On se souvient qu'à Trachenberg il avait été convenu par les coalisés,

que trois armées principales marcheraient contre Napoléon, qu'elles

agiraient offensivement toutes les trois, mais avec précaution, afin

d'éviter les échauffourées; que dans cette vue, celle des trois sur

laquelle se dirigerait Napoléon ralentirait le pas, tandis que les

deux autres tâcheraient de se jeter sur ses flancs et ses derrières,

et d'accabler ainsi les lieutenants qu'il aurait chargés de les

garder. Ces trois armées devaient être celles de Bohême, de Silésie,

du nord, qu'on espérait avec les corps d'Italie et de Bavière porter à

575 mille hommes de troupes actives, traînant 1,500 bouches à feu,

sans compter 250 mille hommes en réserve, répandus dans la Bohême, la

Pologne, la Vieille-Prusse. On était en effet à peu près arrivé à ces

chiffres énormes pendant la durée de l'armistice, qui n'avait pas

moins profité à la coalition qu'à Napoléon, car les Russes avaient

reçu leurs renforts et leur matériel, que dans la précipitation de

leur marche d'hiver ils n'avaient pas eu le temps d'amener; les

Prussiens avaient également eu le loisir d'armer et d'instruire leurs

innombrables volontaires, et l'Autriche enfin avait organisé son armée

qui existait à peine sur le papier au mois de janvier, de sorte

qu'indépendamment de l'avantage politique de décider l'Autriche,

l'armistice de Pleiswitz avait eu encore pour les coalisés celui de

doubler en nombre les troupes qu'ils allaient nous opposer.

[En marge: Armée de Bohême, et sa force.]

[En marge: Cette armée est commandée par le prince de Schwarzenberg.]

Les forces de la coalition avaient été ainsi réparties. Cent vingt

mille Autrichiens environ, dont moitié d'anciens soldats, se

trouvaient en Bohême, rangés au pied des montagnes qui séparent cette

province de la Saxe, et tout prêts à en franchir les défilés.

Soixante-dix mille Russes sous Barclay de Tolly, 60 mille Prussiens

sous le général Kleist, avaient attendu la déclaration de l'Autriche

pour passer de Silésie en Bohême, et venir former avec les Autrichiens

la grande armée destinée à tourner la position de Dresde, par une

marche en Saxe. (Voir la carte nº 58.) Le point de mire de cette

armée, dite de Bohême, était Leipzig, et les coalisés ne comprenaient

pas que Napoléon, abordé de front sur l'Elbe par deux autres armées,

pût tenir à une attaque aussi formidable que celle qu'on lui préparait

sur ses derrières avec 250 mille hommes. Par déférence pour

l'Autriche, et pour la décider par tous les moyens imaginables, ceux

de la flatterie compris, on avait décerné le commandement supérieur de

l'armée de Bohême au prince de Schwarzenberg, qui avait négocié en

qualité d'ambassadeur le mariage de Marie-Louise, qui avait commandé

le corps autrichien auxiliaire en 1812, et venait tout récemment

d'être envoyé à Paris. Ces rôles si contradictoires causaient quelque

embarras à ce personnage, qui devait à Napoléon le bâton de maréchal

sans l'avoir mérité, et était appelé à le mériter contre celui même

qui le lui avait fait obtenir. Il éprouvait aussi une singulière

crainte de se trouver en présence d'un adversaire tel que Napoléon,

bien qu'il eût beaucoup parlé dans le conseil aulique de

l'affaiblissement de l'armée française, et comme d'usage il se

consolait d'une situation fausse par les vives jouissances de

l'orgueil satisfait. C'était effectivement un honneur insigne pour lui

que d'exercer un si vaste commandement sous les yeux des souverains

coalisés, et il n'en était pas indigne à certains égards, car il était

sage, avait quelque entente de la grande guerre, et possédait un

savoir-vivre qui le rendait propre à manier les caractères si divers

dont se composait la coalition. À cette flatterie envers l'Autriche on

avait ajouté un genre de soins non moins capable de la toucher. Par un

article secret du traité de subsides conclu avec le gouvernement

britannique à Reichenbach, on était convenu qu'il lui serait alloué un

secours pécuniaire, dans le cas où elle prendrait part à la guerre, et

lord Cathcart, arrivé à Prague, avait déjà émis des lettres de change

sur Londres, pour lui procurer le plus tôt possible les ressources

financières dont elle avait besoin.

[En marge: Armée de Silésie commandée par Blucher.]

Après cette armée principale venait celle de Silésie. Elle se

composait des corps russes des généraux Langeron et Saint-Priest,

forts ensemble de plus de 40 mille hommes, du corps prussien du

général d'York qui en comptait 38 mille à peu près, enfin d'un autre

corps russe, celui du général Sacken, comprenant de 17 à 18 mille

hommes. Le tout présentait une masse totale de près de cent mille

combattants. L'impétueux Blucher était à la tête de cette armée. Elle

devait franchir la limite qui en Silésie avait séparé les troupes

belligérantes pendant l'armistice, passer la Katzbach, le Bober, et

nous ramener même sur Bautzen, si Napoléon n'était pas de ce côté. On

avait fort recommandé à Blucher la prudence, mais entouré des

officiers prussiens les plus ardents, ayant pour chef d'état-major, au

lieu du général Scharnhorst mort de ses blessures, le général

Gneisenau, officier spirituel, agissant toujours de premier mouvement,

il n'avait à ses côtés personne qui pût lui rappeler ces sages

instructions.

[En marge: Armée du nord; sa composition, sa distribution sous le

prince royal de Suède.]

L'armée du nord réunie autour de Berlin était la troisième des armées

actives, et celle que devait commander le prince royal de Suède. Forte

d'environ 150 mille hommes de toutes nations, elle comprenait 25 mille

Suédois et Allemands, sous le général Steding, 18 mille Russes sous le

prince Woronzow, 10 mille coureurs Cosaques ou autres sous

Wintzingerode, 40 mille Prussiens sous le général Bulow, 30 mille

autres Prussiens sous le général Tauenzien, ceux-ci particulièrement

destinés au blocus des places, enfin un mélange d'Anglais, de

Hanovriens, d'Allemands, d'Anséates, d'insurgés de toutes les

provinces soumises à notre domination, lesquels formaient 25 mille

hommes sous le général Walmoden. Une partie de cette nombreuse armée

devait rester devant les places de Dantzig, de Custrin, de Stettin,

une autre partie observer Hambourg, une troisième, la plus

considérable, forte de 80 mille hommes, se diriger sur Magdebourg, y

passer l'Elbe si elle pouvait, et menacer Napoléon par son flanc

gauche, tandis que la grande armée de Bohême le menacerait par son

flanc droit. On espérait qu'en marchant concentriquement sur lui,

s'arrêtant quand il se jetterait sur l'une des trois armées, mais

s'avançant vers le point qu'il aurait abandonné de sa personne, et

chaque fois essayant de gagner un peu de terrain, on finirait par le

serrer toujours de plus près, et par trouver peut-être une occasion de

l'aborder tous ensemble afin de l'accabler sous une masse de forces

écrasante.

[En marge: Armées secondaires en Bavière et en Italie.]

À ces trois armées actives comprenant 500 mille hommes, et traînant

1,500 bouches à feu, on avait ajouté un rassemblement de 25 mille

hommes, destiné à observer la Bavière, et un de 50 mille chargé de

tenir tête au prince Eugène du côté de l'Italie. Du reste l'Autriche

s'attendant à tout, mais n'attachant aucune importance à ce qui se

passerait dans cette région, avait fait sortir de Vienne ce qu'il y

avait de précieux en archives, armes, objets d'art. Elle croyait avec

raison que le sort du monde se déciderait sur l'Elbe, entre Dresde,

Bautzen, Magdebourg, Leipzig, et se résignait à voir, ce qui était peu

probable, le prince Eugène à Vienne, plutôt que de détourner ses

forces du véritable théâtre de la guerre.

[En marge: Armées de réserve.]

[En marge: La coalition n'a pas moins de 800 mille hommes sous les

armes.]

Ces deux armées de Bavière et d'Italie portaient donc à 575 mille

hommes les forces actives de la coalition. À cette masse il faut

ajouter les réserves. L'Autriche avait 60 mille hommes entre

Presbourg, Vienne et Lintz. La Russie avait en Pologne 50 mille hommes

sous le général Benningsen, 50 mille sous le prince de Labanoff, prêts

les uns et les autres à entrer en ligne lorsque leur intervention

serait nécessaire. La Prusse comptait encore sur environ 90 mille

recrues qui achevaient de s'instruire, ce qui présentait un dernier

fonds de 250 mille hommes, destiné à réparer les pertes que la guerre

ferait éprouver aux troupes engagées les premières. Bien que les

marches dussent bientôt éclaircir les rangs de ces nombreuses armées,

il faut dire cependant que ces 800 et quelques mille hommes étaient

tous présents au drapeau, et que c'était à cette force immense, non

pas nominale mais réelle, que Napoléon aurait bientôt affaire. Jamais

encore dans l'histoire on n'avait vu de pareilles quantités de soldats

mises en mouvement, et jamais du reste le motif, pour la coalition du

moins, ne l'avait autant mérité.

[En marge: C'est l'armistice de Pleiswitz qui lui avait procuré ces

forces immenses.]

[En marge: Illusions de Napoléon qui avait cru que l'armistice de

Pleiswitz ne profiterait qu'à lui.]

[En marge: Vaste et beau plan de campagne de Napoléon.]

C'est maintenant qu'on peut juger à quel point Napoléon s'était trompé

en acceptant l'armistice de Pleiswitz. Il l'avait signé pour deux

raisons, avons-nous dit, pour se soustraire aux pressantes instances

de l'Autriche, relativement à la paix, et parce qu'habitué à ne

trouver d'actif que lui-même, ne comprenant pas les miracles que la

passion pouvait produire chez ses adversaires, il croyait que pendant

ces deux mois il arriverait deux cent mille hommes peut-être dans ses

rangs, et pas la moitié dans les rangs de ses adversaires. Le

contraire avait eu lieu, car, ainsi qu'on va le voir, il n'avait guère

ajouté plus de 150 mille hommes à ses troupes (sans compter il est

vrai le surcroît de valeur morale qu'elles devaient à deux mois

d'instruction et de repos), et la coalition en avait ajouté bien près

de quatre cent mille, en y comprenant les forces de l'Autriche. Le

calcul n'avait donc pas été juste. Toutefois Napoléon n'en avait pas

moins employé ces deux mois avec une admirable activité, et ses plans

étaient d'une habileté à déjouer tous ceux de ses adversaires.

[En marge: Précautions prises sur tout le cours de l'Elbe, de

Koenigstein à Hambourg.]

[En marge: Koenigstein, Dresde, Torgau, Wittenberg, Magdebourg, Werben

et Hambourg.]

La position de l'Elbe, comme nous l'avons dit, quoique facile à

tourner en débouchant de la Bohême sur Leipzig, avait néanmoins été

adoptée par Napoléon comme la meilleure, et même comme la seule

admissible. (Voir les cartes n{os} 28 et 58.) Dresde, aussi bien

fortifié qu'il pouvait l'être depuis qu'on en avait fait sauter les

murailles, devait être son centre d'opération et son principal

établissement. Il y avait ses arsenaux, ses magasins, ses dépôts et

trois ponts. À sept ou huit lieues sur sa droite, au point où l'Elbe

perce les montagnes de la Bohême pour pénétrer en Saxe, il possédait

les postes fortifiés de Koenigstein et de Lilienstein, avec un pont

solide et des magasins, afin de pouvoir manoeuvrer à volonté sur les

deux rives du fleuve. Sur sa gauche, à Torgau, quinze lieues

au-dessous de Dresde, il avait des ouvrages, des vivres et des ponts,

de même à Wittenberg et à Magdebourg. Ce dernier point était de plus

une vaste place, régulièrement fortifiée, dans laquelle il avait

déposé, outre de grands amas de munitions et de vivres, tous les

malades et blessés de la campagne du printemps. Le poste improvisé de

Werben comblait la lacune comprise entre Magdebourg et Hambourg, et

Hambourg enfin couvrait le bas Elbe. Il était possible sans doute de

passer l'Elbe entre Magdebourg et Hambourg, à cause de la distance qui

sépare ces deux villes, distance que le poste de Werben remplissait

imparfaitement, mais l'ennemi qui voudrait tenter cette entreprise,

laissant sur ses flancs les deux importantes places de Hambourg et de

Magdebourg, et ayant en tête d'ailleurs un corps considérable dont on

va voir tout à l'heure la position et le rôle, ne pouvait pas

l'essayer, tant que la grande armée placée sous la main de Napoléon

n'aurait pas perdu son point d'appui de Dresde, ce qui ramenait à

Dresde même, où Napoléon commandait en personne, tout le noeud de

l'immense action militaire qui allait s'engager.

[En marge: Distribution des forces de Napoléon sur cette ligne

défensive.]

[En marge: Position de Saint-Cyr.]

[En marge: Position de Vandamme.]

[En marge: Position de Poniatowski et de Victor.]

[En marge: Position de Macdonald, Lauriston, Ney et Marmont.]

[En marge: Direction sur Berlin assignée à Oudinot, Bertrand et

Reynier.]

La ligne de défense étant ainsi établie sur l'Elbe, reste à savoir

comment Napoléon y avait distribué ses forces. Devinant les projets de

l'ennemi comme s'il avait été présent aux conférences de Trachenberg,

il avait parfaitement discerné qu'il aurait trois puissantes armées

sur les bras, une à droite en Bohême, une de front en Silésie, une à

gauche du côté de Berlin, menaçant l'Elbe entre Magdebourg et

Hambourg. Il avait pourvu à ces diverses attaques avec une prévoyance

qui ne laissait rien à désirer. Le nouveau corps du maréchal

Saint-Cyr, fort de 30 mille hommes partagés en quatre divisions, et

récemment amené de Mayence à Dresde, avait été placé à Koenigstein, en

deçà de l'Elbe, c'est-à-dire sur la rive gauche, de manière à fermer

les débouchés par lesquels la grande armée ennemie pouvait descendre

de Bohême en Saxe sur nos derrières. Le corps du général Vandamme fort

aussi de 30 mille hommes, détaché de l'armée du maréchal Davout, et

amené de Hambourg à Dresde, avait été placé à la hauteur du corps de

Saint-Cyr, mais au delà de l'Elbe, pour garder sur la droite du fleuve

les défilés des montagnes de Bohême aboutissant en Lusace. Un peu

plus loin en Lusace, toujours au pied des montagnes de Bohême, au

défilé de Zittau, avaient été postés le corps de Poniatowski, et celui

du maréchal Victor, dont la formation s'était achevée pendant la

suspension d'armes. Enfin plus loin encore, c'est-à-dire en Silésie,

sur la ligne frontière de l'armistice, sur la Katzbach et le Bober, se

trouvaient les quatre corps, de Macdonald (le 11e), de Lauriston (le

5e), de Ney (le 3e), de Marmont (le 6e), présentant cent mille hommes

à eux quatre. En arrière, près de Bautzen, se trouvaient la garde

impériale, portée pendant l'armistice de 12 mille hommes à 48 mille,

et les trois corps de cavalerie de réserve des généraux

Latour-Maubourg, Sébastiani, Kellermann, comprenant 24 mille cavaliers

parfaitement montés. À gauche trois corps, ceux d'Oudinot (le 12e), de

Bertrand (le 4e), de Reynier (le 7e), avaient reçu la mission de

s'opposer à l'armée du Nord, commandée par Bernadotte.

[En marge: Usage que Napoléon se proposait de faire de ces divers

corps, dans toutes les suppositions imaginables.]

[En marge: Concentration en arrière de Dresde, si l'ennemi débouchait

de la Bohême par la route de Péterswalde.]

Ses troupes étant ainsi distribuées, Napoléon avait résolu de parer de

la manière suivante à toutes les éventualités de cette campagne

formidable. L'armée du prince de Schwarzenberg, de beaucoup la plus

nombreuse, celle qui menaçait notre flanc droit par les débouchés de

la Bohême, pouvait descendre par deux issues, une en deçà de l'Elbe,

c'est-à-dire derrière nous par la grande route de Péterswalde, l'autre

au delà, c'est-à-dire devant nous, par la grande route de Bohême en

Lusace passant à Zittau. C'était certainement par l'une de ces deux

issues qu'elle devait faire son apparition. Napoléon était également

prêt dans chacune de ces hypothèses. Le maréchal Saint-Cyr avec ses

quatre divisions occupait en deçà de l'Elbe la chaussée de

Péterswalde. (Voir la carte nº 58.) L'une de ces divisions était de

garde au pont jeté entre les rochers de Koenigstein et de Lilienstein,

deux autres occupaient le camp de Pirna, sous le feu duquel passe la

grande route de Péterswalde. La quatrième avec la cavalerie légère du

général Pajol, veillait à tous les chemins secondaires, qui plus en

arrière encore, pouvaient prendre Dresde à revers. Si donc l'ennemi

voulait descendre sur les derrières de Dresde, soit pour attaquer

cette ville, soit pour se diriger sur Leipzig, le maréchal Saint-Cyr

après avoir profité de l'avantage des lieux afin de ralentir la marche

des coalisés, devait jeter une garnison dans les forts de Koenigstein

et de Lilienstein, puis se replier sur Dresde avec ses quatre

divisions. Adossé à cette ville avec environ 30 mille hommes, y

trouvant une garnison de 8 à 10 mille, que Napoléon avait composée

avec des convalescents, des bataillons de marche, et les gardes

d'honneur, il devait s'y défendre dans un camp retranché

laborieusement préparé à l'avance, et y tenir plusieurs jours sans

avoir des prodiges à faire. En tout cas les choses étaient disposées

de manière à lui procurer des secours prompts et décisifs. Le général

Vandamme ayant ses trois divisions au delà de l'Elbe, une à Stolpen

sur le chemin de Zittau, l'autre à Rumbourg près de Zittau même, la

troisième à Bautzen, pouvait en vingt-quatre heures renvoyer à Dresde

celle de ses divisions qui serait à Stolpen, et en quarante-huit

heures amener les deux autres. Ainsi le second jour le maréchal

Saint-Cyr devait être renforcé de 10 mille hommes, et le troisième de

20 mille, ce qui porterait sa force totale à près de 70 mille

combattants, et à 60 mille au moins établis dans un bon camp

retranché. C'était de quoi le mettre à l'abri de toutes les attaques.

Après deux autres jours, c'est-à-dire après quatre depuis l'apparition

de l'ennemi, Napoléon devait accourir de Gorlitz avec 48 mille hommes

de la garde, 24 mille de la réserve de cavalerie, 24 mille du corps du

maréchal Victor, en ayant laissé à Zittau le corps de Poniatowski.

Ainsi le quatrième jour 170 mille hommes devaient être sous Dresde, ce

qui était bien suffisant, les lieux donnés, pour faire repentir de

leur audace les coalisés qui auraient voulu tourner notre position, et

pour les exposer à ne pas revoir la Bohême.

[En marge: Concentration en avant de Dresde, à Gorlitz et à Lowenberg,

si l'ennemi voulait déboucher de la Bohême en Lusace.]

Dans le cas contraire, celui où l'ennemi songerait à descendre de

Bohême en Lusace, non pas en deçà de l'Elbe, mais au delà, non pas

derrière Napoléon mais devant lui, et à déboucher par Zittau sur

Gorlitz ou Bautzen, la même distribution devait amener une aussi

prompte concentration de forces. Napoléon avait résolu de placer au

défilé de Zittau le corps de Poniatowski fort d'une douzaine de mille

hommes, et tout près pour le soutenir le corps du maréchal Victor, ce

qui faisait au moins 36 mille hommes, appuyés sur une forte position,

située au sortir même des montagnes et soigneusement étudiée à

l'avance. En une journée la garde et la cavalerie qui étaient à

Gorlitz, la division de Vandamme qui était à Rumbourg, étaient prêtes

à apporter un secours de 80 mille hommes aux 36 mille postés à

Zittau. Un jour de plus devait par l'arrivée de Vandamme avec ses

deux autres divisions, par le reploiement de l'un des quatre corps

établis sur le Bober, amener un nouveau secours de 50 mille hommes.

C'étaient encore 170 mille combattants opposés en deux jours à ce

second débouché, et disposés de manière qu'ils pussent se défendre en

attendant leur concentration.

Telles étaient les précautions prises dans les deux hypothèses les

plus vraisemblables. Si toutefois aucune d'elles ne se réalisait, si

l'armée de Bohême, au lieu de vouloir déboucher si près de Napoléon,

soit en avant de lui, soit en arrière, allait, en laissant un corps en

Bohême, réunir sa masse principale à celle de Silésie, et nous aborder

de front avec 250 mille hommes sur le Bober, pour nous livrer une

immense bataille, les quatre corps de Ney, de Lauriston, de Marmont,

de Macdonald, formant un total de cent mille hommes, pouvaient ou se

défendre sur le Bober, ou se replier sur la Neisse et la Sprée, et s'y

renforcer de 150 mille hommes par leur réunion avec la garde, avec la

réserve de cavalerie, avec Victor, avec Poniatowski, avec Vandamme. On

devait ainsi, sans même toucher à Saint-Cyr, se retrouver en force

égale à celle de l'ennemi dans la troisième supposition, la seule

imaginable après les deux autres. Ajoutez l'avantage dans tous les cas

de la présence de Napoléon, son art de profiter des occurrences, la

presque certitude sous sa direction de gagner une grande bataille à la

première rencontre, et on conçoit qu'il se flattât d'avoir toutes les

chances en sa faveur. Quel capitaine, dans aucun temps, avait calculé

avec cette précision, avec cette universalité de prévoyance, les

mouvements de si vastes masses, opposées à d'autres masses plus vastes

encore!

[En marge: Hypothèse d'une marche de l'ennemi sur Leipzig.]

[En marge: Invraisemblance de cette hypothèse tant que Napoléon

n'était pas affaibli par plusieurs défaites.]

Restait une seule hypothèse pour laquelle, très-volontairement, nulle

précaution n'avait été prise, c'était celle où les coalisés voulant

tourner Napoléon d'une manière encore plus audacieuse, et au lieu de

descendre immédiatement sur ses derrières par Péterswalde, y

descendant plus loin, c'est-à-dire par la route de Leipzig,

essayeraient hardiment de se placer entre la grande armée et le Rhin.

Ceci inquiétait peu Napoléon, et il souriait à cette supposition.--_Ce

n'est pas du Rhin, c'est de l'Elbe_, avait-il dit avec une rare

profondeur, _qu'il m'importe de n'être pas coupé_. L'ennemi qui

oserait s'avancer entre moi et le Rhin n'en reviendrait plus, tandis

que celui qui réussirait à s'établir entre moi et l'Elbe, me couperait

de ma vraie base d'opération!--Qui aurait eu l'audace en effet de

marcher sur le Rhin, laissant derrière lui Napoléon avec 400 mille

hommes, Napoléon non vaincu! On pouvait loin du champ de bataille

former de pareils rêves, et on les forma effectivement, mais à la

première marche on devait reculer d'épouvante, comme les faits le

prouvèrent bientôt.

[En marge: Envoi projeté d'un corps français sur Berlin.]

[En marge: Concours du corps mobile de Magdebourg, et du corps du

maréchal Davout au mouvement sur Berlin.]

[En marge: Seule défectuosité du plan de Napoléon.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 16 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 18 / 52 段