le courrier tant souhaité la veille, et en voyant ce qu'il apportait
regretta moins sa tardive arrivée. Bien qu'il ne désespérât pas
d'obtenir quelque concession de la part de M. de Metternich, toutefois
il ne se flattait pas d'en obtenir la translation de la Prusse au delà
de l'Oder, et même cette condition chimérique mise de côté, il ne
croyait pas pouvoir conserver à Napoléon Hambourg, le protectorat de
la Confédération du Rhin, et surtout Trieste. Pourtant en laissant
Trieste à l'Autriche, en convenant pour les villes anséatiques d'un
arrangement suspensif qui ferait dépendre leur restitution de la paix
avec l'Angleterre, il ne regardait pas comme impossible d'amener M. de
Metternich aux propositions de la France. Il courut donc chez lui, le
trouva triste, ému, désolé de ce qu'on venait si tard, étonné et
mécontent de ce qu'on eût livré à M. de Bubna le secret d'une
négociation qu'on s'était promis de tenir absolument cachée, ne
jugeant pas acceptables les conditions de Napoléon, mais sur
l'indication assez claire qu'elles n'étaient pas irrévocables,
donnant à entendre qu'en étant absolu sur la restitution de Trieste à
l'Autriche, sur le rétablissement de la Prusse jusqu'à l'Elbe, sur
l'abolition du protectorat du Rhin, il serait possible d'ajourner la
question des villes anséatiques à la paix avec l'Angleterre, ce qui
réduisait beaucoup le désagrément de ce sacrifice pour Napoléon, en le
couvrant de l'immense éclat de la paix maritime. Mais, ajoutait M. de
Metternich, ces conditions ainsi modifiées que nous aurions pu imposer
aux parties belligérantes il y a vingt-quatre heures, ne dépendent
plus de nous, et nous sommes réduits à les proposer sans savoir si
nous réussirons à les faire accueillir. M. de Metternich au surplus
était chagrin et agité, car si avec sa rare portée d'esprit il voyait
dans l'occasion présente de fortes chances de relever sa patrie, il
voyait aussi de nombreuses chances de la perdre en la jetant dans une
guerre effroyable. Napoléon, quoique bien imprudent aux yeux des
hommes de sens, restait si grand dans l'imagination du monde, qu'on le
craignait encore profondément, tout en le jugeant égaré par la
passion, et exposé à toutes les fautes que la passion fait commettre.
[En marge: M. de Narbonne quitte Prague, mais M. de Caulaincourt y
reste pour attendre la réponse des souverains coalisés.]
[En marge: Nouvelles instances de M. de Caulaincourt auprès de
Napoléon.]
Cependant la négociation officielle ne pouvait pas durer, puisque le
congrès était rompu, et que la guerre était officiellement déclarée
par l'Autriche à la France. Les plénipotentiaires russe et prussien
venaient de s'éloigner, et il n'était pas séant que les
plénipotentiaires français demeurassent à Prague. Il fut convenu, si
Napoléon y consentait, qu'on ferait partir M. de Narbonne seul, en
expliquant le mieux possible à celui-ci son départ isolé, que M. de
Caulaincourt au contraire resterait pour attendre le résultat des
ouvertures dont M. de Metternich était chargé auprès des souverains de
Prusse et de Russie, lesquels devaient être rendus à Prague sous deux
ou trois jours. Cette prolongation de séjour était fort désagréable à
M. de Caulaincourt, car sa position allait devenir tout à fait fausse
lorsque l'empereur Alexandre étant à Prague, il se trouverait dans la
même ville sans le voir. Mais tout ce qui laissait une chance à la
paix lui paraissait supportable, même désirable, et il consentit
volontiers à rester. En racontant ce qui avait eu lieu entre lui et le
ministre autrichien, il adressa de nouvelles instances à Napoléon en
faveur de la paix, le supplia de continuer cette négociation, si
difficile qu'elle fût devenue depuis qu'elle se passait non plus avec
l'Autriche seule, mais avec toutes les puissances belligérantes, le
pressa de lui donner quelque latitude pour traiter, et de lui envoyer
surtout des pouvoirs authentiques pour signer, car dans cet instant
suprême, le moindre défaut de forme pouvait être pris pour un nouveau
faux-fuyant, et lui valoir un congé définitif. Tout ce qu'un honnête
homme, un bon citoyen peuvent dire à un souverain afin de lui épargner
une faute mortelle, M. de Caulaincourt le répéta encore à Napoléon,
dans un langage aussi ferme que soumis et dévoué.
[En marge: Napoléon peu surpris et peu affligé de ce qui est arrivé,
autorise M. de Caulaincourt à attendre à Prague, sans lui envoyer
aucune facilité pour traiter.]
Ces communications envoyées à Dresde, trouvèrent Napoléon tout préparé
à la guerre, et aussi peu affligé que peu surpris de la rupture du
congrès. Le jour même où l'Autriche avait déclaré le congrès dissous
avant d'avoir été réuni, et annoncé son adhésion à la coalition,
l'armistice avait été dénoncé par les commissaires des puissances
belligérantes, ce qui fixait au 17 août la reprise des hostilités. La
possibilité de renouer par des voies secrètes des négociations rompues
d'une manière si éclatante, était presque nulle, et Napoléon se
conduisit comme s'il n'y comptait pas du tout. Il prescrivit à M. de
Narbonne de revenir à l'instant même de Prague, car ce diplomate étant
à la fois plénipotentiaire au congrès et ambassadeur auprès de la cour
d'Autriche, ne pouvait pas figurer plus longtemps auprès d'une cour
qui venait de déclarer la guerre à la France. Il autorisa M. de
Caulaincourt à demeurer à Prague, non pas dans la ville même, mais
dans les environs, afin que cet ancien ambassadeur de France en Russie
ne se trouvât pas dans le même lieu que l'empereur Alexandre, dont il
ne fallait pas, disait-il, _orner le triomphe_, triomphe, hélas! que
nous lui avions ménagé nous-mêmes par une obstination aveugle; il
consentit à ce que ses dernières propositions fussent transmises à la
Prusse et à la Russie, non pas en son nom, mais au nom de l'Autriche,
qui les présenterait comme siennes, car, pour lui, il ne jugeait pas,
ajoutait-il, de sa dignité de rien proposer aux puissances
belligérantes. Il envoya à M. de Caulaincourt des pouvoirs en forme,
mais aucune latitude pour traiter, ses conditions étant invariables à
l'égard des villes anséatiques, du protectorat du Rhin, et même de
Trieste, qu'il voulait retenir en restituant l'Illyrie à l'Autriche.
C'étaient là de bien faibles chances d'aboutir à la paix, l'Autriche
ne pouvant admettre de pareilles conditions, et le voulût-elle, ne
pouvant plus jeter dans la balance le poids décisif de son épée,
depuis qu'on lui avait laissé, malgré ses avis répétés, le temps de
s'engager à la coalition.
[En marge: Napoléon dispose tout pour recommencer vivement la guerre.]
[En marge: Progrès de ses armements.]
[En marge: Ordres pour qu'on soit partout en mesure à la reprise des
hostilités.]
Mais toutes ces raisons ne touchaient guère Napoléon. Les instances de
M. de Caulaincourt n'avaient produit sur lui aucune impression. Il
respectait le caractère, la franchise de ce personnage, le traitait
avec plus de considération que M. de Bassano, mais l'écoutait peu,
parce qu'il le savait dans de tout autres idées que les siennes. Il
venait de faire célébrer le 10 août sa fête ordinairement fixée au 15,
avait donné des festins à toute l'armée, distribué des prix nombreux
pour le tir, et écarté autant que possible les sinistres images de
mort de l'esprit de ses soldats si faciles à distraire et à égayer.
Ses corps d'armée étaient tout préparés, et dès le 11 ils avaient
commencé à sortir de leurs cantonnements pour se concentrer sous leurs
chefs, et se porter sur la ligne où ils étaient appelés à combattre.
Les anciens corps étaient reposés, recrutés et complétés. Les nouveaux
venaient d'achever leur organisation. La cavalerie quoique jeune était
redevenue belle, et même nombreuse. Les travaux de Koenigstein et de
Lilienstein, de Dresde, de Torgau, de Wittenberg, de Magdebourg, de
Werben, de Hambourg, étaient terminés ou bien près de l'être. Les
vastes approvisionnements qui avaient dû remonter par l'Elbe de
Hambourg sur Magdebourg, de Magdebourg sur Dresde, étaient déjà réunis
sur les points où l'on en avait besoin. Dresde regorgeait de grains,
de farines, de spiritueux, de viande fraîche et salée. Tous les
convois avaient été accélérés, et les ordres étaient donnés pour que
le 15 il n'y eût ni une voiture de roulage sur les routes d'Allemagne,
ni un bateau sur l'Elbe, afin que les Cosaques ne trouvassent rien à
enlever, et ne pussent _piller que le pays_, ainsi que Napoléon
l'écrivait au maréchal Davout. Lui-même se disposait à partir le 15 ou
le 16 août pour se rendre en Silésie et sur la frontière de Bohême, où
il s'attendait à voir commencer les hostilités. Du reste il ne laissa
de doute à personne sur le renouvellement de la guerre. Il écrivit à
Dantzig au général Rapp pour l'encourager, le rassurer sur l'issue de
cette nouvelle lutte, lui conférer des pouvoirs extraordinaires, lui
recommander de ne jamais rendre la place, et lui promettre de le
débloquer prochainement. Il en fit autant à l'égard des commandants de
Glogau, de Custrin et de Stettin. Il écrivit au maréchal Davout à
Hambourg, au général Lemarois à Magdebourg, qu'ils eussent à se tenir
sur leurs gardes, que la guerre allait recommencer, qu'elle serait
terrible, mais qu'il était en mesure de faire face à tous ses ennemis,
l'Autriche comprise, et qu'il espérait avant trois mois les punir de
leurs indignes propositions. À personne il ne dit, parce qu'il ne
l'aurait pas osé, à quoi avait tenu la paix; il n'en informa pas même
le chef véritable du gouvernement de la régence, l'archichancelier
Cambacérès, et se contenta de lui mander que bientôt on lui ferait
connaître les exigences de l'Autriche, que pour le moment on était
obligé d'en garder le secret, mais qu'elles avaient été excessives
jusqu'à en devenir offensantes. Respectant un peu moins le duc de
Rovigo, Napoléon hasarda un véritable mensonge avec lui, et osa lui
écrire qu'on avait voulu nous ôter Venise, se fondant apparemment sur
son thème ordinaire, que demander Trieste c'était demander Venise,
comme si on prétendait que demander Magdebourg, c'est demander
Mayence, parce que l'une est sur le chemin de l'autre. Ne voulant pas
qu'on inquiétât l'Impératrice, il prescrivit à l'archichancelier de la
faire partir pour Cherbourg, afin qu'elle n'apprît la rupture et la
reprise des hostilités qu'après quelque grande bataille gagnée, et les
plus gros dangers passés.
[En marge: Arrivée de Murat à Dresde.]
En ce moment parut à Dresde l'un des lieutenants de Napoléon les plus
utiles un jour de bataille, et doublement désirable dans les
circonstances présentes, sous le rapport de la guerre et de la
politique; c'était le roi de Naples. Outre que la cavalerie de
réserve, pouvant présenter trente mille cavaliers en ligne, avait
besoin d'être commandée par un chef d'un mérite supérieur, c'était un
vrai soulagement pour Napoléon, un grand motif de sécurité, que
d'avoir tiré Murat d'Italie. On a vu que, fatigué du joug de Napoléon,
blessé de ses traitements offensants, alarmé sur le sort de la
dynastie impériale, Murat avait songé à se rattacher à l'Autriche et à
la politique médiatrice de cette puissance, afin de sauver son trône
d'un désastre général, et que se défiant même de sa femme, il avait
fini par se cacher d'elle, et par tomber dans des agitations
maladives. On a vu encore que Napoléon pour compléter l'armée
d'Italie, et pour mettre la cour de Naples à l'épreuve, lui avait
demandé une division de ses troupes, et que Murat, en intrigue avec
l'Autriche, voulant garder d'ailleurs son armée tout entière sous sa
main, s'était refusé aux désirs de son beau-frère. Mais avec ses
manières accoutumées, Napoléon avait fait sommer Murat par le ministre
de France M. Durand de Mareuil, d'obtempérer à ses réquisitions sous
peine de la guerre. Murat alors ne sachant plus à quel parti
s'arrêter, tantôt voyant Napoléon battu, détruit, tous les trônes des
Bonaparte renversés, excepté peut-être les trônes de ceux qui auraient
opéré leur défection à temps, tantôt le voyant vainqueur à Lutzen, à
Bautzen et ailleurs, désarmant l'Europe par la victoire et par les
concessions, sacrifiant à la paix l'Espagne et Naples au besoin, était
tombé dans un véritable état de folie, lorsque les conseils de sa
femme, et les lettres du duc d'Otrante, avec lequel il avait été plus
d'une fois en intrigue secrète, l'avaient déterminé à obéir. Mais ne
voulant pas que la réconciliation une fois qu'il s'y décidait eût lieu
à moitié, il était venu se mettre à la tête de la cavalerie de la
grande armée, et était arrivé à Dresde la veille de l'entrée en
campagne. Napoléon l'accueillit avec bonne grâce, feignant de ne pas
s'apercevoir de ce qui s'était passé, paraissant n'attacher aucune
importance aux variations d'un beau-frère aussi brave qu'inconséquent,
pardonnant en un mot, mais avec une certaine marque de dédain que
Murat discernait bien, et sentait sans le dire.
[En marge: Napoléon part le 15 août pour Bautzen.]
[En marge: Vague et faible espérance de paix conservée par M. de
Caulaincourt à Prague.]
[En marge: Les dernières conditions un peu modifiées auraient
peut-être décidé l'Autriche à la paix, si elle n'avait pas été engagée
à dater du 11 août.]
Il l'emmena donc avec lui, et partit dans la nuit du 15 au 16 août
pour Bautzen, afin d'être aux avant-postes vingt-quatre heures avant
la reprise des hostilités, et ne conservant évidemment aucune
espérance de voir la paix résulter des efforts réunis de MM. de
Caulaincourt et de Metternich. L'espérance était bien faible en effet,
tant à cause des conditions elles-mêmes que du temps si tristement
perdu. M. de Caulaincourt immédiatement après avoir reçu les dernières
communications de Dresde, et avoir donné quelques prétextes à M. de
Narbonne afin d'expliquer la prolongation de son séjour à Prague,
s'était rendu auprès de M. de Metternich pour lui montrer ses
pouvoirs, pour lui fournir ainsi la preuve qu'il était autorisé à
négocier sérieusement, à la condition toutefois de présenter au nom de
l'Autriche et non pas au nom de la France les propositions qu'il
s'agissait de faire adopter. Quant au fond des choses, il ne pouvait
pas offrir grande satisfaction, puisque Napoléon avait à peu près
persisté dans toutes ses prétentions. Néanmoins si l'Autriche eût
encore été libre, elle eût peut-être admis les conditions françaises,
car recouvrant l'Illyrie, recouvrant en outre la part de la Gallicie
qu'on lui avait prise pour constituer le grand-duché de Varsovie,
obtenant une espèce de reconstitution de la Prusse au moyen de la
dissolution de ce grand-duché, étant débarrassée elle et ses alliés du
fantôme de Pologne que depuis quelques années Napoléon avait toujours
tenu sous les yeux des anciens copartageants, elle aurait probablement
pensé que c'était assez tirer des circonstances, et elle n'eût pas
bravé les chances de la guerre pour Trieste, et surtout pour Hambourg,
qui intéressait la Prusse et l'Angleterre beaucoup plus qu'elle-même.
Malheureusement elle n'était plus libre, et ne voulant pas manquer de
parole à ses nouveaux alliés, elle ne pouvait que leur adresser des
conseils, sans avoir pour les décider le moyen de leur refuser son
alliance, accordée depuis le 10 août à minuit. M. de Metternich, en
disant plus qu'il n'en avait jamais dit, depuis que ses confidences
étaient sans inconvénients, avoua au duc de Vicence que ces conditions
un peu modifiées auraient vraisemblablement amené la paix, huit jours
auparavant, mais que maintenant dépendant d'autrui, ne pouvant rien
sans ses alliés, il désespérait de les leur faire accepter. Il parla
des passions qui les animaient, des espérances qu'ils avaient conçues,
de l'effet produit sur eux par la bataille de Vittoria, et à l'émotion
qu'il éprouvait, il était aisé de voir qu'il était sincère dans ses
regrets. En effet, pour l'Angleterre protégée par la mer, pour la
Russie protégée par la distance, la lutte après tout ne pouvait pas
avoir de conséquences mortelles, mais pour la Prusse et l'Autriche que
rien ne garantissait des coups de Napoléon, et qui avaient passé avec
lui de l'alliance à la guerre, la lutte pouvait amener des résultats
désastreux, et M. de Metternich sentait bien que, quelque raison qu'il
eût d'essayer en cette occasion de refaire la situation de son pays,
on l'accablerait de sanglants reproches si Napoléon était vainqueur.
Il est donc très-présumable, que libre encore il eût, sauf quelques
différences, accepté les conditions proposées, et il était visible
qu'en perdant le temps avec une déplorable obstination, on s'était
plus nui peut-être qu'en persistant dans des prétentions excessives.
[En marge: M. de Caulaincourt se retire au château de Koenigsal pour y
attendre le résultat des ouvertures dont M. de Metternich est chargé.]
Quoi qu'il en soit, on convint que dès l'arrivée de l'empereur
Alexandre et du roi de Prusse à Prague, M. de Metternich leur ferait
pour le compte de son maître les ouvertures dont il vient d'être
question, et qu'il donnerait la réponse avant le 17 août. Pour rendre
convenable la position de M. le duc de Vicence, auquel on ne manqua
jamais de témoigner les égards dont il était digne, il fut décidé
qu'il irait attendre la réponse de M. de Metternich au château de
Koenigsal, situé près de Prague, et appartenant à l'empereur François.
Il serait ainsi dispensé de se trouver dans le même lieu que
l'empereur Alexandre, et dispensé aussi d'assister à toute la joie des
coalisés, qui accueillaient avec transport la nouvelle des prochaines
hostilités et de l'adhésion de l'Autriche à la coalition européenne.
Déjà depuis le 11 août une partie des états-majors prussien et russe
était accourue à Prague pour concerter les opérations militaires avec
l'état-major autrichien; une armée de plus de cent mille hommes,
Prussiens et Russes, entrait en Bohême pour se réunir à l'armée
autrichienne; les officiers des trois armées s'embrassaient, se
félicitaient de combattre ensemble pour contribuer à ce qu'ils
appelaient la commune délivrance, et partout éclatait une joie pour
ainsi dire convulsive, car elle était un mélange d'espérance, de
crainte et de résolution désespérée.
[En marge: Arrivée le 15 août de l'empereur Alexandre à Prague.]
[En marge: Exaltation d'esprit de ce monarque.]
[En marge: Il ne veut plus de la paix.]
[En marge: Réponse officielle qu'il fait adresser aux dernières
propositions de Napoléon.]
Le 15 l'empereur Alexandre fit son entrée dans Prague et y fut reçu
avec les honneurs dus à son rang et au rôle de libérateur de l'Europe
que tout le monde lui attribuait alors, excepté toutefois le
gouvernement autrichien, assez offusqué de ces témoignages
enthousiastes, et peu disposé à échanger la domination de la France
contre celle de la Russie. Dès que ce monarque fut rendu à Prague, et
avant que le roi de Prusse y fût arrivé, M. de Metternich et
l'empereur François lui firent connaître le secret de la négociation
clandestine, qui avait pris naissance à côté de la négociation
officielle dans les derniers jours du congrès de Prague, et lui
demandèrent son avis. Parler paix dans ce moment n'était guère de
saison. Alexandre était enivré d'espérance depuis la bataille de
Vittoria, et surtout depuis l'adhésion de l'Autriche. Peut-être même
sans cette puissance il se serait flatté de pouvoir soutenir la lutte,
ayant reçu dans les deux derniers mois de nombreux renforts, et la
Prusse, elle aussi, ayant fort augmenté ses armements. Mais, avec
l'Autriche de plus, avec les nouvelles que les Anglais mandaient de
leurs progrès en Espagne, de leur prochaine entrée en France, il ne
doutait pas d'être bientôt vainqueur de Napoléon, et de le remplacer
en Europe! La tête de ce jeune monarque était dans un état
d'incandescence extraordinaire, et pour atteindre au terme de cette
ambition, il n'était ni dangers qu'il ne fût résolu à braver, ni
caresses qu'il ne fût disposé à prodiguer à ses associés anciens et
nouveaux. Il était en effet plein de soins, de déférence apparente
pour tous, et, loin de se grandir, il affectait au contraire de se
montrer moins grand, moins puissant qu'il n'était, de peur d'offusquer
et de déplaire. Avec beaucoup de respect et de condescendance pour
l'empereur François, et sans afficher l'intention de détrôner
Napoléon, c'est-à-dire Marie-Louise, il manifesta l'espérance de
conquérir bientôt par la guerre des conditions meilleures, et une
indépendance de l'Allemagne infiniment mieux garantie. Il avait
d'ailleurs une raison toute-puissante à faire valoir auprès de
l'Autriche, c'est que sans l'abandon des villes anséatiques il serait
impossible d'obtenir l'adhésion de l'Angleterre à laquelle on était
étroitement lié, et il avait de plus un appât bien séduisant à faire
briller à ses yeux, c'était la possibilité si on était victorieux, de
lui restituer une partie de l'Italie. En conséquence, sans attendre
l'arrivée du roi de Prusse, Alexandre fit répondre par écrit, et par
l'intermédiaire de M. de Metternich à M. de Caulaincourt, que Leurs
Majestés les souverains alliés, après en avoir conféré entre eux,
pensant _que toute idée de paix véritable était inséparable de la
pacification générale que Leurs Majestés s'étaient flattées de
préparer par les négociations de Prague, elles n'avaient pas trouvé
dans les articles que proposait maintenant Sa Majesté l'Empereur
Napoléon des conditions qui pussent faire atteindre au grand but
qu'elles avaient en vue, et que par conséquent Leurs Majestés
jugeaient les conditions inadmissibles_. C'était dire assez clairement
qu'on regardait ces conditions comme tout à fait inacceptables par
l'Angleterre.
[En marge: M. de Caulaincourt quitte Prague définitivement pour aller
rejoindre Napoléon.]
[En marge: Ses regrets et son chagrin.]
M. de Bender, employé de la légation autrichienne, fut chargé de
porter lui-même cette réponse à M. de Caulaincourt au château de
Koenigsal, et de la lui remettre par écrit. Quoique s'y attendant, M.
de Caulaincourt en fut cependant consterné, car dans son bon sens,
dans son noble patriotisme, il n'augurait que de grands malheurs de
la continuation de cette guerre. Il fit ses préparatifs de départ,
vit une dernière fois M. de Metternich, avec lequel il échangea de
nouveaux et inutiles regrets, convint avec lui qu'on pourrait ouvrir
un congrès afin de négocier en se battant, faible espérance qui
laissait la chance pour les uns ou pour les autres de signer après un
affreux duel sa propre destruction, puis il alla rejoindre Napoléon en
Lusace. Le coeur plein d'une sorte de désespoir, il écrivit à M. de
Bassano pour lui exprimer en un langage haut et amer le déplaisir
d'avoir été employé à une négociation illusoire, et, arrivé auprès de
Napoléon, il lui témoigna, avec un respect grave, mais avec une
conviction ferme, la douleur qu'il éprouvait d'avoir vu négliger cette
occasion unique de conclure la paix. Napoléon d'une façon assez légère
essaya de le consoler de cette occasion manquée, promettant de lui en
fournir bientôt une plus belle, et lui rendit ses fonctions qui
nominalement étaient celles de grand écuyer, mais qui devenaient,
depuis la mort du maréchal Duroc, tantôt celles de grand maréchal,
tantôt même celles de ministre des affaires étrangères et
d'ambassadeur extraordinaire. Les honneurs pouvaient toucher ce grand
coeur, sensible assurément aux faveurs de cour, mais ne pouvaient à
aucun degré lui faire oublier les infortunes de son pays.
[En marge: Caractère général, et suite inévitable de la conduite tenue
envers l'Autriche.]
Telle fut cette célèbre et malheureuse négociation avec l'Autriche,
commencée, conduite sous l'empire des plus funestes illusions, et avec
une maladresse que les passions seules peuvent expliquer chez un
esprit aussi pénétrant que celui de Napoléon. Comme nous l'avons dit,
comme l'avaient soutenu MM. de Caulaincourt, de Talleyrand, de
Cambacérès, lors du conseil tenu aux Tuileries, il fallait ou annuler
l'Autriche dans cette occasion, l'essayer au moins en la comblant
d'égards, en affectant de ne pas vouloir l'engager dans une guerre qui
lui était étrangère, et surtout en ne lui demandant aucune portion de
ses forces, pour ne pas lui fournir soi-même un prétexte d'armer; ou
bien, si on la pressait d'entrer plus avant dans les événements, si on
lui fournissait par là un motif spécieux d'augmenter ses forces, si on
la conduisait pour ainsi dire par la main au rôle de médiatrice, il
fallait prévoir ses désirs qui naissaient de sa situation même, et se
résigner à les satisfaire, ce qui après tout n'aurait pas été
très-coûteux. Mais la pousser à prendre son épée, et se figurer
qu'elle l'emploierait pour nous et non pour elle, à notre gré et non
au sien, était le comble des illusions, de ces illusions que les
grands esprits se font aussi bien que les plus petits, lorsqu'ils ont
besoin de se tromper eux-mêmes. Si à cette faute on joint celle
d'avoir signé l'armistice de Pleiswitz avant d'avoir rejeté les
coalisés sur la Vistule et loin des Autrichiens, seconde faute qui
tenait, comme on l'a vu, à ce même désir obstiné d'échapper aux
conditions de la cour de Vienne, on a les vraies causes qui firent
aboutir à un si fatal dénoûment les événements d'abord si heureux du
printemps de 1813.
[En marge: Reprise des hostilités sur toute la ligne de l'Elbe, depuis
Koenigstein jusqu'à Hambourg.]
Du reste le canon retentissait déjà sur une ligne de cent cinquante
lieues, depuis Koenigstein jusqu'à Hambourg, et Napoléon, excité par
le bruit des armes, avait bientôt oublié les allées et venues, les
dits et redits des diplomates, pour ne songer qu'aux vastes desseins
militaires desquels il attendait les plus grands résultats. Le moment
est venu de faire connaître son plan et ses forces pour cette seconde
partie de la campagne de Saxe. Mais afin de les mieux comprendre, il
faut d'abord se rendre compte du plan et des forces de nos ennemis.
[En marge: Plan et forces des coalisés.]
[En marge: Les trois grandes armées actives de Bohême, de Silésie et
du nord.]