Tous les coups étant prévus et parés sur ses derrières, sur sa droite,

sur son front, contre les deux armées de Bohême et de Silésie,

Napoléon avait préparé sur sa gauche une opération importante, en vue

de tenir tête à l'armée du nord, et d'amener un résultat éclatant

auquel il attachait un grand prix, celui d'occuper la capitale de la

Prusse, d'y entrer triomphalement par l'un de ses lieutenants, de

tirer ainsi une vengeance non pas cruelle, mais humiliante des

passions germaniques. Il avait chargé le maréchal Oudinot avec son

corps, avec ceux des généraux Bertrand et Reynier, avec la cavalerie

de réserve du duc de Padoue, de marcher de Luckau sur Berlin. (Voir

les cartes n{os} 28 et 58.) Ces trois corps d'infanterie, en y

joignant une portion de la cavalerie de réserve, auraient dû s'élever

à 70 mille hommes, mais n'en comprenaient en réalité que de 65 à 66

mille. Ils comptaient à la vérité sur des renforts considérables. Ils

étaient liés à notre principale armée agissant en avant de Dresde, par

le général Corbineau à la tête de 3 mille chevaux et de 2 mille hommes

d'infanterie légère. C'était là un lien et non un appui; mais plus

loin, sur la gauche, c'est-à-dire à la hauteur de Magdebourg, devait

se trouver le général Girard (le même qui à Lutzen avait si noblement

réparé une faute commise en Espagne) avec un corps de 12 à 15 mille

hommes, formé de la division Dombrowski, et de la partie disponible de

la garnison de Magdebourg, dont nous avons déjà fait connaître

l'ingénieuse composition. Ce général posté en avant de Magdebourg avec

5 mille hommes de la division Dombrowski, recrutée et reposée en

Hesse, avec 8 ou 10 mille de la garnison de Magdebourg, devait établir

la communication entre le maréchal Oudinot et le maréchal Davout, et

suivre le maréchal Oudinot dans son mouvement offensif, de manière à

porter l'armée de celui-ci à près de 80 mille hommes. Une masse

pareille semblait n'avoir rien à craindre, ni des talents, ni des

forces du prince royal de Suède, qui avait dans ses troupes beaucoup

de ramassis, qui ne pouvait pas réunir actuellement plus de 70 mille

hommes sur un même champ de bataille, qui d'ailleurs aurait bientôt à

faire face à un redoutable ennemi de plus, et cet ennemi c'était le

maréchal Davout prêt à sortir de Hambourg avec 25 mille Français, avec

10 mille Danois, et à menacer Berlin par le Mecklembourg, tandis que

le maréchal Oudinot le menacerait par la Lusace. Il y avait donc les

plus grandes chances pour que le maréchal Oudinot entrât sous peu de

jours dans Berlin, y fût rejoint par le maréchal Davout avec 35 mille

hommes, ce qui placerait sous ce dernier, destiné à commander le tout,

une masse de 110 à 115 mille hommes, et suffirait pour déjouer les

projets du prince royal de Suède. Ainsi Napoléon, tandis qu'il tenait

tête à droite et de front aux forces gigantesques de la coalition,

devait par sa gauche pénétrer dans Berlin, y frapper le foyer des

passions germaniques, y punir la Prusse de son abandon, le prince de

Suède de sa trahison, et tendre la main à ses garnisons de l'Oder et

de la Vistule! C'était là sans doute un début éclatant, et qui avait

dû séduire Napoléon: toutefois le mouvement qu'il ordonnait à sa

gauche était bien allongé, les corps qui devaient y concourir étaient

bien distants les uns des autres, et leur coopération dépendait de

beaucoup de circonstances qui pouvaient n'être pas toutes heureuses.

Ses généraux, sans être moins braves, n'avaient plus cette confiance

qui soutient dans les situations hasardeuses; ses troupes étaient

jeunes et mélangées, et le rassemblement de Bernadotte auquel elles

avaient affaire, quoique un ramassis lui-même composé de gens de toute

origine, était réuni par le plus puissant des liens, la passion. Enfin

si l'un de ses lieutenants venait à se faire battre, il faudrait aller

très-loin pour lui porter secours. Il est donc vrai qu'en cette partie

seulement l'habile réseau tendu par Napoléon était un peu relâché.

Mais le désir ardent de rentrer dans Berlin, d'avoir sa main toujours

dirigée vers Dantzig, de pouvoir en une bataille gagnée se retrouver

sur la Vistule, avait ici altéré quelque peu la parfaite rectitude de

son jugement militaire, comme la préoccupation de refaire toute sa

grandeur d'un seul coup avait complétement égaré son jugement

politique.

[En marge: Le désir de frapper Berlin et d'empêcher les coalisés de

secourir cette capitale avait porté Napoléon à trop étendre le rayon

de ses manoeuvres concentriques.]

Cette défectuosité en avait entraîné une autre dans la partie de son

plan que nous avons déjà retracée, et qui était la plus fortement

conçue. Il avait en effet trop éloigné de Dresde les quatre corps qui

gardaient son front en avant de l'Elbe. Des bords du Bober, où étaient

postés les corps de Ney, de Marmont, de Macdonald, de Lauriston, aux

bords de l'Elbe, c'est-à-dire de Lowenberg à Dresde, il y avait six

jours de marche. (Voir la carte nº 36.) C'était beaucoup trop pour que

Napoléon, avec sa réserve, eût le temps de secourir les corps qui

étaient à Lowenberg, ou ceux qui étaient à Dresde. Tant qu'il pouvait

se tenir entre deux, soit à Gorlitz, soit à Bautzen, il n'y avait pas

de danger, car en moins de trois jours il lui était facile de se

porter à Lowenberg, ou de rétrograder sur Dresde, et d'être présent

ainsi partout où il serait nécessaire qu'il fût pour prévenir, ou

pour réparer un échec. Mais s'il était attiré à l'une des extrémités,

s'il était appelé à Dresde, par exemple, il se pouvait que sur le

Bober il arrivât un grand malheur à l'un de ses lieutenants, et qu'il

vînt trop tard pour y remédier, puisqu'il faudrait six jours au moins

pour y amener du renfort, ou bien que s'il était à l'extrémité

opposée, c'est-à-dire à Lowenberg, Dresde à son tour se trouvât en

péril d'être secouru trop tard. En un mot, pour manoeuvrer

concentriquement autour de Dresde, comme il l'avait fait jadis autour

de Vérone, avec une réserve placée au centre et portée alternativement

sur tous les points de la circonférence, le cercle était trop grand,

le rayon trop allongé.

[En marge: Causes morales de cette faute, la seule à reprocher à

Napoléon dans la conception de son plan.]

Était-ce inadvertance chez un esprit parvenu à une si prodigieuse

expérience, à une si rigoureuse précision dans ses calculs? Assurément

non; mais c'était le dangereux désir de faciliter le mouvement sur

Berlin et la Vistule. Il avait en effet discuté longuement avec

lui-même s'il devait établir sur le Bober ou sur la Neisse,

c'est-à-dire à Lowenberg ou à Gorlitz, son corps le plus avancé, et,

bien qu'il eût préféré le mettre à Gorlitz, ce qui lui eût permis de

placer sa réserve à Bautzen, et eût réduit de moitié le chemin qu'il

avait à faire pour aider les uns ou les autres, il y avait renoncé par

ce motif, qui révèle tout le secret de ses résolutions[7], c'est

qu'en portant à Gorlitz son corps le plus avancé, il n'opposait pas

assez d'obstacles à un mouvement que les armées coalisées pouvaient

être tentées d'exécuter par leur droite, pour arrêter le maréchal

Oudinot dans sa marche. À Lowenberg, au contraire, les cent mille

hommes de Ney, de Marmont, de Macdonald, de Lauriston, empêchaient

absolument les armées ennemies de Bohême et de Silésie de se

transporter par la Lusace dans le Brandebourg, et de secourir Berlin.

Ainsi, toujours ce désir d'un résultat merveilleux, ce désir de tendre

un bras vers Berlin et sur la Vistule, gâtait ses combinaisons

militaires, comme déjà il avait perverti ses résolutions politiques,

et le poussait à affaiblir en l'étendant trop un cercle de défense

qui, plus resserré, aurait été invincible! Bientôt la guerre, qui

amène une rémunération immédiate des bons et des mauvais calculs,

devait récompenser les uns par d'éclatants succès, punir les autres

par d'éclatants revers! Mais n'anticipons pas sur des événements dont

le triste récit n'arrivera que trop tôt!

[Note 7: Cette grave délibération de Napoléon avec lui-même

se trouve constatée par de longues notes qu'il a écrites sur

son plan de campagne, et dans lesquelles il a donné tous les

motifs de ses diverses résolutions, bien avant le résultat

qui justifia les unes et condamna les autres. Il n'y a donc

pas ici une idée qui lui soit faussement, ou même

conjecturalement prêtée, puisque les intentions que nous lui

attribuons sont toutes formellement constatées par écrit.]

[En marge: Comparaison entre les forces de Napoléon et celles des

coalisés.]

Les forces de Napoléon étaient loin d'égaler celles de la coalition.

Les corps de Saint-Cyr, Vandamme, Victor, Poniatowski, groupés sur sa

droite, ceux de Ney, Marmont, Macdonald, Lauriston, rangés sur son

front, la garde, la réserve de cavalerie placées au centre, pouvaient

former sous sa main une masse mobile de 272 mille hommes présents sous

les armes. Les troupes d'Oudinot, de Girard et de Davout, dirigées sur

Berlin, en formaient une autre de 110 à 115 mille, ce qui portait à

387 mille hommes, ou 380 mille au moins, le total des forces actives

qu'il avait à opposer à la coalition. Si on y ajoute 20 mille hommes

en Bavière, 60 mille en Italie, si on y ajoute encore les garnisons

des places de l'Elbe, de l'Oder, de la Vistule, telles que

Koenigstein, Dresde, Torgau, Wittenberg, Magdebourg, Werben, Hambourg,

Glogau, Custrin, Stettin, Dantzig, comprenant 90 mille hommes environ,

on atteint le chiffre de 550 mille combattants, fort inférieur à celui

de 800 mille que la coalition était parvenue à réunir. Il est vrai que

les réserves des coalisés étaient comprises dans ce chiffre de 800

mille hommes; mais Napoléon ne pouvait pas, en pressant bien ses

cadres du Rhin, en tirer plus de 50 mille soldats de réserve, et dès

lors ses ressources, plutôt exagérées que réduites, ne présentaient

pas un total de six cent mille hommes, contre huit cent mille. Ces

forces toutefois auraient suffi dans ses mains, et au delà, si les

causes morales avaient été pour lui au lieu d'être contre lui; mais

ses adversaires exaspérés étaient résolus à vaincre ou à mourir, et

ses soldats, héroïques sans doute, mais se battant par honneur,

étaient conduits par des généraux dont la confiance était ébranlée, et

qui commençaient à sentir qu'on avait tort contre l'Europe, contre la

France, contre le bon sens! Infériorité morale funeste, et bien plus

redoutable que l'infériorité matérielle du nombre!

[En marge: Napoléon se porte le 15 à Gorlitz.]

[En marge: Il pénètre de sa personne en Bohême, par le défilé de

Zittau, afin de se procurer des renseignements sur la marche des

coalisés.]

[En marge: Possibilité d'une invasion subite en Bohême.]

[En marge: Danger de cette opération, fort conseillée par le maréchal

Saint-Cyr.]

Napoléon après avoir lui-même inspecté ses postes de Koenigstein et de

Lilienstein, et s'être assuré par ses propres yeux si la position

prise par Saint-Cyr et Vandamme, sur ses derrières et sa droite, était

conforme à ses vues, s'était porté le 15 à Gorlitz, où il avait

trouvé la garde et la réserve de cavalerie. De là il avait tenu à voir

la gorge de Zittau, que Poniatowski et Victor étaient chargés de

défendre. Après avoir établi Poniatowski sur une montagne dite

d'Eckartsberg, qui fait face à la sortie du défilé, et permet de

barrer le passage, Napoléon s'était avancé de sa personne à quelques

lieues plus loin, escorté par la cavalerie légère de sa garde, afin de

reconnaître un pays où il était possible qu'il pénétrât plus tard. Il

voulait recueillir sur la direction suivie par l'ennemi des

renseignements qui lui manquaient. Aucun symptôme en effet ne révélait

si les coalisés déboucheraient ou en arrière par Péterswalde sur

Dresde, ou sur notre droite par Zittau, ou sur notre front par

Liegnitz et Lowenberg. Bien que Napoléon fût entouré d'une nuée

d'ennemis en mouvement, il ne savait rien de leur marche, parce que

l'épaisse muraille des montagnes de Bohême, qui sur sa droite le

séparait d'eux, était un rideau difficile à percer. Il écoutait donc

avec une singulière attention, cherchant à saisir les moindres bruits,

et suivant l'usage ne recueillant que des versions contradictoires.

Pourtant on était d'accord sur ce point, qu'un corps d'armée prussien

et russe avait passé de Silésie en Bohême pour venir coopérer avec

l'armée autrichienne. C'était le corps qui devait, ainsi qu'on l'a vu

plus haut, composer en se joignant aux troupes autrichiennes la grande

armée du prince de Schwarzenberg. Cette nouvelle très-répandue inspira

un moment à Napoléon la pensée d'entrer précipitamment en Bohême à la

tête de cent mille hommes par la route de Zittau, et de se jeter sur

les Russes et les Prussiens avant leur réunion aux Autrichiens. Il est

bien certain qu'il avait cent mille hommes sous la main avec

Poniatowski, Victor, la garde et la réserve de cavalerie, et que se

portant rapidement à droite vers Leitmeritz, il aurait pu couper en

deux la longue ligne que les coalisés devaient former avant de s'être

réunis autour de Commotau. (Voir la carte nº 58.) Il lui eût donc été

possible de frapper dès le début de la campagne quelque coup terrible,

et le maréchal Saint-Cyr, qui s'était épris de cette idée plus

brillante que juste, l'y poussait vivement par sa correspondance. Mais

il se pouvait qu'entré en Bohême Napoléon trouvât les coalisés déjà

concentrés sur sa droite entre Toeplitz et Commotau, dès lors à l'abri

de ses coups, et en mesure de le prévenir à Dresde en y descendant par

Péterswalde, de sorte que tandis qu'il aurait pénétré en Bohême pour

les surprendre, ils en seraient sortis pour le tourner; ou bien il se

pouvait encore qu'il les trouvât en masse sur son chemin, qu'il eût à

les combattre en force considérable, dans une position désavantageuse

pour lui, car vainqueur il lui était impossible de les poursuivre dans

l'intérieur de la Bohême, et vaincu il lui fallait repasser devant eux

le défilé de Zittau. À leur livrer bataille, il valait bien mieux les

attendre à leur sortie des montagnes de la Bohême, et les rencontrer

sur la rive droite ou sur la rive gauche de l'Elbe, au moment même où

ils déboucheraient, car en les battant on les acculait aux montagnes,

et on pouvait profiter de leur engorgement dans les défilés pour les

enlever par milliers, hommes et canons. Franchir soi-même les

montagnes pour aller guerroyer en Bohême, c'était se donner

volontairement la fausse position qu'il fallait leur laisser prendre

en les attendant à la sortie de ces montagnes sur l'une ou l'autre

rive de l'Elbe. Aussi Napoléon n'avait-il que peu de penchant pour

cette singulière idée que le maréchal Saint-Cyr soutenait avec

chaleur. Il n'y eût cédé que si des renseignements certains lui

avaient montré tout à fait à sa portée soixante ou quatre-vingt mille

Prussiens et Russes encore séparés des cent vingt mille Autrichiens

qu'ils allaient rejoindre.

[En marge: Napoléon y renonce.]

Livré à une véritable effervescence d'esprit en présence de tant de

chances diverses, Napoléon monta à cheval le 19 août au matin, et

suivi de la cavalerie légère de la garde, il pénétra en Bohême, à la

tête de quelques mille cavaliers, faisant la guerre comme un jeune

homme, comme il la faisait jadis en Italie ou en Égypte. Il s'enfonça

dans les gorges jusqu'au delà de Gabel (voir la carte nº 58), se

montra même à l'entrée du beau bassin de la Bohême aux Bohémiens

surpris de le voir. Il fit arrêter des curés, des baillis pour les

questionner, et apprit de la bouche de tous que les troupes russes et

prussiennes venant de Silésie longeaient le pied des montagnes en

dedans de la Bohême, pour aller rejoindre les Autrichiens, et

probablement descendre en Saxe sur les derrières de Dresde. Les

coalisés devaient dans ce mouvement traverser l'Elbe entre Leitmeritz

et Aussig, et tout annonçait qu'ils étaient déjà ou sur le bord du

fleuve, ou au delà, aux environs de Toeplitz. Se jeter sur eux était

une opération dont le temps, fût-elle bonne, était passé, et il

fallait se hâter de revenir en Saxe, pour combattre autour de Dresde,

sur le champ de bataille préparé avec une si haute prévoyance.

Toutefois Napoléon affecta de se montrer, de se nommer aux habitants,

afin que le bruit de sa présence en Bohême retentît jusqu'au quartier

général des coalisés. Voici l'intention qu'il avait en agissant de la

sorte.

[En marge: Napoléon s'étant fait une idée exacte des plans des

coalisés, forme le projet de mettre hors de jeu l'armée de Silésie,

pour revenir ensuite sur la grande armée de Bohême.]

[En marge: Motifs du soin qu'il met à se faire voir en Bohême.]

Il devenait évident que le plan des coalisés, après avoir traversé

l'Elbe en Bohême, était d'entrer en Saxe, et de descendre sur Dresde

afin d'enlever cette ville, ou de se porter sur Leipzig afin de se

placer entre le Rhin et l'armée française. Nous ne pouvions rien

désirer de mieux, car pour s'engager ainsi sur les derrières de

Napoléon, les coalisés s'exposaient à l'avoir eux-mêmes sur leurs

communications, et à se trouver dans un gouffre s'ils perdaient une

bataille dans cette position. Cela étant, il importait à Napoléon de

se jeter brusquement sur l'armée de Silésie, qu'il avait devant lui,

afin de la mettre hors de jeu pour quelque temps, et de revenir

ensuite se donner tout entier aux affaires qui se préparaient en

arrière de Dresde. Pour le succès d'un tel projet il lui était utile

de ralentir un moment la marche des alliés, de les faire hésiter, de

leur causer ainsi une perte d'un ou deux jours, ce qui était tout gain

pour lui, qui avait à courir sur le Bober avant de revenir sur l'Elbe.

Il n'avait pas un meilleur moyen d'y réussir que de se montrer en

Bohême, car sa présence en ces lieux devait provoquer mille

conjectures, ou inquiétantes ou pour le moins embarrassantes.

[En marge: Napoléon après être rentré en Lusace, dispose les corps de

Poniatowski, de Victor et de Vandamme, de manière à fermer les

débouchés de la Bohême, et attend tout un jour pour voir se développer

les desseins de l'ennemi.]

Après avoir employé la journée du 19 à courir à cheval, tantôt en

plaine, tantôt dans les gorges, se présentant partout sous son nom, il

repassa les défilés du _Riesen-Gebirge_, et revint à Zittau. Il

consacra la journée du lendemain 20 à disposer lui-même le corps de

Poniatowski et celui de Victor à l'entrée du défilé de Zittau, de

façon que ces deux corps pussent résister trois jours au moins aux

plus fortes attaques. Napoléon assura en outre leurs communications

avec le général Vandamme, qui avait été placé entre Zittau et Dresde

vers Stolpen, afin qu'il pût courir en une journée ou à Zittau ou à

Dresde. Toutes ces mesures arrêtées, il avait l'intention d'attendre

encore tout un jour la complète manifestation des desseins de

l'ennemi, sans éprouver du reste la moindre crainte, car partout les

précautions étaient prises de manière à ne laisser aucune inquiétude.

En effet, du côté de Berlin 80 mille hommes en marche sous le maréchal

Oudinot, et appuyés par les 35 mille du maréchal Davout, à Dresde

Saint-Cyr et Vandamme aux aguets sur les deux rives de l'Elbe, à

Zittau deux corps gardant les gorges de Bohême, sur le Bober 100 mille

hommes sous le maréchal Ney attendant l'ennemi qui voudrait franchir

ce fleuve, enfin à Gorlitz, centre de toutes ces positions, Napoléon

avec la garde et la réserve de cavalerie, placé à mi-chemin des divers

points menacés, présentaient une toile admirablement tissue, du milieu

de laquelle celui qui l'avait si habilement disposée était prêt à

s'élancer sur l'imprudent qui en agiterait les extrémités.

[En marge: Napoléon revenu à Gorlitz apprend que l'armée de Silésie,

violant le droit des gens, a rompu l'armistice deux jours avant le 17

août, et il court à elle avec un renfort de 30 mille hommes.]

Napoléon, revenu le 20 à Gorlitz, y apprit tout à coup que l'armée de

Silésie avait envahi dès le 15 le pays neutre qu'elle aurait dû

respecter jusqu'au 17, ce qui constituait une violation du droit des

gens, que l'ardent patriotisme du général Blucher n'excusait

nullement. Cette armée se dirigeait vers le Bober. Sur-le-champ

Napoléon mit en mouvement la cavalerie et trois divisions de sa garde,

laissant les autres à Gorlitz, et fit ses dispositions pour être sur

le Bober le lendemain 21. Avec le secours qu'il apportait au maréchal

Ney, il allait avoir 130 mille hommes, et c'était plus qu'il ne

fallait pour faire repentir Blucher de sa témérité et de l'infraction

qu'il s'était permise contre le droit des gens. Après avoir une

dernière fois renouvelé ses instructions à Poniatowski, à Victor, à

Vandamme, à Saint-Cyr, il partit plein de confiance et d'espoir.

[En marge: Les quatre corps de Ney sortaient à peine de leurs

cantonnements lorsqu'ils avaient été surpris par l'ennemi.]

[En marge: Leur retraite en bon ordre sur le Bober.]

Les hostilités ayant commencé en Silésie avant l'époque assignée par

l'armistice, les quatre corps confiés à Ney sortaient à peine de leurs

cantonnements lorsque l'ennemi s'était présenté. Deux de ces corps

étaient sur le Bober, ceux de Macdonald et de Marmont, le premier à

droite vers Lowenberg, le second à gauche vers Buntzlau. Deux étaient

plus compromis encore, car ils se trouvaient au delà sur la Katzbach,

celui de Lauriston aux environs de Goldberg, celui de Ney entre

Liegnitz et Haynau. Ces deux derniers presque tournés par la subite

apparition du corps de Langeron sur leur flanc droit, étaient dans un

fort grand péril. Le corps de Lauriston eut de la peine à se replier

de la Katzbach sur le Bober, mais il le fit avec sang-froid et

vigueur, et rejoignit Macdonald à Lowenberg sans accident. Ney, qui

était le plus avancé vers notre gauche, au lieu de se replier

simplement sur Buntzlau pour y repasser le Bober, vint se déployer

hardiment entre la Katzbach et le Bober, et braver Blucher qui

s'acharnait contre Lowenberg. À sa vue Blucher s'étant porté sur lui,

et Lowenberg se trouvant ainsi dégagé, Ney descendit sur Buntzlau, y

passa le Bober, et se réunit à Marmont.

[En marge: Napoléon, arrivé à Lowenberg le 21, reporte les quatre

corps de Ney en avant.]

Le 20 nos quatre corps étaient derrière le Bober, ceux de Lauriston et

de Macdonald à Lowenberg, ceux de Marmont et de Ney à Buntzlau, ayant

beaucoup plus causé de mal à l'ennemi qu'ils n'en avaient essuyé.

Napoléon arrivé le 21 au matin sur les lieux voulut prendre

l'offensive immédiatement. Blucher avait montré environ 80 mille

hommes, le général russe Sacken, avec lequel il en aurait eu 100

mille, étant resté un peu en arrière sur sa droite. Napoléon qui en

avait plus de 130 mille, employa la matinée à faire jeter des ponts de

chevalets sur le Bober, et à donner tous ses ordres pour une marche

prompte et vigoureuse, car il n'avait pas de temps à perdre,

s'attendant à être bientôt rappelé sur ses derrières par la grande

armée de Bohême. En conséquence il résolut de déboucher de Lowenberg

avec Macdonald et Lauriston, en traversant le Bober sur ce point, et

d'attirer sur sa gauche Ney et Marmont, après leur avoir fait passer

le Bober à Buntzlau.

[En marge: On débouche de Lowenberg, et on pousse l'ennemi l'épée dans

les reins.]

[En marge: Blucher se replie derrière la Katzbach.]

Vers le milieu du jour on franchit le Bober à Lowenberg, et on marcha

vivement. La division Maison, qui formait notre tête de colonne,

refoula devant elle les troupes du général d'York, et ne leur laissa

de répit nulle part. Tout le corps de Lauriston suivait appuyé par

celui de Macdonald. À notre gauche, les maréchaux Ney et Marmont

débouchèrent de Buntzlau, et vinrent se serrer sur notre centre.

Blucher se voyant aussi vigoureusement abordé, se douta bien qu'il

avait Napoléon devant lui, et se hâta de rentrer dans ses

instructions, qui lui prescrivaient de ne rien hasarder quand il

aurait en tête ce redoutable adversaire. Il se couvrit d'un petit

cours d'eau, le Haynau, qui coule entre le Bober et la Katzbach. Cette

journée lui avait déjà coûté deux à trois mille hommes.

[En marge: On continue le 22 cette marche offensive.]

[En marge: Ardeur des troupes.]

[En marge: Blucher définitivement repoussé.]

Le 22 Napoléon continua sa marche offensive. Les corps de Lauriston et

de Macdonald se portèrent directement sur Goldberg pour jeter Blucher

au delà de la Katzbach, tandis que Ney et Marmont, s'avançant toujours

sur notre gauche, le pousseraient dans le même sens. La division

Maison assaillit de nouveau l'ennemi avec la plus grande vigueur. Les

troupes, animées par la présence de Napoléon, montraient partout une

ardeur extrême. L'ennemi voulut se défendre, mais Lauriston le

débordant avec le reste de son corps, pendant que Macdonald le

menaçait au centre, on le força d'abandonner le petit cours d'eau

derrière lequel il s'était réfugié, et de repasser la Katzbach pour

aller prendre position à Goldberg. Ses pertes dans cette journée

furent assez considérables.

[En marge: Napoléon dans ces entrefaites apprend l'apparition de la

grande armée de Bohême sur les derrières de Dresde.]

[En marge: Le soir du 22, il arrête le mouvement de ses troupes pour

se reporter sur l'Elbe.]

[En marge: Il renvoie à Dresde la garde, la réserve de cavalerie et

Marmont.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 16 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 19 / 52 段