intervalles de pluie un brouillard épais enveloppait le champ de
bataille, circonstance pénible pour les soldats des deux armées, mais
avantageuse pour les combinaisons de Napoléon. Les premières heures de
la matinée se passèrent en manoeuvres. De notre côté, en commençant
par la droite, le général Teste, mis sous les ordres du maréchal
Victor, vint s'établir avec les huit bataillons dont il disposait en
face du village de Löbda et de l'entrée du vallon de Plauen, pour
empêcher les grenadiers autrichiens de Bianchi d'en déboucher ainsi
qu'ils l'avaient fait la veille. (Voir le plan des environs de
Dresde.) Le maréchal Victor avec ses trois divisions (dont une réduite
à une seule brigade) se forma en colonnes au pied des hauteurs,
attendant que Murat eût exécuté son mouvement tournant sur la gauche
des Autrichiens, et Murat lui-même, à cheval dès le matin, prenant
avec la grosse cavalerie de Latour-Maubourg le chemin allongé de
Priesnitz, se hâta de gravir sans être aperçu le plateau sur lequel il
devait manoeuvrer. Au centre Marmont ayant la vieille garde derrière
lui, et sur son front une formidable artillerie, vint se ranger au
pied des hauteurs de Racknitz, pour recevoir les instructions que
Napoléon, placé à ses côtés, lui donnerait de vive voix. Un peu à
gauche, mais toujours au centre, Saint-Cyr ayant réuni ses trois
divisions répandues la veille tout autour de la ville, prit position
en avant du _Gross-Garten_, prêt à attaquer les hauteurs de Strehlen.
Enfin à l'extrême gauche, Ney avec la jeune garde et la cavalerie de
Nansouty, défila en colonnes derrière le _Gross-Garten_, pour le
tourner et venir ensuite entre Gruna et Döbritz se mesurer avec les
Russes.
[En marge: Distribution des troupes alliées.]
[En marge: Moreau placé à Racknitz avec l'empereur Alexandre.]
Du côté des alliés la distribution était la même que la veille, sauf
quelques rectifications de position, et ils attendaient presque
immobiles l'attaque des Français, dont ils apercevaient les
préparatifs à travers le brouillard. Le comte de Wittgenstein (en
commençant par leur droite) était avec le gros des Russes opposé au
maréchal Ney entre Prohlis et Leubnitz: il avait ses masses sur les
hauteurs, ses avant-gardes dans la plaine. En arrière à droite, autour
de Prohlis, se trouvait la cavalerie de la garde sous le grand-duc
Constantin, en arrière à gauche, entre Torna et Leubnitz, le corps des
grenadiers sous Miloradovitch. Barclay de Tolly commandait ces
réserves. Un peu à gauche et vers le centre, se trouvaient les
Prussiens de Kleist, entre Leubnitz et Racknitz, ayant la garde
prussienne en arrière et leurs avant-gardes dans la plaine, aux
environs de Strehlen, en face du maréchal Saint-Cyr. Tout à fait au
centre, les corps autrichiens de Colloredo et de Chasteler étaient
déployés de Racknitz à Plauen, faisant face au maréchal Marmont et à
la vieille garde. Là était établi, à Racknitz même, l'empereur
Alexandre avec le général Moreau, devenu son fidèle compagnon, et
pouvant presque apercevoir Napoléon placé à la barrière de Dohna. À
gauche, contre le vallon de Plauen, étaient rangés en colonnes les
grenadiers de Bianchi, détachés du corps de Giulay pour renforcer le
centre, et ayant derrière eux vers Coschitz les réserves
autrichiennes, sous le prince de Hesse-Hombourg. Enfin plus à gauche,
au delà de ce vallon de Plauen, si profond, si difficile à traverser,
se trouvaient à Töltschen les restes du corps de Giulay, un peu plus
loin à Rosthal et Corbitz la division d'infanterie d'Aloys
Lichtenstein, et tout à fait à gauche, entre Comptitz et Altfranken,
la division Meszko, faisant partie du corps de Klenau qui était encore
en marche en ce moment. Ce sont ces troupes qui allaient avoir sur les
bras Victor et le roi de Naples.
[En marge: Le général Teste s'empare de Löbda.]
[En marge: Victor s'approche de Rosthal et de Corbitz.]
Dès que les positions furent prises, et qu'on put discerner les objets
à travers le brouillard, la canonnade commença, et bientôt elle devint
violente, car entre les deux armées il n'y avait pas moins de douze
cents pièces de canon en batterie. Napoléon fit surtout entretenir le
feu d'artillerie au centre, où il n'avait que ce moyen d'action. À la
droite le général Teste s'empara de Löbda, dont il chassa les
tirailleurs autrichiens, et pénétra jusqu'à l'entrée du vallon de
Plauen. Le maréchal Victor qui avait marché une partie de la nuit,
après un peu de repos donné à ses troupes, se forma en plusieurs
colonnes, et entreprit de gravir les hauteurs, pour s'approcher des
villages de Töltschen, Rosthal, Corbitz, qu'il devait enlever, et
Murat ayant franchi par le petit chemin de Priesnitz l'escarpement du
coteau, déploya ses soixante escadrons sur la droite de la chaussée de
Freyberg, menaçant la gauche des Autrichiens. (Voir le plan des
environs de Dresde.) À dix heures et demie du matin ce mouvement était
presque terminé.
[En marge: Marmont soutient au centre une vive canonnade.]
[En marge: Saint-Cyr enlève Strehlen aux Prussiens.]
[En marge: Ney défile derrière le _Gross-Garten_.]
Au centre, Saint-Cyr, rangé un peu à gauche de Marmont et de la
vieille garde, quitta les murs du _Gross-Garten_, auxquels il était
adossé, enleva Strehlen aux Prussiens, et essaya de les suivre sur les
hauteurs de Leubnitz. Les Prussiens se jetèrent sur lui, et un combat
des plus vifs s'engagea entre Strehlen et Leubnitz. Au delà du
_Gross-Garten_, Ney après avoir défilé derrière ce jardin, et pivotant
alors sur sa droite, la gauche en avant, vint se déployer entre Gruna
et Döbritz, puis s'avança vers Reick, refoulant devant lui les
avant-gardes de Wittgenstein. Marchant à la tête de trente-six mille
hommes d'une superbe infanterie, et de cinq à six mille chevaux, il se
présentait avec l'attitude résolue qui lui était naturelle.
[En marge: Les coalisés songent à se jeter en masse sur Ney.]
[En marge: L'ordre en est donné.]
Sauf l'engagement sérieux entre Saint-Cyr et les Prussiens vers
Strehlen, on se contenta jusqu'à onze heures du matin d'échanger une
forte canonnade sur la plus grande partie de la ligne, et le temps fut
surtout employé à manoeuvrer sur les deux ailes. Les coalisés
cependant, qui ne pouvaient pas apercevoir ce qui se passait à leur
gauche, au delà du vallon de Plauen, et qui voyaient à leur droite la
marche soutenue et imposante de Ney, se demandaient ce qu'il fallait
faire. D'après une idée du général Jomini, il fut proposé à l'empereur
Alexandre dès que le maréchal Ney serait parvenu jusqu'à Prohlis, de
jeter dans son flanc la masse des Prussiens, tandis que Barclay de
Tolly avec les réserves russes l'aborderait de front. On pensait qu'en
portant ainsi sur ce maréchal cinquante à soixante mille hommes à la
fois, on parviendrait à l'accabler. Mais le maréchal Saint-Cyr se
rabattant lui-même avec 20 mille hommes sur les Prussiens, et les
prenant à dos, aurait pu à son tour faire naître des chances bien
diverses, et peut-être bien funestes pour les alliés. Alexandre jugea
bonne l'idée qu'on lui proposait; le prince de Schwarzenberg
l'accueillit; elle convenait à l'ardeur des Prussiens, et on dépêcha
des émissaires au froid et méthodique Barclay de Tolly pour lui
persuader de concourir avec toutes ses forces à une manoeuvre qu'on
croyait décisive.
[En marge: Vers onze heures, Victor et Murat exécutent la grande
manoeuvre qui leur est prescrite.]
[En marge: Victor enlève Töltschen, Rosthal et Corbitz.]
[En marge: Murat lance la cavalerie Bordesoulle sur la division Aloys
Lichtenstein, et enfonce deux carrés.]
[En marge: Victor et Murat précipitent l'infanterie autrichienne dans
la vallée de Plauen.]
[En marge: La pluie empêche les Autrichiens de faire feu.]
[En marge: À deux heures, Murat a tué ou blessé 5 mille hommes à
l'ennemi, et lui a enlevé 12 mille prisonniers.]
Mais tandis que ce danger, plus ou moins réel, menaçait le maréchal
Ney, un danger certain, ne dépendant pas du concours d'une foule de
volontés, menaçait la gauche des coalisés. Vers onze heures et demie,
au delà du vallon de Plauen, Victor et Murat arrivés en ligne, et
ayant bien concerté leur attaque, commencèrent à l'exécuter avec
autant de promptitude que de vigueur. Le maréchal Victor porta sur sa
gauche la division Dubreton, dont une brigade devait enlever Töltschen
aux grenadiers de Weissenwolf, dont l'autre brigade devait enlever
Rosthal à la division Aloys Lichtenstein. Il porta sur sa droite la
division Dufour, réduite à une brigade, et la dirigea contre le
village de Corbitz, où passait la grande route de Freyberg, et où se
trouvait le reste de la division Aloys Lichtenstein. Il tint en
réserve la division Vial. Au delà de Corbitz et de l'autre côté de la
chaussée de Freyberg, Murat continuant à manoeuvrer, tâchait en
s'avançant jusqu'à Comptitz de déborder la gauche des Autrichiens
formée par la division Meszko. Quand Murat parut avoir gagné assez de
terrain sur la gauche des Autrichiens, le maréchal Victor donna enfin
le signal, et on marcha d'un pas rapide sur les trois villages
désignés. Les Autrichiens firent d'abord avec cinquante pièces de
canon un feu meurtrier, et lorsque nos colonnes d'attaque furent plus
rapprochées, les accueillirent avec la mousqueterie. Nos jeunes
soldats, conduits par des officiers vigoureux, ne furent ébranlés ni
par les boulets ni par les balles. Se portant avec vivacité sur les
trois villages, ils enlevèrent les clôtures des jardins qui les
précédaient, puis se jetèrent sur les villages eux-mêmes. Les deux
brigades de la division Dubreton entrèrent, l'une dans Töltschen, où
elle combattit corps à corps avec les grenadiers de Weissenwolf,
l'autre dans Rosthal, où elle se trouva aux prises avec une partie de
la division Aloys Lichtenstein. Après un combat assez court ces deux
villages tombèrent dans nos mains. À droite la division Dufour
assaillit Corbitz, l'emporta, et y fit deux mille prisonniers. Les
Autrichiens se replièrent alors sur le terrain en arrière, lequel
s'élève en forme de glacis. On les y suivit. Tout à coup la division
Aloys Lichtenstein, apercevant un vide entre la division Dubreton qui
s'était portée un peu à gauche vers Töltschen, et la division Dufour
qui était restée à Corbitz, sur la grande route de Freyberg, tâcha de
pénétrer dans ce vide. Mais la division Vial, qui était en réserve au
centre, s'avança pour lui tenir tête, tandis que Murat saisissant
l'à-propos avec le coup d'oeil d'un général de cavalerie supérieur,
lança la division Bordesoulle sur l'infanterie d'Aloys Lichtenstein.
Les cuirassiers de Bordesoulle fondirent au galop sur les Autrichiens
formés en carré, et privés par la pluie de l'usage de leurs feux. Deux
carrés furent en un instant enfoncés et sabrés. La division Dufour
dégagée reprit alors sa marche le long de la chaussée de Freyberg,
tandis qu'à gauche les deux brigades Dubreton s'appliquaient à pousser
les Autrichiens vers le gouffre de Plauen. Les grenadiers de
Weissenwolf voulurent en vain tenir, ils furent précipités dans la
Weisseritz: on en prit plus de deux mille. En même temps la cavalerie
de Bordesoulle renouvelant ses charges sur la division Aloys
Lichtenstein, la mena jusqu'au sommet des hauteurs entre Altfranken et
Pesterwitz, puis la précipita sur Potschappel, dans le plus profond de
la vallée de Plauen. On ramassait en quantité les hommes et les
canons. À droite Murat, qui avait toujours suivi de l'oeil la
division Meszko pour l'empêcher de se réunir à Aloys Lichtenstein, la
poussa sur Comptitz pour la jeter par delà les hauteurs. Trois mille
cavaliers autrichiens placés sur les flancs de cette division se
ruèrent alors sur lui. Il leur opposa les dragons de la division
Doumerc, et les culbuta. Puis il aborda l'infanterie de Meszko avec
ses cuirassiers, et la mena battant pendant plus d'une lieue sur la
grande route de Freyberg. Tantôt cette malheureuse division s'arrêtait
pour recevoir les charges de nos cavaliers, et les soutenir à la
baïonnette, car la pluie continuant à tomber par torrents rendait les
feux impossibles, tantôt elle se retirait le plus vite qu'elle
pouvait. Enfin débordée, entourée par nos escadrons, elle fut réduite
à mettre bas les armes au nombre de six à huit mille hommes. Il était
deux heures, et déjà Murat avait tué ou blessé quatre à cinq mille
hommes, fait douze mille prisonniers, et ramassé plus de trente
bouches à feu. Le désastre de l'aile gauche ennemie était donc
complet, et on peut dire sans exagération que cette aile n'existait
plus.
[En marge: Vive canonnade au centre.]
[En marge: Moreau atteint mortellement par une batterie que Napoléon
avait dirigée sur le groupe des souverains.]
[En marge: Barclay de Tolly refuse d'exécuter le mouvement projeté
contre Ney.]
Tandis que ces événements s'accomplissaient à la gauche des coalisés,
un étrange accident se passait au centre. Napoléon ayant engagé là un
violent feu d'artillerie contre les Autrichiens qui avaient beaucoup
de canons et une position dominante, et ne trouvant pas ce feu
suffisant, avait fait amener trente-deux pièces de 12 de la garde
commandées par le colonel Griois. Lui-même sous les boulets ennemis
dirigeant ces batteries, les porta le plus près possible du but sur
lequel elles devaient tirer. En ce moment, l'empereur Alexandre était
vis-à-vis, à Racknitz même, ayant le général Moreau à ses côtés. Ce
dernier faisant remarquer le danger de cette position à l'empereur
Alexandre, lui conseilla de se placer un peu plus loin. À peine
avait-il donné ce conseil et fait exécuter ce mouvement, qu'un boulet
parti des batteries dont Napoléon excitait le feu, le frappa aux deux
jambes et le précipita à terre, lui et son cheval. Étrange coup de la
fortune! Il venait d'être atteint d'un boulet français, tiré pour
ainsi dire par Napoléon! Que de punitions, les unes méritées, les
autres imméritées, tombaient à la fois sur la tête de cet infortuné,
qui aurait dû mourir d'une meilleure mort! L'empereur Alexandre courut
à Moreau, le serra dans ses bras, le fit emporter, et resta
profondément troublé de cet incident, dont l'annonce se propageant de
bouche en bouche causa chez les coalisés une impression générale. À
cette nouvelle s'ajoutèrent bientôt celle du désastre survenu à la
gauche qu'il était impossible de secourir à travers le vallon de
Plauen, et celle du refus de Barclay qui n'avait pas voulu exécuter la
manoeuvre qu'on lui proposait contre Ney, disant que sur ce sol
détrempé par la pluie, coupé de canaux, il ne pouvait faire descendre
son artillerie sans la perdre. En même temps un officier arrivant de
Pirna venait d'annoncer que Vandamme débouchant de Koenigstein, avait
enlevé ce poste au prince Eugène de Wurtemberg.
[En marge: Les coalisés prennent le parti de la retraite.]
Frappés d'un éclatant désastre à gauche, violemment canonnés au
centre, menacés d'être débordés à leur droite par le mouvement du
maréchal Ney qui s'avançait sans obstacle de Reick sur Prohlis, et
craignant de voir bientôt la route de Péterswalde aux mains de
Vandamme, les généraux coalisés réunis autour de l'empereur Alexandre
et du roi de Prusse, se mirent à discuter le parti à prendre. Les plus
ardents voulaient s'obstiner, mais le prince de Schwarzenberg, atterré
par la perte de plus de vingt mille hommes à sa gauche, privé de
munitions par le retard de ses convois, ne sachant quel traitement
Murat, lancé au galop sur ses derrières, pourrait faire essuyer au
reste du corps de Klenau, se refusa péremptoirement à continuer la
bataille. La retraite fut donc ordonnée vers les montagnes de la
Bohême par lesquelles on avait pénétré en Saxe, sans qu'on fût bien
fixé sur la direction que suivrait chaque colonne. On céda le terrain
peu à peu, en repassant par-dessus la crête des coteaux qui entourent
la ville de Dresde.
[En marge: Résultats de la victoire de Dresde, due aux belles
conceptions de Napoléon et à leur brillante exécution par Murat.]
[En marge: Napoléon se promet de plus grands résultats encore de la
position assignée à Vandamme.]
À cet aspect la joie la plus vive éclata dans nos rangs. Murat à
droite, galopant toujours sur la chaussée de Freyberg, ramassait à
chaque instant des prisonniers et des voitures de bagages et
d'artillerie. Au centre on canonnait plus vivement l'ennemi, et
Saint-Cyr et Ney s'ébranlant à gauche gravissaient les hauteurs à la
suite des Russes. À six heures du soir nous avions enlevé aux coalisés
15 à 16 mille prisonniers, au moins quarante bouches à feu, et il
restait sur le terrain 10 à 11 mille ennemis morts ou blessés, la
plupart par le canon, excepté ceux qui avaient succombé sous les
baïonnettes de Victor et les sabres de Murat. Les coalisés avaient
donc perdu 26 ou 27 mille hommes, sans compter les traînards et les
égarés que nous allions recueillir par milliers. Cette belle journée,
dernière faveur de la fortune dans cette affreuse campagne, nous avait
coûté environ 8 à 9 mille hommes, presque tous atteints par les
boulets. Elle était principalement due à Napoléon, qui d'un coup
d'oeil avait vu dans la vallée profonde de Plauen un moyen d'isoler et
de détruire une aile de l'armée ennemie, et après Napoléon à Murat,
qui avait exécuté cette belle manoeuvre avec un succès merveilleux.
Sans cet accident de terrain le champ de bataille de Dresde, partout
dominé, n'eût pas été tenable pour nous; mais Napoléon en saisissant
avec le regard du génie une particularité toute locale, en avait fait
soudainement un théâtre de victoire pour lui, un théâtre de confusion
pour ses adversaires! Heureuse inspiration de laquelle il attendait de
plus grands résultats encore que ceux qu'il venait d'obtenir. Ayant à
quatre lieues sur sa gauche quarante mille hommes embusqués, il ne
pouvait penser sans une involontaire joie à l'effet que produiraient
ces quarante mille hommes tombant à l'improviste sur les derrières des
ennemis battus, et tout en s'applaudissant de la victoire du jour, il
se promettait, il promettait à tout le monde de bien autres trophées
pour le lendemain. Hélas! il ne se doutait pas qu'une combinaison
destinée à produire les plus brillants résultats ne serait bientôt
qu'une source de malheurs! La fortune dans ces derniers temps ne
devait plus lui accorder que des triomphes empoisonnés, ordinaire
traitement qu'elle réserve à ceux qui ont abusé d'elle!
[En marge: Napoléon rentre le soir dans Dresde, et reçoit de la
population un accueil enthousiaste.]
Napoléon rentra dans Dresde à la chute du jour, au milieu des cris
enthousiastes de la population, enchantée d'être débarrassée des deux
cent mille coalisés, qui avant de la délivrer des Français, lui
auraient fait subir les horreurs d'une prise d'assaut. Ayant supporté
pendant douze heures une pluie continuelle, il avait les bords de son
chapeau rabattus sur les épaules, était couvert de boue et rayonnant
de satisfaction. Il alla chez le roi de Saxe, qui lui témoigna la joie
la plus vive, et au milieu de ce contentement sincère chez les uns,
affecté chez les autres, démonstratif chez tous, il y avait une
question qu'il ne cessait d'adresser à chacun. Au moment où le boulet
qui avait frappé Moreau était tombé dans le groupe de l'empereur
Alexandre, Napoléon avait clairement discerné à l'éclat des uniformes
que ce groupe était celui des souverains, et il ne se lassait pas de
demander: Qui donc avons-nous tué dans ce brillant escadron?...--Il le
sut peu d'instants après par le plus étrange des incidents. L'illustre
blessé avait un chien qui était resté dans la chaumière où on lui
avait donné les premiers soins. Ce chien amené à Napoléon, portait sur
son collier: _J'appartiens au général Moreau!_ C'est ainsi que
Napoléon apprit la présence et la mort de Moreau dans les rangs des
coalisés! En attendant il donna ses ordres pour que ses corps d'armée,
après s'être réchauffés à de grands feux et reposés une nuit entière,
se missent en mouvement dès la pointe du jour du 28, afin de
poursuivre l'ennemi à outrance, et de recueillir toutes les
conséquences de la belle victoire du 27.
[En marge: Retraite des coalisés.]
[En marge: Routes par eux adoptées pour se retirer.]
Les coalisés ayant rétrogradé jusqu'au sommet des hauteurs qui
entourent Dresde, se mirent à discuter la direction qu'ils
donneraient à la retraite. Les uns voulaient s'arrêter aux débouchés
des montagnes de la Bohême, comme l'avait conseillé le général Moreau
avant la bataille, les autres voulaient se retirer tout de suite en
Bohême, au delà même de l'Eger, et de cet avis était surtout le
généralissime prince de Schwarzenberg, qui désirait réorganiser son
armée, et la remettre du rude coup qu'elle venait d'essuyer. Demeurer
sur le versant des montagnes en présence d'un ennemi victorieux, et
habitué comme Napoléon à tirer un si grand parti de la victoire,
n'était plus proposable. Repasser les montagnes, sauf à décider
ensuite jusqu'où l'on pousserait le mouvement rétrograde, était donc
la première et la plus inévitable des résolutions à prendre. Elle fut
prise. Restait à savoir quels chemins on suivrait pour repasser les
montagnes. La grande route de Péterswalde était sinon perdue, au moins
fort compromise. En effet, le général Vandamme exécutant les ordres de
l'Empereur avait la veille, c'est-à-dire le 26, franchi l'Elbe à
Koenigstein, assailli le plateau de Pirna faiblement gardé, et s'était
établi dans ce camp, d'où il dominait la route de Péterswalde sans
toutefois l'intercepter entièrement. On avait bien envoyé dans la
journée le comte Ostermann pour secourir le prince Eugène de
Wurtemberg, mais on ne connaissait pas au juste la force du corps de
Vandamme, on ne savait pas s'il avait vingt, trente ou quarante mille
hommes, et si dans l'intervalle il n'aurait pas réussi à descendre du
camp de Pirna pour fermer les défilés de la route de Péterswalde.
Renoncer à y passer avait le double inconvénient d'y laisser sans
appui le prince de Wurtemberg et le comte Ostermann, et de se reporter
en masse sur les chemins secondaires, qui étaient mal frayés, et où
les Russes allaient former avec les Prussiens et les Autrichiens un
fâcheux encombrement. On décida donc que le gros des Russes sous
Barclay de Tolly marcherait à la suite du comte Ostermann par la route
de Péterswalde, et la rouvrirait de vive force si elle était fermée;
que les Prussiens et une partie des Autrichiens prendraient la route à
côté, celle d'Altenberg, Zinnwald, Toeplitz, par laquelle était venue
la seconde colonne des coalisés; qu'enfin le reste de l'armée
autrichienne irait par la chaussée de Freyberg gagner le grand chemin
de Leipzig à Prague par Commotau. On allait donc rentrer en Bohême sur
trois colonnes, au lieu de quatre qu'on formait en arrivant. Il fut
convenu qu'après s'être reposé toute la nuit on partirait le lendemain
28 de très-grand matin, afin d'aboutir aux défilés des montagnes avant
d'être serré de trop près par l'ennemi.
[En marge: Le 28, les coalisés regagnent la Bohême par les routes de
Péterswalde, d'Altenberg et de Freyberg.]
Ces dispositions furent exécutées au moins dans les premières heures
comme elles avaient été arrêtées. Le lendemain matin on se mit en
route sur trois colonnes, dans les directions indiquées, tandis que
les corps français, s'ébranlant de leur côté, marchaient sur les
traces de ces mêmes colonnes, mais à une assez grande distance, à
cause du triste état des chemins. À chaque pas on laissait des
blessés, des traînards, des voitures, destinés à devenir la proie des
Français. La tristesse était dans tous les coeurs. Le roi de Prusse
voyait dans les événements de ces derniers jours la suite de sa
mauvaise fortune ordinaire; Alexandre se demandait si le commencement
de bonheur sur lequel il avait compté n'était pas une triste illusion,
et si on n'avait pas trop espéré en se flattant de vaincre Napoléon.
On s'avançait ainsi, très-inquiet des rencontres auxquelles on était
exposé avant d'avoir franchi ce rideau de hautes montagnes qu'on avait
devant soi, tandis qu'on avait sur ses derrières un ennemi victorieux,
et personne, ni chez les poursuivis, ni chez les poursuivants, ne se
doutant de ce qui allait survenir sous quarante-huit heures!
[En marge: Barclay de Tolly craignant de trouver des obstacles sur la
route de Péterswalde, se rejette sur celle d'Altenberg.]