[En marge: Au lieu de déboucher directement de Dresde, il forme le

projet de remonter jusqu'à Koenigstein, de passer l'Elbe en cet

endroit, et de prendre par derrière la grande armée de la coalition.]

Napoléon revenait de Silésie, précédé ou suivi des masses les plus

mobiles de son armée qu'il faisait refluer vers l'Elbe. L'ennemi, pour

le tourner, avait franchi l'Elbe dans l'intérieur de la Bohême, à

l'abri des montagnes qui séparent la Bohême de la Saxe. Il fallait le

punir de ce mouvement téméraire en repassant l'Elbe soi-même, pour

fondre sur lui avec des masses écrasantes. Maître des ponts de Dresde,

Napoléon pouvait y traverser l'Elbe tranquillement, et, amenant cent

mille hommes avec lui, aborder de front les coalisés, et les refouler

violemment sur les montagnes d'où ils étaient venus. Mais avec ce coup

d'oeil qui n'appartenait qu'à lui, Napoléon jugea qu'il y avait bien

mieux à faire. Au lieu de déboucher de front par Dresde, ce qui

n'aurait donné lieu qu'à un choc direct, il résolut de remonter à

Koenigstein, qu'il avait occupé d'avance, approvisionné, rattaché au

rocher de Lilienstein par un pont de bateaux, puis après avoir passé

l'Elbe en cet endroit, de s'établir à Pirna, d'intercepter la chaussée

de Péterswalde, de descendre ensuite sur les derrières de l'ennemi

avec 140 mille hommes, de le pousser sur Dresde, et de le prendre

ainsi entre l'Elbe et l'armée française. Si ce plan à la fois

extraordinaire et simple, qu'une admirable prévoyance avait rendu

praticable, en s'assurant d'avance tous les passages de l'Elbe, si ce

plan réussissait, et on ne conçoit pas ce qui aurait pu l'empêcher de

réussir, il était possible que sous trois ou quatre jours il ne restât

plus de coalition. On pouvait avoir fait prisonniers les souverains et

leurs armées.

[En marge: Napoléon écrit au maréchal Saint-Cyr pour lui bien

recommander la défense de Dresde.]

Napoléon, l'esprit enflammé par la méditation de ce plan, se hâta

d'écrire en chiffres à M. de Bassano, pour lui exposer la formidable

combinaison qu'il venait d'imaginer, pour lui recommander de la tenir

profondément secrète, mais de disposer tout le monde à la seconder, en

faisant prendre patience jusqu'à ce que les secours arrivassent, car

il allait employer deux jours au moins à se concentrer à Koenigstein,

à y multiplier les moyens de passage pour faciliter le mouvement des

140 mille hommes qu'il amenait, et enfin à se poster convenablement

sur la chaussée de Péterswalde. Il écrivit aussi au maréchal

Saint-Cyr, afin de lui retracer encore une fois tous les moyens de

défense que présentait la ville de Dresde, et il vint le 25 s'établir

à Stolpen sur la droite du fleuve, à égale distance de Koenigstein et

de Dresde. Il y fit refluer tout ce qui avait quitté Zittau pour

revenir sur l'Elbe, et tout ce qui arrivait des bords du Bober avec la

même destination.

[En marge: Napoléon s'établit à Stolpen, et y amène toutes ses troupes

pour l'exécution de son plan.]

[En marge: Manière d'employer le corps de Vandamme.]

[En marge: Forces et instructions données à ce général.]

[En marge: Napoléon après avoir tout disposé pour obtenir un immense

résultat, donne un jour de repos à ses troupes.]

Établi à Stolpen, il arrêta toutes ses dispositions conformément à son

nouveau plan. Le corps de Vandamme, fort de trois divisions, s'était

déjà replié sur Koenigstein à la première apparition de la grande

armée des coalisés. La moitié de l'une de ses divisions, celle du

général Teste, s'était répandue le long de l'Elbe, de Koenigstein à

Dresde, pour empêcher l'ennemi de repasser le fleuve, et le tenir

enfermé sur la rive gauche. Napoléon laissa là cette demi-division, et

la renforça d'une nombreuse cavalerie avec ordre de s'opposer à

l'établissement de toute espèce de ponts. Il prescrivit à Vandamme de

passer avec ses deux autres divisions par le pont jeté entre

Lilienstein et Koenigstein, d'assaillir le camp de Pirna sous lequel

l'ennemi avait défilé sans l'occuper en forces, de s'en emparer, d'y

rallier la première division de Saint-Cyr, celle de Mouton-Duvernet,

laissée à Pirna, et d'aller s'établir à cheval sur la chaussée de

Péterswalde. Il devait avoir ainsi outre ses deux premières divisions

une moitié de la 3e (celle de Teste) et la première de Saint-Cyr.

Napoléon, pour lui procurer quatre divisions entières, emprunta au

maréchal Victor la brigade du prince de Reuss, y ajouta la cavalerie

de Corbineau, ce qui composait un corps de plus de 40 mille hommes,

dont 36 mille d'infanterie et près de 5 mille de cavalerie. Il disposa

ensuite toute sa garde et le maréchal Victor revenu de Zittau autour

de Stolpen, de manière à suivre le général Vandamme dès que celui-ci

serait maître du camp de Pirna, pressa la marche du maréchal Marmont,

et fit réunir tous les bateaux qu'on put ramasser pour jeter deux

ponts supplémentaires entre Lilienstein et Koenigstein. Ces ponts

jetés, il devait avec Vandamme, Victor, la garde impériale et Marmont,

avoir sous la main cent vingt mille hommes à lancer sur les derrières

de l'ennemi. Son projet était, tandis qu'il repasserait l'Elbe à

Koenigstein, d'envoyer la cavalerie Latour-Maubourg le repasser à

Dresde, afin de tromper le prince de Schwarzenberg, et de lui

persuader que toute l'armée française allait déboucher par cette

ville. Il aurait eu ainsi 40 et quelques mille hommes dans Dresde, et

120 mille au camp de Pirna, pour former l'étau dans lequel il voulait

prendre l'armée coalisée. Afin d'être plus sûr de la garde de l'Elbe,

dont il fallait faire un obstacle insurmontable, il ne se contenta pas

de la moitié de la division Teste et de la cavalerie Latour-Maubourg

distribuées entre Koenigstein et Dresde, mais il ordonna au maréchal

Saint-Cyr d'expédier la cavalerie Lhéritier et deux bataillons

d'infanterie pour aller garder Meissen, à huit lieues de Dresde, afin

que l'ennemi lorsqu'il serait acculé sur cette ville, ne pût pas

trouver passage au-dessous. Enfin la pluie ayant détrempé les routes,

les bateaux étant difficiles à réunir entre Lilienstein et

Koenigstein, et les troupes étant fatiguées, il crut pouvoir leur

donner un jour de repos sans rien compromettre, car tout paraissait

calme autour de Dresde. En conséquence il décida que Vandamme ne

passerait le pont de l'Elbe entre Lilienstein et Koenigstein pour

assaillir le camp de Pirna que vers la fin de la journée du 26.

[En marge: Mouvements des coalisés autour de Dresde.]

Malheureusement pendant ce temps les esprits commençaient à se

troubler à Dresde en voyant se déployer les masses de l'armée

coalisée. Du 23 au 25 on n'avait aperçu que la première colonne, celle

qui avait suivi la route de Péterswalde. Les jours suivants les autres

colonnes s'étaient montrées à leur tour, et les hauteurs de Dresde

avaient paru en être couvertes. Il ne manquait à cette réunion que la

dernière colonne autrichienne, celle de Klenau, qui ayant passé par

Carlsbad et Zwickau, avait le plus de chemin à faire pour revenir sur

Dresde. Les conseillers d'Alexandre, accourus sur le terrain,

s'étaient partagés, comme de coutume, et les plus hardis, le général

Jomini en tête, en voyant les trois divisions de Saint-Cyr dans la

plaine, avaient conseillé de se ruer sur elles, pour rentrer dans

Dresde à leur suite, et détruire ainsi d'un seul coup tout notre

établissement sur l'Elbe. La proposition avait de quoi séduire, et

Moreau consulté avait répondu, avec son ordinaire sûreté de jugement,

qu'on aurait raison de faire cette tentative, si Saint-Cyr était

capable d'attendre à découvert le choc de masses écrasantes, et s'il

n'y avait rien derrière lui, soit en ouvrages de défense, soit en

réserve de troupes, mais que ce n'était pas supposable, et qu'il

serait grave de s'exposer à un échec au début des hostilités. Au

milieu de ce conflit, le prince de Schwarzenberg avait dit qu'en tout

cas il fallait différer d'un jour, car sa quatrième colonne n'était

point arrivée. On avait donc remis au lendemain 26 le parti à prendre.

[En marge: Profonde terreur à Dresde.]

[En marge: Murat envoyé dans cette ville pour voir ce qui s'y

passait.]

[En marge: Lettre de Napoléon au maréchal Saint-Cyr sur la défense de

Dresde.]

[En marge: Froides assurances du maréchal Saint-Cyr en réponse aux

vives instances de Napoléon.]

Cette accumulation successive des troupes coalisées autour de Dresde

s'apercevait de l'intérieur de la ville, et y causait une sorte de

terreur. On avait adressé à Napoléon messages sur messages pour le

presser d'accourir en personne avec toutes ses réserves, afin de

repousser l'attaque formidable dont on était menacé. En réponse à ces

instances il avait envoyé Murat qui, après une reconnaissance de

cavalerie dans laquelle il avait failli être pris, avait constaté la

présence d'une armée fort nombreuse, manifestant l'intention

d'attaquer Dresde, et n'avait rien pu voir de plus, car il ne

connaissait pas les défenses de la ville, et n'était pas capable

d'ailleurs d'avoir un avis bien éclairé sur leur valeur. Napoléon

toujours plus sollicité d'accourir, et s'y refusant pour ne pas

abandonner un plan duquel il attendait des résultats immenses, avait

écrit au maréchal Saint-Cyr afin de lui détailler de nouveau ses

moyens défensifs, qui consistaient dans un camp retranché composé de

cinq redoutes et de vastes abatis, dans la vieille enceinte de la

ville refaite au moyen d'un fossé plein d'eau et de fortes palissades,

et enfin dans des barricades établies à la tête de toutes les rues, et

il lui avait dit que le camp retranché pris il restait l'enceinte,

après l'enceinte les têtes de rues barricadées, que trente mille

soldats bien commandés devaient se défendre là six à huit jours, et

même quinze, s'ils étaient bien résolus.--Un homme moins habile, mais

plus dévoué que le maréchal Saint-Cyr, aurait promis de faire tuer

jusqu'au dernier de ses soldats en défendant la place, et aurait tenu

parole, car le salut de la France et sa grandeur dépendaient en cette

occasion d'une résistance opiniâtre de quarante-huit heures.

Malheureusement le maréchal, craignant de prendre des engagements

téméraires, se contenta d'écrire qu'il ferait de son mieux, mais qu'il

ne pouvait répondre de rien, en présence des masses ennemies dont il

était environné[10]. Certes on pouvait compter, lorsqu'il promettait

de faire de son mieux, qu'il tiendrait sa promesse, et que ce mieux

serait une résistance aussi ferme qu'intelligente. Mais l'intérêt de

la conservation de Dresde était si grand que Napoléon, mécontent de

l'extrême réserve du maréchal, fit partir son officier d'ordonnance

Gourgaud pour cette ville, avec mission de tout voir, d'entendre tout

le monde, et de revenir ensuite au galop, afin qu'il pût prendre sa

résolution en parfaite connaissance de cause.

[Note 10: Ces événements ont été jusqu'ici ou incomplétement

ou inexactement rapportés, et avec une flatterie ou un

dénigrement posthumes pour Napoléon, qui ont défiguré la

vérité. Sa grande conception, celle de déboucher par

Koenigstein, n'a jamais été bien précisée, faute de

connaître sa correspondance. C'est sur cette correspondance,

sur la lecture attentive des ordres et des réponses, qu'est

établi le récit qu'on va lire, et on peut compter sur sa

parfaite exactitude.]

[En marge: L'officier d'ordonnance Gourgaud envoyé à Dresde pour

s'assurer de nouveau du véritable état des choses.]

[En marge: Ému par ce qu'il a vu, l'officier d'ordonnance Gourgaud

fait à Napoléon un rapport alarmant.]

[En marge: Malgré toutes les raisons qu'il avait de persister dans son

premier plan, Napoléon en adopte un nouveau, moins fécond en grands

résultats, mais plus sûr.]

[En marge: Il se décide à déboucher directement de Dresde avec cent

mille hommes, en confiant au général Vandamme le soin de tourner

l'ennemi avec 40 mille.]

Le chef d'escadron Gourgaud, officier brave et spirituel, n'avait pas

un jugement assez froid pour bien remplir une semblable mission. Quand

il arriva dans la journée du 25 à Dresde, la population, la cour,

étaient dans les alarmes. Les généraux eux-mêmes commençaient à

perdre leur sang-froid, et il régnait partout l'anxiété la plus vive.

On abandonnait en foule la ville principale, dite la ville vieille,

laquelle étant située sur la rive gauche de l'Elbe se trouvait exposée

aux attaques de l'ennemi, pour se rendre dans le faubourg de la rive

droite, appelé ville neuve. On y avait préparé le logement du roi et

celui de M. de Bassano; les magistrats eux-mêmes s'y étaient

transportés, et la population entière suivait leur exemple, sans

savoir où elle logerait. On comprend que devant une attaque exécutée

par 200 mille hommes et 600 bouches à feu, cette malheureuse

population fût épouvantée, et que, tout allemande qu'elle était,

désirant par conséquent le succès des coalisés, elle ne le désirât

plus cette fois, et demandât à grands cris le secours de Napoléon. Le

roi surtout, facile à troubler, entouré d'une nombreuse famille aussi

timide que lui, était saisi de terreur. Le maréchal Saint-Cyr, le

général Durosnel, chargés de la défense, l'un comme commandant du 14e

corps, l'autre comme gouverneur de Dresde, pressés de questions par

l'officier d'ordonnance Gourgaud, ne lui parurent pas convaincus de la

force de la position, et lui firent un rapport peu rassurant. Ce

dernier, dont l'esprit s'échauffait aisément, repartit au galop dans

la soirée du 25, arriva vers onze heures du soir à Stolpen, fit la

peinture la plus vive des dangers qui menaçaient Dresde, au point

d'ébranler le jugement ordinairement si ferme de Napoléon, et de lui

faire oublier les considérations puissantes qu'il avait présentées

lui-même au maréchal Saint-Cyr. Napoléon n'avait besoin en effet que

de deux jours pour descendre par Koenigstein sur les derrières de

l'ennemi, et il n'était pas possible après tout que Dresde ne résistât

pas deux jours, car on avait à opposer aux assaillants le camp

retranché, l'enceinte de la ville, et enfin les têtes de rues

fortement barricadées. En supposant même que la vieille ville

succombât, une chose était certaine, c'est que la ville neuve située

sur la rive droite de l'Elbe, moyennant qu'on brûlât le pont dont une

partie était en bois, ne succomberait point, que dès lors l'ennemi se

trouverait toujours dans un vrai cul-de-sac, et qu'en débouchant sur

ses derrières on serait assuré de le pousser dans un abîme. Toutefois

le sacrifice de la vieille ville était cruel sous le rapport de

l'humanité, fâcheux sous le rapport de la politique, car c'était

rendre notre alliance bien funeste à la Saxe, et Napoléon ne regardait

pas cette ressource extrême de se défendre dans la ville neuve comme

acceptable. D'ailleurs, bien que son plan lui tînt fort au coeur, et

qu'aucune combinaison ne pût en égaler la grandeur et les résultats

probables, il lui restait une autre combinaison féconde aussi en

conséquences, c'était, au lieu de jeter par Koenigstein toute la masse

de ses forces sur les derrières de l'ennemi, de ne jeter par cette

issue que les quarante mille hommes de Vandamme et de déboucher

directement par Dresde avec cent mille. Certainement Vandamme maître

du camp de Pirna, à cheval sur la grande chaussée de Péterswalde,

devait en tombant sur les coalisés vaincus devant Dresde leur faire

essuyer d'énormes dommages, car il prendrait tous ceux qui

essayeraient de repasser par Péterswalde, et refoulerait les autres

sur des routes mal frayées où la retraite serait excessivement

difficile. Ce nouveau plan présentait moins d'avantages sans doute,

mais il en promettait de bien grands encore, et il était moins

hasardeux, puisqu'en réunissant près de cent mille hommes à Dresde,

Napoléon sauvait la ville, avait le moyen de battre l'ennemi sous ses

murs, et avait en outre pour compléter la victoire et en tirer les

dernières conséquences, Vandamme embusqué à Koenigstein. Il se décida

donc pour ce plan, moins vaste mais plus sûr; et ainsi plus audacieux

que jamais en politique, il le fut moins que de coutume en fait de

guerre, à l'inverse de ce qui aurait dû être, car moins il avait

montré de sagesse dans sa politique, plus il aurait dû montrer

d'audace dans ses opérations militaires, s'étant mis dans la nécessité

d'avoir des triomphes inouïs ou de périr. Mais lui-même, contraste

étrange! devenait défiant à l'égard de la fortune, dans un moment où

par le refus de la paix il lui avait livré son existence tout entière!

[En marge: Troupes dirigées sur Dresde.]

[En marge: Instructions laissées au général Vandamme.]

[En marge: Retour de Napoléon à Dresde.]

Son parti pris à minuit, avec une promptitude qui ne l'abandonnait

jamais, il dicta ses ordres à l'instant même. Il dirigea sur Dresde sa

vieille garde arrivée déjà dans les environs de Stolpen, la cavalerie

de Latour-Maubourg arrivée également en ce lieu, la moitié de la

division Teste restée sur le bord de l'Elbe, et leur recommanda de

marcher toute la nuit pour être rendues à Dresde à la pointe du jour,

traverser les ponts, et venir se placer derrière le corps du maréchal

Saint-Cyr. Il donna les mêmes instructions à la jeune garde et au

maréchal Marmont qui étaient encore sur la route de Lowenberg, et au

maréchal Victor qui avait quitté Zittau afin de se transporter à

Koenigstein. En même temps il traça au général Vandamme ce qu'il

aurait à faire pendant la journée du lendemain 26. Ce dernier devait

avec ses 40 mille hommes traverser le pont jeté antérieurement entre

Lilienstein et Koenigstein, déboucher sur la rive gauche de l'Elbe,

assaillir le camp de Pirna, l'enlever, et s'établir en travers de la

chaussée de Péterswalde. À ces instructions il ajouta le secours d'un

conseiller éclairé, celui du général Haxo, qu'il chargea d'être le

guide et le mentor du bouillant Vandamme. Ces ordres expédiés,

Napoléon prit un repos de quelques heures, et à la pointe du jour

partit au galop pour Dresde. Il y arriva vers 9 heures du matin le 26

août, la première de deux journées justement célèbres.

[En marge: Enthousiasme excité par sa présence.]

Chemin faisant il avait aperçu une batterie qui de la rive droite de

l'Elbe devait tirer sur la rive gauche moins élevée que la droite,

afin d'appuyer l'extrémité de la ligne du maréchal Saint-Cyr. Il la

fit renforcer et placer le plus avantageusement possible, puis il

entra dans Dresde, suivi des braves cuirassiers de Latour-Maubourg.

L'enthousiasme à son aspect fut extrême parmi les troupes et les

habitants. Il y avait près du grand pont de pierre un hôpital de

blessés français, dont les convalescents se tenaient ordinairement

près des abords de ce pont, regardant travailler leurs camarades aux

ouvrages de défense. À la vue de l'Empereur, ces jeunes gens se

traînant comme ils pouvaient sur leurs membres mutilés, agitant les

uns leurs bonnets, les autres leurs béquilles, se mirent à crier

_Vive l'Empereur!_ avec un véritable fanatisme militaire. Les

habitants, contraints à saluer en lui leur sauveur, l'accueillirent en

poussant les mêmes cris, et en lui demandant de garantir des horreurs

de la guerre leurs femmes et leurs enfants. D'ailleurs le dernier

séjour qu'avaient fait chez eux les coalisés, les Russes surtout, les

avait presque réconciliés avec les Français, qui les traitaient

beaucoup moins durement. Déjà quelques boulets tombant sur le pont et

sur la grande place les avertissaient du péril, et Napoléon leur

apparaissait en ce moment comme un vrai libérateur. Il se rendit chez

le roi de Saxe pour le rassurer, l'engagea vivement à ne pas être

inquiet pour le sort de cette journée, puis se transporta sur le front

du camp retranché, afin de rejoindre le maréchal Saint-Cyr qui était à

la tête de ses troupes, et faisait ses dispositions tactiques avec son

habileté accoutumée.

[En marge: Description de la position de Dresde.]

[En marge: Distribution des divisions du maréchal Saint-Cyr.]

[En marge: Emplacement des forces russes, prussiennes et autrichiennes

autour de Dresde.]

Nous avons déjà donné une première idée du site et de la configuration

de Dresde. La ville principale se trouve sur la gauche de l'Elbe, et

se montre par conséquent la première quand on vient des bords du Rhin.

(Voir la carte nº 58, et le plan de Dresde ajouté à cette carte.) Une

suite de hauteurs, détachées des montagnes de la Bohême, enveloppent

la ville, et forment autour d'elle une sorte d'amphithéâtre. C'est sur

cet amphithéâtre que s'étaient rangés les coalisés, descendus de la

Bohême pour nous prendre à revers. Ils avaient ainsi le dos tourné à

la France, comme s'ils en étaient venus, et nous à l'Allemagne, comme

si nous avions été chargés de combattre pour elle. Notre ligne de

défense, adossée à la vieille ville, présentait un demi-cercle dont

les deux extrémités s'appuyaient à l'Elbe, l'extrémité gauche au

faubourg de Pirna, l'extrémité droite au faubourg de Friedrichstadt.

Cette ligne consistait d'abord, ainsi que nous l'avons dit, dans cinq

redoutes élevées au saillant des faubourgs, et jointes entre elles par

des clôtures et des abatis (c'est ce qu'on appelait le camp

retranché), puis dans la vieille enceinte composée d'un fossé et de

palissades, et enfin dans les têtes de rues que l'on avait

barricadées. C'est à la ligne extérieure des redoutes que le maréchal

Saint-Cyr avait placé ses troupes. Sa première division étant restée

avec Vandamme, il avait rangé la seconde (43e de l'armée) sur la

première moitié du pourtour de la ville, en partant de la barrière de

Pirna jusqu'à la barrière de Dippoldiswalde. Il avait rangé sa

quatrième division (45e) sur l'autre moitié du pourtour se terminant

au faubourg de Friedrichstadt. En avant du faubourg de Pirna se

trouvait un vaste jardin public, dit le _Gross-Garten_, large de

quatre ou cinq cents toises, long de mille ou douze cents, et qui

présentait, par rapport aux dispositions de cette journée, une forte

saillie en avant de notre gauche. Le maréchal Saint-Cyr y avait établi

sa troisième division (la 44e), mais avec la précaution de ne laisser

que de simples postes dans la partie avancée du jardin, et de mettre

le gros de la division en arrière, pour qu'elle ne fût pas coupée de

l'enceinte de la ville, à laquelle le _Gross-Garten_ n'était pas

immédiatement lié. Le maréchal Saint-Cyr avait distribué ses postes

avec un art infini, de manière qu'ils se soutinssent les uns les

autres, et entre les redoutes, dont quelques-unes ne se flanquaient

pas assez, il avait disposé de l'artillerie attelée, pour remplir par

des feux mobiles les lacunes entre les feux fixes. Les Russes de

Wittgenstein et de Miloradovitch, sous Barclay de Tolly, descendus de

Péterswalde, et faisant face à notre gauche, devaient attaquer entre

l'Elbe et le _Gross-Garten_, par les barrières de Pirna et de Pilnitz.

Les Prussiens, sous le général Kleist, devaient attaquer le

_Gross-Garten_. Les Autrichiens, venus par les débouchés les plus

éloignés, et ramenés ensuite sur Dresde par la route de Freyberg,

formaient la gauche des alliés, faisaient par conséquent face à notre

droite, et devaient attaquer entre les barrières de Dippoldiswalde et

de Freyberg. C'était du moins ce qu'on pouvait supposer d'après la

distribution apparente des forces ennemies sur le demi-cercle des

hauteurs.

[En marge: Reconnaissance exécutée par Napoléon autour de la ville.]

[En marge: Dispositions qu'il ajoute à celles qu'avait faites le

maréchal Saint-Cyr.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 16 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 21 / 52 段