Ce lendemain, 27 août, il pleuvait abondamment, et dans les

intervalles de pluie un brouillard épais enveloppait le champ de

bataille, circonstance pénible pour les soldats des deux armées, mais

avantageuse pour les combinaisons de Napoléon. Les premières heures de

la matinée se passèrent en manoeuvres. De notre côté, en commençant

par la droite, le général Teste, mis sous les ordres du maréchal

Victor, vint s'établir avec les huit bataillons dont il disposait en

face du village de Löbda et de l'entrée du vallon de Plauen, pour

empêcher les grenadiers autrichiens de Bianchi d'en déboucher ainsi

qu'ils l'avaient fait la veille. (Voir le plan des environs de

Dresde.) Le maréchal Victor avec ses trois divisions (dont une réduite

à une seule brigade) se forma en colonnes au pied des hauteurs,

attendant que Murat eût exécuté son mouvement tournant sur la gauche

des Autrichiens, et Murat lui-même, à cheval dès le matin, prenant

avec la grosse cavalerie de Latour-Maubourg le chemin allongé de

Priesnitz, se hâta de gravir sans être aperçu le plateau sur lequel il

devait manoeuvrer. Au centre Marmont ayant la vieille garde derrière

lui, et sur son front une formidable artillerie, vint se ranger au

pied des hauteurs de Racknitz, pour recevoir les instructions que

Napoléon, placé à ses côtés, lui donnerait de vive voix. Un peu à

gauche, mais toujours au centre, Saint-Cyr ayant réuni ses trois

divisions répandues la veille tout autour de la ville, prit position

en avant du _Gross-Garten_, prêt à attaquer les hauteurs de Strehlen.

Enfin à l'extrême gauche, Ney avec la jeune garde et la cavalerie de

Nansouty, défila en colonnes derrière le _Gross-Garten_, pour le

tourner et venir ensuite entre Gruna et Döbritz se mesurer avec les

Russes.

[En marge: Distribution des troupes alliées.]

[En marge: Moreau placé à Racknitz avec l'empereur Alexandre.]

Du côté des alliés la distribution était la même que la veille, sauf

quelques rectifications de position, et ils attendaient presque

immobiles l'attaque des Français, dont ils apercevaient les

préparatifs à travers le brouillard. Le comte de Wittgenstein (en

commençant par leur droite) était avec le gros des Russes opposé au

maréchal Ney entre Prohlis et Leubnitz: il avait ses masses sur les

hauteurs, ses avant-gardes dans la plaine. En arrière à droite, autour

de Prohlis, se trouvait la cavalerie de la garde sous le grand-duc

Constantin, en arrière à gauche, entre Torna et Leubnitz, le corps des

grenadiers sous Miloradovitch. Barclay de Tolly commandait ces

réserves. Un peu à gauche et vers le centre, se trouvaient les

Prussiens de Kleist, entre Leubnitz et Racknitz, ayant la garde

prussienne en arrière et leurs avant-gardes dans la plaine, aux

environs de Strehlen, en face du maréchal Saint-Cyr. Tout à fait au

centre, les corps autrichiens de Colloredo et de Chasteler étaient

déployés de Racknitz à Plauen, faisant face au maréchal Marmont et à

la vieille garde. Là était établi, à Racknitz même, l'empereur

Alexandre avec le général Moreau, devenu son fidèle compagnon, et

pouvant presque apercevoir Napoléon placé à la barrière de Dohna. À

gauche, contre le vallon de Plauen, étaient rangés en colonnes les

grenadiers de Bianchi, détachés du corps de Giulay pour renforcer le

centre, et ayant derrière eux vers Coschitz les réserves

autrichiennes, sous le prince de Hesse-Hombourg. Enfin plus à gauche,

au delà de ce vallon de Plauen, si profond, si difficile à traverser,

se trouvaient à Töltschen les restes du corps de Giulay, un peu plus

loin à Rosthal et Corbitz la division d'infanterie d'Aloys

Lichtenstein, et tout à fait à gauche, entre Comptitz et Altfranken,

la division Meszko, faisant partie du corps de Klenau qui était encore

en marche en ce moment. Ce sont ces troupes qui allaient avoir sur les

bras Victor et le roi de Naples.

[En marge: Le général Teste s'empare de Löbda.]

[En marge: Victor s'approche de Rosthal et de Corbitz.]

Dès que les positions furent prises, et qu'on put discerner les objets

à travers le brouillard, la canonnade commença, et bientôt elle devint

violente, car entre les deux armées il n'y avait pas moins de douze

cents pièces de canon en batterie. Napoléon fit surtout entretenir le

feu d'artillerie au centre, où il n'avait que ce moyen d'action. À la

droite le général Teste s'empara de Löbda, dont il chassa les

tirailleurs autrichiens, et pénétra jusqu'à l'entrée du vallon de

Plauen. Le maréchal Victor qui avait marché une partie de la nuit,

après un peu de repos donné à ses troupes, se forma en plusieurs

colonnes, et entreprit de gravir les hauteurs, pour s'approcher des

villages de Töltschen, Rosthal, Corbitz, qu'il devait enlever, et

Murat ayant franchi par le petit chemin de Priesnitz l'escarpement du

coteau, déploya ses soixante escadrons sur la droite de la chaussée de

Freyberg, menaçant la gauche des Autrichiens. (Voir le plan des

environs de Dresde.) À dix heures et demie du matin ce mouvement était

presque terminé.

[En marge: Marmont soutient au centre une vive canonnade.]

[En marge: Saint-Cyr enlève Strehlen aux Prussiens.]

[En marge: Ney défile derrière le _Gross-Garten_.]

Au centre, Saint-Cyr, rangé un peu à gauche de Marmont et de la

vieille garde, quitta les murs du _Gross-Garten_, auxquels il était

adossé, enleva Strehlen aux Prussiens, et essaya de les suivre sur les

hauteurs de Leubnitz. Les Prussiens se jetèrent sur lui, et un combat

des plus vifs s'engagea entre Strehlen et Leubnitz. Au delà du

_Gross-Garten_, Ney après avoir défilé derrière ce jardin, et pivotant

alors sur sa droite, la gauche en avant, vint se déployer entre Gruna

et Döbritz, puis s'avança vers Reick, refoulant devant lui les

avant-gardes de Wittgenstein. Marchant à la tête de trente-six mille

hommes d'une superbe infanterie, et de cinq à six mille chevaux, il se

présentait avec l'attitude résolue qui lui était naturelle.

[En marge: Les coalisés songent à se jeter en masse sur Ney.]

[En marge: L'ordre en est donné.]

Sauf l'engagement sérieux entre Saint-Cyr et les Prussiens vers

Strehlen, on se contenta jusqu'à onze heures du matin d'échanger une

forte canonnade sur la plus grande partie de la ligne, et le temps fut

surtout employé à manoeuvrer sur les deux ailes. Les coalisés

cependant, qui ne pouvaient pas apercevoir ce qui se passait à leur

gauche, au delà du vallon de Plauen, et qui voyaient à leur droite la

marche soutenue et imposante de Ney, se demandaient ce qu'il fallait

faire. D'après une idée du général Jomini, il fut proposé à l'empereur

Alexandre dès que le maréchal Ney serait parvenu jusqu'à Prohlis, de

jeter dans son flanc la masse des Prussiens, tandis que Barclay de

Tolly avec les réserves russes l'aborderait de front. On pensait qu'en

portant ainsi sur ce maréchal cinquante à soixante mille hommes à la

fois, on parviendrait à l'accabler. Mais le maréchal Saint-Cyr se

rabattant lui-même avec 20 mille hommes sur les Prussiens, et les

prenant à dos, aurait pu à son tour faire naître des chances bien

diverses, et peut-être bien funestes pour les alliés. Alexandre jugea

bonne l'idée qu'on lui proposait; le prince de Schwarzenberg

l'accueillit; elle convenait à l'ardeur des Prussiens, et on dépêcha

des émissaires au froid et méthodique Barclay de Tolly pour lui

persuader de concourir avec toutes ses forces à une manoeuvre qu'on

croyait décisive.

[En marge: Vers onze heures, Victor et Murat exécutent la grande

manoeuvre qui leur est prescrite.]

[En marge: Victor enlève Töltschen, Rosthal et Corbitz.]

[En marge: Murat lance la cavalerie Bordesoulle sur la division Aloys

Lichtenstein, et enfonce deux carrés.]

[En marge: Victor et Murat précipitent l'infanterie autrichienne dans

la vallée de Plauen.]

[En marge: La pluie empêche les Autrichiens de faire feu.]

[En marge: À deux heures, Murat a tué ou blessé 5 mille hommes à

l'ennemi, et lui a enlevé 12 mille prisonniers.]

Mais tandis que ce danger, plus ou moins réel, menaçait le maréchal

Ney, un danger certain, ne dépendant pas du concours d'une foule de

volontés, menaçait la gauche des coalisés. Vers onze heures et demie,

au delà du vallon de Plauen, Victor et Murat arrivés en ligne, et

ayant bien concerté leur attaque, commencèrent à l'exécuter avec

autant de promptitude que de vigueur. Le maréchal Victor porta sur sa

gauche la division Dubreton, dont une brigade devait enlever Töltschen

aux grenadiers de Weissenwolf, dont l'autre brigade devait enlever

Rosthal à la division Aloys Lichtenstein. Il porta sur sa droite la

division Dufour, réduite à une brigade, et la dirigea contre le

village de Corbitz, où passait la grande route de Freyberg, et où se

trouvait le reste de la division Aloys Lichtenstein. Il tint en

réserve la division Vial. Au delà de Corbitz et de l'autre côté de la

chaussée de Freyberg, Murat continuant à manoeuvrer, tâchait en

s'avançant jusqu'à Comptitz de déborder la gauche des Autrichiens

formée par la division Meszko. Quand Murat parut avoir gagné assez de

terrain sur la gauche des Autrichiens, le maréchal Victor donna enfin

le signal, et on marcha d'un pas rapide sur les trois villages

désignés. Les Autrichiens firent d'abord avec cinquante pièces de

canon un feu meurtrier, et lorsque nos colonnes d'attaque furent plus

rapprochées, les accueillirent avec la mousqueterie. Nos jeunes

soldats, conduits par des officiers vigoureux, ne furent ébranlés ni

par les boulets ni par les balles. Se portant avec vivacité sur les

trois villages, ils enlevèrent les clôtures des jardins qui les

précédaient, puis se jetèrent sur les villages eux-mêmes. Les deux

brigades de la division Dubreton entrèrent, l'une dans Töltschen, où

elle combattit corps à corps avec les grenadiers de Weissenwolf,

l'autre dans Rosthal, où elle se trouva aux prises avec une partie de

la division Aloys Lichtenstein. Après un combat assez court ces deux

villages tombèrent dans nos mains. À droite la division Dufour

assaillit Corbitz, l'emporta, et y fit deux mille prisonniers. Les

Autrichiens se replièrent alors sur le terrain en arrière, lequel

s'élève en forme de glacis. On les y suivit. Tout à coup la division

Aloys Lichtenstein, apercevant un vide entre la division Dubreton qui

s'était portée un peu à gauche vers Töltschen, et la division Dufour

qui était restée à Corbitz, sur la grande route de Freyberg, tâcha de

pénétrer dans ce vide. Mais la division Vial, qui était en réserve au

centre, s'avança pour lui tenir tête, tandis que Murat saisissant

l'à-propos avec le coup d'oeil d'un général de cavalerie supérieur,

lança la division Bordesoulle sur l'infanterie d'Aloys Lichtenstein.

Les cuirassiers de Bordesoulle fondirent au galop sur les Autrichiens

formés en carré, et privés par la pluie de l'usage de leurs feux. Deux

carrés furent en un instant enfoncés et sabrés. La division Dufour

dégagée reprit alors sa marche le long de la chaussée de Freyberg,

tandis qu'à gauche les deux brigades Dubreton s'appliquaient à pousser

les Autrichiens vers le gouffre de Plauen. Les grenadiers de

Weissenwolf voulurent en vain tenir, ils furent précipités dans la

Weisseritz: on en prit plus de deux mille. En même temps la cavalerie

de Bordesoulle renouvelant ses charges sur la division Aloys

Lichtenstein, la mena jusqu'au sommet des hauteurs entre Altfranken et

Pesterwitz, puis la précipita sur Potschappel, dans le plus profond de

la vallée de Plauen. On ramassait en quantité les hommes et les

canons. À droite Murat, qui avait toujours suivi de l'oeil la

division Meszko pour l'empêcher de se réunir à Aloys Lichtenstein, la

poussa sur Comptitz pour la jeter par delà les hauteurs. Trois mille

cavaliers autrichiens placés sur les flancs de cette division se

ruèrent alors sur lui. Il leur opposa les dragons de la division

Doumerc, et les culbuta. Puis il aborda l'infanterie de Meszko avec

ses cuirassiers, et la mena battant pendant plus d'une lieue sur la

grande route de Freyberg. Tantôt cette malheureuse division s'arrêtait

pour recevoir les charges de nos cavaliers, et les soutenir à la

baïonnette, car la pluie continuant à tomber par torrents rendait les

feux impossibles, tantôt elle se retirait le plus vite qu'elle

pouvait. Enfin débordée, entourée par nos escadrons, elle fut réduite

à mettre bas les armes au nombre de six à huit mille hommes. Il était

deux heures, et déjà Murat avait tué ou blessé quatre à cinq mille

hommes, fait douze mille prisonniers, et ramassé plus de trente

bouches à feu. Le désastre de l'aile gauche ennemie était donc

complet, et on peut dire sans exagération que cette aile n'existait

plus.

[En marge: Vive canonnade au centre.]

[En marge: Moreau atteint mortellement par une batterie que Napoléon

avait dirigée sur le groupe des souverains.]

[En marge: Barclay de Tolly refuse d'exécuter le mouvement projeté

contre Ney.]

Tandis que ces événements s'accomplissaient à la gauche des coalisés,

un étrange accident se passait au centre. Napoléon ayant engagé là un

violent feu d'artillerie contre les Autrichiens qui avaient beaucoup

de canons et une position dominante, et ne trouvant pas ce feu

suffisant, avait fait amener trente-deux pièces de 12 de la garde

commandées par le colonel Griois. Lui-même sous les boulets ennemis

dirigeant ces batteries, les porta le plus près possible du but sur

lequel elles devaient tirer. En ce moment, l'empereur Alexandre était

vis-à-vis, à Racknitz même, ayant le général Moreau à ses côtés. Ce

dernier faisant remarquer le danger de cette position à l'empereur

Alexandre, lui conseilla de se placer un peu plus loin. À peine

avait-il donné ce conseil et fait exécuter ce mouvement, qu'un boulet

parti des batteries dont Napoléon excitait le feu, le frappa aux deux

jambes et le précipita à terre, lui et son cheval. Étrange coup de la

fortune! Il venait d'être atteint d'un boulet français, tiré pour

ainsi dire par Napoléon! Que de punitions, les unes méritées, les

autres imméritées, tombaient à la fois sur la tête de cet infortuné,

qui aurait dû mourir d'une meilleure mort! L'empereur Alexandre courut

à Moreau, le serra dans ses bras, le fit emporter, et resta

profondément troublé de cet incident, dont l'annonce se propageant de

bouche en bouche causa chez les coalisés une impression générale. À

cette nouvelle s'ajoutèrent bientôt celle du désastre survenu à la

gauche qu'il était impossible de secourir à travers le vallon de

Plauen, et celle du refus de Barclay qui n'avait pas voulu exécuter la

manoeuvre qu'on lui proposait contre Ney, disant que sur ce sol

détrempé par la pluie, coupé de canaux, il ne pouvait faire descendre

son artillerie sans la perdre. En même temps un officier arrivant de

Pirna venait d'annoncer que Vandamme débouchant de Koenigstein, avait

enlevé ce poste au prince Eugène de Wurtemberg.

[En marge: Les coalisés prennent le parti de la retraite.]

Frappés d'un éclatant désastre à gauche, violemment canonnés au

centre, menacés d'être débordés à leur droite par le mouvement du

maréchal Ney qui s'avançait sans obstacle de Reick sur Prohlis, et

craignant de voir bientôt la route de Péterswalde aux mains de

Vandamme, les généraux coalisés réunis autour de l'empereur Alexandre

et du roi de Prusse, se mirent à discuter le parti à prendre. Les plus

ardents voulaient s'obstiner, mais le prince de Schwarzenberg, atterré

par la perte de plus de vingt mille hommes à sa gauche, privé de

munitions par le retard de ses convois, ne sachant quel traitement

Murat, lancé au galop sur ses derrières, pourrait faire essuyer au

reste du corps de Klenau, se refusa péremptoirement à continuer la

bataille. La retraite fut donc ordonnée vers les montagnes de la

Bohême par lesquelles on avait pénétré en Saxe, sans qu'on fût bien

fixé sur la direction que suivrait chaque colonne. On céda le terrain

peu à peu, en repassant par-dessus la crête des coteaux qui entourent

la ville de Dresde.

[En marge: Résultats de la victoire de Dresde, due aux belles

conceptions de Napoléon et à leur brillante exécution par Murat.]

[En marge: Napoléon se promet de plus grands résultats encore de la

position assignée à Vandamme.]

À cet aspect la joie la plus vive éclata dans nos rangs. Murat à

droite, galopant toujours sur la chaussée de Freyberg, ramassait à

chaque instant des prisonniers et des voitures de bagages et

d'artillerie. Au centre on canonnait plus vivement l'ennemi, et

Saint-Cyr et Ney s'ébranlant à gauche gravissaient les hauteurs à la

suite des Russes. À six heures du soir nous avions enlevé aux coalisés

15 à 16 mille prisonniers, au moins quarante bouches à feu, et il

restait sur le terrain 10 à 11 mille ennemis morts ou blessés, la

plupart par le canon, excepté ceux qui avaient succombé sous les

baïonnettes de Victor et les sabres de Murat. Les coalisés avaient

donc perdu 26 ou 27 mille hommes, sans compter les traînards et les

égarés que nous allions recueillir par milliers. Cette belle journée,

dernière faveur de la fortune dans cette affreuse campagne, nous avait

coûté environ 8 à 9 mille hommes, presque tous atteints par les

boulets. Elle était principalement due à Napoléon, qui d'un coup

d'oeil avait vu dans la vallée profonde de Plauen un moyen d'isoler et

de détruire une aile de l'armée ennemie, et après Napoléon à Murat,

qui avait exécuté cette belle manoeuvre avec un succès merveilleux.

Sans cet accident de terrain le champ de bataille de Dresde, partout

dominé, n'eût pas été tenable pour nous; mais Napoléon en saisissant

avec le regard du génie une particularité toute locale, en avait fait

soudainement un théâtre de victoire pour lui, un théâtre de confusion

pour ses adversaires! Heureuse inspiration de laquelle il attendait de

plus grands résultats encore que ceux qu'il venait d'obtenir. Ayant à

quatre lieues sur sa gauche quarante mille hommes embusqués, il ne

pouvait penser sans une involontaire joie à l'effet que produiraient

ces quarante mille hommes tombant à l'improviste sur les derrières des

ennemis battus, et tout en s'applaudissant de la victoire du jour, il

se promettait, il promettait à tout le monde de bien autres trophées

pour le lendemain. Hélas! il ne se doutait pas qu'une combinaison

destinée à produire les plus brillants résultats ne serait bientôt

qu'une source de malheurs! La fortune dans ces derniers temps ne

devait plus lui accorder que des triomphes empoisonnés, ordinaire

traitement qu'elle réserve à ceux qui ont abusé d'elle!

[En marge: Napoléon rentre le soir dans Dresde, et reçoit de la

population un accueil enthousiaste.]

Napoléon rentra dans Dresde à la chute du jour, au milieu des cris

enthousiastes de la population, enchantée d'être débarrassée des deux

cent mille coalisés, qui avant de la délivrer des Français, lui

auraient fait subir les horreurs d'une prise d'assaut. Ayant supporté

pendant douze heures une pluie continuelle, il avait les bords de son

chapeau rabattus sur les épaules, était couvert de boue et rayonnant

de satisfaction. Il alla chez le roi de Saxe, qui lui témoigna la joie

la plus vive, et au milieu de ce contentement sincère chez les uns,

affecté chez les autres, démonstratif chez tous, il y avait une

question qu'il ne cessait d'adresser à chacun. Au moment où le boulet

qui avait frappé Moreau était tombé dans le groupe de l'empereur

Alexandre, Napoléon avait clairement discerné à l'éclat des uniformes

que ce groupe était celui des souverains, et il ne se lassait pas de

demander: Qui donc avons-nous tué dans ce brillant escadron?...--Il le

sut peu d'instants après par le plus étrange des incidents. L'illustre

blessé avait un chien qui était resté dans la chaumière où on lui

avait donné les premiers soins. Ce chien amené à Napoléon, portait sur

son collier: _J'appartiens au général Moreau!_ C'est ainsi que

Napoléon apprit la présence et la mort de Moreau dans les rangs des

coalisés! En attendant il donna ses ordres pour que ses corps d'armée,

après s'être réchauffés à de grands feux et reposés une nuit entière,

se missent en mouvement dès la pointe du jour du 28, afin de

poursuivre l'ennemi à outrance, et de recueillir toutes les

conséquences de la belle victoire du 27.

[En marge: Retraite des coalisés.]

[En marge: Routes par eux adoptées pour se retirer.]

Les coalisés ayant rétrogradé jusqu'au sommet des hauteurs qui

entourent Dresde, se mirent à discuter la direction qu'ils

donneraient à la retraite. Les uns voulaient s'arrêter aux débouchés

des montagnes de la Bohême, comme l'avait conseillé le général Moreau

avant la bataille, les autres voulaient se retirer tout de suite en

Bohême, au delà même de l'Eger, et de cet avis était surtout le

généralissime prince de Schwarzenberg, qui désirait réorganiser son

armée, et la remettre du rude coup qu'elle venait d'essuyer. Demeurer

sur le versant des montagnes en présence d'un ennemi victorieux, et

habitué comme Napoléon à tirer un si grand parti de la victoire,

n'était plus proposable. Repasser les montagnes, sauf à décider

ensuite jusqu'où l'on pousserait le mouvement rétrograde, était donc

la première et la plus inévitable des résolutions à prendre. Elle fut

prise. Restait à savoir quels chemins on suivrait pour repasser les

montagnes. La grande route de Péterswalde était sinon perdue, au moins

fort compromise. En effet, le général Vandamme exécutant les ordres de

l'Empereur avait la veille, c'est-à-dire le 26, franchi l'Elbe à

Koenigstein, assailli le plateau de Pirna faiblement gardé, et s'était

établi dans ce camp, d'où il dominait la route de Péterswalde sans

toutefois l'intercepter entièrement. On avait bien envoyé dans la

journée le comte Ostermann pour secourir le prince Eugène de

Wurtemberg, mais on ne connaissait pas au juste la force du corps de

Vandamme, on ne savait pas s'il avait vingt, trente ou quarante mille

hommes, et si dans l'intervalle il n'aurait pas réussi à descendre du

camp de Pirna pour fermer les défilés de la route de Péterswalde.

Renoncer à y passer avait le double inconvénient d'y laisser sans

appui le prince de Wurtemberg et le comte Ostermann, et de se reporter

en masse sur les chemins secondaires, qui étaient mal frayés, et où

les Russes allaient former avec les Prussiens et les Autrichiens un

fâcheux encombrement. On décida donc que le gros des Russes sous

Barclay de Tolly marcherait à la suite du comte Ostermann par la route

de Péterswalde, et la rouvrirait de vive force si elle était fermée;

que les Prussiens et une partie des Autrichiens prendraient la route à

côté, celle d'Altenberg, Zinnwald, Toeplitz, par laquelle était venue

la seconde colonne des coalisés; qu'enfin le reste de l'armée

autrichienne irait par la chaussée de Freyberg gagner le grand chemin

de Leipzig à Prague par Commotau. On allait donc rentrer en Bohême sur

trois colonnes, au lieu de quatre qu'on formait en arrivant. Il fut

convenu qu'après s'être reposé toute la nuit on partirait le lendemain

28 de très-grand matin, afin d'aboutir aux défilés des montagnes avant

d'être serré de trop près par l'ennemi.

[En marge: Le 28, les coalisés regagnent la Bohême par les routes de

Péterswalde, d'Altenberg et de Freyberg.]

Ces dispositions furent exécutées au moins dans les premières heures

comme elles avaient été arrêtées. Le lendemain matin on se mit en

route sur trois colonnes, dans les directions indiquées, tandis que

les corps français, s'ébranlant de leur côté, marchaient sur les

traces de ces mêmes colonnes, mais à une assez grande distance, à

cause du triste état des chemins. À chaque pas on laissait des

blessés, des traînards, des voitures, destinés à devenir la proie des

Français. La tristesse était dans tous les coeurs. Le roi de Prusse

voyait dans les événements de ces derniers jours la suite de sa

mauvaise fortune ordinaire; Alexandre se demandait si le commencement

de bonheur sur lequel il avait compté n'était pas une triste illusion,

et si on n'avait pas trop espéré en se flattant de vaincre Napoléon.

On s'avançait ainsi, très-inquiet des rencontres auxquelles on était

exposé avant d'avoir franchi ce rideau de hautes montagnes qu'on avait

devant soi, tandis qu'on avait sur ses derrières un ennemi victorieux,

et personne, ni chez les poursuivis, ni chez les poursuivants, ne se

doutant de ce qui allait survenir sous quarante-huit heures!

[En marge: Barclay de Tolly craignant de trouver des obstacles sur la

route de Péterswalde, se rejette sur celle d'Altenberg.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 16 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 23 / 52 段