mille

hommes, et à se porter avec quarante mille au secours d'Oudinot, à le

conduire dans Berlin, puis à revenir se jeter dans le flanc de

Blucher, si ce dernier a osé marcher sur Dresde.]

Il fallait battre Blucher, qui n'avait reçu les 22 et 23 août qu'un

premier choc sans suite; il fallait battre Bernadotte, qui loin

d'essuyer des échecs avait eu des avantages, dont il serait aussi

utile que satisfaisant de rabaisser l'orgueil, de punir la trahison,

de détruire la fausse renommée. C'étaient là de graves motifs de

tourner nos coups de ce côté. En se dirigeant sur Berlin avec sa

garde, avec une moitié de la réserve de cavalerie, c'est-à-dire avec

quarante mille hommes, Napoléon recueillait en route Oudinot,

accablait Bernadotte, entrait dans Berlin, y appelait la division

Girard, le corps de Davout, y reformait cette concentration de cent

mille hommes sur laquelle il avait tant compté, la dirigeait sur

Stettin, Custrin, où nos garnisons avaient besoin d'être ravitaillées,

donnait courage à celles de la Vistule, pouvait ensuite retourner de

sa personne à Luckau entre Berlin et Dresde, prêt à tomber dans le

flanc de Blucher, si ce dernier avait osé se porter sur l'Elbe.

Six à sept marches séparaient Napoléon de Berlin: il fallait donc

dix-huit ou vingt jours au plus entre aller et revenir, et il avait

fait les dispositions suivantes pour couvrir Dresde en son absence. Il

voulait y laisser Vandamme avec le 1er corps (car le 30 au matin,

moment de ses projets, Napoléon ignorait le désastre de Kulm), outre

Vandamme, Saint-Cyr, Victor, Marmont avec une portion de la réserve de

cavalerie. Il se proposait de mettre ces forces, constituant une armée

de cent mille hommes, sous Murat, et il comptait que celui-ci, appuyé

sur Dresde, adossé à Macdonald, qui devait dans ce plan être ramené

jusqu'à Bautzen, serait en mesure de résister à un retour de l'armée

de Bohême, retour que le désastre récemment essuyé par celle-ci

rendait peu probable avant quinze jours. Napoléon espérait avoir ainsi

le temps de revenir après avoir frappé à Berlin un coup décisif, et à

son approche tout nouveau projet contre Dresde devait s'évanouir.

Blucher certainement en apprenant la bataille de Dresde, et sachant

Napoléon sur son flanc (car il y serait sur la route de Berlin),

n'oserait pas dépasser Bautzen. En tout cas, Macdonald se rapprochant

de l'Elbe, et venant se mettre dos à dos avec Murat, aucun d'eux

n'aurait de danger sérieux à craindre.

[En marge: Dans la supposition du plan qui précède, Napoléon se serait

établi de sa personne et avec sa réserve à Luckau, entre Berlin et

Dresde, et aurait ainsi transporté la guerre au nord de l'Allemagne.]

L'expédition de Berlin terminée, le projet de Napoléon était de

s'établir à Luckau, entre Berlin et Dresde, d'y attirer le corps de

Marmont et toute la réserve de cavalerie, de laisser à Dresde et dans

le camp de Pirna 60 mille hommes, d'en laisser 60 mille à Bautzen,

tandis qu'avec 60 mille autres il serait prêt à courir ou à Berlin, ou

à Bautzen, ou à Dresde, suivant le besoin, ce qu'il pouvait faire en

trois jours d'une marche rapide. Dans cette position il était certain

de suffire à tout, car placé à trois marches de Berlin, il serait de

plus dans le flanc de Blucher, et assez près de Dresde pour y arriver

à temps si l'armée de Bohême s'y présentait. Il est même probable

qu'en suivant ce plan il aurait réussi à transporter la guerre au nord

de l'Allemagne, car le rassemblement du nord étant dissous et

Bernadotte puni, les Prussiens voudraient regagner leur pays pour le

défendre, les Prussiens y attireraient les Russes, on ferait ainsi

supporter aux plus hostiles des Allemands les horreurs de la guerre,

et en découvrant un peu le haut Elbe, on couvrirait tout à fait le bas

Elbe, c'est-à-dire Hambourg, où existait la plus belle des lignes de

communication, celle de Hambourg à Wesel. Restait, il est vrai, dans

ce cas, la chance de voir les Autrichiens se porter sur le haut Rhin,

chance peu vraisemblable, car ils n'oseraient s'avancer si loin,

Napoléon pouvant fondre sur leurs derrières. De plus Napoléon serait

autorisé à se prévaloir auprès d'eux des soins qu'il mettrait à

éloigner la guerre de leur territoire, et il pourrait en tirer une

nouvelle occasion de négociations, ce qui n'était pas impossible, les

Autrichiens étant de tous ses ennemis les moins engagés, les moins

implacables, les seuls disposés à traiter raisonnablement.

[En marge: La nouvelle du désastre de Kulm arrête l'élan des pensées

de Napoléon.]

Tel était son plan le 30 au matin, plan déjà écrit et accompagné

d'ordres tout rédigés[17], lorsque la nouvelle de l'événement de Kulm

vint bouleverser ses vastes conceptions. Il fut cruellement affligé

en apprenant le désastre de Vandamme; c'étaient avec la Katzbach et

Gross-Beeren trois échecs graves, qui égalaient en importance les

succès obtenus autour de Dresde, et les surpassaient même, car le

prestige de la victoire avait passé du côté des coalisés, et il ne

restait du côté de Napoléon que le prestige toujours éclatant de son

ancienne gloire. Pour la première fois il pensa qu'il avait peut-être

trop présumé de ses forces, en refusant les conditions qu'on lui avait

offertes à Prague, et il apprécia mieux l'inconvénient de la jeunesse

chez ses soldats, de la contagion des sentiments germaniques chez ses

alliés, du découragement chez ses lieutenants; peut-être alla-t-il

jusqu'à regretter d'avoir ou disgracié, ou décrié lui-même, ou

prodigué au feu des généraux en chef tels que Masséna, Davout et

Lannes! Sans doute il avait encore de braves gens, des héros tels que

Ney, Oudinot, Macdonald, Victor, Murat, mais ils étaient peu habitués

au commandement en chef; il ne les y essayait que dans un moment peu

propre à les encourager, dans un moment où les passions de l'Europe,

la fortune, le vent du succès, tout enfin était tourné contre nous.

[Note 17: La note où ce plan est exposé et discuté, les

ordres en conséquence de la note, existent à la

secrétairerie d'État, et c'est d'après ces documents

irréfragables que nous écrivons ce récit.]

[En marge: Napoléon conçoit un nouveau plan fondé sur le dernier état

des choses.]

[En marge: Il place sous le commandement du maréchal Ney les trois

corps confiés d'abord au maréchal Oudinot.]

Il fut pendant plus d'un jour atterré pour ainsi dire sous ces coups

redoublés; mais son esprit toujours inépuisable n'en fut point frappé

de stérilité; son énergie, son imagination, ses illusions même, tout

se ranima le lendemain, et il forma un nouveau projet, qui moins vaste

que le précédent, était cependant tout aussi fortement conçu. D'abord

il voulut donner un autre chef aux trois corps destinés à marcher sur

Berlin, et il choisit le maréchal Ney, qui n'avait pas de supérieur en

bravoure sur le champ de bataille, mais qui n'avait jamais dirigé de

grandes armées. Napoléon fit ce choix, parce que l'âme intrépide et

confiante de Ney n'avait pas reçu encore l'atteinte du découragement,

déjà si visible chez nos autres généraux. Il l'envoya à Wittenberg en

lui adressant les paroles les plus encourageantes, et les instructions

les plus précises. Voici à quel plan général correspondaient ces

instructions.

[En marge: Il porte Ney à Baruth, à deux journées de Berlin, et songe

à se placer lui-même avec sa réserve à Hoyerswerda, entre Baruth et

Dresde, avec l'intention ou de pousser Ney sur Berlin, ou de se jeter

dans le flanc de Blucher, si celui-ci est devenu trop pressant.]

Napoléon lui prescrivit après avoir réuni et ranimé les 7e, 4e et 12e

corps (le maréchal Oudinot devait garder le commandement direct de ce

dernier), de se rendre à Baruth, à deux journées de Berlin, et d'y

attendre les ordres du quartier général. Quant à lui personnellement,

il résolut de se rendre à Hoyerswerda, distant de trois journées de

Baruth, et de deux journées de Dresde, avec la garde, la plus grande

partie de la réserve de cavalerie, et le corps de Marmont. Posté là en

Lusace, entre Berlin et Gorlitz, il pouvait à volonté, ou se porter à

gauche sur Berlin, et aider Ney à pénétrer dans cette ville, ce qui

revenait à son vaste plan du 30 au matin, ou se jeter à droite dans le

flanc de Blucher et l'accabler, si ce dernier, continuant à presser

Macdonald, devenait inquiétant pour Dresde. Il était impossible

assurément d'imaginer une combinaison plus savante et plus appropriée

aux circonstances, car Napoléon était certain en joignant l'un de ses

deux lieutenants, celui qui faisait face à Bernadotte, ou celui qui

faisait face à Blucher, de rendre l'un ou l'autre victorieux.

Seulement il ne se plaçait cette fois qu'à deux petites journées de

Dresde, dans le doute où il était sur les dispositions de l'armée de

Bohême. Si elle avançait de nouveau, remise de la défaite de Dresde

par le succès de Kulm, il revenait tout de suite lui porter un second

coup comme celui du 27 août. Si c'était Blucher qui se montrait

audacieux, il tombait d'Hoyerswerda dans son flanc, et le renvoyait

pour longtemps sur l'Oder. Et enfin si aucune des armées de Silésie et

de Bohême ne se montrait entreprenante, il pouvait d'Hoyerswerda

pousser Ney sur Berlin, sans même l'y suivre. Il suffisait en effet

qu'il l'appuyât jusqu'à Baruth, car l'impétueux Ney, se sentant une

pareille arrière-garde, était bien capable de se ruer sur Bernadotte,

de lui passer sur le corps, et d'entrer à Berlin. Une fois ce grand

acte accompli, Napoléon était libre de retourner à Hoyerswerda, d'où

il menacerait Blucher ou Schwarzenberg, celui des deux en un mot qui

essayerait quelque chose. Tout était non-seulement profond, mais vrai,

juste, dans ces combinaisons, et il n'y en avait pas une qui dix ans

auparavant n'eût réussi d'une manière éclatante, quand nos soldats

étaient à l'épreuve des dures alternatives de la guerre, quand nos

généraux étaient pleins de confiance, quand Napoléon ne doutait pas

plus des autres que de lui, quand ses ennemis, moins résolus à vaincre

ou à mourir, n'étaient pas décidés à persévérer même au milieu des

plus grandes défaites! Mais aujourd'hui, dans l'état moral de nos

ennemis et de nous-mêmes, tout était incertain, même avec des soldats

et des généraux restés héroïques[18].

[Note 18: On a prêté sur cette époque à Napoléon, faute de

connaître sa correspondance et celle de ses lieutenants, les

projets les plus chimériques et les moins raisonnables. Mais

grâce à la possession et à l'étude approfondie de cette

correspondance, nous ne lui attribuons aucun projet, aucun

calcul, qui ne soient certains et constatés par preuves

authentiques.]

[En marge: Précautions prises pour couvrir Dresde pendant que Napoléon

en sera éloigné.]

[En marge: Réorganisation du corps de Vandamme.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 16 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 29 / 52 段