pouvaient amener en ligne des forces considérables, et Vandamme après
un instant de réflexion, quoiqu'il vît les troupes fugitives
s'arrêter, et même s'augmenter sensiblement, résolut de les déloger du
poste où elles semblaient vouloir s'établir pour protéger contre nous
les débouchés du Geyersberg. En agissant ainsi il obéissait à la fois
à des ordres précis, et à l'indication des circonstances, car ses
ordres lui disaient d'aller jusqu'à Toeplitz, et les circonstances
devaient l'engager à fermer le débouché des montagnes aux colonnes
battues, puisqu'il n'avait été envoyé en ces lieux que pour opposer
des obstacles à leur retraite. Ayant toujours sous la main la brigade
de Reuss avec laquelle il avait marché depuis le matin et n'ayant
qu'elle, il chassa néanmoins les Russes de Kulm où ils avaient essayé
de tenir, et du village de Straden où ils s'étaient ensuite repliés.
Ce village de Straden emporté, il se trouva devant une seconde
position située derrière un ravin et d'apparence assez forte. D'un
côté, c'est-à-dire vers notre droite, elle s'appuyait aux montagnes,
vers le centre au village de Priesten construit sur la route de
Toeplitz, à gauche enfin à des prairies coupées de canaux, et au
village de Karbitz. Vandamme voulut attaquer sur-le-champ le village
de Priesten, pour ne pas permettre aux Russes de s'y établir; mais
pour la première fois il rencontra une résistance opiniâtre, et fut
repoussé par une charge du régiment des gardes d'Ismaïlow. Il n'avait
ni sa grosse artillerie ni ses masses d'infanterie; il fut donc
obligé d'attendre la division Mouton-Duvernet (la 42e), et il eût
mieux fait évidemment de différer jusqu'à l'arrivée de son corps tout
entier, pour n'engager le combat qu'avec des forces suffisantes.
Cependant ses autres divisions ne pouvant être rendues sur les lieux
que fort tard, et sa préoccupation de couper la retraite à l'ennemi
étant toujours la même, il attaqua l'ennemi avec neuf bataillons du
général Mouton-Duvernet, seuls réunis en ce moment sur les quatorze
dont se composait la division. Avec ces neuf bataillons portés à
droite vers les bois il rétablit le combat, et rejeta les Russes sur
Priesten. Mais tout à coup il fut assailli par quarante escadrons de
la garde russe, qui venaient d'entrer en ligne, et qui se déployèrent,
les uns à notre droite vers le pied des monts, les autres à gauche
dans la plaine de Karbitz. Les bataillons de Mouton-Duvernet
continrent la cavalerie russe le long des montagnes, les escadrons de
Corbineau la chargèrent du côté des prairies, et néanmoins cette fois
encore, au lieu d'avancer nous pûmes tout au plus conserver le terrain
que nous avions acquis. À deux heures de l'après-midi parut la
première brigade de la division Philippon (première de Vandamme).
Cette brigade commandée par le général Pouchelon, envoya sur la droite
le 12e de ligne pour soutenir Mouton-Duvernet, et au centre le 7e
léger pour attaquer Priesten. Ces régiments accueillis par un feu
épouvantable ne purent emporter la position. La seconde brigade de
Philippon étant survenue sous le général de Fezensac, fut engagée de
même, et sans plus de succès quoique avec beaucoup de vigueur. Le 7e
léger de la première brigade ayant voulu attaquer Priesten fut criblé
de mitraille, puis chargé par la cavalerie russe, et sauvé par la
seconde brigade que le général de Fezensac avait ralliée sous le feu
de l'ennemi. Vandamme reconnaissant trop tard que ces attaques
décousues ne donneraient aucun résultat, prit le parti d'asseoir sa
ligne un peu en arrière, sur la hauteur de Kulm, laquelle, placée au
débouché de la chaussée de Péterswalde, dominait la plaine. Les Russes
ayant voulu s'avancer furent mitraillés à leur tour par vingt-quatre
bouches à feu que le général Baltus, arrivé avec la réserve
d'artillerie, avait mises en batterie. Ils reculèrent sous cette
mitraille et devant les charges de notre cavalerie, et allèrent
reprendre la position de Priesten, appuyés comme le matin, la gauche
aux montagnes, le centre à Priesten sur la route de Toeplitz, la
droite dans les prairies de Karbitz. Nous étions vis-à-vis, ayant
comme eux d'un côté les montagnes, de l'autre les prairies, et au
centre la position dominante de Kulm, où il était facile de se
défendre.
[En marge: Vandamme remet au jour suivant la suite de ses opérations,
et comptant être soutenu, se promet de grands résultats pour le
lendemain.]
[En marge: Il écrit à Napoléon pour lui faire connaître sa situation.]
Ce n'était pas un tort à Vandamme d'avoir cherché à emporter la
position des Russes, puisqu'il avait ordre de les pousser jusqu'à
Toeplitz, et que d'ailleurs il devait sentir le besoin de fermer le
débouché de la route d'Altenberg sur Toeplitz; mais c'en était un
d'avoir attaqué avant d'avoir toutes ses forces sous la main, et ce
tort lui-même s'expliquait par l'allongement de sa colonne dans les
montagnes, et par le désir naturel de déloger l'ennemi avant qu'il se
fût consolidé dans sa position. Au surplus le général Vandamme
s'arrêta, et il résolut de bien garder Kulm, où il ne pouvait pas être
forcé, ayant 52 bataillons à sa disposition, et environ 80 bouches à
feu en batterie. Son intention était d'y attendre que Mortier, demeuré
sur ses derrières à Pirna, vînt à son aide, et que Saint-Cyr, Marmont,
placés sur sa droite, de l'autre côté des montagnes, les franchissent
à la suite des coalisés. Ces mouvements n'exigeaient pas plus de douze
ou quinze heures pour s'accomplir, et avec le concours de toutes ces
forces il se flattait d'avoir le lendemain 30 de beaux résultats à
offrir à l'Empereur; triste et déplorable illusion, pourtant bien
fondée, aussi fondée qu'aucune espérance raisonnable le fut jamais! Le
soir même il écrivit à Napoléon pour faire connaître sa situation,
demander des secours, et annoncer que jusqu'à leur arrivée il
resterait immobile à Kulm.
[En marge: Temps qu'il fallait pour écrire à Dresde et avoir une
réponse.]
[En marge: Napoléon n'ayant reçu que les nouvelles du matin, se borne
à réitérer à Saint-Cyr, à Marmont, à Victor, l'ordre de suivre
vivement l'ennemi, et à Mortier de se tenir prêt à secourir Vandamme
lorsqu'il en recevra l'avis.]
[En marge: Pendant ce temps, Napoléon s'occupe de réparer les échecs
essuyés par Macdonald et Oudinot.]
[En marge: Grande combinaison imaginée en cette circonstance.]
Les lettres écrites le 29 au soir de Kulm ne pouvaient parvenir à
Dresde que le 30 au matin, et les ordres émis en réponse à ces lettres
ne pouvaient être exécutés d'assez bonne heure pour que Vandamme fut
secouru à temps dans la journée du 30. Dans la soirée du 29, Napoléon
avait reçu les nouvelles parties le matin de Péterswalde; il avait su
que les Russes se retiraient en toute hâte, que Vandamme les suivait
l'épée dans les reins, et leur avait déjà enlevé quelques mille
hommes. Supposant d'après ces premières informations les coalisés en
complète déroute, comptant que la vive poursuite de Saint-Cyr, de
Marmont, de Murat, les obligerait à traverser les montagnes en
désordre, et que Vandamme placé au revers, les recueillerait par
milliers, peut-être même leur fermerait entièrement le principal
débouché d'Altenberg, il avait réitéré à Saint-Cyr, à Marmont, à
Murat, l'ordre de pousser vivement l'ennemi dans toutes les
directions, et à Mortier d'être aux écoutes, prêt à courir à Kulm si
Vandamme en avait besoin. Ayant la tête pleine des souvenirs du passé,
se rappelant avec quelle facilité il ramassait jadis les Prussiens ou
les Autrichiens vaincus, ne voulant pas tenir compte de la passion qui
les animait aujourd'hui et les rendait si difficiles à décourager, il
estimait que c'était assez de précaution pour obtenir encore de
très-grands résultats de la victoire de Dresde. D'ailleurs il était
absorbé en ce moment par une vaste combinaison[14], au moyen de
laquelle il espérait, profitant du coup si rude frappé sur l'armée de
Bohême, s'avancer sur la route de Berlin à cinq marches de Dresde,
écraser l'armée du Nord, accabler d'un même coup la Prusse et
Bernadotte, ravitailler les places de l'Oder, envoyer des
encouragements à celles de la Vistule, et imprimer de la sorte une
face nouvelle à la guerre, dont le théâtre serait pour un instant
reporté au nord de l'Allemagne. Ainsi Berlin, les places de l'Oder et
de la Vistule, qui déjà l'avaient disposé à trop étendre le cercle de
ses opérations, le préoccupaient de nouveau, et allaient le détourner
de ce qui aurait dû être pour quelques heures son objet essentiel et
unique. Sans doute, comme on en jugera bientôt, sa conception était
singulièrement grande, mais elle était malheureusement intempestive,
et prématurée au moins de deux jours! Tout entier à ses calculs et
dans le feu d'une première conception, il expédia les ordres suivants
pendant la matinée du 30. Il enjoignit au maréchal Mortier à Pirna de
lui renvoyer à Dresde deux divisions de la jeune garde, et avec les
deux autres d'aller au secours de Vandamme; à Murat de lui rendre une
moitié de la grosse cavalerie, et avec le reste de continuer à
poursuivre l'ennemi sur la chaussée de Freyberg. Il ordonna au
maréchal Marmont de pousser vivement l'ennemi sur le débouché
d'Altenberg et Zinnwald, où d'après tous les rapports les colonnes des
Russes, des Prussiens et des Autrichiens se pressaient pêle-mêle; au
maréchal Saint-Cyr de seconder Marmont dans cette opération, ou, ce
qui valait mieux, de chercher par un chemin latéral à gagner la
chaussée de Péterswalde, afin de se joindre à Vandamme, et il espéra
ainsi que pressés en queue, menacés en flanc, retenus en tête, les
coalisés essuieraient quelque désastre. Il prescrivit de faire
immédiatement passer l'Elbe aux troupes qu'il redemandait, et ne
cacha point à Murat que c'était dans l'intention de marcher sur
Berlin.
[Note 14: Quand il voulait se rendre bien compte de ses
idées, Napoléon les mettait sur le papier, sachant, comme
tous les hommes qui ont beaucoup pensé, que rédiger ses
idées c'est les approfondir davantage. Il avait donc dicté
son projet dans une note admirable, intitulée: _Note sur la
situation générale de mes affaires le 30 août_, assez
semblable à celles qu'il écrivit à Moscou en octobre 1812,
et révélant sa pensée tout entière au moment où Vandamme
était à Kulm. On voit dans cette note la vraie cause de la
négligence qui amena le malheur de Vandamme, surtout en la
rapprochant des ordres donnés le même jour à Murat et à
Mortier, et on sent combien est ridicule la fable de cette
indisposition que certains narrateurs ont inventée, et
qu'ont accueillie avec empressement ceux qui ont le goût de
croire qu'en histoire les plus grands événements viennent
des plus petites causes, goût singulier et qui atteste une
médiocre portée d'esprit. Tant pis, en effet, pour ceux qui
croient plus volontiers aux petites causes qu'aux grandes!]
[En marge: Calculs des coalisés rangés en avant de Toeplitz.]
[En marge: Ils n'ont d'autre prétention que de contenir Vandamme et de
se ménager une retraite assurée.]
[En marge: Danger du corps prussien de Kleist, resté en deçà des
montagnes.]
[En marge: Ordre envoyé à ce corps de se sauver comme il pourrait.]
Tandis qu'il concevait ces projets, et expédiait ces ordres, les
coalisés à Toeplitz ne formaient pas d'aussi vastes combinaisons, et
ne songeaient qu'à se tirer du péril auquel ils s'étaient imprudemment
exposés en descendant sur les derrières de Dresde. La résistance
heureusement opposée à Vandamme dans la journée du 29 leur avait rendu
quelque confiance. Tout ce qui leur était arrivé de troupes russes et
autrichiennes par le chemin d'Altenberg sur Toeplitz, avait été
rabattu sur leur gauche, et placé derrière Priesten et Karbitz, afin
de présenter à Vandamme une barrière de fer. Ils se flattaient donc de
l'empêcher de déboucher de Kulm, et de lui faire peut-être éprouver un
échec, ce qui les dédommagerait tant soit peu des journées du 26 et du
27 août, et procurerait à toutes leurs colonnes le temps de repasser
les montagnes en sûreté. Pourtant il leur restait une grave
inquiétude, c'était pour le corps prussien de Kleist, qui avait dû
suivre le corps autrichien de Colloredo dans le premier projet de
retraite, et passer avec lui par Dippoldiswalde, Altenberg, Zinnwald,
Toeplitz, mais qui en avait été empêché par le mouvement transversal
de Barclay de Tolly, lequel, ainsi qu'on l'a vu, s'était reporté
brusquement de la chaussée de Péterswalde sur le chemin d'Altenberg,
afin d'éviter Vandamme. Retardé dans sa marche, et obligé d'attendre
que le chemin fût libre, le corps de Kleist était encore le 29 au soir
sur le revers du Geyersberg, et on craignait pour lui les plus grands
malheurs, car le corps de Saint-Cyr était tout à fait sur ses talons.
Le roi de Prusse, après en avoir conféré avec l'empereur Alexandre,
envoya le colonel Schoeler, l'un de ses aides de camp, au général
Kleist, pour le prévenir de la présence du corps de Vandamme à Kulm,
lui laisser le choix de la route qu'il aurait à prendre pour se
sauver, et lui promettre de bien tenir le lendemain devant Kulm, afin
qu'il eût le loisir de traverser la montagne et de déboucher dans le
bassin de l'Eger[15]. En même temps on regardait ce corps comme
tellement compromis, qu'on enjoignait à M. de Schoeler de ramener à
travers les bois le jeune prince d'Orange, qui faisait cette campagne
avec l'armée prussienne, et avait été placé auprès du général Kleist.
On ne voulait pas en effet livrer aux mains de Napoléon un tel
trophée, si le corps de Kleist était fait prisonnier. M. de Schoeler
partit donc immédiatement pour repasser les montagnes, et aller à tout
risque remplir la difficile mission dont il était chargé. Telles
étaient les espérances des uns, les craintes des autres le 29 à
minuit!
[Note 15: L'historien russe Danilewski a voulu attribuer à
l'empereur Alexandre l'honneur d'une combinaison profonde,
consistant à faire descendre Kleist sur les derrières de
Vandamme; mais M. de Wolzogen, dans ses Mémoires aussi
instructifs que spirituels, a complétement démenti cette
assertion, et il était mieux que personne autorisé à le
faire, puisqu'il était présent lorsque l'ordre que nous
mentionnons fut donné à M. de Schoeler. Cet ordre se trouve
donc réduit aux proportions et au sens que nous lui prêtons
ici.]
[En marge: Situation des deux armées le 30 au matin.]
Le lendemain 30 août au matin, les deux armées se trouvaient dans la
même position que la veille. Les coalisés étaient en face de
Vandamme, leur gauche, composée des Russes, tout près des montagnes,
leur centre, composé aussi des Russes, en avant de Priesten et
vis-à-vis de Kulm, leur droite formée par les Autrichiens et par la
cavalerie des alliés dans les prairies de Karbitz. Ils étaient
disposés à prendre l'offensive, pour favoriser en occupant fortement
les Français le passage du général Kleist à travers les montagnes,
mais ils ignoraient par quelle route celui-ci chercherait à sortir du
gouffre où il était enfermé. Ils supposaient à Vandamme tout au plus
30 mille hommes, tandis qu'il en avait 40 mille sous la main. Ils ne
pouvaient donc pas hésiter à commencer l'attaque, et ils résolurent de
le faire immédiatement.
[En marge: Vandamme s'était établi dans une forte position, attendant
des secours, et ne voulant rien entreprendre.]
Vandamme au contraire, ayant au lever du jour discerné plus clairement
encore la disproportion de ses forces avec celles de l'ennemi, et
attendant à chaque instant l'apparition du maréchal Mortier sur ses
derrières, celle du maréchal Saint-Cyr sur sa droite, voulait se
borner à la défensive jusqu'à l'arrivée de ses renforts. C'est ce
qu'il manda dès six heures du matin à Napoléon. Avec l'ordre de
pousser jusqu'à Toeplitz et avec son caractère audacieux, s'arrêter à
Kulm était tout ce qu'on pouvait espérer de mieux de sa part. Quant à
remonter sur Péterswalde même, il ne devait pas y songer, car la
position de Kulm était assez forte pour qu'avec quarante mille hommes
on pût s'y défendre contre quelque ennemi que ce fût; et en arrière,
entre Kulm et Péterswalde, on n'avait aucun danger à prévoir, Mortier
s'y trouvant, et devant en déboucher à chaque instant. Ne pas se
hasarder en plaine pour aller à Toeplitz, et se maintenir à Kulm,
était donc la seule résolution indiquée.
[En marge: Distribution des troupes de Vandamme.]
[En marge: Premier engagement sur notre gauche.]
Voici comment le général Vandamme avait distribué ses troupes. À sa
droite, en face des Russes, au pied même du Geyersberg, il avait neuf
bataillons de la division Mouton-Duvernet, et un peu en arrière, mais
tirant vers le centre, la division Philippon avec quatorze bataillons.
Il était donc bien en force de ce côté des montagnes, d'où à tout
moment descendaient de nombreuses colonnes ennemies. Au centre en
avant de Kulm, vis-à-vis de Priesten, il avait la brigade Quyot, de la
division Teste, un peu en arrière la brigade de Reuss. Derrière Kulm,
il avait la brigade Doucet de la division Dumonceau, et à gauche, vers
les prairies, la brigade Dunesme, appartenant également à la division
Dumonceau, pour servir d'appui à la cavalerie. Enfin le général
Kreutzer, avec ce qui restait de la division Mouton-Duvernet, avait
été envoyé à Aussig, assez loin en arrière, pour garder le passage de
l'Elbe, conformément aux ordres de Napoléon. Ainsi, avec vingt-trois
bataillons à sa droite et le long des montagnes, avec dix-huit au
centre, avec sept ou huit bataillons à gauche soutenant vingt-cinq
escadrons rangés dans la plaine, enfin, avec une formidable
artillerie, il devait se croire en sûreté, surtout étant adossé à la
chaussée de Péterswalde, d'où il se flattait incessamment de voir
déboucher Mortier. Il attendit donc l'esprit libre d'inquiétude, et
pourtant, sans qu'on sût pourquoi, il y avait dans bien des coeurs de
sinistres pressentiments. À huit heures les tirailleurs ennemis
commencèrent le feu, les nôtres répondirent, mais rien ne faisait
encore prévoir un engagement sérieux. Bientôt sur notre gauche on vit
les cavaliers russes du général Knorring franchir une éminence qui
dominait les prairies, et puis fondre sur une batterie attelée qui
était un peu en avant de notre ligne de cavalerie. Trois pièces furent
enlevées, et un bataillon du 13e léger, qui essaya de les défendre,
fut fort maltraité. Alors la brigade de cavalerie légère du général
Heinrodt, conduite par l'intrépide Corbineau, chargea les cuirassiers
russes et les repoussa. Mais l'infanterie autrichienne de Colloredo
ayant déployé ses bataillons à l'appui de la cavalerie russe, les
chasseurs du général Heinrodt furent obligés de se replier. Le général
Corbineau, blessé à la tête, dut quitter le champ de bataille.
[En marge: Les efforts des coalisés ne révèlent d'abord que
l'intention de contenir Vandamme.]
Vandamme alors tira du centre la brigade Quyot, et la porta vers sa
gauche pour servir de soutien à la brigade Dunesme et à notre
cavalerie. À peine arrivait-elle dans la plaine à gauche qu'elle fut
assaillie par toute la cavalerie de Knorring. Le général Quyot forma
cette brave brigade, qui était de six bataillons, en trois carrés, et
pendant plus d'une heure essuya sans s'ébranler tous les assauts de la
cavalerie ennemie. Celle-ci ayant voulu tourner nos carrés et
s'approcher de Kulm, la brigade de chasseurs à cheval du général
Gobrecht la chargea à son tour, et la rejeta sur l'infanterie
autrichienne. Les efforts à notre gauche indiquaient le projet de nous
ramener sur la chaussée de Péterswalde en nous débordant, mais
jusqu'ici aucun de ces efforts n'avait réussi, et maîtres de la plaine
à gauche, toujours fermes au centre et à droite, où l'ennemi semblait
même ne pas oser nous attaquer, nous paraissions n'avoir rien à
craindre.
[En marge: Coups de fusil entendus subitement sur les derrières de
Vandamme.]
Tout à coup cependant vers dix heures du matin, un certain tumulte se
produisit sur nos derrières. On entendit des coups de fusil de
tirailleurs et le bruit de nombreuses voitures d'artillerie; on
aperçut enfin des colonnes épaisses, et Vandamme plein de joie crut
naturellement que c'était Mortier qui arrivait de Pirna! Vaine
illusion, terrible réveil! Il accourt, et reconnaît l'uniforme des
Prussiens! C'était le général Kleist qui descendait par la chaussée de
Péterswalde! Qui donc avait pu le tirer d'un affreux péril pour le
jeter ainsi sur nos derrières? Un hasard, un heureux mouvement de
désespoir! Voici en effet ce qui s'était passé.
[En marge: Soudaine apparition du corps prussien de Kleist, qui en
cherchant à se faire jour se trouve sur les derrières de Vandamme.]
[En marge: Grand péril de Vandamme.]
En recevant la mission du colonel Schoeler, le général Kleist avait
fait part à ses officiers de la présence des Français à Kulm, et comme
il était entre la route de Péterswalde à gauche, laquelle était
occupée par Vandamme, et la route d'Altenberg à droite, qui avait été
encombrée toute la journée par les Russes et les Autrichiens, et qui
en ce moment était interceptée par le corps de Marmont, il ne lui
restait qu'à suivre droit devant lui les sentiers menant sur le revers
de la montagne, au risque de trouver Vandamme sur son chemin.
D'ailleurs ayant immédiatement sur ses derrières le corps de
Saint-Cyr, s'il s'arrêtait un instant il pouvait être assailli et
accablé. En présence de ce triple danger, les Prussiens, saisis d'un
transport d'enthousiasme, avaient pris le parti de gravir la montagne
qui s'élevait devant eux, et si ce chemin les conduisait au milieu du
corps de Vandamme, de se faire jour ou de mourir. Ils avaient marché
toute la nuit sans être suivis par Saint-Cyr, et avaient découvert sur
leur gauche un chemin de traverse qui par Furstenwalde et
Streckenwalde rejoignant la chaussée de Péterswalde les avait menés
sains et saufs sur les derrières mêmes de Vandamme. Le voyant assailli
de front par cent mille hommes, se trouvant trente mille au moins sur
ses derrières, ils venaient de commencer l'attaque à l'instant même,
se flattant et ne doutant plus d'un prodigieux résultat.
[En marge: Il conserve sa présence d'esprit, et songe à rebrousser
chemin, en passant sur le corps des Prussiens.]
À cet aspect Vandamme, conservant une rare présence d'esprit et après
s'être consulté avec le général Haxo, comprend qu'il n'a qu'une chose
à faire, c'est de remonter la chaussée de Péterswalde, et de passer
sur le corps des colonnes prussiennes en abandonnant son artillerie.
Un pareil sacrifice n'est rien s'il peut à ce prix sauver son armée.
Sur-le-champ il donne les ordres qui sont la conséquence de cette
résolution. Il prescrit à la brigade Quyot qu'il avait portée dans la
plaine à sa gauche, de se replier, ainsi qu'à la brigade de Reuss
laissée en avant de Kulm; il leur ordonne à toutes deux de se former
en colonnes serrées pour enfoncer les Prussiens, tandis que la brigade
Dunesme avec la cavalerie persistera dans la plaine à contenir les
Autrichiens de Colloredo et les nombreux escadrons de Knorring, et
qu'à droite Mouton-Duvernet et Philippon, rebroussant chemin le long
des montagnes, viendront à leur tour assaillir les Prussiens. Au
centre sur l'éminence de Kulm, Vandamme décidé à sacrifier son
artillerie, la place en batterie avec ordre d'en faire contre les
Russes un usage désespéré. La brigade Doucet doit soutenir cette
artillerie le plus longtemps possible, et puis quand on se sera fait
jour, on doit se retirer tous ensemble en abandonnant les canons, mais
en sauvant les chevaux et les hommes.
[En marge: Un moment Vandamme a la chance de se sauver.]
[En marge: Une confusion subite dans les divisions Philippon et
Mouton-Duvernet amène la catastrophe du corps de Vandamme.]