Les dépêches contenant ces ordres si contradictoires, parties le 5

août de Dresde, arrivèrent le 6 à Prague, surprirent fort M. de

Caulaincourt, et le remplirent d'une joie mêlée malheureusement de

beaucoup de tristesse, car avec le peu de jours qui restaient il

désespérait de mener à bien cette négociation in extremis, et la note

officielle d'ailleurs lui faisait craindre un esclandre qui nuirait

beaucoup au succès de ses efforts. Cette note destinée à être

publique offensa M. de Metternich, qui témoigna combien il en

redoutait l'effet, tant sur son maître que sur les cours de Prusse et

de Russie; mais son étonnement fut extrême lorsque, les deux

négociateurs français l'ayant quitté, il revit peu d'instants après M.

de Caulaincourt chez lui, apportant en grand secret une communication

aussi importante que celle dont il s'agissait. Elle était si tardive,

et il s'était tant habitué à désespérer des dispositions de Napoléon à

l'égard de la paix, qu'il eut de la peine à croire qu'elle fût

sincère, et ce motif seul l'empêcha de se livrer à une joie

qu'autrement il n'aurait pas manqué de ressentir et de manifester. Il

exprima ses regrets de ce qu'on n'avait pas tenté cette démarche

quelques jours plus tôt, car il eût été possible alors sans violer le

secret qui était recommandé, de sonder la Prusse et la Russie sur

certains points délicats, et d'arriver à une conciliation des

difficultés qui vraisemblablement diviseraient les cours

belligérantes. Toutefois, puisqu'on demandait à l'Autriche ses

conditions à elle-même, celles qu'elle appuierait de toute son

influence, et dont elle était résolue à exiger l'adoption de la part

de la Prusse et de la Russie, il allait consulter son maître, et

répondre, il l'espérait, sous vingt-quatre heures.

[En marge: M. de Metternich se transporte à Brandeiss pour conférer

avec l'empereur d'Autriche sur les propositions de Napoléon.]

[En marge: Doutes de l'empereur et de M. de Metternich sur le

caractère de la démarche de Napoléon.]

[En marge: Résolution d'y répondre franchement dans tous les cas.]

[En marge: Conditions invariables de l'Autriche.]

M. de Metternich se rendit en effet à Brandeiss, résidence actuelle de

l'empereur François, le trouva fort courroucé comme tout le monde

l'avait été à Prague de la note officielle du 6 août, et lui causa un

étonnement égal à son courroux, en lui faisant part de la démarche

inattendue du principal négociateur français. Tout ce qui était

extraordinaire concordait bien avec le caractère brusque et imprévu de

Napoléon, mais une démarche qui avait des apparences aussi pacifiques,

tentée ainsi à la dernière extrémité, avait de quoi exciter la

méfiance. L'empereur François et son ministre se demandèrent si

c'était de la part de Napoléon un acte de force ou de ruse, si, dans

des vues élevées, il savait enfin imposer silence à son orgueil pour

arriver à un accord entre les puissances européennes, ou bien s'il

voulait provoquer quelque exigence excessive de la part des coalisés,

afin de s'en faire auprès du public français un argument qui le

justifierait d'avoir préféré la guerre à une paix humiliante. Ils

reconnurent que dans les deux cas il fallait répondre sans hésiter,

car s'il souhaitait la paix, on lui devait de s'expliquer franchement

avec lui; s'il cherchait à provoquer une proposition inadmissible, il

importait de le confondre en lui adressant les conditions auxquelles

depuis longtemps on s'était arrêté, et que certainement la France ne

trouverait pas déshonorantes. Ces conditions étaient au fond tellement

indiquées lorsqu'on voulait reconstituer l'Allemagne, et pour

reconstituer l'Allemagne rendre quelque force à la Prusse, que toute

variante était impossible. C'étaient, comme nous l'avons déjà répété

tant de fois, le partage du duché de Varsovie, sur le sort duquel la

fortune avait prononcé à Moscou, et dont la plus grande partie devait

revenir à la Prusse; l'abolition de la Confédération du Rhin, que

toute l'Allemagne réclamait pour n'être plus placée sous une autorité

étrangère, et le rétablissement des villes anséatiques, qu'elle

réclamait également pour recouvrer son commerce; enfin la restitution

de l'Illyrie, consentie depuis longtemps par Napoléon, et vivement

désirée par l'Autriche afin de se procurer quelques aboutissants vers

la mer. Tout cela était si nécessaire pour que l'Allemagne retrouvât

quelque indépendance, en restant d'ailleurs fort exposée encore à

l'influence de Napoléon, qui conservait Mayence, Cologne, Wesel,

Gorcum, le Texel et la Westphalie, qu'il n'y avait pas autre chose à

imaginer et à proposer. On avait assez communiqué avec la Prusse et la

Russie pour s'être assuré de leur adhésion à ces bases, et quant à

l'Angleterre, les villes anséatiques étant rétablies, Napoléon

paraissant décidé au sacrifice de l'Espagne, on était certain de

l'amener à la paix, car elle ne voudrait pas rester seule en guerre

avec la France. On résolut donc de faire connaître à Napoléon les

conditions dont il s'agit, et qui au surplus n'étaient pas nouvelles

pour lui, en exigeant le secret qu'il avait exigé lui-même, et en

demandant une réponse sous quarante-huit heures, car après le 10 août

au soir il ne serait plus temps.

[En marge: Retour de M. de Metternich à Prague, et son entrevue avec

M. de Caulaincourt.]

M. de Metternich revenu le 7 à Prague, fut tout à coup rappelé à

Brandeiss par son maître, qui, avant de se prêter à ces communications

particulières, avait été saisi d'une subite hésitation. Mais tout

examiné, l'empereur et son ministre persistèrent, et après une journée

malheureusement perdue, la réponse fut apportée à M. de Caulaincourt,

toujours à l'insu de M. de Narbonne. M. de Metternich lui dit que son

maître s'était demandé si cette communication si imprévue et si

tardive de Napoléon était une _démarche de force ou de ruse_; que si

elle était une démarche de force comme il aimait à le penser de la

part de son gendre, on lui devait une franche réponse; que si elle

était une démarche de ruse, il croyait devoir y répondre encore, car

les conditions qu'il apportait pouvaient s'avouer au monde entier, et

surtout à la France. Il lui fit donc verbalement la déclaration

suivante, qu'il l'autorisa à transcrire sur-le-champ, sous sa dictée,

et qui a une telle importance que nous allons la reproduire

textuellement.

[En marge: Déclaration importante dans laquelle l'Autriche énonce ses

conditions, avec engagement de les faire accepter par les puissances

coalisées.]

INSTRUCTIONS POUR LE COMTE DE METTERNICH SIGNÉES PAR L'EMPEREUR

D'AUTRICHE.

«M. de Metternich demandera au duc de Vicence, sous sa parole

d'honneur, l'engagement que son gouvernement gardera le secret le plus

absolu sur l'objet dont il est question.

»Connaissant par des explications confidentielles préalables les

conditions que les cours de Russie et de Prusse paraissent mettre à

des arrangements pacifiques, et me réunissant à leurs points de vue,

parce que je regarde ces conditions comme nécessaires au bien-être de

mes États et des autres puissances, et comme les seules qui puissent

réellement mener à la paix générale, je ne balance point à énoncer les

articles qui renferment mon _ultimatum_.

»J'attends un _oui_ ou _non_ dans la journée du 10.

»Je suis décidé à déclarer dans la journée du 11, ainsi que cela se

fera de la part de la Russie et de la Prusse, que le congrès est

dissous, et que je joins mes forces à celles des alliés pour conquérir

une paix compatible avec les intérêts de toutes les puissances, et

que je ferai dès lors abstraction des conditions actuelles, dont le

sort des armes décidera pour l'avenir.

»Toutes propositions faites après le 11 ne pourront plus se lier avec

la présente négociation.»

_Conditions auxquelles l'Autriche regarde la paix comme faisable._

«Dissolution du duché de Varsovie et sa répartition entre l'Autriche,

la Russie et la Prusse; par conséquent Dantzig à la Prusse.

»Rétablissement de Hambourg et de Lubeck comme villes libres

anséatiques, et arrangement éventuel et lié à la paix générale sur les

autres parties de la 32e division militaire, et sur la renonciation au

protectorat de la Confédération du Rhin, afin que l'indépendance de

tous les souverains actuels de l'Allemagne se trouve placée sous la

garantie de toutes les grandes puissances.

»Reconstruction de la Prusse avec une frontière tenable sur l'Elbe.

»Cession des provinces illyriennes à l'Autriche.

»Garantie réciproque que l'état de possession des puissances grandes

et petites, tel qu'il se trouvera fixé par la paix, ne pourra être

changé ni lésé par aucune d'elles.»

[Illustration: Caulaincourt (Duc de Vicence).]

[En marge: Explications ajoutées par M. de Metternich au texte de son

ultimatum, et nouvelle déclaration qu'après le 10 août l'Autriche fera

partie de la coalition.]

Après cette communication si importante, et qui confond tous les

mensonges que certains narrateurs ont avancés sur ce sujet, M. de

Metternich ajouta quelques explications d'une extrême gravité. Il dit

que jusqu'au 10 août au soir l'Autriche serait sans engagement avec

les puissances belligérantes, que jusque-là elle pourrait, comme

elle le faisait actuellement, traiter confidentiellement avec

Napoléon, et adopter certaines de ses propositions, les imposer même

aux puissances coalisées, auxquelles nul traité ne la liait, mais qu'à

partir du 11 elle serait liée avec elles, ne pourrait rien écouter

sans leur en donner communication, et serait obligée de n'admettre

aucune condition de paix que d'accord avec elles.

Ces observations méritaient la plus sérieuse attention, car la

différence qu'il y avait à traiter le 10 et non pas le 11 ou le 12,

consistait à dépendre de l'Autriche seule, qui souhaitait la paix

parce qu'elle craignait la guerre, au lieu de dépendre des puissances

coalisées qui ne voulaient pas la paix parce qu'elles attendaient

davantage de la guerre, et qu'elles étaient en proie à toutes les

passions du moment. Le duc de Vicence en rapportant exactement les

communications qu'il avait reçues, les accompagna de nouvelles

instances exprimées dans le langage le plus beau et le plus touchant.

[En marge: Nobles paroles de M. de Caulaincourt à Napoléon.]

«--Sire, disait-il à Napoléon, cette paix _coûtera peut-être quelque

chose à votre amour-propre, mais rien à votre gloire_, car elle ne

coûtera rien à la vraie grandeur de la France. Accordez, je vous en

conjure, cette paix à la France, à ses souffrances, à son noble

dévouement pour vous, aux circonstances impérieuses où vous vous

trouvez. Laissez passer cette fièvre d'irritation contre nous qui

s'est emparée de l'Europe entière, et que les victoires même les plus

décisives exciteraient encore au lieu de la calmer. Je vous la

demande, ajoutait-il, non pour le vain honneur de la signer, mais

parce que je suis certain que vous ne pouvez rien faire de plus utile

à notre patrie, de plus digne de vous et de votre grand

caractère.»--Quel devait être l'effet de ces nobles prières d'un noble

coeur, on va le voir!

[En marge: La réponse de M. de Metternich arrive le 9 août à Dresde.]

[En marge: Napoléon s'obstine à n'attacher aucune importance à la date

du 10.]

[En marge: Il croit avoir jusqu'au 17.]

[En marge: Il prend toute une journée pour répondre.]

La réponse apportée le 8 août par M. de Metternich, transcrite pendant

la journée, ne pouvait être que le 9 sous les yeux de Napoléon, et n'y

fut en effet que le 9 à trois heures de l'après-midi. Il aurait fallu

que souscrivant aux sacrifices qu'on lui demandait, et qui n'étaient

que des sacrifices d'amour-propre, comme l'avait si bien dit M. de

Caulaincourt, il s'y décidât sur l'heure, et expédiât la réponse dans

la soirée même du 9, afin que cette réponse arrivant le 10 au matin à

Prague, avec accompagnement de pouvoirs pour M. de Caulaincourt, on

pût signer les bases de la paix le 10 avant minuit. Napoléon n'en fit

malheureusement rien. D'abord il ne voulut pas croire à cette

situation de l'Autriche, libre jusqu'au 10 août à minuit, mais engagée

après le 10, et au lieu de dépendre d'elle seule dépendant de la

volonté de ses nouveaux alliés. Il imagina que ce n'était là qu'un

vain langage diplomatique, qu'on lui tenait pour l'intimider, ou pour

hâter ses déterminations. N'attachant pas d'ailleurs beaucoup

d'importance à éviter la guerre au prix de sacrifices qui lui étaient

souverainement désagréables, aveuglé par une déplorable confiance en

ses forces, il ne se pressa pas de prendre et de faire connaître ses

résolutions. Il employa la journée à se décider, pensant que ce serait

assez tôt de se résoudre le 10, que les hostilités ne recommençant

que le 17 on aurait le temps de s'entendre, que l'Autriche ferait de

ses alliés ce qu'elle voudrait, aussi bien le 11 ou le 12 que le 10,

pourvu que ce fût avant le 17, et que par conséquent il pouvait sans

inconvénient s'accorder à lui-même vingt-quatre heures de réflexion.

Il employa donc vingt-quatre heures, non pas à se combattre mais à se

flatter, à laisser ainsi s'évanouir le moment décisif de cette

négociation, et lui, qui tant de fois avait saisi l'instant propice

sur les champs de bataille, qui avait dû à cette promptitude de

détermination ses plus grands triomphes, allait laisser échapper sans

en profiter le moment politique le plus important de son règne! Et M.

de Bassano, que faisait-il lui-même pendant ces heures fatales? Que ne

passait-il cette nuit aux pieds de son maître, à lui répéter de vive

voix les ardentes, les patriotiques prières de M. de Caulaincourt! et

fallût-il pour le vaincre caresser follement son orgueil indomptable,

fallût-il lui persuader que même après cette paix, il restait plus

puissant que jamais, plus puissant qu'avant Moscou, M. de Bassano en

proférant ces flatteries aurait été un utile, un patriotique flatteur,

et il eût été plus près du vrai qu'en laissant croire à Napoléon que

la gloire consistait à ne jamais céder!

[En marge: Nuit fatale passée par Napoléon à compulser ses états de

troupes, et à se remplir d'une aveugle confiance.]

[En marge: Modifications que Napoléon apporte aux conditions de M. de

Metternich.]

[En marge: Il ne veut céder ni les villes anséatiques, ni le

protectorat de la Confédération du Rhin, ni Trieste.]

Mais Napoléon n'entendit rien de pareil, et pendant ces quelques

heures, heures qui emportèrent sa grandeur, et malheureusement la

nôtre, il n'entendit que l'écho de sa propre pensée. Après avoir manié

et remanié durant toute la nuit ses états de troupes avec M. de

Bassano, et s'être persuadé qu'il pouvait faire face à tout, il crut

qu'il devait persister dans ses vues, et ne pas accorder à la paix un

sacrifice de plus. Voici donc les conditions auxquelles il s'arrêta.

Il consentait bien à sacrifier le grand-duché de Varsovie, comme un

essai de Pologne condamné par l'événement, mais il ne voulait pas, en

rendant quelque grandeur à la Prusse, la récompenser de ce qu'il

appelait une trahison. Il admettait qu'on lui accordât la plus grande

partie du duché de Varsovie, la totalité même, si la Russie et

l'Autriche consentaient à faire ce sacrifice pour elle; mais il

voulait la rejeter au delà de l'Oder, lui ôter, pour les attribuer à

la Saxe, le Brandebourg, Berlin, Potsdam, c'est-à-dire son sol natal

et sa gloire, la transporter entre l'Oder et la Vistule, la faire

ainsi une puissance polonaise plutôt qu'allemande, lui laisser le

choix comme capitale entre Varsovie et Koenigsberg, sans lui donner

Dantzig, qui redeviendrait ville libre. Il voulait à sa place, entre

l'Oder et l'Elbe, mettre la Saxe, et attribuer à celle-ci tout

l'espace qui s'étend de Dresde à Berlin. Quant à Lubeck, Hambourg,

Brême, c'étaient des parties du territoire constitutionnel de

l'Empire, et il ne souffrait pas même qu'on en parlât. Quant au titre

de protecteur de la Confédération du Rhin, c'était à l'entendre

vouloir lui infliger une humiliation que de le lui enlever, puisqu'on

reconnaissait que ce n'était qu'un titre absolument vain. Quant à

l'Illyrie, il était prêt à la rendre à l'Autriche, mais en gardant

l'Istrie, c'est-à-dire Trieste, seule chose que l'Autriche désirât

ardemment. Il prétendait en outre conserver plusieurs positions au

delà des Alpes Juliennes, telles que Villach, Goritz, en un mot tous

les débouchés qui permettaient de descendre en Illyrie, disant qu'il

n'était pas sûr de Venise s'il n'avait pas ces positions, c'est-à-dire

qu'il n'était pas en sûreté dans sa maison s'il n'avait pas les clefs

de la maison d'autrui. À ces conditions il admettait la paix sans se

tenir pour froissé, et consentait à rentrer sur le Rhin avec ses

armées. À d'autres conditions il aimait mieux lutter pendant des

années contre l'Europe entière. Telles furent les propositions qui

sortirent des méditations de cette nuit funeste.

Toutefois, comme il n'y avait aucune chance que l'Autriche pût obtenir

de ses futurs alliés l'abandon de Berlin par la Prusse, afin de

composer avec la Saxe une fausse Prusse, sans passé, sans consistance,

sans réalité, il autorisa M. de Caulaincourt à renoncer à ce premier

projet s'il n'était pas accueilli, et il consentit à laisser à la

Prusse, outre ce qu'on lui accorderait du duché de Varsovie, tout ce

qu'elle possédait entre l'Oder et l'Elbe, mais en maintenant Dantzig

comme ville libre, mais en ne souffrant pas davantage qu'on parlât de

Lubeck, de Hambourg, de Brême, de la Confédération du Rhin, et enfin

en ne restituant l'Illyrie qu'à condition de retenir l'Istrie, Trieste

surtout, parce que, répétait-il toujours, vouloir Trieste c'était

vouloir Venise.

[En marge: Le 10 au matin, Napoléon appelle M. de Bubna pour lui

expliquer ses conditions et le charger de les envoyer à Prague.]

Le matin du 10 Napoléon manda auprès de lui M. de Bubna, qui formait

des voeux sincères pour la paix, et qui malheureusement se prêtait un

peu trop aux vues de son puissant interlocuteur dans l'espérance de

l'adoucir. Il lui fit connaître la négociation secrète entamée avec M.

de Metternich, lui communiqua ses états de troupes, lui manifesta

ouvertement son penchant à faire cette campagne de Saxe, du résultat

de laquelle il se promettait autant de puissance que de gloire, se

montra ce qu'il était, confiant, gai même, inclinant autant à la

guerre qu'à la paix, disposé par conséquent à donner peu de chose pour

que ce fût l'une ou l'autre qui sortît des négociations de Prague;

puis après avoir, sans vain étalage, sans forfanterie, révélé cette

funeste énergie de son âme, il exposa ses conditions, demandant

presque à chacune un assentiment, que M. de Bubna ne pouvait pas

accorder sans doute, mais qu'il ne refusait pas assez péremptoirement

pour dissiper toute espèce d'illusion. Sur deux points notamment, les

villes anséatiques et la Confédération du Rhin, M. de Bubna n'ayant

jamais trouvé sa cour aussi absolue que sur le reste, il parut

faiblir, et Napoléon se figura que, sans subir ces deux conditions qui

lui étaient particulièrement insupportables, il pourrait avoir la

paix, sauf peut-être à abandonner Trieste. Il ne désespéra donc pas

d'une paix conclue sur ces bases, mais en tout cas il en avait pris

son parti, et n'avait nul chagrin de se battre encore; il se disait

même qu'il retrouverait dans une continuation de la guerre, non pas

toute sa gloire, qui était restée entière, mais toute sa puissance,

toute celle qu'il avait ensevelie sous les ruines de Moscou.

[En marge: Le courrier parti le 10 de Dresde ne pouvait arriver que le

11 à Prague.]

Après cet entretien il renvoya M. de Bubna, le chargeant d'écrire à

son cabinet dans ce sens, et manda ses dernières résolutions à M. de

Caulaincourt. Le courrier qui les portait ne pouvait arriver que le

11. Napoléon ne se préoccupa guère de ce retard, et attendit la

réponse quelle qu'elle fût, en prenant toutes ses dispositions pour le

renouvellement des hostilités le 17.

[En marge: Anxiété à Prague pendant la journée du 10.]

La journée du 10 s'écoula donc à Prague sans rien apporter de Dresde,

à la grande satisfaction des négociateurs de la Prusse et de la

Russie, à la grande douleur de M. de Caulaincourt, au grand regret de

M. de Metternich, qui, bien qu'il eût pris son parti, ne voyait pas

sans effroi pour l'Autriche la terrible épreuve d'une nouvelle guerre

avec la France. Plusieurs fois dans cette journée il se rendit chez M.

de Caulaincourt, afin de savoir si aucune réponse n'était venue de

Dresde, et chaque fois trouvant M. de Caulaincourt triste et

silencieux parce qu'il n'avait rien à dire, il répéta que passé minuit

il serait non plus arbitre, mais belligérant, réduit par conséquent à

solliciter pour la paix auprès de ses nouveaux alliés, au lieu de

pouvoir la leur imposer modérée et acceptable pour tout le monde.

[En marge: Rien n'étant arrivé dans le délai fixé, M. de Metternich

annonce le 11 que l'Autriche déclare la guerre à la France.]

Après avoir vainement attendu pendant toute la journée du 10, M. de

Metternich signa enfin l'adhésion de l'Autriche à la coalition, et

annonça le lendemain 11 au matin à M. de Caulaincourt et à M. de

Narbonne (celui-ci ignorant toujours la négociation secrète), annonça,

disons-nous, avec un chagrin qui frappa tous les yeux, que le congrès

de Prague était dissous, que dès lors l'Autriche, forcée par ses

devoirs envers l'Allemagne et envers elle-même, se voyait contrainte à

déclarer la guerre à la France. Les négociateurs prussien et russe

annoncèrent de leur côté qu'ils se retiraient, en rejetant sur la

France la responsabilité de l'insuccès des négociations, et

quittèrent Prague avec une joie non dissimulée. Du reste cette joie

fut universelle, et excepté M. de Metternich, qui, tout en les

bravant, apercevait les conséquences possibles d'une rupture avec

Napoléon, excepté l'empereur qui avait le coeur serré en songeant à sa

fille, les Autrichiens de toutes les classes manifestèrent des

transports d'enthousiasme. Les passions germaniques qu'ils

partageaient, et qu'on les avait forcés de contenir, éclatèrent sans

mesure, comme elles avaient éclaté à Breslau et à Berlin quelques mois

auparavant.

[En marge: Le courrier attendu le 10 étant arrivé le 11, M. de

Caulaincourt se rend chez M. de Metternich pour lui transmettre les

dernières conditions de Napoléon.]

[En marge: M. de Metternich, même en admettant que ces conditions

puissent être convenablement modifiées, déclare qu'au lieu de les

imposer, il ne peut plus désormais que les proposer aux souverains

alliés.]

[En marge: Chagrin visible de M. de Metternich.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 16 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 16 / 52 段