opposer, et malgré ses cent mille hommes, qu'on ne l'avait pas mis en
mesure de tenir tête à Napoléon, et que ce n'était pas de son côté
qu'aurait lieu l'action principale. En effet le soir même, Napoléon
reçut du maréchal Saint-Cyr un courrier qui ayant fait quarante lieues
pour le joindre, lui apprenait qu'on était attaqué par des masses
nombreuses, et qu'évidemment la grande armée coalisée débouchait par
Péterswalde sur les derrières de Dresde, soit qu'elle songeât à
enlever cette ville, soit qu'elle eût l'idée de se porter sur Leipzig,
pour exécuter l'audacieuse tentative de se placer entre les Français
et le Rhin. Ainsi s'accomplissait l'une des deux hypothèses prévues
par Napoléon, et la plus désirable des deux, celle pour laquelle tout
avait été préparé avec le plus de soin. Napoléon n'en fut ni surpris
ni affligé, tout au contraire, mais il y vit une raison pressante
d'accélérer ses mouvements. Le soir même du 22, il arrêta sa garde qui
était encore en marche, et qui heureusement n'avait pas dépassé
Lowenberg, afin qu'elle se mît en route après un peu de repos, et
qu'elle pût être de retour à Dresde en quatre jours, c'est-à-dire le
26. Le corps du maréchal Marmont ayant été le moins engagé, était le
moins fatigué aussi, et sans perdre un instant il rebroussa chemin
pour voyager avec la garde. Napoléon expédia également une grande
partie de la réserve de cavalerie, enfin il écrivit au général
Vandamme et au maréchal Victor de se replier l'un et l'autre sur
l'Elbe, en laissant le prince Poniatowski aux gorges de Zittau. De la
sorte 180 mille hommes devaient se trouver réunis sous Dresde en
quatre jours, et 80 mille au moins dans les deux premières journées.
Il n'y avait par conséquent aucune inquiétude à concevoir.
[En marge: Blucher est forcé de se replier sur Jauer après une perte
de 8 mille hommes en quelques jours.]
Après avoir donné ces ordres dans la soirée même du 22, Napoléon
voulut que le 23 au matin les corps de Lauriston, Macdonald et Ney,
qui avec la cavalerie du général Sébastiani composaient une masse de
80 mille hommes au moins, poussassent encore une fois l'ennemi devant
eux, et le rejetassent fort au delà de la Katzbach. Au point du jour
le corps de Lauriston à droite, celui de Macdonald au centre, la
cavalerie de Latour-Maubourg à gauche, se déployèrent le long de la
Katzbach, pendant que Ney à trois lieues au-dessous, se portait avec
son corps et la cavalerie de Sébastiani devant Liegnitz. Blucher avait
rangé les troupes russes de Langeron et les troupes prussiennes
d'York, derrière la Katzbach et sur les hauteurs du Wolfsberg. La
division Girard attaqua les bords de la rivière vers Niederau, et eut
un engagement très-vif avec la division prussienne du prince de
Mecklembourg. Le général Girard, après avoir démonté l'artillerie de
l'ennemi et ébranlé son infanterie à coups de canon, l'aborda
brusquement à la baïonnette. Les Prussiens culbutés et acculés sur la
Katzbach se couvrirent de leur cavalerie, qui fut bientôt repoussée
par celle du général Latour-Maubourg, et repassèrent enfin la
Katzbach, que le général Girard franchit à leur suite. À droite, le
général Lauriston ayant opéré son passage vers Seyfnau, assaillit les
hauteurs du Wolfsberg, les enleva trois fois aux Russes, et trois fois
les reperdit. Mais le 135e, de la division Rochambeau, s'en rendit
maître par un dernier effort, et l'action se trouva dès lors décidée
en notre faveur. Blucher se voyant en même temps débordé à deux ou
trois lieues sur sa droite, par le mouvement du maréchal Ney sur
Liegnitz, se replia en toute hâte vers Jauer.
[En marge: Napoléon emmène avec lui le maréchal Ney, et confie au
maréchal Macdonald le commandement des corps laissés sur le Bober.]
[En marge: Rôle assigné au maréchal Macdonald.]
Cette inutile violation du droit des gens avait coûté environ 8 mille
hommes au général prussien, et à nous la moitié tout au plus.
Malheureusement elle n'avait pas ébranlé le moral d'un ennemi
combattant avec l'acharnement du désespoir. Napoléon, qui avait
éprouvé l'inconvénient de laisser plusieurs maréchaux ensemble quand
sa présence ne les dominait point, et qui prévoyait de rudes batailles
pour lesquelles il lui convenait d'avoir le maréchal Ney sous sa main,
résolut de l'emmener avec lui, et de confier le 3e corps au général
Souham. De la sorte il n'allait rester sur ce point qu'un maréchal et
deux lieutenants généraux. Le maréchal était Macdonald, chef du 11e
corps, et les lieutenants généraux étaient Lauriston et Souham, chefs
des 5e et 3e corps. Napoléon en remettant le commandement supérieur à
Macdonald, lui donna pour instruction de tenir ses troupes légères en
observation entre le Bober et la Katzbach, mais de camper avec le gros
de ses forces derrière le Bober même, entre Lowenberg et Buntzlau, et
d'avoir des postes de correspondance à droite dans les montagnes de
Bohême, à gauche dans les plaines de la Lusace, afin d'être
constamment averti des moindres mouvements de l'ennemi. Sa mission
principale était d'abord de défendre le Bober contre Blucher, et
ensuite d'intercepter les routes qui vont de la Bohême en Prusse, afin
d'empêcher les détachements que l'ennemi pourrait diriger vers Berlin,
contre le corps du maréchal Oudinot. Toujours occupé, comme on le
voit, de la marche de ce maréchal sur la capitale de la Prusse, pour
laquelle il avait déjà trop étendu le cercle de ses opérations,
Napoléon continuait à faire à cet objet des sacrifices regrettables,
car Macdonald laissé à quarante lieues de Dresde, pouvait, quoique
débarrassé de l'ennemi en ce moment, être assailli de nouveau avec
plus de vigueur, et courir de grands dangers en attendant qu'on vînt à
son secours.
[En marge: Napoléon, arrivé à Gorlitz, y trouve une multitude de
nouvelles venues de Dresde.]
[En marge: Effroi causé à Dresde par l'apparition de la grande armée
des coalisés.]
Ces dispositions prises, Napoléon ayant vu Blucher en retraite sur
Jauer, partit pour Gorlitz, vers le milieu du jour, tandis que la
garde, le corps de Marmont et la cavalerie de Latour-Maubourg y
marchaient au pas des troupes. Les nouvelles se multipliaient à mesure
qu'il approchait, et lui peignaient la ville de Dresde comme fort
émue. Le roi de Saxe, la population, les généraux mêmes préposés à la
défense de ce poste important, étaient frappés de la masse immense
d'ennemis qui venant de la Bohême, descendaient des montagnes sur les
derrières de cette capitale. Les rapports s'accordaient unanimement à
dire que les hauteurs qui entourent Dresde sur la rive gauche de
l'Elbe, étaient couvertes de soldats de toutes nations. On y voyait
poindre au sommet des coteaux la lance des Cosaques tant redoutée des
habitants paisibles.
[En marge: Route qu'avait suivie cette armée.]
[En marge: Après avoir passé l'Elbe en Bohême, les coalisés étaient
entrés en Saxe par les divers défilés des montagnes.]
La grande armée de la coalition, celle qui, composée de Prussiens, de
Russes, d'Autrichiens, au nombre de 250 mille hommes, devait profiter
de la Bohême pour tourner la position de l'Elbe, avait en effet
exécuté le plan arrêté à Trachenberg, et après avoir opéré sa
concentration, entre Tetschen et Commotau (voir la carte nº 58),
venait de déboucher en Saxe par tous les défilés de l'_Erz-Gebirge_.
Elle avait marché sur quatre colonnes, formées d'après l'emplacement
des troupes. Les Russes venant du fond de la Bohême, puisqu'ils
partaient de la Silésie, n'avaient guère pu dépasser l'Elbe, et
avaient pris la chaussée de Péterswalde, qui longe le camp de Pirna,
et descend sur Dresde en ayant toujours l'Elbe en vue. Le corps
prussien de Kleist marchant en avant des Russes, avait suivi la route
qui se trouvait un peu plus à gauche (gauche des coalisés débouchant
en Saxe), laquelle était moins bien frayée, mais encore fort
praticable, et passait par Toeplitz, Zinnwald, Altenberg,
Dippoldiswalde. Les Autrichiens, les plus avancés parce qu'ils
partaient de chez eux, avaient pris la chaussée de Commotau à
Marienberg et Chemnitz, qui est à la gauche des précédentes, et forme
la grande route de Prague à Leipzig. Les nouvelles levées
autrichiennes composant sous le général Klenau une quatrième colonne,
devaient par Carlsbad et Zwickau s'abattre sur Leipzig.
[En marge: Décidés d'abord à se porter sur Leipzig, les coalisés sont
incertains sur la marche à suivre.]
[En marge: Arrivée du général Moreau au quartier général de l'empereur
Alexandre.]
Mais à peine était-on en marche que le plan arrêté par les coalisés à
Trachenberg avait été modifié, grâce à l'instabilité des conseils
militaires de la coalition, où personne ne commandait, parce que
personne n'en était tout à fait capable. Le commandement nominal avait
bien été déféré au prince de Schwarzenberg pour flatter l'Autriche,
mais au fond l'empereur Alexandre regrettait de ne pas l'avoir pris
lui-même, aurait bien voulu le ressaisir, surtout depuis l'arrivée à
son camp du général Moreau et du général Jomini, avec le secours
desquels il croyait pouvoir conduire glorieusement les affaires de la
coalition.
[En marge: Avec quelles idées il y était venu, et comment on l'avait
peu à peu entraîné à donner des conseils aux ennemis de son pays.]
[En marge: Son attitude et sa situation au camp des coalisés.]
Le général Moreau, comme nous l'avons déjà dit, revenu d'Amérique au
bruit du désastre de Napoléon en Russie, sans autre but qu'une
espérance vague de rentrer dans son pays par des voies honnêtes, avait
formé un projet qui n'était pas dépourvu de chances de succès. Ayant
appris que l'empereur Alexandre avait plus de cent mille prisonniers
français, tous exaspérés contre l'auteur de l'expédition de Moscou, il
avait imaginé qu'on pourrait bien armer quarante ou cinquante mille
d'entre eux, les transporter au moyen de la marine anglaise en
Picardie, et il répondait en marchant avec eux sur Paris de renverser
le trône impérial, pourvu que les souverains alliés le munissent d'un
traité de paix dans lequel la France, laissée libre de se choisir un
gouvernement, conserverait ses limites naturelles, les Alpes et le
Rhin. Moreau, aimant la liberté, ayant en haine le gouvernement
despotique qui pesait alors sur la France, se croyant supérieur aux
lieutenants de Napoléon, prétendait qu'il leur passerait sur le corps
à tous, moyennant qu'il se présentât à la tête de soldats français,
qu'il annonçât une paix honorable, une liberté sage, et la fin de
l'épouvantable carnage auquel Napoléon obligeait l'Europe par son
ambition démesurée. Sans liaisons avec les Bourbons, n'étant
aucunement porté vers eux, il admettait cependant que l'on cherchât à
concilier cette antique famille avec la Révolution française, et qu'on
la rappelât pour établir un gouvernement à la fois stable et libéral,
qui mît fin aux longs troubles de la France[8]. C'est avec ces idées
qu'il était venu à Stockholm, et là son ancien camarade Bernadotte,
feignant d'écouter ses scrupules, mais réchauffant ses haines, lui
promettant qu'il trouverait auprès de l'empereur Alexandre
satisfaction pour tous ses désirs, l'avait envoyé au quartier général
russe. Alexandre avait accueilli ce proscrit avec des honneurs
infinis, l'avait traité en ami, et avait calmé ses scrupules en lui
affirmant qu'on n'en voulait ni à la France ni à sa grandeur, qu'on
était prêt à lui laisser les belles conditions du traité de Lunéville,
qu'on n'entendait lui imposer aucune forme de gouvernement, et qu'on
s'empresserait au contraire de reconnaître celui qu'elle aurait
elle-même choisi, ce gouvernement fût-il celui de la république.
Repoussant comme impraticable le projet d'armer les prisonniers
français, il avait par une pente insensible, d'où toutes les
apparences coupables étaient soigneusement écartées, amené l'infortuné
Moreau à la déplorable résolution, non pas de servir contre la France,
mais de rester auprès des souverains qui la combattaient, différence
qui pouvait lui faire illusion, mais qui n'en était pas une, car il
était impossible qu'il résidât auprès d'eux pendant cette cruelle
guerre sans les éclairer au moins de ses conseils. Pour achever cette
séduction, Alexandre avait employé sa soeur, la grande-duchesse
Catherine, veuve du duc d'Oldenbourg, princesse remarquable par
l'esprit, le caractère, les agréments extérieurs, et tous deux,
traitant Moreau comme un ami, l'avaient ainsi aveuglé, étourdi par les
plus adroites flatteries, et l'avaient entraîné définitivement sur la
voie où il allait rencontrer la plus cruelle des morts, celle qui avec
sa vie devait emporter sinon sa gloire, du moins son innocence. C'est
depuis qu'il avait Moreau à ses côtés qu'Alexandre regrettait le
commandement général. Il aurait voulu le prendre pour chef
d'état-major, et avec lui diriger la guerre. Mais il n'était pas
possible d'imposer Moreau au prince de Schwarzenberg, ni comme
supérieur ni comme subordonné, et de lui ménager un rôle même séant,
soit pour lui, soit pour les généraux de la coalition. Moreau se
trouvait ainsi dans le camp des coalisés à titre d'ami privé de
l'empereur Alexandre, vivant tantôt près de lui, tantôt près de la
grande-duchesse Catherine qui était établie à Toeplitz, n'aimant point
à figurer dans ces conseils militaires où l'on parlait si longuement,
où l'on était à la fois bouillant d'un patriotisme qui était pour lui
un reproche, et plein d'idées théoriques qui n'allaient pas à son
génie simple et pratique, se bornant à donner directement ses avis à
Alexandre, réussissant rarement à les faire prévaloir à travers le
chaos des avis contraires, et déjà cruellement puni de sa faute par la
position fausse, gênée, presque humiliante, qu'il avait au milieu des
ennemis de sa patrie.
[Note 8: Ce n'est point sur des conjectures ni sur les
interprétations des amis du général Moreau, mais d'après les
lettres de ce général, trouvées depuis sa mort, que j'écris
ces pages. La faute du général Moreau fut assez grave pour
qu'on ne l'exagère point, et on doit à ses grands services
d'autrefois, à son ancien désintéressement, à sa gloire, de
réduire à ce qu'il fut véritablement, l'acte coupable qui a
terni une des plus belles vies des temps modernes. Les
lettres que j'ai dans les mains, écrites avec la plus
parfaite simplicité, établissent ce que j'avance d'une
manière incontestable.]
[En marge: Arrivée du général Jomini au quartier général de la
coalition.]
[En marge: Comment il y avait été amené.]
[En marge: Les généraux Jomini et Moreau improuvent le plan de marcher
sur Leipzig.]
[En marge: D'après ce conseil on se replie en se rapprochant de
Dresde.]
Le général Jomini, Suisse de naissance, écrivain militaire supérieur,
et dans la pratique de la guerre officier d'état-major d'un jugement
aussi sûr qu'élevé, avait rendu à l'armée française, soit à Ulm, soit
à la Bérézina, soit à Bautzen, des services dont il avait été mal
récompensé. À Bautzen notamment, après avoir signalé au maréchal Ney
le vrai point où il aurait fallu marcher, il avait reçu une punition
au lieu d'une récompense, ce qu'il devait aux mauvais offices du
prince major général, dont il avait souvent blessé la susceptibilité.
Vif, irritable, ayant voulu plusieurs fois donner sa démission et
entrer au service de la Russie qui s'était empressée de répondre
favorablement à ses désirs, il n'avait pas su se contenir en éprouvant
le dernier désagrément qu'on venait de lui infliger, et pendant
l'armistice il avait passé aux Russes, sans emporter, comme on l'a
dit, des plans qu'il ignorait, sans manquer à sa patrie puisqu'il
était originaire de la Suisse, mais ayant le tort de ne pas sacrifier
des griefs même fondés à une vieille confraternité d'armes, et se
préparant ainsi des regrets qui devaient attrister sa vie. Il était
arrivé auprès d'Alexandre, qui, connaissant son mérite, lui avait fait
le plus brillant accueil. Là il parlait haut, avec la chaleur d'un
esprit ardent et convaincu, déplaisait aux généraux alliés en vantant
Napoléon et les Français qu'il était presque fâché d'avoir quittés, et
censurait sans ménagement tous les projets militaires formés à
Trachenberg. Il n'avait pas eu de peine à prouver à l'empereur
Alexandre que marcher sur Leipzig était une insigne folie, que se
porter sur les communications de l'ennemi lorsqu'on était sûr de ne
pas compromettre les siennes, et qu'on ne craignait pas une rencontre
décisive, pouvait être une bonne manière d'opérer, mais que ce n'était
pas le cas ici, car, une fois à Leipzig, on serait exposé à être coupé
de la Bohême, on aurait Napoléon derrière soi à la tête de trois cent
mille hommes toujours victorieux jusqu'alors, et si dans cette
position on perdait une bataille, on n'en reviendrait pas, les
montagnes de la Bohême étant occupées par lui, et l'Elbe étant jusqu'à
Hambourg dans ses terribles mains. Le général Moreau, consulté, avait
trouvé cet avis parfaitement juste, et on avait renoncé à se diriger
sur Leipzig. On avait résolu, au lieu d'appuyer à gauche, d'appuyer à
droite, et de se rapprocher des bords de l'Elbe. Les deux premières
colonnes, celle qui avait passé par Péterswalde, et celle qui avait
passé par Zinnwald et Altenberg, avaient cheminé tout près de Dresde;
mais il avait fallu ramener la troisième par Marienberg et Sayda sur
Dippoldiswalde, la quatrième par Zwickau et Chemnitz sur Tharandt.
(Voir la carte nº 58.) On s'était ainsi reporté sur Dresde sans savoir
précisément ce qu'on y ferait; mais on avait l'avantage, en restant
adossé aux montagnes de Bohême, de conserver toujours ses
communications, d'être comme une épée de Damoclès suspendue sur la
tête de Napoléon, et de pouvoir au besoin, si l'occasion était
favorable, se jeter sur Dresde pour enlever cette ville, ce qui était
le plus grand dommage qu'on pût causer aux Français. Tandis qu'on
exécutait ce mouvement transversal de gauche à droite, en suivant le
pied de l'_Erz-Gebirge_, on avait appris l'apparition de Napoléon en
Bohême, circonstance qui avait fait craindre de sa part une marche
sur Prague, et rendu plus évidente la convenance de rebrousser chemin
vers l'Elbe. Puis à Dippoldiswalde même on avait connu la marche de
Napoléon sur le Bober, et la situation périlleuse de Blucher. C'était
le cas de tenter quelque chose, et de profiter de l'absence de
Napoléon pour frapper un grand coup, pour enlever Dresde par exemple,
ce que conseillaient les esprits hardis, ce que craignaient les
esprits timides, ce que les esprits sages comme Moreau faisaient
dépendre de l'état dans lequel on trouverait les défenses de cette
ville.
[En marge: Apparition de la grande armée de Bohême sur les derrières
de Dresde.]
C'est ainsi que la grande armée des coalisés était arrivée à déployer
ses masses imposantes autour de la belle capitale de la Saxe. La
colonne qu'on avait aperçue la première était la colonne russe de
Wittgenstein, qui descendant le plus près de l'Elbe par la route de
Péterswalde, avait rencontré le maréchal Saint-Cyr devant le camp de
Pirna. Ce qu'on appelle le camp de Pirna consiste dans un plateau
très-élevé, adossé à l'Elbe, taillé à pic presque de tous les côtés,
appuyé à gauche au fort de Koenigstein, à droite au château de
Sonnenstein et à la ville de Pirna. La grande route de Bohême par
Péterswalde, après avoir franchi les montagnes, s'enfonce vers
Hollendorf dans des terrains creux, puis remonte à Berg-Gieshübel sur
un autre plateau situé au-dessous de celui de Pirna, passe presque
sous son feu, mais à une distance qui rend le passage possible, de
manière que la position de Pirna, quoique invincible en elle-même, ne
donne cependant pas le moyen de barrer absolument la route de
Péterswalde. Seulement une armée établie dans cette position, outre
qu'elle a dans le camp de Pirna un asile assuré, y trouve aussi un
poste d'où elle peut gêner, arrêter même en opérant bien l'ennemi qui
veut suivre la route de Péterswalde, soit pour descendre en Saxe, soit
pour remonter en Bohême.
[En marge: Retraite du maréchal Saint-Cyr sur Dresde.]
Le maréchal Saint-Cyr, après avoir occupé par sa première division les
forts de Koenigstein et de Lilienstein, entre lesquels était jeté un
pont sur l'Elbe, avait placé la seconde sur la route de Péterswalde,
de manière à ralentir la marche de l'ennemi, et à pouvoir se replier
sur Dresde comme il en avait l'ordre. Celle-ci avait défendu pied à
pied le plateau de Berg-Gieshübel, avec un aplomb remarquable chez des
soldats à peine formés. Pendant ce temps la troisième des divisions du
maréchal Saint-Cyr observait le second débouché, celui qui de Toeplitz
vient aboutir sur Zinnwald, Altenberg, Dippoldiswalde, et la quatrième
enfin placée à la droite de Dippoldiswalde, et veillant sur la grande
route de Freyberg, servait de soutien au général Pajol, qui faisait le
coup de sabre avec les avant-gardes de la cavalerie autrichienne
arrivant par les débouchés les plus éloignés.
[En marge: Distribution des divisions du maréchal Saint-Cyr autour de
Dresde.]
[En marge: Véritable chiffre de ses forces.]
Le 23 août le maréchal Saint-Cyr ayant confié, comme nous venons de le
dire, à sa première division (42e de l'armée) la garde des deux forts
de Koenigstein et de Lilienstein, et tous les postes des bords de
l'Elbe afin d'empêcher l'ennemi de passer d'une rive à l'autre,
s'était replié en ordre sur Dresde, où il avait ainsi, outre la
garnison, trois divisions d'infanterie avec les cavaleries Lhéritier
et Pajol. Ces forces appuyées sur des ouvrages de campagne, et sur
les défenses de la ville, étaient capables d'opposer une résistance
sérieuse à l'ennemi, quoiqu'il comptât dès les premiers jours 150
mille hommes, et 200 mille les jours suivants. Les trois divisions
d'infanterie du maréchal Saint-Cyr[9] ne devaient pas comprendre moins
de 21 ou 22 mille hommes. On pouvait tirer de la garnison 5 à 6 mille
hommes, quelques-uns Allemands il est vrai, pour les porter sur la
rive gauche, et les généraux Lhéritier et Pajol avaient bien 4 mille
chevaux. Le maréchal Saint-Cyr disposait ainsi de 31 à 32 mille hommes
avec beaucoup d'artillerie attelée pour aider l'artillerie de
position. Il avait donc les moyens de disputer la place à l'ennemi, et
de donner à Napoléon le temps de manoeuvrer autour d'elle comme il le
jugerait utile au plus grand bien des opérations.
[Note 9: Le maréchal Saint-Cyr, avec son esprit
ordinairement peu indulgent, et le désir de justifier son
rôle pendant la campagne de 1813, a inexactement représenté
les événements de cette année dans ses Mémoires d'ailleurs
si remarquables. Il a voulu prouver partout que Napoléon
n'avait aucun plan, qu'il n'avait pourvu à rien, et qu'il
n'existait nulle part des forces suffisantes. Ainsi il
suppose que sa seconde division était au plus de 5 mille
hommes, ce qui aurait fait 15 mille hommes pour les trois
divisions chargées de la défense de Dresde. Ces assertions
sont inexactes, car les divisions du maréchal étaient de
douze bataillons, et en supposant que les bataillons qui ne
s'étaient pas encore battus comptassent 500 hommes
seulement, les douze bataillons auraient présenté 6 mille
hommes. Or, la 42e (première du corps de Saint-Cyr), sous le
général Mouton-Duvernet, se trouva le 29 au matin à Kulm
avec plus de 8 mille hommes en bataille, ce qui résulte d'un
appel fait le jour même, et fourni par le général Haxo dans
son rapport circonstancié sur l'affaire de Kulm. Il n'est
donc pas admissible que les autres ne comptassent que 5
mille hommes. Leur en attribuer 7 mille, surtout au début
des opérations, ce qui suppose à peu près 600 hommes par
bataillon, n'est certainement pas une exagération. Le
maréchal Saint-Cyr aurait donc possédé, seulement en
infanterie de son corps, 21 ou 22 mille hommes à Dresde,
sans compter la division laissée à Koenigstein.]
[En marge: Napoléon, calculant sur les forces laissées à Saint-Cyr
pour la défense de Dresde, forme l'une des plus grandes et des plus
redoutables combinaisons de sa vie militaire.]
C'est sur cet état de choses que Napoléon fonda ses calculs en
recevant à Gorlitz le détail de ce qui s'était passé du côté de
Dresde. Il ne pouvait pas savoir tout ce que nous venons de rapporter
des mouvements de l'ennemi; mais il savait par la présence de masses
considérables sur les derrières de Dresde, qu'entre les divers plans
possibles les coalisés avaient adopté celui qui consistait à le
tourner, en se portant sur la rive gauche de l'Elbe, et en descendant
en Saxe par Péterswalde. Ayant prévu ce mouvement, comme l'un des plus
vraisemblables, il avait placé à Dresde, ainsi qu'on vient de le voir,
de quoi repousser une première attaque, et de quoi retenir la grande
armée du prince de Schwarzenberg plusieurs jours au moins. Ces données
bien certaines lui suffisaient, et il imagina sur-le-champ l'une des
combinaisons les plus belles, les plus redoutables qui soient sorties
de son génie, et dont l'exécution, si elle s'accomplissait suivant ses
vues, pouvait terminer la guerre en un jour, par l'un des plus
terribles coups qu'il eût jamais frappés.