Napoléon profita de son séjour à Mayence pour donner quelque attention

à ses finances. La mesure de l'aliénation des biens communaux, adoptée

et convertie en loi, n'avait pas encore produit de grands résultats,

parce qu'il fallait ménager un emploi aux nouveaux bons de la caisse

d'amortissement avant d'en émettre des sommes considérables. Sans

cette précaution en effet ils se seraient accumulés sur la place et

eussent été bientôt dépréciés. Il était donc indispensable d'accélérer

l'aliénation des biens communaux, qui pouvait seule fournir l'emploi

désiré. Avant que les biens communaux fussent vendus, il fallait les

choisir, les faire admettre dans la catégorie des biens aliénables,

les estimer, en fournir la valeur aux communes en rentes sur l'État,

en prendre possession, et enfin les mettre publiquement en

adjudication. Quelque accélérée que fût cette suite d'opérations

administratives, elle exigeait du temps, et jusqu'à son achèvement

pour chaque partie de biens, on ne pouvait opérer la mise en vente.

Les bons émis avant qu'ils fussent recherchés pour ce genre d'emploi,

auraient bientôt flotté sur la place, perdu 20 ou 30 pour cent,

entraîné la chute des actions de la Banque et des rentes sur l'État,

seules valeurs ayant cours à cette époque, et ruiné l'espèce de

crédit fort restreint dont on jouissait, et dont on avait besoin, tout

restreint qu'il était. Napoléon avait pris pour le compte de son

trésor environ 72 millions de ces nouveaux bons, la Banque 10, la

Caisse de service 63, ce qui composait une ressource de 145 millions

réalisée d'avance, et qui n'entraînait aucune émission de ces bons,

parce que les trois caisses qui s'en étaient chargées les avaient

gardés en portefeuille. Mais ce n'était pas assez avec les immenses

dépenses qu'on avait eu à solder, car les payements du Trésor dans les

six premiers mois écoulés avaient déjà excédé les recettes ordinaires

de plus de 200 millions. M. Mollien n'osait pas dans ses payements

employer les nouveaux bons de la Caisse d'amortissement, parce qu'il

craignait de les avilir. On en avait d'abord émis quelques-uns sur la

place afin de les populariser, et ils n'avaient pas perdu plus de 5 à

6 pour cent, ce qui était un agio fort modéré, mais les répandre

davantage était difficile et dangereux. On ne pouvait les donner ni

aux rentiers ni aux fonctionnaires, parce que les sommes à payer aux

uns comme aux autres étaient peu considérables et que les coupures de

ces bons ne s'y prêtaient pas, parce qu'on aurait fait d'ailleurs

crier aux assignats. Encore moins pouvait-on les consacrer à payer la

solde de l'armée, qui s'acquittait à l'étranger et en sommes

très-divisées. Toutefois, pour ce genre de payement, Napoléon avait

fait employer dans une certaine proportion les billets de la Caisse de

service, acquittables à Paris ou dans les départements, lesquels

fournissaient aux officiers ayant des familles la faculté de faire

passer sûrement et sans frais de l'argent en France, et procuraient en

outre au Trésor la facilité de remplir ses engagements avec un papier

à échéance assez longue. C'est même par des combinaisons de ce genre

que la Caisse de service avait pu se charger à elle seule de 63

millions des nouveaux bons, qu'elle devait garder en portefeuille.

L'unique payement qui pût s'effectuer avec cette nouvelle valeur,

c'était celui des grandes fournitures exécutées par les riches

entrepreneurs travaillant pour la guerre et pour la marine. Ceux-là

tenant à continuer les affaires importantes qu'ils faisaient avec

l'État, ne devaient pas regarder de si près au mode de payement, et

d'ailleurs ils avaient tellement besoin d'argent, qu'ils aimaient

encore mieux recevoir une valeur exposée à perdre 10 ou 15 pour cent,

que ne rien recevoir du tout. Il y avait de plus une espèce de

fournisseurs obligés, devenus fournisseurs malgré eux, c'étaient les

propriétaires, fermiers ou négociants, auxquels on avait pris par voie

de réquisition ou des denrées ou des étoffes, ou des chevaux, à

condition de les solder comptant. Aux uns comme aux autres on pouvait

donner les nouveaux bons de la Caisse, que les uns feraient escompter

à de gros capitalistes, que les autres garderaient pour en acheter des

biens communaux. Mais M. Mollien, toujours attaché aux moyens

réguliers, préférait faire attendre les fournisseurs et les individus

frappés de réquisition, ce qui pouvait se couvrir du prétexte des

liquidations inachevées, que d'émettre un papier exposé à être

qualifié d'assignat dès que l'introduction dans le public en

paraîtrait plus ou moins forcée. Aussi les fournisseurs, habitués à

crier à la porte des administrations, commençaient-ils à murmurer, à

se plaindre du défaut de payement, et à l'alléguer comme excuse du

ralentissement de tous les services. C'est là ce qui motiva

l'intervention personnelle de Napoléon, dont l'oreille ne devenait

sensible en ce moment que lorsqu'il s'agissait des besoins de l'armée.

[En marge: Napoléon exige que M. Mollien donne des nouveaux bons à

certains fournisseurs, et à certains créanciers de l'État.]

S'adressant à M. Mollien, il soutint que la perte de 9 à 10 pour cent

sur une pareille valeur, surtout lorsqu'un gros intérêt, exactement

payé, devait en maintenir le cours, n'était rien en soi, et n'égalait

pas l'inconvénient de faire attendre des gens qu'il y avait urgence à

satisfaire. Ceux à qui l'argent comptant n'était pas indispensable

auraient dans la main un placement avantageux, ceux qui ne pouvaient

pas s'en passer, réaliseraient le capital par l'escompte, et ce serait

toujours le même résultat, ramené à un seul inconvénient, de faire

baisser de 9 à 10 pour cent l'une des trois valeurs circulantes. Les

rentes sur l'État, par exemple, qu'on avait vues à 12 francs la veille

du 18 brumaire, à 30 le lendemain, puis à 90 après 1806, qu'on

revoyait actuellement à 70, n'entraînaient pas après tout, par ces

variations, la ruine de l'État et des particuliers. La fixité et

l'exact payement de l'intérêt consolaient les porteurs de rente, qui

finissaient par ne plus prendre garde à ces fluctuations, et il n'y

avait d'atteints par elles que ceux qui étaient forcés de vendre.

C'était un inconvénient très-partiel, auquel devaient se résigner ceux

qui avaient besoin d'argent.

[En marge: Napoléon, pour fournir un emploi à ces bons, prend des

mesures afin d'accélérer la mise en vente des biens communaux.]

Telle était l'argumentation fort spécieuse de Napoléon contre le

ministre des finances, argumentation qui eût été à peu près vraie, si

la baisse de ces bons avait pu être limitée à 10, à 12, même à 15 pour

cent. Mais qui pouvait dire où elle s'arrêterait, si on se laissait

entraîner à une émission considérable? C'est ce que craignait M.

Mollien, et ce dont Napoléon ne tint aucun compte, car il ordonna

qu'on répandît à Paris environ une trentaine de millions des bons de

la caisse d'amortissement par le payement des fournitures, et dans

les départements environ dix-huit ou vingt par le payement des

réquisitions. C'étaient cinquante millions introduits un peu

forcément dans la circulation. Afin de leur ouvrir plus tôt le

débouché des acquisitions de biens communaux, Napoléon prescrivit

à l'archichancelier Cambacérès de faire acte d'autorité sur le Conseil

d'État, d'enlever au Comité du contentieux, dont les formes sont

celles de la justice elle-même, les contestations relatives aux biens

communaux, de les transporter au Comité chargé de l'administration

communale, de diriger lui-même ce comité, et d'expédier rapidement ce

genre d'affaires au moyen d'un examen sommaire et non interrompu.

[En marge: Napoléon imagine des conscriptions locales, qui se

justifient par le danger de certaines frontières.]

[En marge: Levée de 30 mille hommes dans les départements voisins des

Pyrénées.]

Après ce secours un peu violent apporté à ses finances, Napoléon,

toujours en travail d'esprit pour la levée des hommes, inventa des

conscriptions d'un nouveau genre, qu'il espérait rendre supportables

en leur donnant un caractère d'urgence et d'utilité locales. Par

exemple la frontière des Pyrénées se trouvant menacée par suite des

derniers événements d'Espagne, Napoléon imagina de lever 30 mille

hommes sur les quatre dernières classes, dans tous les départements

situés depuis Bordeaux jusqu'à Montpellier, afin de garantir de

l'invasion cette partie du territoire. Comme le sol que les nouveaux

appelés allaient défendre était le leur, Napoléon pensa que c'était

demander en quelque sorte à des paysans de défendre leurs chaumières,

à des citadins de défendre leurs propres villes, et que l'urgence du

besoin ferait taire la plainte, car on ne pouvait pas dire, comme de

toutes les autres levées de cette époque, que Napoléon prenait les

hommes pour les faire mourir sur l'Elbe et l'Oder au service de son

ambition. L'idée lui ayant paru ingénieuse, il voulut l'appliquer aux

départements du nord et de l'est, toujours en s'adressant aux

départements de l'ancienne France, lesquels, depuis plus de vingt

années, supportaient tout le poids de la guerre, et de leur demander

une soixantaine de mille hommes, sous le même prétexte de danger local

et pressant. Mais comme ces conscriptions devaient bientôt finir par

ressembler à une conscription générale, et en produire l'effet,

Napoléon résolut d'ajourner la seconde de deux ou trois mois.

Seulement il appela sans aucun retard les trente mille hommes demandés

aux départements voisins des Pyrénées.

[Date en marge: Août 1813.]

[En marge: Ces diverses mesures résolues en principe à Mayence.]

[En marge: Au milieu de ses nombreuses occupations, Napoléon comble

Marie-Louise des témoignages les plus affectueux.]

[En marge: Il lui laisse ignorer à quel point il est résolu à la

guerre.]

[En marge: Il lui prépare plusieurs voyages pour la distraire, pendant

qu'il se battra à outrance.]

Ces mesures, les unes civiles, les autres militaires, pour la plupart

conçues avant le voyage de Mayence, furent à Mayence même, soit

résolues immédiatement, soit spécialement examinées avec des agents

venus de Paris, pour être définitivement décrétées à Dresde. Napoléon

ajoutant à ce travail des revues incessantes de troupes, de

continuelles inspections de matériel, n'eut pas grand temps à donner

à l'Impératrice, mais il la combla des témoignages les plus

affectueux, témoignages à la fois sincères et calculés, afin que la

nouvelle guerre avec l'Autriche ne portât dans l'opinion publique

aucun tort à un mariage qu'il regardait toujours comme utile à sa

politique, et afin de laisser l'empereur François sous le poids des

mêmes obligations envers sa fille, car il le dispensait moins d'être

bon père, en restant lui-même bon époux. Il cédait, il faut le dire

aussi, au penchant de son propre coeur, car il était touché de

l'attachement qu'il semblait inspirer à cette noble fille des Césars,

et le lui rendait autant que le permettaient les vastes et fortes

distractions de son âme. Voulant même la ménager, il ne lui dit pas à

quel point la guerre était certaine et serait sérieuse; il la laissa

partir avec des doutes à ce sujet, tandis qu'écrivant au prince Eugène

à Milan, au général Rapp à Dantzig, au maréchal Davout à Hambourg, il

leur avoua ce qu'il en était, et leur enjoignit de se tenir prêts pour

le 17 août. Désirant en outre préparer à l'Impératrice une distraction

agréable, et lui procurer autant que possible l'oubli des cruelles

inquiétudes du moment, il lui prescrivit un voyage sur le Rhin, de

Mayence à Cologne, qu'elle devait faire au milieu des hommages des

populations des deux rives, et puis il décida qu'après avoir passé

quelques jours à Paris, elle entreprendrait un voyage en Normandie,

afin d'aller à Cherbourg présider une imposante cérémonie,

l'introduction des eaux de l'Océan dans le célèbre bassin commencé

sous le règne de Louis XVI, et terminé sous le sien. Il poussa

l'attention jusqu'à recommander au prince Cambacérès de la faire

partir avant la rupture de l'armistice, afin qu'elle n'apprît les

nouvelles hostilités que bien des jours après leur reprise, et

peut-être après quelque grand événement capable de la rassurer. Il

voulait ainsi distraire, consoler et faire aimer de la France cette

jeune femme, mère et tutrice de son fils, régente de l'Empire,

destinée à le remplacer s'il venait à succomber sous un boulet ennemi.

Pourquoi, hélas! les sinistres pressentiments dont ces soins délicats

étaient la preuve, ne contribuaient-ils pas à vaincre l'obstination

fatale à laquelle il allait sacrifier son fils, son épouse, son trône

et sa personne!

[En marge: Napoléon quitte Mayence le 1er août.]

[En marge: Il passe en route la revue des troupes du maréchal

Saint-Cyr.]

[En marge: Il arrive à Dresde le 4 au soir.]

Après avoir passé du 26 juillet au 1er août avec Marie-Louise, il

l'embrassa en présence de toute sa cour, et la laissant en larmes,

partit pour la Franconie. Déjà il avait inspecté à Mayence les

divisions du maréchal Augereau, qui achevaient de se former sur les

bords du Rhin. À Wurzbourg se trouvaient deux des divisions du

maréchal Saint-Cyr, actuellement en marche vers l'Elbe, où elles

devaient venir prendre la position de Koenigstein. Elles lui parurent

belles, assez bien instruites, et animées des sentiments qu'il pouvait

leur désirer. Il visita la place de Wurzbourg, la citadelle, les

magasins, en un mot l'établissement militaire tout entier, dont il

voulait faire un des points importants de sa ligne de communication;

ensuite il se dirigea sur Bamberg et Bayreuth, où il vit

successivement les autres divisions du maréchal Saint-Cyr, et les

divisions bavaroises destinées à faire partie du corps d'Augereau.

Après avoir porté sur toutes choses son oeil investigateur, donné les

ordres et les encouragements nécessaires, il repartit pour Erfurt, et

arriva le 4 au soir à Dresde. Le 5 de grand matin il était debout et à

l'oeuvre, pressé qu'il était d'employer utilement les derniers jours

de l'armistice.

[En marge: Confiance immense qu'il a conçue en méditant sur l'étendue

de ses ressources.]

La vue des troupes qu'il avait inspectées sur sa route, ses

méditations incessantes sur le plan de la prochaine campagne, avaient

redoublé sa confiance dans son armée et dans son génie. En voyant

venir le moment de cette terrible lutte, en méditant sur ses chances,

en se souvenant combien ses soldats bravaient facilement la mort,

combien lui-même une fois au milieu du danger trouvait de combinaisons

heureuses, là où ses adversaires ne trouvaient que des fautes à

commettre, ne sachant pas se rendre compte des passions généreuses

qu'il avait soulevées contre lui, et dont l'ardeur pouvait compenser

chez ses ennemis une direction malhabile, il sentait en lui-même comme

une sorte de chaleur d'âme qui animait toute sa personne, qui éclatait

dans ses yeux, et lui donnait l'aspect du contentement, de l'espérance

et de l'audace. Ceux qui l'entouraient en étaient frappés, et les plus

sages en étaient plutôt inquiets que réjouis[6].

[Note 6: Voici de singulières paroles écrites par M. de

Bassano à M. de Vicence, et qui prouvent ce que nous

avançons ici. «L'Empereur part demain et ira coucher à

Bautzen... Nous sommes ici dans l'attente et dans la

meilleure espérance des événements. Toute l'armée est en

mouvement. La confiance est partout. Le roi de Saxe et la

famille royale ne quittent pas Dresde..... Sa Majesté ne

veut pas de prolongation d'armistice, elle est prête à la

guerre. Elle l'est plus que l'Autriche. Elle n'a pas de

motifs d'attendre pour ses subsistances, et elle ne veut pas

perdre un temps précieux et se laisser engager dans

l'hiver... (Dans ce moment en effet Napoléon avait renoncé à

une prolongation d'armistice, et ne voulait que différer

l'entrée en action de l'Autriche.).... M. de Bubna, qui sera

arrivé longtemps avant le courrier porteur de cette dépêche,

connaît notre position. _La secrète joie qu'éprouve Sa

Majesté de se trouver dans une circonstance difficile, mais

digne de son génie, n'a point échappé à M. de Bubna..._ Sa

Majesté, qui se fie à la Providence, entrevoit les grands

desseins qu'elle a fondés sur elle. Ses plans sont arrêtés,

et elle ne voit partout que des motifs de confiance.»

(Dépêche de M. de Bassano à M. le duc de Vicence en lui

envoyant ses pleins pouvoirs, à la date du 13 août 1813.)]

[En marge: Reproches adressés à MM. de Caulaincourt et de Narbonne,

pour avoir permis à M. de Metternich de les menacer de la guerre.]

[En marge: Napoléon, soit pour retarder l'entrée en action de

l'Autriche, soit pour aboutir à la paix sans subir les conditions qui

lui déplaisent, essaye au dernier moment d'une négociation secrète

avec l'Autriche.]

[En marge: Il concède le sacrifice du grand-duché de Varsovie, et la

restitution de l'Illyrie, mais refuse l'abandon des villes anséatiques

et du protectorat de la Confédération du Rhin.]

[En marge: Cette négociation secrète tentée in extremis doit rester

ignorée de M. de Narbonne.]

Le jour même où il arrivait à Dresde, les instances de M. de

Caulaincourt et de M. de Narbonne pour obtenir le pouvoir de traiter

sérieusement, étaient devenues plus vives que jamais. Il en parut

importuné, et adressa des reproches à ces deux négociateurs, pour

s'être laissé, disait-il, serrer de trop près par M. de Metternich. Il

trouvait qu'ils avaient manqué de fierté, en permettant au ministre

autrichien de leur dire que dans tel ou tel cas, l'Autriche s'unirait

aux ennemis de la France pour lui déclarer la guerre, comme si c'eût

été une offense que d'annoncer franchement ce qu'on ferait, si

certaines conditions n'étaient point accordées. L'enivrement de la

puissance était tel chez Napoléon, qu'il ne voulait pas qu'on osât

parler de lui déclarer la guerre, comme d'une chose naturelle,

inévitable même dans certains cas. Il voulait qu'on n'y pensât qu'en

tremblant (ce qu'on faisait du reste), qu'on n'en parlât qu'avec une

sorte de crainte respectueuse, comme d'un malheur dont on admettait à

peine la possibilité. Mais après ces réprimandes peu méritées, et peu

séantes actuellement, il s'occupa de quelque chose de plus sérieux. Il

ne croyait plus, après la difficulté qu'on avait eue pour faire

prolonger l'armistice une première fois, obtenir une nouvelle

prolongation; d'ailleurs il se sentait prêt. Le temps désormais devait

profiter à ses adversaires plus qu'à lui, et il tenait à les frapper

avant l'hiver. Un seul désir lui restait en fait d'ajournement,

c'était de différer l'entrée en action de l'Autriche, ce qui lui eût

fort convenu, car il aurait eu ainsi la possibilité d'écraser

séparément les Russes et les Prussiens, et de revenir ensuite sur les

Autrichiens, pour les intimider, les empêcher de prendre parti, ou les

accabler à leur tour. Mais il n'y avait qu'une manière de disposer

l'Autriche à une conduite pareille, c'était l'apparence d'une

négociation sincère, et même de fortes espérances d'une conclusion

pacifique. Napoléon prit donc la résolution de réaliser le pronostic

de M. de Metternich, qui avait dit qu'avec un caractère extraordinaire

comme le sien, il ne fallait jamais désespérer de rien, et que

peut-être le dernier jour, à la dernière heure, une heureuse

conclusion sortirait de cette négociation, illusoire dans le moment

jusqu'à en être offensante. Il se décida, tandis que les

plénipotentiaires continueraient à perdre leur temps en discussions

puériles sur la forme des négociations, à charger secrètement et

exclusivement M. de Caulaincourt d'une communication sérieuse à

l'Autriche, la seule des puissances avec laquelle une négociation

directe fût alors possible. Si la paix résultait d'une semblable

démarche, Napoléon n'en était pas fâché, pourvu toutefois que les

conditions dont il ne voulait pas fussent écartées, et il se flattait

qu'il obtiendrait peut-être de l'Autriche qu'elles le fussent, mais à

l'instant suprême, quand cette puissance se verrait définitivement

placée entre la paix et la guerre. En conséquence, il arrêta de la

manière suivante les conditions à présenter confidentiellement à M. de

Metternich. Le sacrifice du grand-duché de Varsovie, comme celui de

l'Espagne, comme celui de l'Illyrie, étaient faits dans son esprit et

dans l'opinion générale, et n'avaient plus aucune nouveauté poignante

pour son orgueil; d'ailleurs il n'en devait rien coûter au territoire

de l'Empire, car l'Illyrie elle-même n'était demeurée qu'à titre d'en

cas dans nos mains, et elle n'avait jamais été jointe au territoire

constitutionnel de la France. Ce qui coûtait à Napoléon, c'était,

ainsi que nous l'avons dit, de refaire la Prusse plus grande après sa

défection, de sacrifier le titre de protecteur de la Confédération du

Rhin porté avec ostentation depuis plusieurs années, et enfin

d'abandonner Lubeck, Hambourg, Brême, qui avaient été ajoutées par

sénatus-consultes au territoire français. Selon lui chacun de ces

sacrifices le montrait vaincu aux yeux du monde, car il fallait qu'il

le fût pour récompenser une défection, pour permettre qu'on

reconstituât une Allemagne en dehors de son influence, pour se laisser

arracher une partie de ce qu'il appelait le territoire constitutionnel

de l'Empire. D'après certaines paroles de M. de Bubna, qui dans son

désir d'amener la paix amoindrissait toujours la difficulté, Napoléon

avait pensé que peut-être au dernier moment il déciderait l'Autriche à

lui concéder ces points importants, ou qu'au moins en lui faisant

entrevoir une négociation sincère, on pourrait négocier en se

battant, ce qui entraînerait une reprise d'hostilités avec les

Prussiens et les Russes, et une nouvelle remise avec les Autrichiens.

C'est d'après ces données qu'il enjoignit à M. de Caulaincourt (le

secret devant être gardé envers M. de Narbonne, pour que la

négociation eût un caractère encore plus intime) de se rendre auprès

de M. de Metternich, de l'aborder brusquement, à brûle-pourpoint, de

lui dire qu'on voulait profiter des cinq jours qui restaient pour

s'assurer du fond des choses, particulièrement en ce qui concernait

l'Autriche, qu'on demandait franchement à celle-ci les conditions

auxquelles elle entrerait avec la France en négociation ou en guerre,

qu'on la pressait instamment de déclarer ces conditions sans surfaire

inutilement, que le temps qu'on avait encore était trop court pour le

perdre en vulgaires finesses, qu'il fallait donc énoncer avec la

dernière précision ce qu'on voulait, pour qu'on pût répondre avec une

précision égale et sur-le-champ, c'est-à-dire par oui ou par non. Le

duc de Vicence devait faire remarquer à M. de Metternich à quel point

cette communication était secrète, puisqu'on la laissait ignorer à M.

de Narbonne; il devait insister pour qu'elle demeurât inconnue des

négociateurs prussien et russe, dans le cas même où l'on tomberait

d'accord. Il suffirait en effet de reproduire dans la négociation

officielle les propositions secrètement convenues avec l'Autriche dans

la négociation occulte, pour les faire adopter, et comme après tout il

restait pour négocier non-seulement jusqu'au 10 août, mais jusqu'au

17, il était possible, si on répondait tout de suite à la proposition

actuelle partant de Dresde le 5, arrivant le 6 à Prague, et pouvant

recevoir réponse le 7, de faire parvenir le 9 à M. de Metternich

l'adhésion définitive de la France aux idées de l'Autriche, et de

donner ainsi brusquement au congrès, la veille même de sa dissolution,

un caractère inattendu de sérieux et d'efficacité.

[En marge: À ces ouvertures confidentielles et pacifiques, Napoléon

ajoute une note officielle des plus offensantes.]

Par malheur, en adressant enfin à l'Autriche cette ouverture, tardive

mais non pas sans espoir de succès, Napoléon y ajouta pour la

négociation officielle une note tout à fait offensante, car on y

disait très-clairement que les difficultés de forme soulevées par les

représentants des puissances belligérantes révélaient leur intention

véritable, et que cette intention n'était autre que d'entraîner

l'Autriche dans la guerre, en se servant pour y réussir ou de sa

mauvaise foi, ou de sa duperie, toutes suppositions aussi peu

flatteuses pour les uns que pour les autres. MM. de Narbonne et de

Caulaincourt devaient remettre en commun cette étrange note à M. de

Metternich, puis après l'avoir remise, M. de Caulaincourt prenant à

part M. de Metternich, et s'abouchant secrètement avec lui, devait

faire la proposition que nous venons de rapporter.

[En marge: Étonnement de M. de Metternich en recevant les

communications secrètes de M. de Caulaincourt, et ses appréhensions

quant à l'effet probable de la note officielle.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 16 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 15 / 52 段