sur la route de Péterswalde, et sentant qu'il serait bientôt serré de
près, commença de craindre, s'il trouvait des difficultés du côté de
Péterswalde, d'y perdre un temps précieux, et de ne pouvoir plus se
rabattre assez tôt sur la route d'Altenberg; il imagina donc de
changer tout à coup de direction avec le gros de l'armée russe, et de
prendre à droite, pour regagner cette même route d'Altenberg que
devaient parcourir les Prussiens et une partie de l'armée
autrichienne, au risque d'y produire un affreux engorgement. Il fit
dire au comte Ostermann de se replier sur lui, et de laisser le prince
Eugène retourner seul par la route de Péterswalde en Bohême.
[En marge: Le prince Eugène de Wurtemberg et le comte Ostermann se
retirent par la route de Péterswalde.]
Ces ordres amenèrent entre le comte Ostermann et le prince Eugène de
Wurtemberg un conflit des plus vifs. Le prince Eugène, qui était aux
prises avec le général Vandamme pour la possession de la route de
Péterswalde, ne voulait pas avec raison y rester seul, exposé à
trouver Vandamme tantôt sur son flanc, tantôt sur ses derrières,
peut-être même devant lui, car les Français descendus du plateau de
Pirna se montraient partout. Il disait de plus que si on laissait au
corps de Vandamme, qu'on avait lieu de croire très-fort, la libre
entrée de la Bohême, ce corps irait probablement se placer à Toeplitz,
au débouché des chemins que suivaient les diverses colonnes en
retraite, et pourrait leur causer de graves embarras. Le comte
Ostermann, de son côté, craignait de compromettre les troupes de la
garde qu'on lui avait confiées, et résistait par ce motif aux
pressantes instances du prince Eugène de Wurtemberg. Vaincu par les
bonnes raisons du prince, par son offre de prendre pour lui-même la
plus forte part du péril, il se décida enfin à suivre la route de
Péterswalde, et à la forcer, s'il le fallait, pour devancer Vandamme
au débouché de Toeplitz. En même temps il fit avertir Barclay de Tolly
de la résolution qu'il adoptait, ne s'en dissimulant pas les
inconvénients, mais croyant épargner ainsi de grands dangers au reste
de l'armée coalisée.
[En marge: Ils côtoient les troupes du général Vandamme, et
parviennent à passer.]
En conséquence, le 28 au matin, le prince Eugène et le comte Ostermann
essayèrent de cheminer sur le plateau de Gieshübel, situé au-dessous
de celui de Pirna, et séparé seulement de ce dernier par le ruisseau
de Gotleube. Il fallait franchir divers passages très-difficiles, où
l'on pouvait rencontrer les Français, notamment à Zehist, petit bourg
situé à l'entrée du plateau de Gieshübel, sous une hauteur qu'on
appelle le Kohlberg, et qui était occupée en ce moment par un
bataillon français. Le prince Eugène de Wurtemberg fit assaillir et
enlever le Kohlberg, puis il profita de cet avantage pour défiler
avec tout son corps. Vandamme fit réoccuper la position, mais à ce
moment les deux corps russes n'avaient plus intérêt à la reprendre. En
continuant à parcourir le plateau de Gieshübel, ils côtoyèrent à
Gross-Cotta et à Klein-Cotta les Français descendus de Pirna en trop
faibles détachements, et parvinrent à franchir tous les obstacles,
quoiqu'en perdant du monde. Parvenus enfin à l'extrémité de ce
plateau, ils s'échappèrent par la rampe de Gieshübel, et purent gagner
la route de Péterswalde sans de graves accidents, en étant quittes
d'un grand danger au prix de quelques pertes peu considérables.
[En marge: Causes qui avaient retardé Vandamme, et l'avaient empêché
d'arrêter à temps les Russes sur la route de Péterswalde.]
[En marge: N'ayant pu les arrêter, il les poursuit à outrance.]
Ce qui leur avait valu ce bonheur, c'est que Vandamme, ayant eu de la
peine à traîner son artillerie à cause du mauvais temps, n'avait pu
faire autre chose dans la journée du 26 que de gravir le plateau de
Pirna, avait employé à l'occuper solidement toute la journée du 27, et
le 28 au matin avait été surpris par l'apparition des Russes, avant de
connaître les événements de Dresde. Mais, averti bientôt de la
victoire du 27, et ayant réuni ses divisions, il s'était mis à
poursuivre les Russes, leur avait livré un violent combat
d'arrière-garde à Gieshübel, leur avait tué un millier d'hommes, et
les avait menés battant jusqu'à Hollendorf, à quelque distance de
Péterswalde. Arrivé là, il attendit impatiemment les ordres de
Napoléon pour la direction à donner à ses mouvements ultérieurs.
[En marge: Arrivée de Napoléon sur le terrain le 28 au matin.]
Telles avaient été les opérations de l'ennemi le matin du 28, et
durant une partie de la même journée. Pendant ce temps Napoléon,
debout de très-bonne heure, avait expédié ses premiers ordres par
écrit, et avait enjoint au maréchal Mortier avec la jeune garde, au
maréchal Saint-Cyr avec le 14e corps, de se porter à Gieshübel, l'un
des défilés de la route de Péterswalde, pour s'y réunir à Vandamme, au
maréchal Marmont de suivre les coalisés par la route d'Altenberg, et à
Murat, qui avait avec lui le corps de Victor, de les poursuivre à
outrance sur la grande route de Freyberg. Napoléon avait par les mêmes
dépêches annoncé sa présence, et promis d'ordonner sur les lieux mêmes
ce que comporteraient les circonstances. En effet, dès la pointe du
jour il s'était rendu à cheval auprès du maréchal Marmont, pour
observer de ses propres yeux la retraite de l'ennemi.
[En marge: Napoléon voyant le mouvement de Barclay de Tolly, qui se
replie de la route de Péterswalde sur celle d'Altenberg, ordonne un
mouvement semblable au maréchal Saint-Cyr.]
[En marge: Napoléon se transporte ensuite à Pirna.]
Parvenu sur les hauteurs de Dresde auprès du maréchal Marmont, il
avait vu les diverses colonnes des coalisés se dirigeant vers les
montagnes boisées de l'_Erz-Gebirge_. Il avait été frappé du mouvement
transversal de gauche à droite qu'exécutaient les troupes russes de
Barclay de Tolly, pour se reporter de la route de Péterswalde sur
celle d'Altenberg, mouvement à la suite duquel une grande partie des
colonnes russes, prussiennes et autrichiennes allaient se trouver
réunies dans la même direction. En face de pareilles masses le corps
du maréchal Marmont était évidemment insuffisant, et Napoléon avait
ordonné lui-même au maréchal Saint-Cyr de se rabattre de Dohna sur
Maxen, pour se rapprocher du maréchal Marmont, et poursuivre l'ennemi
de concert. Cet ordre donné de vive voix, Napoléon s'était transporté
à Pirna, pour voir ce qui s'y passait, et prescrire ce qu'on aurait à
faire sur la route de Péterswalde.
[En marge: Légère indisposition qui ne l'empêche pas de donner des
ordres.]
[En marge: Nouvelles graves que Napoléon reçoit des maréchaux Oudinot
et Macdonald.]
[En marge: Ces nouvelles le décident à retourner à Dresde.]
[En marge: S'étant convaincu par ses propres yeux que Vandamme ne
pouvait plus que talonner les Russes avec plus ou moins de vivacité,
il lui laisse le soin de les incommoder dans leur retraite.]
[En marge: Instructions données à Vandamme.]
[En marge: Forces qui sont confiées à ce général.]
[En marge: Position assignée à Mortier.]
[En marge: Ordres à Saint-Cyr, à Marmont, à Victor et à Murat.]
Arrivé à Pirna vers le milieu du jour, Napoléon y prit un léger repas,
et soudain fut saisi de douleurs d'entrailles auxquelles il était
sujet dès qu'il avait enduré l'humidité, et la veille en effet il
avait supporté pendant toute la journée des torrents de pluie.
Toutefois ces douleurs n'étaient pas de nature à l'empêcher de donner
des ordres, et de faire ce qui était impérieusement exigé par les
circonstances[12]. Mais en ce moment il reçut des dépêches qu'il
attendait avec impatience des environs de Berlin, et des bords du
Bober. Le maréchal Oudinot, qui aurait dû être entré à Berlin depuis
plusieurs jours, s'était arrêté devant les inondations, puis n'avait
pas abordé l'ennemi en masse, et avait eu l'un de ses corps assez
maltraité. Le maréchal Macdonald, sur le Bober, venait d'être surpris
par Blucher, et d'éprouver des pertes considérables. Ainsi la fortune
laissait à peine à Napoléon le temps de jouir de sa belle victoire de
Dresde, et tout à coup l'horizon s'assombrissait autour de lui, après
s'être montré parfaitement serein. La marche sur Berlin avait toujours
eu à ses yeux une grande importance sous le rapport moral, sous le
rapport politique, sous le rapport militaire. Elle devait éblouir les
esprits, frapper la Prusse au coeur, punir Bernadotte, et nous mettre
en communication avec les places de l'Oder, peut-être avec celles de
la Vistule, qui avaient toutes besoin d'être ravitaillées. L'échec de
Macdonald s'ajoutant à celui d'Oudinot, pouvait contribuer à rendre
plus difficile et plus douteuse cette marche sur Berlin, à laquelle
Napoléon tenait si fort, et il crut devoir rentrer à Dresde
immédiatement pour prescrire les mesures que comportait la situation.
Tandis que Berlin le rappelait, le mouvement sur Péterswalde exigeait
moins sa présence d'après ce qu'on venait de lui annoncer. En effet il
avait pu croire en sortant de Dresde le matin, que Vandamme, occupant
Pirna et Gieshübel, y opposerait une barrière de fer à la colonne
russe, et que Saint-Cyr et Mortier arrivant sur les derrières de cette
colonne, la prendraient tout entière. Mais il venait d'apprendre que
la colonne russe avait eu le temps de regagner la route de
Péterswalde, que dès lors tout ce que Vandamme pourrait faire ce
serait de la poursuivre vigoureusement, et il crut que ce serait assez
de ses lieutenants pour tirer de la victoire de Dresde les
conséquences qu'il était permis d'en espérer encore. Il pensa qu'il
suffirait de laisser à Vandamme toutes les divisions qu'il lui avait
déjà confiées, de le faire descendre en Bohême par la route de
Péterswalde, de le porter à Toeplitz, où il se trouverait sur la ligne
de retraite des coalisés prêts à déboucher des défilés des montagnes,
et vivement poursuivis par Saint-Cyr, Marmont, Victor, Murat. Il était
vraisemblable que Vandamme, embusqué à Kulm ou à Toeplitz, ferait plus
d'une bonne prise, et que se reportant ensuite entre Tetschen et
Aussig, il enlèverait une grande partie du matériel des coalisés
lorsque ceux-ci voudraient repasser l'Elbe. Vandamme devait dans cette
position rendre un autre service, c'était d'occuper la route directe
de Prague à laquelle Napoléon attachait le plus haut prix, car depuis
les dépêches d'Oudinot et de Macdonald il songeait à une marche
foudroyante sur Berlin ou sur Prague, afin de tomber à l'improviste
sur l'armée du Nord, ou d'achever la défaite de celle de Bohême; même
s'il rentrait à Dresde en ce moment, c'était pour employer une journée
à balancer les avantages et les inconvénients d'une marche sur l'une
ou l'autre de ces capitales. Considérant donc la situation sous ce
nouvel aspect, il laissa au général Vandamme non-seulement ses deux
premières divisions, Philippon et Dumonceau, avec la brigade Quyot
formant la moitié de la division Teste, mais la première division du
maréchal Saint-Cyr (la 42e), qui depuis quelques jours lui avait été
prêtée, et y ajouta la brigade de Reuss du corps de Victor, pour le
dédommager de ce qu'on lui avait ôté la moitié de la division Teste.
Il lui adjoignit de plus la cavalerie du général Corbineau. Vandamme
devait avoir ainsi la valeur de quatre divisions d'infanterie, et de
trois brigades de cavalerie, le tout formant quarante mille hommes au
moins. Napoléon lui ordonna de poursuivre vivement les Russes en
Bohême, de descendre sur Kulm, d'occuper d'un côté Toeplitz, afin de
gêner les coalisés à leur sortie des montagnes, et de l'autre Aussig
et Tetschen, afin de garder les passages de l'Elbe et la route de
Prague[13]. Il lui ordonna même, ce qui démontre bien ses vraies
intentions, de faire remonter à Testchen le second pont de bateaux
jeté à Pirna. Il lui annonça, quant au reste, des ordres ultérieurs.
Toutefois il plaça Mortier à Pirna avec quatre divisions de la jeune
garde, pour que ce dernier pût au besoin secourir le général
Vandamme, duquel il ne serait qu'à sept ou huit lieues. En même temps
il fit recommander à Saint-Cyr, Marmont, Victor, Murat, de toujours
suivre les coalisés l'épée dans les reins, et de les pousser
violemment contre les montagnes, pour qu'ils ne pussent les passer
qu'en désordre. Ces instructions données, il partit pour Dresde en
voiture, et prescrivit à la vieille garde de l'y joindre.
[Note 12: Les flatteurs de la mémoire de Napoléon, ignorant,
parce que sa correspondance leur est restée inconnue, les
vrais motifs de son subit retour à Dresde, et ne voulant pas
non plus admettre qu'il pût commettre une faute, ont
attribué ce retour à une indisposition subite. Les ordres
nombreux donnés dans cette même journée du 28, et dans celle
du 29, prouvent que cette indisposition n'empêcha pas
Napoléon de vaquer à ses affaires, et des témoins oculaires,
le maréchal Marmont notamment, affirment qu'il n'était point
malade. Nous en rapportant plus volontiers aux documents
authentiques qu'aux récits presque toujours contradictoires
des témoins oculaires, nous croyons avoir acquis la preuve
par les lettres mêmes de Napoléon, que cette prétendue
indisposition ne l'empêcha nullement de faire ce qu'il
devait, et nous nous sommes convaincu que le vrai motif de
son retour à Dresde, lequel devint si fatal deux jours
après, ne fut autre que les dépêches reçues des environs de
Berlin et de Lowenberg. Les ordres du 29 et du 30 ne
laissent à cet égard aucun doute. Plus loin nous
démontrerons encore par l'exposé simple des faits que sur
cette importante époque on n'a publié que des erreurs, ce
qui a rendu jusqu'ici la catastrophe du général Vandamme
tout à fait inexplicable. Nous espérons qu'après le récit
qui va suivre elle sera parfaitement claire, et que ce grand
malheur sera rapporté à sa vraie cause, laquelle fut moins
accidentelle et plus générale qu'on ne le suppose
communément.]
[Note 13: Nous citons l'ordre lui-même qui éclaircit
complétement l'intention de l'Empereur.
«À une lieue de Pirna, le 28 août 1813,
à quatre heures après midi.
»M. le général Vandamme, l'Empereur ordonne que vous vous
dirigiez sur Péterswalde avec tout votre corps d'armée, la
division Corbineau, la 42e division, enfin avec la brigade
du 2e corps que commande le général prince de Reuss: ce qui
vous fera 18 bataillons d'augmentation. Pirna sera gardée
par les troupes du duc de Trévise, qui arrive ce soir à
Pirna. Le maréchal a aussi l'ordre de relever vos postes du
camp de Lilienstein. Le général Baltus avec votre batterie
de 12 et votre parc, arrive ce soir à Pirna, envoyez-le
chercher. L'Empereur désire que vous réunissiez toutes les
forces qu'il met à votre disposition, et qu'avec elles vous
pénétriez en Bohême et culbutiez le prince de Wurtemberg
s'il voulait s'y opposer. L'ennemi que nous avons battu
paraît se diriger sur Annaberg. _S. M. pense que vous
pourriez arriver avant lui sur la communication de Tetschen,
Aussig et Toeplitz, et par là prendre ses équipages, ses
ambulances, ses bagages, et enfin tout ce qui marche
derrière une armée._ L'Empereur ordonne qu'on lève le pont
de bateaux devant Pirna, afin de pouvoir en jeter un à
Tetschen.»]
[En marge: Nombreux prisonniers recueillis dans la journée du 28 par
Saint-Cyr, Marmont, Victor et Murat.]
Pendant cette même journée du 28, Saint-Cyr, Marmont, Victor et Murat,
talonnèrent l'ennemi sans relâche. Saint-Cyr ramassa des blessés et
des traînards. À Possendorf Marmont enleva deux mille prisonniers et
trois ou quatre cents voitures. À Dippoldiswalde il livra un combat
heureux, et prit ou tua encore quelques centaines d'hommes. Murat et
Victor recueillirent de leur côté des blessés, des traînards, des
prisonniers, des canons, des voitures, et au moins cinq à six mille
hommes en tout. Les pertes que les coalisés avaient essuyées la
veille, et qu'on pouvait évaluer à plus de 25 mille hommes,
s'élevaient au moins à 32 ou 33, par les conséquences de la journée du
28. Les signes du découragement étaient visibles chez l'ennemi, et
faisaient espérer d'importants résultats s'il était fortement
poursuivi.
[En marge: Le lendemain 29, Vandamme poursuit vivement les Russes.]
[En marge: Dispositions morales de ce général dans le moment.]
[En marge: Combat brillant de Hollendorf.]
[En marge: Mort du prince de Reuss.]
Le lendemain 29 Vandamme, excité par les ordres qu'il avait reçus dans
la soirée précédente, résolut de ne laisser aucun repos aux Russes, et
de leur faire expier le bonheur qu'ils avaient eu de passer impunément
devant lui, sous le plateau de Pirna. Ce général doué d'infiniment de
coup d'oeil, de vigueur, d'expérience de la guerre, et même d'esprit,
malheureusement décrié par ses moeurs un peu trop soldatesques et par
la violence de son caractère, avait été traité sans aucune faveur, et
se plaignait de n'être pas encore maréchal, grade qu'il méritait
beaucoup plus que quelques-uns de ses contemporains à qui Napoléon ne
l'avait pas fait attendre. La difficulté des circonstances, le besoin
de remplacer les hommes de guerre, dont on faisait une consommation,
hélas! trop grande, ayant ramené sur lui l'attention de l'Empereur, il
se flattait d'obtenir enfin les récompenses qu'il croyait avoir
méritées depuis longtemps, et il éprouvait un redoublement de zèle
qui, fort utile en toute autre circonstance, pouvait dans celle-ci
l'entraîner au delà des bornes de la prudence. Il s'avança donc
résolûment dès le matin du 29 sur l'arrière-garde des Russes. La
brigade de Reuss, commandée par un jeune prince allemand, militaire de
la plus haute distinction, marchait en tête. Vandamme, accompagné du
général Haxo, la dirigeait. Entre Hollendorf et Péterswalde, Vandamme
et le prince de Reuss assaillirent une colonne russe qui voulait
résister, la débordèrent, et, après l'avoir culbutée, lui enlevèrent 2
mille hommes. Par malheur le jeune prince de Reuss fut tué d'un coup
de canon. Il emporta les regrets de toute l'armée, car au mérite
d'être un officier très-brillant il joignait celui d'être très-attaché
aux Français.
[En marge: Arrivée de Vandamme sur le revers des montagnes de Bohême.]
[En marge: Ce qui s'était passé du côté des coalisés.]
Après cet exploit, Vandamme continua de poursuivre les Russes à
outrance. Il franchit les montagnes sur leurs traces, descendit en
plaine, et à midi atteignit Kulm, d'où il dominait le vaste bassin
dans lequel les colonnes ennemies vivement pourchassées commençaient à
déboucher. À son aspect les soldats du prince Eugène de Wurtemberg et
les gardes d'Ostermann, qu'il n'avait cessé de poursuivre, et sur
lesquels il avait fait plusieurs milliers de prisonniers,
s'arrêtèrent, et vinrent prendre position devant lui, pour couvrir le
débouché de Toeplitz, dont ils sentaient toute l'importance. Des
hauteurs de Kulm, Vandamme apercevait ce débouché de Toeplitz où il
avait ordre de toucher au besoin, et où l'attirait le désir de barrer
le chemin aux colonnes ennemies qui avaient pris les routes latérales
à celle de Péterswalde. Malheureusement il n'avait sous la main que
son avant-garde; le reste suivait en formant une longue queue dans les
gorges, et les troupes russes qu'il avait en face, plus nombreuses que
le matin, renforcées même de corps nouveaux, paraissaient résolues à
tenir où elles étaient. Il suspendit donc quelques instants sa marche
pour attendre son corps d'armée. Voici dans l'intervalle ce qui
s'était passé du côté des coalisés.
[En marge: L'empereur Alexandre ayant franchi les montagnes le 29 au
matin, reconnaît avec tous les généraux la nécessité de s'arrêter, et
de résister à Vandamme pour assurer la retraite de l'armée alliée.]
[En marge: Ordres au comte Ostermann et au prince Eugène de Wurtemberg
de s'arrêter en face de Kulm.]
[En marge: Les troupes autrichiennes reçoivent les mêmes ordres, grâce
à l'intervention de M. de Metternich.]
L'empereur Alexandre avait séjourné pendant la nuit du 28 au 29 à
Altenberg, au pied des montagnes de l'_Erz-Gebirge_, de celle
notamment qu'on appelle le Geyersberg, l'avait franchie le 29 au
matin, et était parvenu sur le revers de très-bonne heure. De là
découvrant à gauche la position de Kulm, sur laquelle Vandamme s'était
arrêté en face des Russes, à droite Toeplitz et le bassin de l'Eger
qui va se jeter dans l'Elbe, il avait pu apprécier le danger d'une
retraite précipitée, exécutée sans ordre, menacée en flanc par le
corps de Vandamme qu'on savait être considérable, et qui d'heure en
heure pouvait le devenir davantage. Il avait perdu le conseiller dans
lequel il avait pris tant de confiance, le général Moreau, que les
soldats portaient mourant sur leurs épaules, et il lui restait le
général Jomini, que Moreau lui avait recommandé comme capable, quoique
très-bouillant, de donner un bon avis. Le général Jomini et plusieurs
autres, fort disposés à décrier les Autrichiens, et en particulier le
prince de Schwarzenberg, se plaignaient amèrement de ce qu'on songeait
à se retirer au delà de l'Eger, déclaraient excessif, dangereux même
un pareil mouvement rétrograde, surtout le corps de Vandamme
apparaissant au débouché de la chaussée de Péterswalde sur le flanc
des colonnes en retraite. L'empereur Alexandre qui commençait à
entendre un peu mieux la guerre, et qui n'avait que le tort de se
laisser atteindre par les avis contraires au point de tomber dans des
irrésolutions interminables, avait apprécié l'objection, et était tout
disposé à en tenir compte. Jadis, quand on était moins exaspéré contre
les Français, quand on était sous le coup du génie transcendant de
Napoléon, on se sentait peu enclin à en appeler d'une défaite, on la
regardait comme un arrêt qu'il fallait subir, et on se rendait
facilement au premier corps qu'on rencontrait sur son chemin après une
bataille perdue. On était fort changé aujourd'hui. La passion de la
résistance devenue extrême, le prestige de Napoléon diminué, on se
laissait moins décourager, et à la moindre lueur d'espérance on
reprenait volontiers la résolution de combattre. Aussi tous les
généraux qui se trouvaient autour d'Alexandre furent-ils d'avis que
s'il y avait une occasion quelconque de recommencer la lutte, on
devait la saisir, et qu'un corps français se montrant sur leur gauche,
il fallait s'arrêter pour lui tenir tête au lieu de se porter au delà
de l'Eger. Jusqu'ici d'ailleurs c'était un corps isolé, qui serait
soutenu probablement, mais qui peut-être aussi ne le serait pas, et
offrirait dans ce cas une proie facile à enlever. Barclay de Tolly, le
général Diebitch devenu chef d'état-major, ayant partagé cette
opinion, on donna l'ordre aux colonnes du prince Eugène de Wurtemberg
et d'Ostermann de tenir bon devant Kulm, quelque fatiguées qu'elles
pussent être. On leur annonça qu'elles allaient être renforcées, et en
effet plusieurs colonnes d'infanterie russe et prussienne arrivant par
la route d'Altenberg avec la cavalerie de la garde, on les leur
envoya. Ce ne fut pas tout. Les troupes autrichiennes débouchaient
actuellement en plus grand nombre que les Russes, parce qu'elles
s'étaient acheminées les premières et sans tergiverser sur la route
d'Altenberg. Ce fut le corps de Colloredo qui se présenta le premier.
Mais ce général, auquel on demanda de venir se ranger en face de Kulm,
derrière les lignes russes, ayant allégué les instructions du prince
de Schwarzenberg qui lui prescrivaient de se retirer au delà de
l'Eger, on eut recours à M. de Metternich, qui était à Duchs, château
du célèbre Wallenstein, où les souverains étaient actuellement réunis,
et on fit donner l'ordre à toutes les troupes autrichiennes de
converger à gauche, pour venir se mettre en bataille avec les troupes
russes descendues de Péterswalde.
[En marge: Vandamme expulse les Russes de Kulm, leur enlève Straden,
et veut en vain leur enlever la position de Priesten.]
[En marge: Vers la fin de la journée, Vandamme conserve Kulm, tandis
que les Russes conservent Priesten.]