Sur ce même point Blucher arrivait à l'instant avec la plus grande

partie de ses forces. Comptant sur la position de Jauer, il n'y avait

laissé que le corps de Langeron, et avait porté à la fois York et

Sacken sur le plateau de Janowitz pour parer au mouvement de flanc qui

le menaçait. À la vue de nos troupes gravissant le bord du ravin de la

Wutten-Neiss pour s'établir sur le plateau, il avait pensé que nous ne

pourrions pas lui opposer beaucoup de monde à la fois, et qu'en nous

abordant avec quarante mille hommes, il nous culbuterait facilement

dans le ravin dont nous tâchions de sortir. Il se fit d'abord précéder

par une puissante artillerie, dont la brigade du général Charpentier

supporta le feu avec sang-froid, et auquel elle répondit avec sa

batterie de douze. Il fit mieux encore, et lança sur elle dix mille

chevaux. Notre infanterie, formée en carré, voulut en vain leur

opposer ses feux éteints par la pluie; réduite à ses baïonnettes, elle

s'en servit bravement, et arrêta tout court l'élan de la cavalerie

ennemie. Le général Sébastiani, rachetant sa lenteur par sa vigueur,

chargea cette cavalerie et la ramena, mais il fut ramené à son tour,

et ne put résister longtemps à des forces triples des siennes. Il fut

contraint d'opérer un mouvement rétrograde, et découvrit ainsi la

gauche de la brigade Charpentier. Alors Blucher, qui n'avait pu

ébranler cette brave brigade avec ses cavaliers, jeta sur elle plus de

vingt mille hommes d'infanterie. Elle reçut et soutint plusieurs

charges à la baïonnette; mais bientôt accablée par le nombre, elle

perdit du terrain, et finit par être poussée jusqu'au bord du ravin

de la Wutten-Neiss. Malgré une ferme contenance, elle fut obligée d'y

redescendre, et elle s'y trouva pêle-mêle avec la cavalerie Sébastiani

qui se repliait aussi, et avec la tête du corps de Souham qui

arrivait. On conçoit quel encombrement, quel désordre dut s'y

produire, et que de pertes on dut y faire, surtout en canons, car

notre artillerie embourbée dans les terres avait été privée de ses

chevaux presque tous tués par le feu ennemi.

On se retira donc, refoulés vivement dans cet étroit passage jusqu'au

village de Kroitsch où la Wutten-Neiss se joint à la Katzbach, et où

Blucher n'osa pas nous poursuivre.

[En marge: Cet accident amène un mouvement rétrograde général.]

[En marge: Retraite de nuit par un temps affreux.]

Cette échauffourée sur un seul point, laquelle nous avait coûté tout

au plus un millier d'hommes, suffit pour convertir en une espèce de

déroute générale une opération qui avait réussi sur le reste de notre

ligne. En effet, les généraux Gérard et Lauriston, attaquant avec une

extrême énergie les positions que Langeron avait successivement

occupées et abandonnées, étaient déjà parvenus en vue de Jauer, malgré

le mauvais temps, et allaient s'en emparer, lorsqu'ils furent arrêtés

par la nouvelle de ce qui s'était passé à leur gauche. Ils furent donc

sous peine d'imprudence contraints de rétrograder, et ils revinrent

jusqu'à Goldberg où ils entrèrent vers minuit, dans un état fort

triste, ayant rencontré en route les débris des troupes battues sur le

plateau de Janowitz, et ayant eu à traverser un immense encombrement

de voitures embourbées, de blessés qu'on emportait avec la plus grande

peine par un temps devenu affreux. Il fallut bivouaquer comme on put,

sous une pluie continuelle, les uns dans Goldberg, les autres en

dehors, la plupart sans vivres, sans abri, en un mot dans un état

misérable.

[En marge: Nos jeunes soldats rebutés par cette subite épreuve.]

[En marge: Continuation de mauvais temps pendant les journées des 27

et 28 août.]

[En marge: Difficulté pour nos corps d'armée de regagner le Bober, et

de franchir le fleuve presque partout débordé.]

C'est pour les traverses de ce genre que sont bons les vieux soldats.

Au feu, de jeunes soldats menés par des officiers vigoureux sont plus

impétueux sans doute, parce qu'ils connaissent moins le danger; mais

au premier revers ils s'étonnent, à la première souffrance ils se

rebutent, et surtout s'ils sont depuis peu au drapeau, il suffit d'un

échec pour troubler toutes leurs idées, et convertir leur téméraire

bravoure en abattement profond. Cependant avec des vivres on aurait pu

retenir nos conscrits dans les cadres, et, au retour du soleil, avec

une nouvelle impulsion donnée par des chefs énergiques, on serait

parvenu à leur rendre la confiance. Mais il fallut, sans vivres, sans

abri, passer une nuit horrible, avec certitude d'avoir le lendemain

sur les bras quatre-vingt mille hommes, victorieux ou croyant l'être.

Le lendemain matin, le ciel, qui était encore chargé d'eau, continua

de verser sur nos soldats des torrents de pluie. Heureusement la

Katzbach qu'on avait repassée la veille, leur servit de protection

contre la poursuite impétueuse de Blucher. Elle était tellement

débordée, qu'à peine il put faire passer sa cavalerie. On réussit donc

à se retirer sans avoir l'infanterie des alliés sur les bras; mais on

fut poursuivi par une nuée de cavaliers que nos fusils n'arrêtaient

guère faute de pouvoir faire feu. Nos jeunes soldats, plus fermes

devant l'ennemi que devant le mauvais temps, opposèrent avec leurs

baïonnettes une barrière de fer aux cavaliers russes et prussiens, et

parvinrent ainsi à les contenir. Obligés néanmoins de s'éloigner à la

hâte, ils laissèrent en arrière une grande partie de leur artillerie

embourbée, et il arriva que beaucoup d'entre eux, rebutés ou mourants

de faim, s'étant éparpillés dans les villages pour vivre, furent pris,

ou initiés de bonne heure au dangereux et corrupteur métier de

maraudeurs. Le corps du général Souham, couvert par la cavalerie du

général Sébastiani, put se retirer sain et sauf à travers la plaine,

et gagner Buntzlau. Les corps des généraux Gérard et Lauriston, plus

vivement poursuivis, et n'ayant pas de grosse cavalerie pour se

couvrir, trouvèrent un abri dans les bois qui séparent la Katzbach du

Bober, entre Goldberg et Lowenberg. Ils y passèrent la nuit un peu

mieux abrités, mais pas mieux nourris que la veille. Ces deux corps,

rendus dans la journée du 28 en face de Lowenberg, voulurent en vain y

passer le Bober. Le pont n'était pas détruit, mais il fallait pour

arriver jusqu'à ses abords traverser une inondation de trois quarts de

lieue d'étendue, et il n'y eut d'autre ressource que de redescendre la

rive droite du Bober pour le franchir à Buntzlau, où étaient déjà

Souham et Sébastiani. Pour la première fois depuis trois jours, on

trouva des toits et des subsistances, bien disputés du reste, car on

était cinquante mille au moins accumulés sur un seul point.

[En marge: Inquiétudes du maréchal Macdonald pour la division Puthod,

envoyée sur Hirschberg par la rive droite du Bober.]

[En marge: Désastre de cette division qui n'avait pas repassé le Bober

à temps.]

Le maréchal Macdonald, ferme, sage, expérimenté, loyal, mais presque

toujours malheureux depuis la funeste journée de la Trebbia, n'avait

pas le tort de s'abuser sur sa mauvaise fortune. Aussi, rentré à

Buntzlau, ne regardait-il pas comme apaisée la cruelle fatalité qui le

poursuivait, et il tremblait pour la division Puthod, hasardée seule

au delà du Bober, jusqu'à la hauteur de Hirschberg. On ne pouvait

avoir d'inquiétude pour la division Ledru, laquelle avait cheminé par

la rive gauche qui nous appartenait, mais si la division Puthod

n'avait pas profité du pont de Hirschberg pour revenir en deçà du

Bober, son sort était évidemment compromis. C'était en effet ce qui

devait arriver. Cette division ayant remonté le Bober par une rive

tandis que la division Ledru le remontait par l'autre, n'avait point

usé du pont de Hirschberg lorsqu'il en était temps encore, et s'était

vue séparée par d'immenses masses d'eau de ses compagnons d'armes, qui

lui tendaient vainement les mains du haut de la rive gauche. Le 29

elle imagina de descendre par la rive droite, vis-à-vis de Lowenberg,

près de Zopten. Là, réduite de 6 mille hommes à 3 mille par la

fatigue, la faim, le froid des nuits, l'abattement, elle fut assaillie

par les troupes de Blucher, refusa de se rendre, se défendit

vaillamment, et finit par être prise ou détruite. L'infortuné

Macdonald, plus infortuné qu'elle encore, entendant de Buntzlau le feu

de l'artillerie, devinant l'affreux sacrifice qui se consommait,

voulait avec quelques troupes remonter par la rive droite à la hauteur

de Zopten, mais on lui fit sentir le danger, l'inutilité peut-être de

ce secours, et il fut obligé de laisser immoler sous ses yeux de

malheureux soldats perdus à la suite de sa mauvaise étoile.

[En marge: Retour le 30 sur le Bober, après une perte de 20 mille

hommes, dont plus de la moitié en soldats débandés.]

Le 30 on se trouva tous réunis sur la gauche du Bober, mais au nombre

de 50 mille hommes au plus, au lieu de 70 mille qu'on était quelques

jours auparavant, et après avoir laissé cent pièces de canon dans les

fanges. Le feu n'avait pas détruit plus de 3 mille hommes sur les 20

mille qui manquaient; mais l'ennemi en avait ramassé 7 à 8 mille, et

il y en avait 9 à 10 mille débandés, qui avaient jeté ou perdu leurs

fusils, et qui n'avaient guère envie d'en prendre d'autres. Une trop

subite épreuve des souffrances de la guerre, succédant à une confiance

aveugle, avait tout à coup réveillé en eux le sentiment qu'ils

éprouvaient en quittant leurs chaumières six mois auparavant, celui de

la haine contre l'homme qui les sacrifiait, à peine sortis de

l'adolescence, à une ambition désordonnée. Braves, ils l'étaient

toujours, et on pouvait tout attendre d'eux si on parvenait à les

faire rentrer dans les rangs, mais c'était difficile. Irrités et

dégoûtés, ils aimaient mieux vivre en pillant le pays ennemi que

reprendre des armes pour un dieu cruel qui dévorait, disaient-ils,

leur jeunesse sans pitié et sans motif. Macdonald se vit donc sur le

Bober avec cinquante mille soldats découragés, et neuf ou dix mille

traînards suivant l'armée, et alléguant le défaut de fusils pour ne

pas revenir au drapeau. Poniatowski était resté sain et sauf à Zittau

avec ses dix mille Polonais.

[En marge: Causes du revers essuyé par le maréchal Macdonald.]

Les causes de ce malheur étaient de diverses natures: il y en avait

d'accidentelles, il y en avait de générales. Les causes accidentelles,

c'étaient le mauvais temps, l'ordre équivoque au maréchal Ney qui

avait entraîné un mouvement rétrograde inutilement fatigant pour les

troupes, ramené l'ennemi prématurément, et poussé le maréchal

Macdonald à prendre une offensive précipitée; c'étaient peut-être

aussi quelques fautes du général en chef, qui avait envoyé deux

divisions sur Hirschberg pour en expulser l'ennemi que notre présence

à Jauer aurait suffi pour en éloigner; qui pendant la bataille avait

laissé trop isolées les deux fractions de son armée, et en prenant

pour les relier le parti d'occuper le plateau de Janowitz, ne l'avait

fait qu'avec des forces insuffisantes, qui avait trop méprisé enfin

les difficultés naissant du temps et des routes. Les causes générales,

et celles-là beaucoup plus redoutables encore, c'étaient le

patriotisme des coalisés, leur ardeur à revenir sans cesse à la charge

dès qu'ils voyaient la moindre chance de recommencer la lutte avec

avantage, c'était surtout la jeunesse de nos troupes, impétueuses au

feu, mais trop nouvelles aux traverses de la guerre, parties avec le

sentiment qu'on les sacrifiait à une folle ambition, oubliant ce

sentiment devant l'ennemi, mais l'éprouvant plus vivement que jamais

au premier revers, et après s'être conduites vaillamment dans le

combat, jetant leurs armes dans la retraite, par dépit, découragement,

épuisement moral et physique.

[En marge: Événements sur la route de Berlin.]

Ces mêmes causes avaient produit sur la route de Berlin un revers

moins éclatant, quoique tout aussi fâcheux par ses conséquences.

[En marge: Le maréchal Oudinot chargé de marcher sur Berlin avec les

4e, 7e et 12e corps.]

[En marge: Ces corps comprennent tout au plus 64 mille hommes, au lieu

de 70 mille qu'on s'était flatté de réunir.]

[En marge: Caractère des généraux Reynier et Bertrand, subordonnés au

maréchal Oudinot.]

[En marge: Forces de Bernadotte, s'élevant à environ 90 mille hommes

de bonnes troupes.]

On a vu quelle importance Napoléon attachait à diriger un corps sur

Berlin, afin de rejeter l'armée du Nord loin du théâtre de la guerre,

d'infliger une humiliation à Bernadotte, de saisir l'imagination des

Allemands en entrant dans la principale de leurs capitales, de frapper

au coeur le Tugend-Bund, de dissoudre le ramassis dont il croyait

l'armée de Bernadotte composée, et de tendre enfin la main à nos

garnisons de l'Oder et de la Vistule. Pour atteindre ces buts divers,

il avait donné au maréchal Oudinot outre le 12e corps que ce maréchal

commandait directement, le 7e confié au général Reynier, et le 4e

confié au général Bertrand. Le 12e, comprenant deux bonnes divisions

françaises et une bavaroise, comptait environ 18 mille hommes; le 7e,

formé de la division française Durutte et de deux saxonnes, en

comptait 20 mille; le 4e ayant une seule division française,

excellente il est vrai, celle du général Morand, et deux étrangères,

l'italienne Fontanelli et la wurtembergeoise Franquemont, était, comme

le précédent, fort d'une vingtaine de mille hommes. Le duc de Padoue

avec 6 mille chevaux formait la réserve de cavalerie. C'étaient donc à

peu près 64 mille hommes, au lieu de 70 mille qu'on avait d'abord

espérés, parmi lesquels beaucoup de ramassis, comme disait Napoléon,

car dans l'effectif total il entrait pour un tiers au moins de soldats

de toutes nations, quelques-uns très-médiocres, et la plupart très-mal

disposés. La composition sous le rapport des chefs ne laissait pas

moins à désirer. Le maréchal Oudinot, aussi brave, aussi résolu sur le

champ de bataille qu'on pouvait l'être, n'avait jamais exercé un

commandement de cette importance, avait la noble modestie de se défier

de lui-même, et osait à peine faire sentir son autorité à ses

lieutenants, les généraux Reynier et Bertrand. Le général Reynier,

officier savant et solide, comme nous avons déjà eu l'occasion de le

dire ailleurs, mais malheureux, était plein de prétentions, se croyait

supérieur à la plupart des maréchaux, se plaignait amèrement de n'être

que lieutenant-général, et, comme Vandamme, était trop impatient

peut-être de gagner une dignité qu'on lui avait tant fait attendre. Le

général Bertrand, honoré de la faveur de Napoléon et y tenant, la

justifiant par une grande application à ses devoirs, par la bravoure

la plus sûre de toutes, celle du dévouement, mais plus propre aux

travaux du génie qu'à la direction des troupes, ayant de l'esprit,

mais ne l'ayant pas toujours juste, était un subordonné déférent en

apparence, et plus obséquieux que soumis. Le maréchal Oudinot fort

embarrassé d'avoir à dominer ces prétentions diverses, ne l'osait

faire qu'avec des ménagements infinis, peu compatibles avec la vigueur

et la promptitude du commandement. Placé plus près des lieux que

Napoléon, recueillant tous les bruits du pays, il ne s'abusait pas sur

la force de l'ennemi et sur la difficulté du terrain. Il savait que

Bernadotte avec une certaine quantité de gens de toutes sortes, levés

à la hâte, avait cependant un excellent corps suédois, un corps russe

très-solide, et surtout un corps prussien, celui du général Bulow,

très-nombreux, très-animé, très-disposé à se battre. Outre ce corps de

Bulow, il y avait un second corps prussien sous le général Tauenzien,

destiné d'abord au blocus des places, et duquel on avait tiré ce qu'il

y avait de meilleur pour l'employer à la guerre offensive. Ces

troupes réunies composaient un total de 90 mille hommes environ,

campés en avant de Berlin. Le prince de Suède avait détaché sous le

général Walmoden une vingtaine de mille hommes, comprenant ce qui

méritait le nom de ramassis, pour tenir tête, derrière les nombreux

canaux du Mecklembourg, au corps d'armée qui était sorti de Hambourg

sous le maréchal Davout. Le reste des 150 mille hommes commandés par

le prince de Suède avait été consacré au blocus ou au siége des places

de l'Oder et de la Vistule.

[En marge: Difficulté des lieux que le maréchal Oudinot avait à

traverser pour se rendre à Berlin.]

Le maréchal Oudinot était parfaitement informé de cet état de choses,

et en était justement préoccupé. Les lieux ajoutaient à la difficulté

de sa tâche. En s'avançant sur Berlin, entre l'Elbe et la Sprée, on

devait cheminer entre une double ligne d'eaux tour à tour stagnantes

ou courantes, lesquelles peuvent se désigner, l'une par la rivière de

la Dahne qui se jette dans la Sprée au-dessus de Berlin, l'autre par

la rivière de la Nuthe qui se jette dans le Havel à Potsdam. Au sein

de l'angle formé par cette double ligne d'eaux, se trouvait l'armée du

Nord, établie dans une bonne position, celle de Ruhlsdorf, couverte

par une puissante artillerie, et gardée au loin par une cavalerie

innombrable. On ne pouvait s'aventurer à travers ce labyrinthe de

bois, de sables, d'étangs, de rivières, qu'en courant toujours un

double danger, celui d'être débordé ou tourné si on marchait sur une

seule route, et, si on voulait en tenir plusieurs, celui d'être séparé

en deux ou trois corps, que la privation de communications

transversales rendait incapables de se secourir l'un l'autre.

[En marge: Répugnance du maréchal Oudinot à se charger du grand

commandement qui lui était destiné.]

[En marge: Premier mouvement de Baruth à Luckenwalde.]

Au moment de partir pour cette expédition, le maréchal Oudinot se

défiant à la fois de l'ennemi, des lieux, de ses lieutenants, de

lui-même, aurait volontiers cédé à d'autres le périlleux honneur qu'on

lui avait destiné. Napoléon lui avait bien écrit qu'il y aurait dans

peu de jours plus de cent mille Français à Berlin, car dans ses

calculs, malheureusement faits de loin, il avait compris les 30 mille

hommes du maréchal Davout, et les 10 mille hommes qui devaient sortir

de Magdebourg sous le général Girard. Mais avant que cette réunion pût

s'effectuer, il fallait que la première difficulté eût été vaincue,

celle de percer sur Berlin, et celle-là on devait la surmonter avec

une armée de beaucoup inférieure à l'armée ennemie, et à travers un

pays presque impénétrable. Le maréchal Oudinot n'avait donc pas pris

ces promesses fort au sérieux, et il se voyait toujours, au milieu

d'un pays des plus difficiles, obligé avec 64 mille hommes de marcher

contre Berlin protégé par 90 mille. Le 18 août il était réuni à

Baruth, à trois journées de Berlin, avec ses trois corps. Mais ayant à

rallier la division de grosse cavalerie du général Defrance, qui

devait faire partie de la réserve du duc de Padoue, et qui venait

rejoindre l'armée par Wittenberg, il opéra un mouvement transversal de

droite à gauche, et se porta de Baruth à Luckenwalde. (Voir la carte

nº 58.) Après avoir rallié sa grosse cavalerie, il reprit sa route au

nord, s'avançant entre Zossen et Trebbin, au centre de cette double

ligne d'eaux qui viennent, comme nous l'avons dit, converger sur

Berlin.

[En marge: Arrivée à Trebbin le 21 août.]

[En marge: Deux routes à suivre, l'une à gauche passant par Trebbin,

l'autre à droite passant par Blankenfelde.]

Le 21 il était en face de Trebbin, à quelques lieues de l'armée

ennemie, qui commençait à se concentrer à mesure que le terrain se

resserrait et que nous approchions. Entre les deux lignes d'eau

s'élevait une suite de coteaux boisés, et sur le flanc de ces coteaux

se développaient les deux routes par lesquelles on pouvait s'acheminer

sur Berlin. L'une des deux routes, celle de gauche, passant à Trebbin,

avait un ruisseau à franchir, puis à gravir un coteau couvert de bois,

pour déboucher sur Gross-Beeren. Celle de droite, entièrement séparée

de la précédente, après avoir gravi aussi des coteaux, allait

déboucher par Blankenfelde sur la droite et à quelque distance de

Gross-Beeren. Le maréchal Oudinot résolut de suivre ces deux routes à

la fois, par précaution d'abord, car il ne voulait pas être tourné en

négligeant l'une des deux, par condescendance ensuite, car ses

lieutenants aimaient assez à marcher séparément, et il se flattait que

ces obstacles surmontés on se réunirait pour aborder l'ennemi en

masse.

[En marge: Le maréchal Oudinot enlève Trebbin le 21.]

Le 21 il attaqua Trebbin avec le 12e corps, dirigea le 4e, celui du

général Bertrand, sur Schultzendorf, et achemina le 7e, celui du

général Reynier, entre deux, vers un village appelé Nunsdorf. La

petite ville de Trebbin, assez bien retranchée, était occupée par un

détachement des troupes de Bulow. Le corps de Tauenzien gardait la

route de droite, celle de Blankenfelde. Le maréchal Oudinot commença

par accabler Trebbin de ses projectiles, puis il y envoya une brigade

de la division Pacthod, pendant que le 7e corps menaçait par Wittstock

de tourner la position. Ces mouvements combinés produisirent leur

effet. La brigade de la division Pacthod entra baïonnette baissée dans

un faubourg de Trebbin, et les Prussiens se voyant déjà débordés par

le 7e corps, nous abandonnèrent cette petite ville, repassèrent le

ruisseau qu'ils avaient mission de défendre, et se replièrent sur les

coteaux en arrière. Vers la route de droite, le général Bertrand avait

occupé Schultzendorf avec le 4e corps.

[En marge: Le 22, il force le passage du ruisseau de Trebbin.]

[En marge: Danger d'être pris en flanc si on marche sur une seule

route, et de se diviser si on marche sur deux.]

Le lendemain 22, il fallut franchir le ruisseau disputé la veille,

gravir ensuite les coteaux sur lesquels s'élevait la route de Berlin,

et sur la route de droite gravir également les hauteurs le long

desquelles passait le chemin de Blankenfelde. Le maréchal Oudinot

aborda le ruisseau sur deux points, par Wilmersdorf et Wittstock. La

division Guilleminot du 12e corps, la division Durutte du 7e, ayant

rétabli le passage avec des chevalets, assaillirent hardiment les

redoutes de l'ennemi, et les occupèrent sans perdre beaucoup de monde.

Les troupes du corps de Bulow les évacuèrent en se retirant

définitivement vers la position centrale choisie par le prince de

Suède. Sur le côté opposé, le général Bertrand après une vive

canonnade atteignit la position de Juhnsdorf, conduisant à

Blankenfelde. On avait donc fait un nouveau pas dans ce fourré, où

l'on était condamnés soit à marcher divisés en cheminant sur deux

routes latérales presque sans communication entre elles, soit à

marcher sans précaution contre un mouvement de flanc, si on prenait

une seule route. Sans doute il eût été possible de parer à cet

inconvénient, en s'avançant avec la masse de ses forces par une route

seulement, et en ne dirigeant sur l'autre que quelques détachements de

troupes légères, mais il eût fallu disloquer les divers corps, et pour

cela exercer à l'égard de leurs chefs une autorité que le maréchal

Oudinot, commandant direct du 12e et plutôt conseiller que chef des 7e

et 4e, n'osait pas s'attribuer.

Tout annonçait qu'on approchait définitivement de l'ennemi, et qu'on

allait se trouver face à face avec lui. Le ruisseau sur le bord duquel

on avait combattu la veille une fois franchi, on allait longer le

flanc de coteaux boisés, et aboutir à un village nommé Gross-Beeren,

vis-à-vis de la position centrale de Ruhlsdorf occupée par l'armée du

Nord. On devait par la route de droite opérer un mouvement semblable

sur le flanc des coteaux de Juhnsdorf et de Blankenfelde, et si on

parvenait à y vaincre la résistance de l'ennemi, on était assuré de

déborder de ce côté la position de Gross-Beeren.

[En marge: Mouvement le 23 août des 12e et 7e corps sur Gross-Beeren,

et du 4e sur Blankenfelde.]

Le maréchal Oudinot espérant ne rencontrer l'ennemi qu'après avoir

dépassé Gross-Beeren, et lorsqu'on aurait eu le temps de se réunir,

laissa par excès de condescendance une tâche distincte à chacun de ses

lieutenants. Il décida que sur la route de droite le général Bertrand

enlèverait Blankenfelde, pour se porter ensuite sur Gross-Beeren; que

sur la route de gauche le général Reynier qui avait forcé la veille le

ruisseau de Trebbin et gravi les coteaux au delà, cheminerait sur le

flanc de ces coteaux en suivant la lisière des bois jusqu'à

Gross-Beeren, et là s'arrêterait pour prendre position. Quant à lui,

au lieu de marcher avec le 12e corps derrière le général Reynier pour

lui servir d'appui, il imagina de passer par Arensdorf sur l'autre

versant des hauteurs que ce général devait parcourir, comme s'il eût

craint d'importuner ses lieutenants par sa présence. Il devait ensuite

déboucher sur Gross-Beeren, mais à deux lieues sur la gauche, distance

à peu près égale à celle qui en devait séparer le général Bertrand sur

la droite.

[En marge: Combat de Gross-Beeren, livré par le 7e corps contre la

masse de l'armée prussienne et suédoise.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 16 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 28 / 52 段