Toutefois ce n'était pas avant quelques heures que ces ordres

pouvaient amener en ligne des forces considérables, et Vandamme après

un instant de réflexion, quoiqu'il vît les troupes fugitives

s'arrêter, et même s'augmenter sensiblement, résolut de les déloger du

poste où elles semblaient vouloir s'établir pour protéger contre nous

les débouchés du Geyersberg. En agissant ainsi il obéissait à la fois

à des ordres précis, et à l'indication des circonstances, car ses

ordres lui disaient d'aller jusqu'à Toeplitz, et les circonstances

devaient l'engager à fermer le débouché des montagnes aux colonnes

battues, puisqu'il n'avait été envoyé en ces lieux que pour opposer

des obstacles à leur retraite. Ayant toujours sous la main la brigade

de Reuss avec laquelle il avait marché depuis le matin et n'ayant

qu'elle, il chassa néanmoins les Russes de Kulm où ils avaient essayé

de tenir, et du village de Straden où ils s'étaient ensuite repliés.

Ce village de Straden emporté, il se trouva devant une seconde

position située derrière un ravin et d'apparence assez forte. D'un

côté, c'est-à-dire vers notre droite, elle s'appuyait aux montagnes,

vers le centre au village de Priesten construit sur la route de

Toeplitz, à gauche enfin à des prairies coupées de canaux, et au

village de Karbitz. Vandamme voulut attaquer sur-le-champ le village

de Priesten, pour ne pas permettre aux Russes de s'y établir; mais

pour la première fois il rencontra une résistance opiniâtre, et fut

repoussé par une charge du régiment des gardes d'Ismaïlow. Il n'avait

ni sa grosse artillerie ni ses masses d'infanterie; il fut donc

obligé d'attendre la division Mouton-Duvernet (la 42e), et il eût

mieux fait évidemment de différer jusqu'à l'arrivée de son corps tout

entier, pour n'engager le combat qu'avec des forces suffisantes.

Cependant ses autres divisions ne pouvant être rendues sur les lieux

que fort tard, et sa préoccupation de couper la retraite à l'ennemi

étant toujours la même, il attaqua l'ennemi avec neuf bataillons du

général Mouton-Duvernet, seuls réunis en ce moment sur les quatorze

dont se composait la division. Avec ces neuf bataillons portés à

droite vers les bois il rétablit le combat, et rejeta les Russes sur

Priesten. Mais tout à coup il fut assailli par quarante escadrons de

la garde russe, qui venaient d'entrer en ligne, et qui se déployèrent,

les uns à notre droite vers le pied des monts, les autres à gauche

dans la plaine de Karbitz. Les bataillons de Mouton-Duvernet

continrent la cavalerie russe le long des montagnes, les escadrons de

Corbineau la chargèrent du côté des prairies, et néanmoins cette fois

encore, au lieu d'avancer nous pûmes tout au plus conserver le terrain

que nous avions acquis. À deux heures de l'après-midi parut la

première brigade de la division Philippon (première de Vandamme).

Cette brigade commandée par le général Pouchelon, envoya sur la droite

le 12e de ligne pour soutenir Mouton-Duvernet, et au centre le 7e

léger pour attaquer Priesten. Ces régiments accueillis par un feu

épouvantable ne purent emporter la position. La seconde brigade de

Philippon étant survenue sous le général de Fezensac, fut engagée de

même, et sans plus de succès quoique avec beaucoup de vigueur. Le 7e

léger de la première brigade ayant voulu attaquer Priesten fut criblé

de mitraille, puis chargé par la cavalerie russe, et sauvé par la

seconde brigade que le général de Fezensac avait ralliée sous le feu

de l'ennemi. Vandamme reconnaissant trop tard que ces attaques

décousues ne donneraient aucun résultat, prit le parti d'asseoir sa

ligne un peu en arrière, sur la hauteur de Kulm, laquelle, placée au

débouché de la chaussée de Péterswalde, dominait la plaine. Les Russes

ayant voulu s'avancer furent mitraillés à leur tour par vingt-quatre

bouches à feu que le général Baltus, arrivé avec la réserve

d'artillerie, avait mises en batterie. Ils reculèrent sous cette

mitraille et devant les charges de notre cavalerie, et allèrent

reprendre la position de Priesten, appuyés comme le matin, la gauche

aux montagnes, le centre à Priesten sur la route de Toeplitz, la

droite dans les prairies de Karbitz. Nous étions vis-à-vis, ayant

comme eux d'un côté les montagnes, de l'autre les prairies, et au

centre la position dominante de Kulm, où il était facile de se

défendre.

[En marge: Vandamme remet au jour suivant la suite de ses opérations,

et comptant être soutenu, se promet de grands résultats pour le

lendemain.]

[En marge: Il écrit à Napoléon pour lui faire connaître sa situation.]

Ce n'était pas un tort à Vandamme d'avoir cherché à emporter la

position des Russes, puisqu'il avait ordre de les pousser jusqu'à

Toeplitz, et que d'ailleurs il devait sentir le besoin de fermer le

débouché de la route d'Altenberg sur Toeplitz; mais c'en était un

d'avoir attaqué avant d'avoir toutes ses forces sous la main, et ce

tort lui-même s'expliquait par l'allongement de sa colonne dans les

montagnes, et par le désir naturel de déloger l'ennemi avant qu'il se

fût consolidé dans sa position. Au surplus le général Vandamme

s'arrêta, et il résolut de bien garder Kulm, où il ne pouvait pas être

forcé, ayant 52 bataillons à sa disposition, et environ 80 bouches à

feu en batterie. Son intention était d'y attendre que Mortier, demeuré

sur ses derrières à Pirna, vînt à son aide, et que Saint-Cyr, Marmont,

placés sur sa droite, de l'autre côté des montagnes, les franchissent

à la suite des coalisés. Ces mouvements n'exigeaient pas plus de douze

ou quinze heures pour s'accomplir, et avec le concours de toutes ces

forces il se flattait d'avoir le lendemain 30 de beaux résultats à

offrir à l'Empereur; triste et déplorable illusion, pourtant bien

fondée, aussi fondée qu'aucune espérance raisonnable le fut jamais! Le

soir même il écrivit à Napoléon pour faire connaître sa situation,

demander des secours, et annoncer que jusqu'à leur arrivée il

resterait immobile à Kulm.

[En marge: Temps qu'il fallait pour écrire à Dresde et avoir une

réponse.]

[En marge: Napoléon n'ayant reçu que les nouvelles du matin, se borne

à réitérer à Saint-Cyr, à Marmont, à Victor, l'ordre de suivre

vivement l'ennemi, et à Mortier de se tenir prêt à secourir Vandamme

lorsqu'il en recevra l'avis.]

[En marge: Pendant ce temps, Napoléon s'occupe de réparer les échecs

essuyés par Macdonald et Oudinot.]

[En marge: Grande combinaison imaginée en cette circonstance.]

Les lettres écrites le 29 au soir de Kulm ne pouvaient parvenir à

Dresde que le 30 au matin, et les ordres émis en réponse à ces lettres

ne pouvaient être exécutés d'assez bonne heure pour que Vandamme fut

secouru à temps dans la journée du 30. Dans la soirée du 29, Napoléon

avait reçu les nouvelles parties le matin de Péterswalde; il avait su

que les Russes se retiraient en toute hâte, que Vandamme les suivait

l'épée dans les reins, et leur avait déjà enlevé quelques mille

hommes. Supposant d'après ces premières informations les coalisés en

complète déroute, comptant que la vive poursuite de Saint-Cyr, de

Marmont, de Murat, les obligerait à traverser les montagnes en

désordre, et que Vandamme placé au revers, les recueillerait par

milliers, peut-être même leur fermerait entièrement le principal

débouché d'Altenberg, il avait réitéré à Saint-Cyr, à Marmont, à

Murat, l'ordre de pousser vivement l'ennemi dans toutes les

directions, et à Mortier d'être aux écoutes, prêt à courir à Kulm si

Vandamme en avait besoin. Ayant la tête pleine des souvenirs du passé,

se rappelant avec quelle facilité il ramassait jadis les Prussiens ou

les Autrichiens vaincus, ne voulant pas tenir compte de la passion qui

les animait aujourd'hui et les rendait si difficiles à décourager, il

estimait que c'était assez de précaution pour obtenir encore de

très-grands résultats de la victoire de Dresde. D'ailleurs il était

absorbé en ce moment par une vaste combinaison[14], au moyen de

laquelle il espérait, profitant du coup si rude frappé sur l'armée de

Bohême, s'avancer sur la route de Berlin à cinq marches de Dresde,

écraser l'armée du Nord, accabler d'un même coup la Prusse et

Bernadotte, ravitailler les places de l'Oder, envoyer des

encouragements à celles de la Vistule, et imprimer de la sorte une

face nouvelle à la guerre, dont le théâtre serait pour un instant

reporté au nord de l'Allemagne. Ainsi Berlin, les places de l'Oder et

de la Vistule, qui déjà l'avaient disposé à trop étendre le cercle de

ses opérations, le préoccupaient de nouveau, et allaient le détourner

de ce qui aurait dû être pour quelques heures son objet essentiel et

unique. Sans doute, comme on en jugera bientôt, sa conception était

singulièrement grande, mais elle était malheureusement intempestive,

et prématurée au moins de deux jours! Tout entier à ses calculs et

dans le feu d'une première conception, il expédia les ordres suivants

pendant la matinée du 30. Il enjoignit au maréchal Mortier à Pirna de

lui renvoyer à Dresde deux divisions de la jeune garde, et avec les

deux autres d'aller au secours de Vandamme; à Murat de lui rendre une

moitié de la grosse cavalerie, et avec le reste de continuer à

poursuivre l'ennemi sur la chaussée de Freyberg. Il ordonna au

maréchal Marmont de pousser vivement l'ennemi sur le débouché

d'Altenberg et Zinnwald, où d'après tous les rapports les colonnes des

Russes, des Prussiens et des Autrichiens se pressaient pêle-mêle; au

maréchal Saint-Cyr de seconder Marmont dans cette opération, ou, ce

qui valait mieux, de chercher par un chemin latéral à gagner la

chaussée de Péterswalde, afin de se joindre à Vandamme, et il espéra

ainsi que pressés en queue, menacés en flanc, retenus en tête, les

coalisés essuieraient quelque désastre. Il prescrivit de faire

immédiatement passer l'Elbe aux troupes qu'il redemandait, et ne

cacha point à Murat que c'était dans l'intention de marcher sur

Berlin.

[Note 14: Quand il voulait se rendre bien compte de ses

idées, Napoléon les mettait sur le papier, sachant, comme

tous les hommes qui ont beaucoup pensé, que rédiger ses

idées c'est les approfondir davantage. Il avait donc dicté

son projet dans une note admirable, intitulée: _Note sur la

situation générale de mes affaires le 30 août_, assez

semblable à celles qu'il écrivit à Moscou en octobre 1812,

et révélant sa pensée tout entière au moment où Vandamme

était à Kulm. On voit dans cette note la vraie cause de la

négligence qui amena le malheur de Vandamme, surtout en la

rapprochant des ordres donnés le même jour à Murat et à

Mortier, et on sent combien est ridicule la fable de cette

indisposition que certains narrateurs ont inventée, et

qu'ont accueillie avec empressement ceux qui ont le goût de

croire qu'en histoire les plus grands événements viennent

des plus petites causes, goût singulier et qui atteste une

médiocre portée d'esprit. Tant pis, en effet, pour ceux qui

croient plus volontiers aux petites causes qu'aux grandes!]

[En marge: Calculs des coalisés rangés en avant de Toeplitz.]

[En marge: Ils n'ont d'autre prétention que de contenir Vandamme et de

se ménager une retraite assurée.]

[En marge: Danger du corps prussien de Kleist, resté en deçà des

montagnes.]

[En marge: Ordre envoyé à ce corps de se sauver comme il pourrait.]

Tandis qu'il concevait ces projets, et expédiait ces ordres, les

coalisés à Toeplitz ne formaient pas d'aussi vastes combinaisons, et

ne songeaient qu'à se tirer du péril auquel ils s'étaient imprudemment

exposés en descendant sur les derrières de Dresde. La résistance

heureusement opposée à Vandamme dans la journée du 29 leur avait rendu

quelque confiance. Tout ce qui leur était arrivé de troupes russes et

autrichiennes par le chemin d'Altenberg sur Toeplitz, avait été

rabattu sur leur gauche, et placé derrière Priesten et Karbitz, afin

de présenter à Vandamme une barrière de fer. Ils se flattaient donc de

l'empêcher de déboucher de Kulm, et de lui faire peut-être éprouver un

échec, ce qui les dédommagerait tant soit peu des journées du 26 et du

27 août, et procurerait à toutes leurs colonnes le temps de repasser

les montagnes en sûreté. Pourtant il leur restait une grave

inquiétude, c'était pour le corps prussien de Kleist, qui avait dû

suivre le corps autrichien de Colloredo dans le premier projet de

retraite, et passer avec lui par Dippoldiswalde, Altenberg, Zinnwald,

Toeplitz, mais qui en avait été empêché par le mouvement transversal

de Barclay de Tolly, lequel, ainsi qu'on l'a vu, s'était reporté

brusquement de la chaussée de Péterswalde sur le chemin d'Altenberg,

afin d'éviter Vandamme. Retardé dans sa marche, et obligé d'attendre

que le chemin fût libre, le corps de Kleist était encore le 29 au soir

sur le revers du Geyersberg, et on craignait pour lui les plus grands

malheurs, car le corps de Saint-Cyr était tout à fait sur ses talons.

Le roi de Prusse, après en avoir conféré avec l'empereur Alexandre,

envoya le colonel Schoeler, l'un de ses aides de camp, au général

Kleist, pour le prévenir de la présence du corps de Vandamme à Kulm,

lui laisser le choix de la route qu'il aurait à prendre pour se

sauver, et lui promettre de bien tenir le lendemain devant Kulm, afin

qu'il eût le loisir de traverser la montagne et de déboucher dans le

bassin de l'Eger[15]. En même temps on regardait ce corps comme

tellement compromis, qu'on enjoignait à M. de Schoeler de ramener à

travers les bois le jeune prince d'Orange, qui faisait cette campagne

avec l'armée prussienne, et avait été placé auprès du général Kleist.

On ne voulait pas en effet livrer aux mains de Napoléon un tel

trophée, si le corps de Kleist était fait prisonnier. M. de Schoeler

partit donc immédiatement pour repasser les montagnes, et aller à tout

risque remplir la difficile mission dont il était chargé. Telles

étaient les espérances des uns, les craintes des autres le 29 à

minuit!

[Note 15: L'historien russe Danilewski a voulu attribuer à

l'empereur Alexandre l'honneur d'une combinaison profonde,

consistant à faire descendre Kleist sur les derrières de

Vandamme; mais M. de Wolzogen, dans ses Mémoires aussi

instructifs que spirituels, a complétement démenti cette

assertion, et il était mieux que personne autorisé à le

faire, puisqu'il était présent lorsque l'ordre que nous

mentionnons fut donné à M. de Schoeler. Cet ordre se trouve

donc réduit aux proportions et au sens que nous lui prêtons

ici.]

[En marge: Situation des deux armées le 30 au matin.]

Le lendemain 30 août au matin, les deux armées se trouvaient dans la

même position que la veille. Les coalisés étaient en face de

Vandamme, leur gauche, composée des Russes, tout près des montagnes,

leur centre, composé aussi des Russes, en avant de Priesten et

vis-à-vis de Kulm, leur droite formée par les Autrichiens et par la

cavalerie des alliés dans les prairies de Karbitz. Ils étaient

disposés à prendre l'offensive, pour favoriser en occupant fortement

les Français le passage du général Kleist à travers les montagnes,

mais ils ignoraient par quelle route celui-ci chercherait à sortir du

gouffre où il était enfermé. Ils supposaient à Vandamme tout au plus

30 mille hommes, tandis qu'il en avait 40 mille sous la main. Ils ne

pouvaient donc pas hésiter à commencer l'attaque, et ils résolurent de

le faire immédiatement.

[En marge: Vandamme s'était établi dans une forte position, attendant

des secours, et ne voulant rien entreprendre.]

Vandamme au contraire, ayant au lever du jour discerné plus clairement

encore la disproportion de ses forces avec celles de l'ennemi, et

attendant à chaque instant l'apparition du maréchal Mortier sur ses

derrières, celle du maréchal Saint-Cyr sur sa droite, voulait se

borner à la défensive jusqu'à l'arrivée de ses renforts. C'est ce

qu'il manda dès six heures du matin à Napoléon. Avec l'ordre de

pousser jusqu'à Toeplitz et avec son caractère audacieux, s'arrêter à

Kulm était tout ce qu'on pouvait espérer de mieux de sa part. Quant à

remonter sur Péterswalde même, il ne devait pas y songer, car la

position de Kulm était assez forte pour qu'avec quarante mille hommes

on pût s'y défendre contre quelque ennemi que ce fût; et en arrière,

entre Kulm et Péterswalde, on n'avait aucun danger à prévoir, Mortier

s'y trouvant, et devant en déboucher à chaque instant. Ne pas se

hasarder en plaine pour aller à Toeplitz, et se maintenir à Kulm,

était donc la seule résolution indiquée.

[En marge: Distribution des troupes de Vandamme.]

[En marge: Premier engagement sur notre gauche.]

Voici comment le général Vandamme avait distribué ses troupes. À sa

droite, en face des Russes, au pied même du Geyersberg, il avait neuf

bataillons de la division Mouton-Duvernet, et un peu en arrière, mais

tirant vers le centre, la division Philippon avec quatorze bataillons.

Il était donc bien en force de ce côté des montagnes, d'où à tout

moment descendaient de nombreuses colonnes ennemies. Au centre en

avant de Kulm, vis-à-vis de Priesten, il avait la brigade Quyot, de la

division Teste, un peu en arrière la brigade de Reuss. Derrière Kulm,

il avait la brigade Doucet de la division Dumonceau, et à gauche, vers

les prairies, la brigade Dunesme, appartenant également à la division

Dumonceau, pour servir d'appui à la cavalerie. Enfin le général

Kreutzer, avec ce qui restait de la division Mouton-Duvernet, avait

été envoyé à Aussig, assez loin en arrière, pour garder le passage de

l'Elbe, conformément aux ordres de Napoléon. Ainsi, avec vingt-trois

bataillons à sa droite et le long des montagnes, avec dix-huit au

centre, avec sept ou huit bataillons à gauche soutenant vingt-cinq

escadrons rangés dans la plaine, enfin, avec une formidable

artillerie, il devait se croire en sûreté, surtout étant adossé à la

chaussée de Péterswalde, d'où il se flattait incessamment de voir

déboucher Mortier. Il attendit donc l'esprit libre d'inquiétude, et

pourtant, sans qu'on sût pourquoi, il y avait dans bien des coeurs de

sinistres pressentiments. À huit heures les tirailleurs ennemis

commencèrent le feu, les nôtres répondirent, mais rien ne faisait

encore prévoir un engagement sérieux. Bientôt sur notre gauche on vit

les cavaliers russes du général Knorring franchir une éminence qui

dominait les prairies, et puis fondre sur une batterie attelée qui

était un peu en avant de notre ligne de cavalerie. Trois pièces furent

enlevées, et un bataillon du 13e léger, qui essaya de les défendre,

fut fort maltraité. Alors la brigade de cavalerie légère du général

Heinrodt, conduite par l'intrépide Corbineau, chargea les cuirassiers

russes et les repoussa. Mais l'infanterie autrichienne de Colloredo

ayant déployé ses bataillons à l'appui de la cavalerie russe, les

chasseurs du général Heinrodt furent obligés de se replier. Le général

Corbineau, blessé à la tête, dut quitter le champ de bataille.

[En marge: Les efforts des coalisés ne révèlent d'abord que

l'intention de contenir Vandamme.]

Vandamme alors tira du centre la brigade Quyot, et la porta vers sa

gauche pour servir de soutien à la brigade Dunesme et à notre

cavalerie. À peine arrivait-elle dans la plaine à gauche qu'elle fut

assaillie par toute la cavalerie de Knorring. Le général Quyot forma

cette brave brigade, qui était de six bataillons, en trois carrés, et

pendant plus d'une heure essuya sans s'ébranler tous les assauts de la

cavalerie ennemie. Celle-ci ayant voulu tourner nos carrés et

s'approcher de Kulm, la brigade de chasseurs à cheval du général

Gobrecht la chargea à son tour, et la rejeta sur l'infanterie

autrichienne. Les efforts à notre gauche indiquaient le projet de nous

ramener sur la chaussée de Péterswalde en nous débordant, mais

jusqu'ici aucun de ces efforts n'avait réussi, et maîtres de la plaine

à gauche, toujours fermes au centre et à droite, où l'ennemi semblait

même ne pas oser nous attaquer, nous paraissions n'avoir rien à

craindre.

[En marge: Coups de fusil entendus subitement sur les derrières de

Vandamme.]

Tout à coup cependant vers dix heures du matin, un certain tumulte se

produisit sur nos derrières. On entendit des coups de fusil de

tirailleurs et le bruit de nombreuses voitures d'artillerie; on

aperçut enfin des colonnes épaisses, et Vandamme plein de joie crut

naturellement que c'était Mortier qui arrivait de Pirna! Vaine

illusion, terrible réveil! Il accourt, et reconnaît l'uniforme des

Prussiens! C'était le général Kleist qui descendait par la chaussée de

Péterswalde! Qui donc avait pu le tirer d'un affreux péril pour le

jeter ainsi sur nos derrières? Un hasard, un heureux mouvement de

désespoir! Voici en effet ce qui s'était passé.

[En marge: Soudaine apparition du corps prussien de Kleist, qui en

cherchant à se faire jour se trouve sur les derrières de Vandamme.]

[En marge: Grand péril de Vandamme.]

En recevant la mission du colonel Schoeler, le général Kleist avait

fait part à ses officiers de la présence des Français à Kulm, et comme

il était entre la route de Péterswalde à gauche, laquelle était

occupée par Vandamme, et la route d'Altenberg à droite, qui avait été

encombrée toute la journée par les Russes et les Autrichiens, et qui

en ce moment était interceptée par le corps de Marmont, il ne lui

restait qu'à suivre droit devant lui les sentiers menant sur le revers

de la montagne, au risque de trouver Vandamme sur son chemin.

D'ailleurs ayant immédiatement sur ses derrières le corps de

Saint-Cyr, s'il s'arrêtait un instant il pouvait être assailli et

accablé. En présence de ce triple danger, les Prussiens, saisis d'un

transport d'enthousiasme, avaient pris le parti de gravir la montagne

qui s'élevait devant eux, et si ce chemin les conduisait au milieu du

corps de Vandamme, de se faire jour ou de mourir. Ils avaient marché

toute la nuit sans être suivis par Saint-Cyr, et avaient découvert sur

leur gauche un chemin de traverse qui par Furstenwalde et

Streckenwalde rejoignant la chaussée de Péterswalde les avait menés

sains et saufs sur les derrières mêmes de Vandamme. Le voyant assailli

de front par cent mille hommes, se trouvant trente mille au moins sur

ses derrières, ils venaient de commencer l'attaque à l'instant même,

se flattant et ne doutant plus d'un prodigieux résultat.

[En marge: Il conserve sa présence d'esprit, et songe à rebrousser

chemin, en passant sur le corps des Prussiens.]

À cet aspect Vandamme, conservant une rare présence d'esprit et après

s'être consulté avec le général Haxo, comprend qu'il n'a qu'une chose

à faire, c'est de remonter la chaussée de Péterswalde, et de passer

sur le corps des colonnes prussiennes en abandonnant son artillerie.

Un pareil sacrifice n'est rien s'il peut à ce prix sauver son armée.

Sur-le-champ il donne les ordres qui sont la conséquence de cette

résolution. Il prescrit à la brigade Quyot qu'il avait portée dans la

plaine à sa gauche, de se replier, ainsi qu'à la brigade de Reuss

laissée en avant de Kulm; il leur ordonne à toutes deux de se former

en colonnes serrées pour enfoncer les Prussiens, tandis que la brigade

Dunesme avec la cavalerie persistera dans la plaine à contenir les

Autrichiens de Colloredo et les nombreux escadrons de Knorring, et

qu'à droite Mouton-Duvernet et Philippon, rebroussant chemin le long

des montagnes, viendront à leur tour assaillir les Prussiens. Au

centre sur l'éminence de Kulm, Vandamme décidé à sacrifier son

artillerie, la place en batterie avec ordre d'en faire contre les

Russes un usage désespéré. La brigade Doucet doit soutenir cette

artillerie le plus longtemps possible, et puis quand on se sera fait

jour, on doit se retirer tous ensemble en abandonnant les canons, mais

en sauvant les chevaux et les hommes.

[En marge: Un moment Vandamme a la chance de se sauver.]

[En marge: Une confusion subite dans les divisions Philippon et

Mouton-Duvernet amène la catastrophe du corps de Vandamme.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 16 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 25 / 52 段