Ces ordres sont aussitôt exécutés. Les brigades Quyot et de Reuss

quittent la plaine à gauche pour regagner la chaussée de Péterswalde,

tandis que Philippon et Mouton-Duvernet se replient lentement. À cette

vue, les soixante bataillons russes que nous avions devant nous à

notre droite et à notre centre, poussent des cris de joie, et nous

suivent. Mouton-Duvernet et Philippon les contiennent, Baltus au

centre les mitraille des hauteurs de Kulm; mais à gauche dans la

plaine, où ne reste plus que la brigade Dunesme, une masse formidable

d'ennemis fond sur cette brave brigade qui se défend vaillamment. En

arrière, les brigades Quyot et de Reuss essayant de regagner la

chaussée de Péterswalde en colonne serrée, chargent les Prussiens avec

violence. Ce mouvement produit un affreux refoulement dans les troupes

du général Kleist, et il en résulte un conflit impossible à décrire,

dans lequel les hommes se prennent corps à corps, s'étouffent,

s'égorgent à coups de sabres et de baïonnettes. Au même moment une

brigade de cavalerie, celle de Montmarie, suivie de beaucoup de

soldats du train, se jette sur l'artillerie des Prussiens et l'enlève.

Le général de Fezensac amené sur ce point par Vandamme avec les débris

de sa brigade, contribue à l'effort commun. On parvient ainsi à

rouvrir la route en renversant la première ligne de Kleist, et il y a

chance encore de se sauver si Mouton-Duvernet et Philippon, se

repliant à temps et en bon ordre, peuvent aider à forcer la seconde

ligne des Prussiens. Mais un étrange accident survient et déjoue tous

les calculs de l'infortuné Vandamme. Notre cavalerie chargée à

outrance sur la gauche de la route, et rejetée sur la droite, s'y

précipite suivie d'une multitude de soldats du train qui étaient

séparés de leurs pièces. Dans leur course désordonnée, cavaliers et

canonniers se ruent sur Mouton-Duvernet et Philippon, mettent le

trouble dans leurs rangs, et y décident par leur exemple un mouvement

général de retraite vers les bois. Alors tout prend cette direction!

Le général Baltus, après avoir criblé les Russes de mitraille, se

retire du même côté avec ses attelages et la brigade Doucet. Dans la

plaine il ne reste que la brigade Dunesme, assaillie de toutes parts,

se défendant héroïquement, mais finissant par succomber. Une partie

des soldats de cette brigade sont tués ou pris, les autres tâchent de

gagner l'asile des montagnes. Vandamme, Haxo, blessés, et demeurés les

derniers au milieu du péril, sont faits prisonniers. Le général

Kreutzer, placé à Aussig, et apercevant de loin cette échauffourée,

prend le parti de se retirer, et se sauve par miracle avec quelques

bataillons. À l'exception d'un petit nombre de colonnes se repliant

avec ordre, on ne voit bientôt de tous côtés qu'une nuée d'hommes

s'échappant comme ils peuvent, et réussissant en effet à se dérober à

l'ennemi, grâce à ces montagnes boisées où il est impossible de les

poursuivre.

[En marge: Pertes de cette journée.]

Telle fut cette malheureuse journée de Kulm, qui nous coûta 5 à 6

mille morts ou blessés, 7 mille prisonniers, 48 bouches à feu, deux

généraux bien diversement illustres, et qui, bien qu'elle coûtât 6

mille hommes aux coalisés, les releva de leur défaite, leur rendit

l'espérance de la victoire, et effaça en un moment de leur souvenir

les éclatantes journées du 26 et du 27 août.

[En marge: À qui s'en prendre du malheur de Vandamme?]

Quelle raison donner de cette singulière catastrophe? Comment

expliquer que tant de corps français entourant l'armée coalisée, à ce

point que l'un de ces corps, celui de Vandamme, se trouvait déjà sur

sa ligne de retraite, qu'elle-même étant embarrassée dans les gorges

du Geyersberg, et y ayant un de ses détachements tellement enfermé

qu'on ne pouvait imaginer de quelle manière il s'échapperait, comment

expliquer que la face des choses change tout à coup, que le corps

français destiné à assurer la perte de l'ennemi soit perdu lui-même,

et que l'auteur du désastre soit précisément le détachement prussien

supposé sans ressource, que la victoire passe ainsi des uns aux autres

en un instant, avec toutes ses conséquences militaires, politiques et

morales? Est-ce la faute de Vandamme, qui se serait trop engagé, de

Mortier, de Saint-Cyr qui ne l'auraient pas secouru à temps, de

Napoléon, qui aurait trop abandonné les événements à eux-mêmes? Ou

bien serait-ce le génie militaire qu'auraient déployé les généraux

ennemis en cette circonstance?... Les faits, exposés dans toute leur

vérité, ont presque déjà répondu à ces questions, et expliquent à eux

seuls ce changement de fortune, l'un des plus prodigieux dont

l'histoire fasse mention.

[En marge: Vandamme ne pouvait pas faire autre chose que ce qu'il

fit.]

Vandamme avec beaucoup de vices contre-balancés par de grandes

qualités, n'eut dans ces journées presque aucun tort. Il était placé

dès l'origine au camp de Pirna, avec mission essentielle de se porter

sur les derrières de l'ennemi, et devait avoir sans cesse l'esprit

tourné vers cette seule pensée. Le 28 août, voyant plusieurs colonnes

russes défiler devant lui, il reçut l'ordre formel de les suivre

l'épée dans les reins, de marcher après elles en Bohême, et d'aller

jusqu'à Toeplitz pour fermer aux coalisés leur principal débouché. Il

savait qu'il était entouré de corps français sur ses flancs et ses

derrières, prêts à survenir à tous moments. Il courut donc, il suivit

les Russes, et ce fut miracle si dans son ardeur il n'alla pas jusqu'à

Toeplitz, car il en avait l'ordre, et il était certain de n'obtenir

qu'à Toeplitz les grands résultats que Napoléon se promettait de sa

présence en Bohême. Pourtant après avoir essayé de pousser l'ennemi au

delà de Priesten, et avoir eu le tort, fort excusable d'ailleurs, et

qui n'eut aucune gravité pour la suite des événements, d'attaquer sans

ensemble, il sut s'arrêter à Kulm, bien qu'il eût Toeplitz devant lui,

Toeplitz que ses instructions et son légitime désir lui assignaient

comme but. Après s'être arrêté, il s'établit dans une position

très-forte, garantie de tous côtés, un seul excepté, celui par lequel

devait venir Mortier, et il attendit, demandant du secours et des

ordres. Quel autre parti aurait-il pu prendre? Rétrograder sur

Péterswalde et Pirna? mais c'eût été abandonner et son poste et sa

mission, et contrevenir non-seulement au texte, mais à la pensée de

ses instructions, car il était chargé de barrer le chemin à l'ennemi,

et il le lui eût ouvert. Tout ce qu'on pouvait donner à la prudence il

l'avait donné en s'abstenant d'aller à Toeplitz, et en s'arrêtant à

Kulm. Si dans cette position de Kulm, de laquelle il eut le bon esprit

de ne pas sortir, ce fut le général Kleist au lieu du maréchal Mortier

qui parut sur ses derrières, ce fut là un accident extraordinaire,

dont il y aurait une criante injustice à le rendre responsable. Quant

à ce qui suivit, Vandamme au moment de la catastrophe conserva toute

sa présence d'esprit, et prit la seule résolution possible, celle de

rebrousser chemin en passant sur le corps des Prussiens, résolution

qui devint inexécutable par l'inévitable confusion d'une situation

pareille. Il n'y avait donc rien à lui reprocher à lui, et la

supposition qu'il se perdit en courant trop vite après le bâton de

maréchal, qu'il avait mieux mérité que d'autres par ses services

militaires, et pas plus démérité par ses violences, est une calomnie à

l'égard d'un infortuné plus à plaindre ici qu'à blâmer.

[En marge: Le maréchal Mortier se renferma également dans les ordres

qu'il avait reçus.]

Si Vandamme ne fut pas coupable, si tout son malheur vint de ce qu'au

lieu d'un corps français il apparut sur ses derrières un corps

prussien, faut-il s'en prendre aux divers commandants de troupes

françaises qui auraient pu survenir, et notamment au maréchal Mortier,

au maréchal Saint-Cyr, les seuls placés à portée de Kulm? Le maréchal

Mortier établi à Pirna comme en cas, avec l'alternative d'être ramené

à Dresde ou envoyé à Toeplitz, aurait dû se tenir entre deux, et avec

plus de spontanéité et de vigilance il aurait pu accourir de lui-même

au secours de Vandamme. Mais dans la stricte observation de ses

devoirs, destiné à être dirigé sur un point ou sur un autre, il était

naturel qu'il attendît dans une complète immobilité l'expression des

volontés de Napoléon, et, quant à l'ordre précis de secourir Vandamme

avec deux divisions, cet ordre ne lui arriva que dans le courant de la

journée du 30, c'est-à-dire à une heure où la catastrophe était déjà

accomplie. Il est donc absolument impossible de s'en prendre à ce

maréchal.

[En marge: Le maréchal Saint-Cyr seul aurait pu secourir Vandamme, et

ne le fit pas.]

On voudrait pouvoir en dire autant du maréchal Saint-Cyr; mais ce

maréchal est certainement le plus sujet à reproches, et il y a peu

d'excuses à faire valoir en sa faveur. Placé directement à la suite du

corps de Kleist, il aurait dû être toujours sur ses traces, ne pas le

perdre de vue un instant, et s'il eût rempli ce devoir positif, le

corps de Kleist suivi à la piste, au moment où il tombait sur

Vandamme, aurait vu à son tour un corps français tomber sur ses

derrières, et aurait probablement été pris et détruit, au lieu de

contribuer à prendre et à détruire Vandamme. Malheureusement le

maréchal Saint-Cyr, esprit éminent mais frondeur, n'ayant de zèle que

pour les opérations dont il était directement chargé, ne sachant hors

du feu que critiquer ses voisins et son maître, ayant en toute

circonstance plaisir à chercher des difficultés au lieu de chercher à

les vaincre, employa la journée du 28 à se porter à Maxen, le

lendemain 29 ne s'avança que jusqu'à Reinhards-Grimme, ne fit ainsi

qu'une lieue et demie dans cette journée décisive pour la poursuite,

employa ce temps si précieux à faire demander à l'état-major s'il

devait suivre Marmont sur la route d'Altenberg, et tandis qu'il avait

l'ordre positif de suivre l'ennemi à outrance dans toutes les

directions, laissait Kleist disparaître, et s'acheminer sur les

derrières de Vandamme. Puis le lendemain 30, lorsque l'ordre de

chercher à rejoindre Vandamme par une route latérale lui parvenait,

ordre tellement indiqué que Berthier sur la carte seule le lui

envoyait de Dresde, il s'ébranlait enfin, et par le chemin qui avait

mené Kleist sur les derrières de Vandamme, et qui l'aurait mené

lui-même sur les derrières de Kleist, il arrivait pour entendre le

canon qui annonçait notre désastre. Ainsi avait été perdue la journée

du 29, à fronder, à se plaindre de n'avoir pas d'ordre, tandis

qu'existait l'ordre constant et bien suffisant de poursuivre l'ennemi

sans relâche[16]!

[Note 16: Quoique je n'aie pas le goût d'adopter les

jugements malveillants que les contemporains portent les uns

sur les autres, et que je me défie en particulier de ceux du

duc de Raguse, ordinairement légers et rigoureux, il est

impossible, quand on a bien étudié les faits, lu les ordres

et les correspondances, de ne pas reconnaître que le

jugement qu'il exprime en cette occasion sur la conduite du

maréchal Saint-Cyr est à peu près juste. C'est avec grand

chagrin qu'on trouve en faute un homme aussi distingué que

le maréchal Saint-Cyr, mais on doit la vérité à tout le

monde, et il faut savoir se résigner à la dire sur ce

maréchal, lorsque dans cette histoire il faut la dire sur

des hommes tels que Moreau, Masséna et Napoléon.

Le maréchal Marmont n'est pas le seul à juger comme il l'a

fait la conduite du maréchal Saint-Cyr en cette

circonstance. Dans une relation encore manuscrite, digne de

celle qu'il a écrite sur 1812, M. le général de Fezensac a

porté en termes très-modérés, mais très-positifs, le même

jugement que le maréchal Marmont sur le rôle qu'ont joué les

divers acteurs de l'événement de Kulm. Effectivement les

faits sont tellement frappants, qu'il est impossible de les

interpréter de deux manières. Le général Vandamme ne périt

pas pour être allé trop loin, car, ainsi que nous l'avons

dit, il avait ordre d'aller à Toeplitz, et il s'arrêta à

Kulm. À Kulm, avec 52 bataillons, il était invincible, et il

le serait resté si trente mille Prussiens n'étaient tombés

sur ses derrières. Qui était chargé de suivre ces Prussiens?

Non pas Mortier, qui était à gauche à Pirna, et avait ordre

d'y rester; non pas Marmont, qui était à droite sur la route

d'Altenberg, et avait ordre de s'y tenir; mais le maréchal

Saint-Cyr, qui était entre deux, avec mission de poursuivre

l'ennemi sans relâche et dans toutes les directions, comme

le lui prescrivaient les instructions réitérées de Napoléon.

Or, le 28 il s'arrêta à Maxen, ce qui à la rigueur pouvait

se concevoir. Mais le 29 il employa la journée à faire une

lieue et demie, et envoya chercher l'ordre de savoir s'il

suivrait Marmont qu'il venait de rencontrer sur sa droite.

En admettant qu'il eût besoin de cet éclaircissement, le

premier devoir était en attendant de ne pas perdre la piste

de l'ennemi, et de ne pas lui laisser la liberté dont il usa

si fatalement pour accabler Vandamme. Le lendemain, quand

l'ordre, dicté par le plus simple bon sens, de tâcher de se

lier à Vandamme plutôt que de suivre Marmont, quand cet

ordre arrivait il n'était plus temps, et Vandamme était

détruit. Le maréchal Saint-Cyr, sans la mauvaise volonté

dont on l'a accusé à d'autres époques envers ses voisins,

fut par la seule suspension de sa marche le 29, l'auteur

involontaire assurément, mais bien visible, du désastre de

Vandamme. Même en faisant demander un éclaircissement à

l'état-major général, il aurait dû ne pas s'arrêter, et il

devait bien, avec son rare esprit et sa grande expérience,

se dire que pendant qu'il envoyait chercher un ordre

l'ennemi se sauverait; et encore si l'ennemi n'avait fait

que se sauver, ce n'eût été qu'un faible mal, mais en se

sauvant il détruisit Vandamme et le destin de la campagne.

C'est avec un grand regret qu'on trouve en faute un aussi

noble personnage historique que le maréchal Saint-Cyr, mais

l'histoire ne doit être une flatterie ni pour les vivants ni

pour les morts. Elle n'est tenue que d'être vraie, de l'être

sans malveillance comme sans faiblesse.

Nous plaçons ici quelques lettres extraites de la

correspondance de Napoléon et du major général Berthier.

_L'Empereur au major général._

«Dresde, le 27 août 1813,

à sept heures et demie du soir.

»..... Envoyez reconnaître positivement la situation du

maréchal Saint-Cyr. Témoignez-lui mon mécontentement de ce

que je n'ai pas eu de ses nouvelles pendant toute la

matinée: il aurait dû m'envoyer un officier toutes les

heures pour me rendre compte de ce qui se passait.»

_Au major général._

«Devant Dresde, le 28 août 1813.

»Donnez ordre au maréchal Saint-Cyr de marcher sur Dohna. Il

se mettra sur la hauteur, et suivra la retraite sur les

hauteurs en passant entre Dohna et la plaine. Le duc de

Trévise suivra sur la grande route. Aussitôt que la jonction

sera faite avec le général Vandamme, le maréchal Saint-Cyr

continuera sa route pour se porter avec son corps et celui

du général Vandamme sur Gieshübel, le duc de Trévise prendra

position sur Pirna. Du reste, je m'y rendrai moi-même

aussitôt que je saurai que le mouvement est commencé.»

_Au major général._

«Dresde, le 29 août 1813,

à 5 heures et demie du matin.

»Donnez ordre au roi de Naples de se porter sur Frauenstein

et de tomber sur les flancs et les derrières de l'ennemi, et

de réunir à cet effet sa cavalerie, son infanterie et son

artillerie.--_Donnez ordre au duc de Raguse de suivre

l'ennemi sur Dippoldiswalde et dans toutes les directions

qu'il aurait prises.--Donnez ordre au maréchal Saint-Cyr de

suivre l'ennemi sur Maxen et dans toutes les directions

qu'il aurait prises._--Instruisez ces trois généraux de la

position des deux autres, afin qu'ils sachent qu'ils se

soutiennent réciproquement.»

_Au roi de Naples._

«Dresde, le 29 août 1813,

à 5 heures après midi.

»Aujourd'hui 29, à six heures du matin, le général Vandamme

a attaqué le prince de Wurtemberg près de Hollendorf; il lui

a fait 1500 prisonniers, pris quatre pièces de canon, et l'a

mené battant; c'étaient _tous Russes_. Le général Vandamme

marchait sur Toeplitz avec tout son corps. Le général prince

de Reuss, qui commandait une de nos brigades, a été tué.--Je

vous écris cela pour votre gouverne.--Le général Vandamme me

mande que l'épouvante est dans toute l'armée russe.»

_Le major général au maréchal Gouvion Saint-Cyr._

«Dresde, le 30 août 1813.

»MONSIEUR LE MARÉCHAL,

»Je reçois votre lettre datée de Reinhards-Grimme, par

laquelle vous me faites connaître que vous vous trouvez

derrière le 6e corps. L'intention de Sa Majesté est que,

dans cet état de choses, vous appuyiez le 6e corps; mais il

serait préférable que vous pussiez trouver un chemin sur la

gauche, entre le duc de Raguse et le corps du général

Vandamme, qui a obtenu de grands succès sur l'ennemi et lui

a fait 2 mille prisonniers.»]

Quant au maréchal Marmont, il poussa l'ennemi aussi vivement qu'il le

put, et eut même plusieurs combats heureux, mais il était trop loin de

Vandamme pour lui venir en aide. Placé tout à fait sur la droite, il

ne pouvait avoir la prétention de franchir les montagnes avant

Saint-Cyr, sans s'exposer à tomber seul au milieu des ennemis comme

dans un gouffre. Il n'y a donc rien à lui reprocher. Quant à Murat, il

était dans l'impossibilité d'exercer aucune influence sur l'événement

déplorable qui s'accomplit à Kulm, puisqu'il courait avec ses

escadrons sur la grande route de Freyberg.

[En marge: Quelle part peut-on assigner à Napoléon dans la catastrophe

de Vandamme.]

[En marge: Napoléon n'a mérité dans cette occasion que le reproche

ordinaire de trop entreprendre.]

Reste enfin au nombre des acteurs responsables de cette catastrophe

Napoléon lui-même, qui présent sur les lieux, suivant sans relâche ses

lieutenants, aurait pu les faire converger au point commun, et par sa

présence eût certainement obtenu ce qu'il prévoyait, et ce qu'il était

fondé à espérer. Mais il fut détourné le 28 de ce grand devoir par les

nouvelles qui lui parvinrent des environs de Lowenberg et de Berlin,

et aussi, il faut le dire, par la confiance qu'après les ordres

donnés, les résultats attendus étaient suffisamment préparés et

garantis. En effet, quatre-vingt mille hommes sous Saint-Cyr,

Marmont, Murat, poussant les coalisés contre les montagnes, et

quarante mille hommes sous Vandamme chargés de les recevoir sur le

revers, composaient un ensemble de précautions aussi complètes que

toutes celles qu'il avait jamais prises pour s'assurer les

conséquences de ses victoires! Si les coalisés eussent été aussi

faciles à déconcerter que l'étaient jadis nos ennemis, s'ils eussent

été moins obstinés à combattre, moins prompts à reprendre confiance,

Vandamme, au lieu de leur inspirer l'idée de s'arrêter, les aurait

recueillis comme des troupeaux qui fuient devant un animal prêt à les

dévorer. Napoléon s'en rapportant au passé, crut, et dut croire qu'il

avait assez fait pour se procurer les plus beaux triomphes.

Malheureusement les temps étaient changés, et pour achever la ruine de

la grande armée de Bohême, ce n'eût pas été trop de Napoléon lui-même

veillant jusqu'au dernier instant à l'accomplissement de ses desseins.

Et en toute autre circonstance il n'aurait pas manqué d'être auprès de

Vandamme avec sa garde entière, de conduire par la main Saint-Cyr et

Marmont, et de poursuivre la victoire jusqu'à ce qu'il en eût tiré

tout ce qu'elle pouvait donner. Mais il était distrait, reporté

violemment ailleurs; non pas comme tant d'autres héros par le goût de

la mollesse ou des plaisirs, mais par la passion ordinaire de sa vie,

passion d'obtenir tous les résultats à la fois, souvent même les plus

contradictoires et les plus opposés. Berlin, Dantzig, comme Moscou un

an auparavant, étaient les prismes trompeurs qui égaraient en ce

moment son génie. Pour frapper à Berlin la Prusse et l'Allemagne, pour

être toujours fondé à dire que sa puissance s'étendait du golfe de

Tarente à la Vistule, il avait eu dès le commencement de cette

campagne la pensée d'envoyer un de ses corps à Berlin, de conserver

une garnison à Dantzig, et pour cette pensée il avait, comme on l'a

vu, laissé s'introduire dans la profonde combinaison de son plan de

campagne un vice caché, celui d'élargir singulièrement le cercle de

ses opérations dont le centre était à Dresde, de placer Macdonald à

Lowenberg au lieu de le placer à Bautzen, de diriger Oudinot sur

Berlin au lieu de l'établir à Wittenberg, grande faute qui l'empêchait

d'accourir à temps partout où il aurait fallu qu'il fût pour achever

ses propres victoires, et réparer les échecs de ses lieutenants! Cette

même cause continuant à produire les mêmes effets, il voulut, en

apprenant un malheur arrivé à Macdonald, le secourir le plus tôt

possible; il voulut aussi conduire lui-même l'armée d'Oudinot à

Berlin, et pour ce double motif se détournant de Pirna et de Kulm, où

il aurait dû être de sa personne et avec sa garde, il laissa ses

victoires les plus importantes inachevées, pour courir à d'autres, et

s'exposa de la sorte à manquer tous les buts pour les vouloir

atteindre tous à la fois. Ainsi toujours la même cause dans les

malheurs de Napoléon, toujours la même source d'erreur!

[En marge: Mérite des coalisés en cette circonstance.]

[En marge: C'est au hasard qu'est dû leur triomphe inespéré.]

Et c'est dans le désastre de Kulm la seule part de reproches qu'on

puisse lui adresser, car dans les détails il ne commit pas une faute.

Quant à ses ennemis, leur mérite contribua pour peu de chose au

résultat. Leur plan de retraite fut fort peu médité; ils se retirèrent

en hâte avec l'idée d'aller jusqu'au delà de l'Eger, et s'ils

s'arrêtèrent devant Kulm, ce fut à l'improviste, ce fut à la vue d'un

corps dont la position à la fois hasardée et inquiétante pour eux

leur inspira l'idée de ne point passer sans le contenir. Et cependant

ils n'en seraient pas même venus à bout, si le plus grand des hasards,

celui d'un corps prussien compromis, faisant acte de désespoir pour se

sauver, ne leur eût fourni une combinaison involontaire, inattendue,

et d'immense conséquence, combinaison dont on a voulu attribuer le

mérite à l'empereur Alexandre, mais qui ne fut due qu'au sentiment

énergique des Prussiens résolus à se faire jour ou à mourir. Ce n'est

donc pas au génie des coalisés, qui toutefois étaient loin de manquer

d'habileté militaire, c'est à la passion patriotique qui les animait,

et qui les portait à se roidir contre la défaite, qu'il faut attribuer

leur promptitude à saisir l'occasion de Kulm! Autre leçon profondément

morale à tirer de ces prodigieux événements, c'est qu'on doit se

garder de pousser les hommes au désespoir, car en provoquant ce

sentiment chez eux on leur donne des forces surnaturelles, qui

déjouent tous les calculs, et surmontent parfois la puissance même de

l'art le plus consommé!

[En marge: L'événement de Kulm leur rendit toute la confiance qu'ils

avaient perdue.]

Ces coalisés qui en abandonnant le champ de bataille de Dresde, se

tenaient pour complétement battus, et se demandaient tristement si en

cherchant à vaincre Napoléon ils n'avaient pas entrepris de lutter

contre le destin lui-même, tout à coup à l'aspect de Vandamme vaincu

et pris, se regardèrent comme revenus à une situation excellente, et

crurent voir au moins en équilibre la balance de la fortune. Pourtant

en comptant ce que leur avaient coûté les deux journées de Dresde, la

poursuite du 28 et du 29, la journée même du 30, ils avaient perdu en

morts, blessés ou prisonniers, plus de 40 mille hommes, et la défaite

de Vandamme, après tout, ne nous faisait pas perdre plus de 12 à 13

mille hommes, en prisonniers, morts ou blessés. Mais la confiance

était rentrée dans leur âme, ils se livraient à la joie, et loin de

vouloir abandonner la partie, et de laisser à Napoléon le temps

d'aller frapper les armées de Silésie et du Nord, ils étaient résolus

à ne lui accorder aucun repos, et à le combattre sans relâche. Dans

ces hécatombes immenses, quarante mille hommes ne comptaient pour

rien; le sentiment des adversaires aux prises était tout, et le

sentiment des coalisés, loin d'être celui de la défaite, était presque

déjà celui de la victoire. Pour eux n'être pas vaincus, c'était

presque vaincre, et pour Napoléon au contraire ne pas anéantir ses

adversaires, c'était n'avoir rien fait. C'est à ces conditions

extrêmes et à peu près impossibles qu'il avait attaché son salut!

[En marge: Derniers moments de Moreau.]

[En marge: Sa fermeté devant la douleur, son trouble devant sa

conscience.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 16 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 26 / 52 段