Napoléon après avoir parcouru cette ligne sous un feu de tirailleurs

assez vif, approuva toutes les dispositions du maréchal Saint-Cyr, et

lui fit connaître ses intentions. Les cuirassiers venaient d'arriver,

et la vieille garde les suivait; mais la jeune garde, forte de quatre

belles divisions, ne pouvait être rendue à Dresde que fort tard dans

la journée. Les maréchaux Marmont et Victor se trouvaient encore plus

loin. Le projet de Napoléon était de placer une partie de la vieille

garde aux diverses barrières, pour les garantir contre tout succès

imprévu de l'ennemi, et de ne faire donner cette troupe de

prédilection qu'à la dernière extrémité. Avec le reste de la vieille

garde, tenue en arrière sur la principale place de la ville, il

devait attendre l'événement. Dès qu'il aurait la jeune garde sous la

main, Napoléon se réservait de l'employer lui-même selon les besoins.

Il rangea Murat avec toute la cavalerie de Latour-Maubourg dans la

plaine de Friedrichstadt, qui s'étend en avant du faubourg de ce nom,

et qui formait l'extrême droite de notre ligne de défense, pour

occuper l'espace que la quatrième division du maréchal Saint-Cyr ne

pouvait pas remplir à elle seule. Entre cette division et la deuxième,

c'est-à-dire vers le centre, les forces paraissant insuffisantes,

Napoléon y envoya une partie de la garnison de Dresde composée de

Westphaliens. Il ordonna au général Teste de rentrer en ville avec sa

brigade laissée sur l'Elbe, pour venir soutenir la cavalerie de

Latour-Maubourg dans la plaine de Friedrichstadt.

[En marge: Dans cette journée du 26, le combat n'avait pas commencé à

la moitié du jour.]

On attendit ainsi résolûment l'attaque des deux cent mille ennemis

qu'on avait devant soi, et dont on devait supposer que l'effort serait

violent, car ils ne pouvaient se flatter d'emporter Dresde que par un

coup d'extrême vigueur. Pourtant on était à la moitié du jour, et on

n'entendait qu'un feu de tirailleurs sur notre gauche, du côté du

_Gross-Garten_. Ce feu s'était engagé entre les Prussiens et la 44e

division, habilement commandée par le général Berthezène.

[En marge: Hésitation des coalisés, et motif de cette hésitation.]

[En marge: Diversité des avis.]

[En marge: Insistance du roi de Prusse pour une attaque immédiate.]

[En marge: Sur l'avis des généraux Moreau et Jomini, le projet

d'attaque est abandonné.]

[En marge: Cependant le contre-ordre n'ayant pas été donné à temps,

toutes les colonnes des coalisés en entendant sonner trois heures aux

cloches de Dresde, s'ébranlent pour attaquer la ville.]

[En marge: Bataille du 26.]

Il est aisé de deviner pourquoi les coalisés étaient si lents ce

jour-là, c'est qu'il s'était élevé un nouveau conflit d'opinion au

sein de leur état-major. Ils étaient convenus la veille d'ajourner

toute résolution jusqu'au lendemain 26, soit pour laisser arriver la

quatrième colonne, celle de Klenau, soit pour lire plus clairement

dans les desseins des Français. Le 26 au matin tout leur avait paru

changé, car Saint-Cyr au lieu d'être déployé dans la plaine, s'était

sagement replié sur les ouvrages de la ville, et ne semblait pas

facile à forcer dans sa position. De plus on devait supposer que

Napoléon n'était pas homme à l'y abandonner sans secours, et que dès

lors les cinq ou six mille hommes, les dix mille peut-être, qu'on

serait obligé de sacrifier pour enlever Dresde, seraient probablement

sacrifiés inutilement, ce qui était un triste début pour la grande

armée coalisée, sans compter les dangers qu'on pourrait courir du côté

de Pirna, et dont personne au reste n'avait une idée claire parmi les

coalisés! Dans ce nouvel état de choses, le général Jomini, qui avait

l'esprit ardent mais juste, se rangea au sentiment du général Moreau,

l'empereur Alexandre à celui de tous les deux, et on parut décidé à se

replier sur les hauteurs de Dippoldiswalde, pour s'y établir, le dos

contre les montagnes, dans une position tout à la fois sûre et

menaçante. Mais le roi de Prusse, dominé par les passions de son

armée, dit avec un ton d'opiniâtreté froide, qu'après avoir fait une

tentative si ambitieuse sur les derrières de Napoléon, se retirer sans

même essayer une démonstration contre Dresde, était une conduite qui

dénoterait autant de légèreté que de faiblesse, et qui d'ailleurs

froisserait singulièrement le patriotisme de ses soldats. Le général

Jomini répliqua que la guerre n'était pas une affaire de sentiment,

mais de calcul, qu'il aurait fallu attaquer la veille, c'est-à-dire le

25, qu'alors on aurait eu des chances, mais qu'aujourd'hui il n'y en

avait pas assez pour sacrifier six mille hommes. Moreau appuya cet

avis; Alexandre, suivant son usage, paraissait flottant, le roi de

Prusse se montrait mécontent et roide, lorsqu'un habitant de Dresde,

arrêté aux avant-postes, et sommé de dire ce qu'il savait, déclara que

Napoléon venait d'entrer dans Dresde, qu'il n'y était pas entré seul,

et donna des détails tels qu'il était impossible de conserver aucun

doute à cet égard. De son côté la colonne russe descendue par

Péterswalde avait aperçu au delà de l'Elbe les masses de l'armée

française accourant sur Dresde, de façon que tout annonçait une

résistance des plus sérieuses. Dès lors il ne pouvait plus y avoir

qu'un avis, celui d'aller prendre tout de suite la position de

Dippoldiswalde. Le prince de Schwarzenberg, tout en reconnaissant

qu'on avait raison, répondit qu'il n'était pas aussi facile de se

retirer qu'on l'imaginait, que sa quatrième colonne, arrivée la

dernière, et fort avancée vers la gauche, se trouverait en péril si on

rétrogradait trop vite, car dans le mouvement de conversion en arrière

qu'on allait opérer pour s'éloigner de Dresde et s'adosser aux

montagnes, elle aurait l'arc de cercle le plus long à décrire,

plusieurs vallées à traverser, et qu'il fallait à cause d'elle mettre

beaucoup de lenteur à se replier. Il promit au surplus de contremander

tout projet d'attaque. Le généralissime autrichien, qui avait pour

principal rédacteur de ses dispositions le général Radetzki, avait

adressé la veille pour le lendemain l'ordre convenu de faire une forte

démonstration sur Dresde, ce qui, dans tous les cas, était très-mal

imaginé, car il aurait fallu ou une attaque furieuse, ou rien. Soit la

difficulté de changer assez vite les ordres destinés à une masse de

deux cent mille hommes, soit la répugnance à s'en aller sans

combattre, l'ordre d'attaquer ne fut pas contremandé à temps, et les

cloches de Dresde ayant à toutes les églises sonné trois heures, les

nombreuses colonnes des coalisés s'ébranlèrent à la fois, et bientôt

une violente canonnade se fit entendre, au grand étonnement des

souverains qui ne songeaient qu'à se retirer. Le mouvement étant ainsi

donné de la droite à la gauche, il n'était plus possible de l'arrêter,

et l'attaque se trouva engagée sur tout le pourtour de la ville de

Dresde.

[En marge: Les Russes, sous Wittgenstein, attaquent la barrière de

Pirna.]

[En marge: Les Prussiens enlèvent le _Gross-Garten_.]

Le corps de Wittgenstein formant la droite des coalisés, opposé par

conséquent à notre gauche, s'avança entre l'Elbe et le _Gross-Garten_

en face du faubourg de Pirna. Il fallait franchir un gros ruisseau

canalisé, appelé le _Land-Graben_, et menant dans l'Elbe les eaux des

hauteurs environnantes. Les soldats de la 43e division (seconde de

Saint-Cyr) disputèrent vivement le terrain. Les Russes, indépendamment

d'une batterie française placée sur l'autre rive de l'Elbe, avaient à

leur droite notre première redoute construite en avant de la barrière

de Ziegel, à leur gauche notre seconde redoute, construite en avant de

la barrière de Pirna, et en face des batteries attelées, dont les feux

mobiles les attendaient à chaque partie découverte du terrain. Ils

eurent donc une grande peine à s'avancer; ils franchirent néanmoins le

_Land-Graben_, puis cheminèrent entre l'Elbe et le _Gross-Garten_,

aidés par les progrès des Prussiens dans le _Gross-Garten_. Ceux-ci en

effet, après de violents efforts, avaient fini par s'emparer de ce

jardin, grâce à leur nombre. Ils étaient plus de 25 mille contre une

simple division (la 43e), qui était de 6 à 7 mille hommes, et qui ne

voulait pas s'obstiner à cette défense jusqu'à courir la chance d'être

coupée de la ville. Elle rétrograda peu à peu, de manière à couvrir le

plus longtemps possible les parties de notre ligne qui s'étendaient à

gauche et à droite, et se replia entre les barrières de Pirna et de

Dohna, disputant opiniâtrement le jardin du prince Antoine, qui était

situé en arrière du _Gross-Garten_, et formait le saillant du faubourg

de Pirna. Elle vint s'y lier à la 45e division (quatrième de

Saint-Cyr), chargée de défendre le reste de l'enceinte.

[En marge: Les Autrichiens s'emparent de la redoute du jardin

Moczinski.]

Tel était vers cinq heures du soir l'état des choses dans cette partie

de notre ligne. L'ennemi sur ce point avait fort approché des

redoutes, mais n'en avait enlevé aucune. Au centre, l'attaque avait

fait plus de progrès. Les Autrichiens, apercevant une masse immense de

cavalerie qui couvrait déjà la plaine de Friedrichstadt sur leur

gauche, avaient porté tous leurs efforts sur notre centre, et avaient

abordé deux des redoutes, la troisième et la quatrième, construites

dans cette partie, l'une située en avant du jardin Moczinski près de

la porte de Dohna, l'autre en avant de la porte de Freyberg. Attaquant

avec cinquante pièces de canon chacune de ces redoutes, ils avaient

fini par en éteindre le feu, et profitant ensuite de quelques plis de

terrain ils avaient ouvert une fusillade tellement meurtrière,

notamment sur celle du jardin Moczinski, qu'ils avaient forcé nos

soldats à l'évacuer. Ils l'avaient alors occupée. C'était la seule de

nos redoutes qu'ils eussent prise, mais un effort énergique sur la

quatrième, et sur la cinquième qui venait après, pouvait les en rendre

maîtres, et à leur droite les Russes se trouvaient déjà au pied de la

première et de la seconde, tout prêts à donner l'assaut.

[En marge: Quelques compagnies de la vieille garde arrêtent l'ennemi

aux barrières de Pirna et de Freyberg.]

Quoiqu'il fût tard et qu'il restât peu de jour à l'ennemi pour agir,

le péril était grave. Malgré l'ordre de ménager la vieille garde,

Friant qui commandait les grenadiers de ce corps, et qui était placé

en réserve au faubourg de Pirna, n'avait pas craint d'engager quelques

compagnies de ces braves gens. Ces vieux soldats ouvrant hardiment les

barrières de Pilnitz et de Pirna, avaient tiré à bout portant sur les

têtes de colonnes russes, puis repoussé à la baïonnette les

détachements qui s'étaient trop approchés. À l'extrémité opposée,

c'est-à-dire à la porte de Freyberg, les fusiliers avaient agi de

même, et culbuté les Autrichiens. Ces actes d'énergie n'avaient

heureusement pas coûté beaucoup de monde à la vieille garde que

Napoléon tenait à ménager, réservant à la jeune l'honneur et

l'éducation des grands dangers.

[En marge: Arrivée de la jeune garde vers la fin du jour.]

[En marge: Napoléon dispose lui-même aux barrières de Pilnitz et de

Pirna les quatre divisions de la jeune garde.]

Mais les colonnes de cette jeune garde arrivaient en ce moment,

impatientes de se mesurer avec l'ennemi, et remplissant Dresde des

cris de _Vive l'Empereur!_ Elles présentaient quatre belles divisions

de huit à neuf mille hommes chacune, deux sous le maréchal Mortier, et

deux sous le maréchal Ney. En les voyant, Napoléon accourt et les

dispose lui-même. Il envoie les divisions Decouz et Roguet à la

barrière de Pilnitz pour refouler les Russes, qui ne cessaient de

gagner du terrain, les divisions Barrois et Parmentier à la barrière

de Pirna pour refouler les Prussiens, qui après avoir enlevé le

_Gross-Garten_, donnaient déjà la main aux Autrichiens près de la

redoute du jardin Moczinski. En même temps Napoléon fait ordonner à

Murat, que l'infanterie du général Teste venait de rejoindre, de

charger avec toute sa cavalerie dans la plaine de Friedrichstadt.

[En marge: Ces quatre divisions débouchent brusquement des barrières

de Pilnitz et de Pirna, et refoulent l'ennemi sur tous les points.]

[En marge: Beaux résultats de la journée du 26.]

[En marge: L'ennemi a perdu 6 mille hommes, et les Français tout au

plus 2 mille.]

En un instant la scène change. Les barrières de Ziegel et de Pilnitz

s'ouvrent, et deux divisions de la jeune garde sortent comme des

torrents pour se jeter sur les Russes et les Prussiens. Elles se

déploient d'abord pour faire feu, puis se forment en colonnes, et

chargent à la baïonnette les masses ennemies. Les Russes surpris sont

arrêtés, et bientôt culbutés sur le _Land-Graben_, qu'ils sont forcés

de repasser en désordre. L'une de ces deux divisions se rabat à droite

sur le jardin du prince Antoine qu'attaquaient les Prussiens, et les

en chasse à la baïonnette. Elle vient ensuite se joindre aux troupes

de la 44e division, pour reprendre la redoute située à l'extrémité du

jardin Moczinski. Les soldats de la jeune garde, ceux des 43e et 44e

divisions débouchent de ce jardin en plusieurs colonnes, se jettent

sur la redoute, les uns par la gorge, les autres par les épaulements,

s'en emparent, et y font prisonniers six cents Autrichiens. Au même

moment le général Teste, avec la brigade qui lui restait, sort par la

porte de Freyberg, s'empare du village de Klein-Hambourg, tandis que

Murat, se déployant avec douze mille cavaliers à notre extrême droite,

expulse les Autrichiens de la plaine de Friedrichstadt, et les oblige

à regagner les hauteurs. De toutes parts les alliés vivement repoussés

reconnaissent dans ces actes vigoureux la main de Napoléon et prennent

le parti de la retraite en nous abandonnant trois ou quatre mille

morts ou blessés et deux mille prisonniers. Combattant à couvert, nous

n'avions pas perdu plus de deux mille hommes.

[En marge: Satisfaction de Napoléon; il espère plus encore pour le

lendemain.]

[En marge: Du haut de l'un des clochers de Dresde, il avait discerné

une gorge profonde, celle de Plauen, qui divisait le champ de bataille

en deux.]

[En marge: Il fonde sur cette circonstance une manoeuvre décisive, et

destine à Murat la mission de précipiter les Autrichiens dans la

vallée de Plauen.]

Napoléon était enchanté de cette première journée, car bien qu'il

n'eût pas éprouvé d'inquiétude pour la conservation de Dresde, il

était fort content d'être quitte de cette attaque à si peu de frais,

d'avoir en même temps arraché les habitants de Dresde ainsi que la

cour de Saxe à leur terreur, et il prévoyait avec joie une brillante

journée pour le lendemain. En effet, cette tentative du 26 ne pouvait

pas être le dernier effort de l'ennemi, et comme on attendait encore

40 mille hommes au moins dans la soirée, outre tout ce qu'on venait de

recevoir dans l'après-midi, Napoléon se croyait en mesure de livrer le

lendemain une bataille décisive. Étant monté plusieurs fois dans

cette journée à un clocher de la ville, d'où l'on apercevait

très-distinctement le demi-cercle de hauteurs qui entourent Dresde, il

avait tout à coup imaginé l'une des plus belles manoeuvres qu'il eût

jamais exécutées. À notre gauche les Russes formant l'extrême droite

des coalisés, étaient rangés entre l'Elbe et le _Gross-Garten_. Un peu

moins à gauche, en s'approchant du centre, étaient les Prussiens sous

le général Kleist, repoussés du _Gross-Garten_ et repliés sur les

hauteurs de Strehlen. (Voir le plan des environs de Dresde, carte nº

58.) Tout à fait au centre se trouvait une partie des Autrichiens,

vis-à-vis des barrières de Dippoldiswalde et de Freyberg, sur les

hauteurs de Racknitz et de Plauen. Là, entre le centre et notre

droite, on découvrait une gorge étroite et profonde, servant de lit à

la petite rivière de la Weisseritz, laquelle vient se jeter dans

l'Elbe, entre la ville vieille et le faubourg de Friedrichstadt. C'est

au delà de cette gorge, appelée vallée de Plauen, à l'extrême gauche

des alliés, et à notre extrême droite, qu'était rangée la plus grande

partie des Autrichiens, séparés ainsi du reste de l'armée coalisée par

une sorte de gouffre, à travers lequel il était impossible de les

secourir. En outre, ce côté du champ de bataille était plus propre que

les autres aux manoeuvres de la cavalerie. Napoléon saisissant d'un

coup d'oeil les avantages qu'offrait cette circonstance locale, avait

résolu de renforcer le roi de Naples de tout le corps du maréchal

Victor, de le lancer par un détour à droite et d'une manière

foudroyante sur les Autrichiens, qui ne pouvant être secourus seraient

inévitablement précipités dans la gorge de Plauen, et après avoir

ainsi détruit la gauche des coalisés, de pousser Ney avec toute la

jeune garde sur leur droite, pour les refouler en masse sur les

hauteurs d'où ils avaient essayé de descendre. Il devait résulter de

ce double mouvement un double avantage, c'était de leur enlever à

droite la grande route de Freyberg, la plus large et la meilleure pour

opérer leur retraite, de les acculer à gauche sur cette route de

Péterswalde, où Vandamme les attendait à la tête de 40 mille hommes,

et de les réduire ainsi pour retourner en Bohême à des chemins mal

frayés, où ils ne repasseraient qu'en essuyant des pertes énormes.

[En marge: Napoléon donne ses ordres sans prendre un moment de repos.]

[En marge: Le maréchal Victor chargé d'opérer avec Murat sur notre

droite, et contre la gauche des coalisés composée des Autrichiens.]

[En marge: Marmont et la garde rangés en masses au centre.]

[En marge: Saint-Cyr chargé de faire face aux Prussiens à Strehlen.]

[En marge: Ney chargé avec la jeune garde et une partie de la

cavalerie de défiler devant le _Gross-Garten_, et de venir enlever aux

Russes la plaine entre Gruna et Prohlis.]

Ces combinaisons formées en un instant avec une merveilleuse

promptitude d'esprit, avaient rempli Napoléon d'une satisfaction qui

éclatait sur son visage, et qui n'était que la joie anticipée d'un

grand triomphe presque assuré pour le lendemain. Avant de prendre ni

repos ni nourriture, il donna ses ordres sans désemparer[11]. À droite

il plaça le général Teste sous le maréchal Victor, l'un et l'autre

sous Murat qui allait avoir ainsi 20 mille hommes d'infanterie et

environ 12 mille hommes de cavalerie, avec ordre de tourner les

Autrichiens par leur gauche, et de les pousser à outrance vers la

vallée de Plauen. Il prescrivit au maréchal Marmont, qui arrivait dans

le moment, de s'établir au centre, à la barrière de Dippoldiswalde,

près du jardin Moczinski, ayant derrière lui la vieille garde et la

réserve d'artillerie. Le maréchal Saint-Cyr devait réunir ses trois

divisions, les ranger en colonne serrée entre la barrière de

Dippoldiswalde et la barrière de Dohna, la droite au maréchal Marmont,

la gauche au _Gross-Garten_. Ces deux corps, placés près de Napoléon

qui avait le projet de se tenir au centre (ce qu'il fit savoir à tous

ses lieutenants pour qu'ils vinssent y chercher ses ordres), ne

devaient recevoir d'instructions que sur le terrain même et de sa

propre bouche. Enfin à l'extrême gauche, Ney, avec toute la jeune

garde et une portion de la cavalerie sous Nansouty, avait pour

instructions de défiler derrière le _Gross-Garten_ avec près de

quarante mille hommes, de tourner autour de ce jardin, d'expulser les

Russes de la plaine qui s'étend de Striesen à Döbritz, et de les

refouler sur les hauteurs quand le désastre de la gauche des coalisés

les aurait suffisamment ébranlés. Sauf le conseil des événements,

Napoléon voulait en agissant par ses deux ailes, dont chacune allait

enlever aux coalisés l'une de leurs routes principales, demeurer

immobile au centre avec 50 mille hommes, se réservant d'en disposer au

besoin, sans crainte d'affaiblir le milieu de sa ligne, appuyé qu'il

était à la ville et à de fortes redoutes. Il avait en effet donné des

ordres pour que toutes les redoutes, et notamment celles du centre,

fussent réarmées, renforcées en hommes et en artillerie. Prévoyant de

plus un violent combat d'artillerie au centre, il y avait amené plus

de cent bouches à feu de la garde, indépendamment de toutes les

batteries de Marmont et de Saint-Cyr.

[Note 11: Le maréchal Saint-Cyr, avec sa sévérité

accoutumée, a, dans ses Mémoires, représenté Napoléon comme

n'ayant aucun plan pour le lendemain, tandis qu'il existe

une suite de lettres (ignorées évidemment du maréchal),

datées du 26 août à 7 heures du soir, au moment où finissait

la première bataille, et dans lesquelles tous les ordres

pour le lendemain sont donnés avec la plus rare précision et

la plus parfaite prévoyance du résultat. Il ne faut donc

jamais prononcer sur ces grands événements qu'après avoir vu

les documents eux-mêmes, et non pas quelques-uns, mais tous

s'il est possible. Sans cela on ne porte que des jugements

erronés, si bon juge qu'on soit, et si près des événements

qu'on ait pu être.]

Napoléon avec à peu près 120 mille hommes allait en combattre 200

mille, car les coalisés, une fois tous les Autrichiens de Klenau

arrivés, n'en devaient pas avoir moins. De ces 200 mille, il y en

avait 180 mille devant Dresde, et 20 mille devant Pirna sous le prince

Eugène de Wurtemberg. Les coalisés auraient même pu en réunir

davantage, s'ils n'avaient pas laissé environ 30 mille hommes entre

Prague et Zittau à la garde de ce débouché, où était resté le prince

Poniatowski. Mais Napoléon avait pour contre-balancer l'inégalité du

nombre l'avantage de ses combinaisons, et les 40 mille hommes du

général Vandamme, placés à Pirna bien plus utilement qu'à Dresde.

[En marge: Napoléon soupe chez le roi de Saxe avec tous ses

maréchaux.]

[En marge: Grandes espérances pour le lendemain.]

Après avoir dicté ces dispositions de la manière la plus précise,

Napoléon alla souper chez le roi de Saxe avec ses maréchaux, et

recevoir les félicitations de toute la cour, bien heureuse maintenant

qu'elle était irrévocablement liée à notre sort, de voir l'ennemi

éloigné de la capitale et menacé d'une prochaine et grande défaite.

Napoléon ne révéla ses projets à personne, mais il annonça une

bataille décisive pour le lendemain, n'hésita point à dire qu'il la

rendrait funeste pour la coalition, et laissa éclater pendant toute la

soirée une gaieté singulière. Il ne se retira que fort tard, afin de

goûter un peu de repos entre deux batailles.

[En marge: Délibérations dans le camp des coalisés.]

[En marge: On regrette fort l'événement de la journée du 26, mais on

se propose de rester devant Dresde, ne supposant pas que Napoléon ose

attaquer une armée de 200 mille hommes sur les hauteurs qu'elle

occupe.]

La journée ne se termina pas aussi gaiement dans le camp des

souverains alliés. On s'y reprochait l'échec éprouvé devant Dresde, on

l'attribuait au contre-ordre décidé et point donné, et on n'était pas

d'avis de renouveler l'imprudente tentative qui venait de coûter

inutilement cinq à six mille hommes à l'armée combinée. Aller prendre

à Dippoldiswalde sur le penchant des montagnes de Bohême la position

menaçante conseillée par Moreau, n'était pas immédiatement praticable,

car c'eût été proclamer une véritable défaite, et la déclarer même

plus grave qu'elle n'était. Mais on résolut de rester en place sur

les coteaux qui entourent Dresde, et où l'on occupait une excellente

position. Les Français avaient eu l'avantage des lieux en s'adossant à

Dresde pour résister; on l'aurait à son tour en se tenant sur le

demi-cercle des hauteurs, et s'ils attaquaient on les rejetterait en

désordre vers ces faubourgs où l'on n'avait pas pu pénétrer. Personne

ne s'avisa de penser à ce gouffre de Plauen, au delà duquel se

trouvait une partie de l'armée autrichienne, et où il serait

impossible de lui porter secours s'il lui advenait malheur. Seulement

le prince de Schwarzenberg craignant de n'être pas assez fort au

centre, retira une partie des troupes qu'il avait au delà du vallon de

Plauen, affaiblit ainsi son aile gauche qu'il aurait dû renforcer,

comptant il est vrai sur l'arrivée de la seconde moitié du corps de

Klenau, pour rendre à cette aile la force dont il la privait. C'est

dans ces dispositions si différentes que chacun attendit la journée du

lendemain.

[En marge: Grande journée du 27 août.]

[En marge: Épais brouillard suivi de pluie.]

[En marge: La matinée employée en manoeuvres.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 16 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 22 / 52 段