à ses finances. La mesure de l'aliénation des biens communaux, adoptée
et convertie en loi, n'avait pas encore produit de grands résultats,
parce qu'il fallait ménager un emploi aux nouveaux bons de la caisse
d'amortissement avant d'en émettre des sommes considérables. Sans
cette précaution en effet ils se seraient accumulés sur la place et
eussent été bientôt dépréciés. Il était donc indispensable d'accélérer
l'aliénation des biens communaux, qui pouvait seule fournir l'emploi
désiré. Avant que les biens communaux fussent vendus, il fallait les
choisir, les faire admettre dans la catégorie des biens aliénables,
les estimer, en fournir la valeur aux communes en rentes sur l'État,
en prendre possession, et enfin les mettre publiquement en
adjudication. Quelque accélérée que fût cette suite d'opérations
administratives, elle exigeait du temps, et jusqu'à son achèvement
pour chaque partie de biens, on ne pouvait opérer la mise en vente.
Les bons émis avant qu'ils fussent recherchés pour ce genre d'emploi,
auraient bientôt flotté sur la place, perdu 20 ou 30 pour cent,
entraîné la chute des actions de la Banque et des rentes sur l'État,
seules valeurs ayant cours à cette époque, et ruiné l'espèce de
crédit fort restreint dont on jouissait, et dont on avait besoin, tout
restreint qu'il était. Napoléon avait pris pour le compte de son
trésor environ 72 millions de ces nouveaux bons, la Banque 10, la
Caisse de service 63, ce qui composait une ressource de 145 millions
réalisée d'avance, et qui n'entraînait aucune émission de ces bons,
parce que les trois caisses qui s'en étaient chargées les avaient
gardés en portefeuille. Mais ce n'était pas assez avec les immenses
dépenses qu'on avait eu à solder, car les payements du Trésor dans les
six premiers mois écoulés avaient déjà excédé les recettes ordinaires
de plus de 200 millions. M. Mollien n'osait pas dans ses payements
employer les nouveaux bons de la Caisse d'amortissement, parce qu'il
craignait de les avilir. On en avait d'abord émis quelques-uns sur la
place afin de les populariser, et ils n'avaient pas perdu plus de 5 à
6 pour cent, ce qui était un agio fort modéré, mais les répandre
davantage était difficile et dangereux. On ne pouvait les donner ni
aux rentiers ni aux fonctionnaires, parce que les sommes à payer aux
uns comme aux autres étaient peu considérables et que les coupures de
ces bons ne s'y prêtaient pas, parce qu'on aurait fait d'ailleurs
crier aux assignats. Encore moins pouvait-on les consacrer à payer la
solde de l'armée, qui s'acquittait à l'étranger et en sommes
très-divisées. Toutefois, pour ce genre de payement, Napoléon avait
fait employer dans une certaine proportion les billets de la Caisse de
service, acquittables à Paris ou dans les départements, lesquels
fournissaient aux officiers ayant des familles la faculté de faire
passer sûrement et sans frais de l'argent en France, et procuraient en
outre au Trésor la facilité de remplir ses engagements avec un papier
à échéance assez longue. C'est même par des combinaisons de ce genre
que la Caisse de service avait pu se charger à elle seule de 63
millions des nouveaux bons, qu'elle devait garder en portefeuille.
L'unique payement qui pût s'effectuer avec cette nouvelle valeur,
c'était celui des grandes fournitures exécutées par les riches
entrepreneurs travaillant pour la guerre et pour la marine. Ceux-là
tenant à continuer les affaires importantes qu'ils faisaient avec
l'État, ne devaient pas regarder de si près au mode de payement, et
d'ailleurs ils avaient tellement besoin d'argent, qu'ils aimaient
encore mieux recevoir une valeur exposée à perdre 10 ou 15 pour cent,
que ne rien recevoir du tout. Il y avait de plus une espèce de
fournisseurs obligés, devenus fournisseurs malgré eux, c'étaient les
propriétaires, fermiers ou négociants, auxquels on avait pris par voie
de réquisition ou des denrées ou des étoffes, ou des chevaux, à
condition de les solder comptant. Aux uns comme aux autres on pouvait
donner les nouveaux bons de la Caisse, que les uns feraient escompter
à de gros capitalistes, que les autres garderaient pour en acheter des
biens communaux. Mais M. Mollien, toujours attaché aux moyens
réguliers, préférait faire attendre les fournisseurs et les individus
frappés de réquisition, ce qui pouvait se couvrir du prétexte des
liquidations inachevées, que d'émettre un papier exposé à être
qualifié d'assignat dès que l'introduction dans le public en
paraîtrait plus ou moins forcée. Aussi les fournisseurs, habitués à
crier à la porte des administrations, commençaient-ils à murmurer, à
se plaindre du défaut de payement, et à l'alléguer comme excuse du
ralentissement de tous les services. C'est là ce qui motiva
l'intervention personnelle de Napoléon, dont l'oreille ne devenait
sensible en ce moment que lorsqu'il s'agissait des besoins de l'armée.
[En marge: Napoléon exige que M. Mollien donne des nouveaux bons à
certains fournisseurs, et à certains créanciers de l'État.]
S'adressant à M. Mollien, il soutint que la perte de 9 à 10 pour cent
sur une pareille valeur, surtout lorsqu'un gros intérêt, exactement
payé, devait en maintenir le cours, n'était rien en soi, et n'égalait
pas l'inconvénient de faire attendre des gens qu'il y avait urgence à
satisfaire. Ceux à qui l'argent comptant n'était pas indispensable
auraient dans la main un placement avantageux, ceux qui ne pouvaient
pas s'en passer, réaliseraient le capital par l'escompte, et ce serait
toujours le même résultat, ramené à un seul inconvénient, de faire
baisser de 9 à 10 pour cent l'une des trois valeurs circulantes. Les
rentes sur l'État, par exemple, qu'on avait vues à 12 francs la veille
du 18 brumaire, à 30 le lendemain, puis à 90 après 1806, qu'on
revoyait actuellement à 70, n'entraînaient pas après tout, par ces
variations, la ruine de l'État et des particuliers. La fixité et
l'exact payement de l'intérêt consolaient les porteurs de rente, qui
finissaient par ne plus prendre garde à ces fluctuations, et il n'y
avait d'atteints par elles que ceux qui étaient forcés de vendre.
C'était un inconvénient très-partiel, auquel devaient se résigner ceux
qui avaient besoin d'argent.
[En marge: Napoléon, pour fournir un emploi à ces bons, prend des
mesures afin d'accélérer la mise en vente des biens communaux.]
Telle était l'argumentation fort spécieuse de Napoléon contre le
ministre des finances, argumentation qui eût été à peu près vraie, si
la baisse de ces bons avait pu être limitée à 10, à 12, même à 15 pour
cent. Mais qui pouvait dire où elle s'arrêterait, si on se laissait
entraîner à une émission considérable? C'est ce que craignait M.
Mollien, et ce dont Napoléon ne tint aucun compte, car il ordonna
qu'on répandît à Paris environ une trentaine de millions des bons de
la caisse d'amortissement par le payement des fournitures, et dans
les départements environ dix-huit ou vingt par le payement des
réquisitions. C'étaient cinquante millions introduits un peu
forcément dans la circulation. Afin de leur ouvrir plus tôt le
débouché des acquisitions de biens communaux, Napoléon prescrivit
à l'archichancelier Cambacérès de faire acte d'autorité sur le Conseil
d'État, d'enlever au Comité du contentieux, dont les formes sont
celles de la justice elle-même, les contestations relatives aux biens
communaux, de les transporter au Comité chargé de l'administration
communale, de diriger lui-même ce comité, et d'expédier rapidement ce
genre d'affaires au moyen d'un examen sommaire et non interrompu.
[En marge: Napoléon imagine des conscriptions locales, qui se
justifient par le danger de certaines frontières.]
[En marge: Levée de 30 mille hommes dans les départements voisins des
Pyrénées.]
Après ce secours un peu violent apporté à ses finances, Napoléon,
toujours en travail d'esprit pour la levée des hommes, inventa des
conscriptions d'un nouveau genre, qu'il espérait rendre supportables
en leur donnant un caractère d'urgence et d'utilité locales. Par
exemple la frontière des Pyrénées se trouvant menacée par suite des
derniers événements d'Espagne, Napoléon imagina de lever 30 mille
hommes sur les quatre dernières classes, dans tous les départements
situés depuis Bordeaux jusqu'à Montpellier, afin de garantir de
l'invasion cette partie du territoire. Comme le sol que les nouveaux
appelés allaient défendre était le leur, Napoléon pensa que c'était
demander en quelque sorte à des paysans de défendre leurs chaumières,
à des citadins de défendre leurs propres villes, et que l'urgence du
besoin ferait taire la plainte, car on ne pouvait pas dire, comme de
toutes les autres levées de cette époque, que Napoléon prenait les
hommes pour les faire mourir sur l'Elbe et l'Oder au service de son
ambition. L'idée lui ayant paru ingénieuse, il voulut l'appliquer aux
départements du nord et de l'est, toujours en s'adressant aux
départements de l'ancienne France, lesquels, depuis plus de vingt
années, supportaient tout le poids de la guerre, et de leur demander
une soixantaine de mille hommes, sous le même prétexte de danger local
et pressant. Mais comme ces conscriptions devaient bientôt finir par
ressembler à une conscription générale, et en produire l'effet,
Napoléon résolut d'ajourner la seconde de deux ou trois mois.
Seulement il appela sans aucun retard les trente mille hommes demandés
aux départements voisins des Pyrénées.
[Date en marge: Août 1813.]
[En marge: Ces diverses mesures résolues en principe à Mayence.]
[En marge: Au milieu de ses nombreuses occupations, Napoléon comble
Marie-Louise des témoignages les plus affectueux.]
[En marge: Il lui laisse ignorer à quel point il est résolu à la
guerre.]
[En marge: Il lui prépare plusieurs voyages pour la distraire, pendant
qu'il se battra à outrance.]
Ces mesures, les unes civiles, les autres militaires, pour la plupart
conçues avant le voyage de Mayence, furent à Mayence même, soit
résolues immédiatement, soit spécialement examinées avec des agents
venus de Paris, pour être définitivement décrétées à Dresde. Napoléon
ajoutant à ce travail des revues incessantes de troupes, de
continuelles inspections de matériel, n'eut pas grand temps à donner
à l'Impératrice, mais il la combla des témoignages les plus
affectueux, témoignages à la fois sincères et calculés, afin que la
nouvelle guerre avec l'Autriche ne portât dans l'opinion publique
aucun tort à un mariage qu'il regardait toujours comme utile à sa
politique, et afin de laisser l'empereur François sous le poids des
mêmes obligations envers sa fille, car il le dispensait moins d'être
bon père, en restant lui-même bon époux. Il cédait, il faut le dire
aussi, au penchant de son propre coeur, car il était touché de
l'attachement qu'il semblait inspirer à cette noble fille des Césars,
et le lui rendait autant que le permettaient les vastes et fortes
distractions de son âme. Voulant même la ménager, il ne lui dit pas à
quel point la guerre était certaine et serait sérieuse; il la laissa
partir avec des doutes à ce sujet, tandis qu'écrivant au prince Eugène
à Milan, au général Rapp à Dantzig, au maréchal Davout à Hambourg, il
leur avoua ce qu'il en était, et leur enjoignit de se tenir prêts pour
le 17 août. Désirant en outre préparer à l'Impératrice une distraction
agréable, et lui procurer autant que possible l'oubli des cruelles
inquiétudes du moment, il lui prescrivit un voyage sur le Rhin, de
Mayence à Cologne, qu'elle devait faire au milieu des hommages des
populations des deux rives, et puis il décida qu'après avoir passé
quelques jours à Paris, elle entreprendrait un voyage en Normandie,
afin d'aller à Cherbourg présider une imposante cérémonie,
l'introduction des eaux de l'Océan dans le célèbre bassin commencé
sous le règne de Louis XVI, et terminé sous le sien. Il poussa
l'attention jusqu'à recommander au prince Cambacérès de la faire
partir avant la rupture de l'armistice, afin qu'elle n'apprît les
nouvelles hostilités que bien des jours après leur reprise, et
peut-être après quelque grand événement capable de la rassurer. Il
voulait ainsi distraire, consoler et faire aimer de la France cette
jeune femme, mère et tutrice de son fils, régente de l'Empire,
destinée à le remplacer s'il venait à succomber sous un boulet ennemi.
Pourquoi, hélas! les sinistres pressentiments dont ces soins délicats
étaient la preuve, ne contribuaient-ils pas à vaincre l'obstination
fatale à laquelle il allait sacrifier son fils, son épouse, son trône
et sa personne!
[En marge: Napoléon quitte Mayence le 1er août.]
[En marge: Il passe en route la revue des troupes du maréchal
Saint-Cyr.]
[En marge: Il arrive à Dresde le 4 au soir.]
Après avoir passé du 26 juillet au 1er août avec Marie-Louise, il
l'embrassa en présence de toute sa cour, et la laissant en larmes,
partit pour la Franconie. Déjà il avait inspecté à Mayence les
divisions du maréchal Augereau, qui achevaient de se former sur les
bords du Rhin. À Wurzbourg se trouvaient deux des divisions du
maréchal Saint-Cyr, actuellement en marche vers l'Elbe, où elles
devaient venir prendre la position de Koenigstein. Elles lui parurent
belles, assez bien instruites, et animées des sentiments qu'il pouvait
leur désirer. Il visita la place de Wurzbourg, la citadelle, les
magasins, en un mot l'établissement militaire tout entier, dont il
voulait faire un des points importants de sa ligne de communication;
ensuite il se dirigea sur Bamberg et Bayreuth, où il vit
successivement les autres divisions du maréchal Saint-Cyr, et les
divisions bavaroises destinées à faire partie du corps d'Augereau.
Après avoir porté sur toutes choses son oeil investigateur, donné les
ordres et les encouragements nécessaires, il repartit pour Erfurt, et
arriva le 4 au soir à Dresde. Le 5 de grand matin il était debout et à
l'oeuvre, pressé qu'il était d'employer utilement les derniers jours
de l'armistice.
[En marge: Confiance immense qu'il a conçue en méditant sur l'étendue
de ses ressources.]
La vue des troupes qu'il avait inspectées sur sa route, ses
méditations incessantes sur le plan de la prochaine campagne, avaient
redoublé sa confiance dans son armée et dans son génie. En voyant
venir le moment de cette terrible lutte, en méditant sur ses chances,
en se souvenant combien ses soldats bravaient facilement la mort,
combien lui-même une fois au milieu du danger trouvait de combinaisons
heureuses, là où ses adversaires ne trouvaient que des fautes à
commettre, ne sachant pas se rendre compte des passions généreuses
qu'il avait soulevées contre lui, et dont l'ardeur pouvait compenser
chez ses ennemis une direction malhabile, il sentait en lui-même comme
une sorte de chaleur d'âme qui animait toute sa personne, qui éclatait
dans ses yeux, et lui donnait l'aspect du contentement, de l'espérance
et de l'audace. Ceux qui l'entouraient en étaient frappés, et les plus
sages en étaient plutôt inquiets que réjouis[6].
[Note 6: Voici de singulières paroles écrites par M. de
Bassano à M. de Vicence, et qui prouvent ce que nous
avançons ici. «L'Empereur part demain et ira coucher à
Bautzen... Nous sommes ici dans l'attente et dans la
meilleure espérance des événements. Toute l'armée est en
mouvement. La confiance est partout. Le roi de Saxe et la
famille royale ne quittent pas Dresde..... Sa Majesté ne
veut pas de prolongation d'armistice, elle est prête à la
guerre. Elle l'est plus que l'Autriche. Elle n'a pas de
motifs d'attendre pour ses subsistances, et elle ne veut pas
perdre un temps précieux et se laisser engager dans
l'hiver... (Dans ce moment en effet Napoléon avait renoncé à
une prolongation d'armistice, et ne voulait que différer
l'entrée en action de l'Autriche.).... M. de Bubna, qui sera
arrivé longtemps avant le courrier porteur de cette dépêche,
connaît notre position. _La secrète joie qu'éprouve Sa
Majesté de se trouver dans une circonstance difficile, mais
digne de son génie, n'a point échappé à M. de Bubna..._ Sa
Majesté, qui se fie à la Providence, entrevoit les grands
desseins qu'elle a fondés sur elle. Ses plans sont arrêtés,
et elle ne voit partout que des motifs de confiance.»
(Dépêche de M. de Bassano à M. le duc de Vicence en lui
envoyant ses pleins pouvoirs, à la date du 13 août 1813.)]
[En marge: Reproches adressés à MM. de Caulaincourt et de Narbonne,
pour avoir permis à M. de Metternich de les menacer de la guerre.]
[En marge: Napoléon, soit pour retarder l'entrée en action de
l'Autriche, soit pour aboutir à la paix sans subir les conditions qui
lui déplaisent, essaye au dernier moment d'une négociation secrète
avec l'Autriche.]
[En marge: Il concède le sacrifice du grand-duché de Varsovie, et la
restitution de l'Illyrie, mais refuse l'abandon des villes anséatiques
et du protectorat de la Confédération du Rhin.]
[En marge: Cette négociation secrète tentée in extremis doit rester
ignorée de M. de Narbonne.]
Le jour même où il arrivait à Dresde, les instances de M. de
Caulaincourt et de M. de Narbonne pour obtenir le pouvoir de traiter
sérieusement, étaient devenues plus vives que jamais. Il en parut
importuné, et adressa des reproches à ces deux négociateurs, pour
s'être laissé, disait-il, serrer de trop près par M. de Metternich. Il
trouvait qu'ils avaient manqué de fierté, en permettant au ministre
autrichien de leur dire que dans tel ou tel cas, l'Autriche s'unirait
aux ennemis de la France pour lui déclarer la guerre, comme si c'eût
été une offense que d'annoncer franchement ce qu'on ferait, si
certaines conditions n'étaient point accordées. L'enivrement de la
puissance était tel chez Napoléon, qu'il ne voulait pas qu'on osât
parler de lui déclarer la guerre, comme d'une chose naturelle,
inévitable même dans certains cas. Il voulait qu'on n'y pensât qu'en
tremblant (ce qu'on faisait du reste), qu'on n'en parlât qu'avec une
sorte de crainte respectueuse, comme d'un malheur dont on admettait à
peine la possibilité. Mais après ces réprimandes peu méritées, et peu
séantes actuellement, il s'occupa de quelque chose de plus sérieux. Il
ne croyait plus, après la difficulté qu'on avait eue pour faire
prolonger l'armistice une première fois, obtenir une nouvelle
prolongation; d'ailleurs il se sentait prêt. Le temps désormais devait
profiter à ses adversaires plus qu'à lui, et il tenait à les frapper
avant l'hiver. Un seul désir lui restait en fait d'ajournement,
c'était de différer l'entrée en action de l'Autriche, ce qui lui eût
fort convenu, car il aurait eu ainsi la possibilité d'écraser
séparément les Russes et les Prussiens, et de revenir ensuite sur les
Autrichiens, pour les intimider, les empêcher de prendre parti, ou les
accabler à leur tour. Mais il n'y avait qu'une manière de disposer
l'Autriche à une conduite pareille, c'était l'apparence d'une
négociation sincère, et même de fortes espérances d'une conclusion
pacifique. Napoléon prit donc la résolution de réaliser le pronostic
de M. de Metternich, qui avait dit qu'avec un caractère extraordinaire
comme le sien, il ne fallait jamais désespérer de rien, et que
peut-être le dernier jour, à la dernière heure, une heureuse
conclusion sortirait de cette négociation, illusoire dans le moment
jusqu'à en être offensante. Il se décida, tandis que les
plénipotentiaires continueraient à perdre leur temps en discussions
puériles sur la forme des négociations, à charger secrètement et
exclusivement M. de Caulaincourt d'une communication sérieuse à
l'Autriche, la seule des puissances avec laquelle une négociation
directe fût alors possible. Si la paix résultait d'une semblable
démarche, Napoléon n'en était pas fâché, pourvu toutefois que les
conditions dont il ne voulait pas fussent écartées, et il se flattait
qu'il obtiendrait peut-être de l'Autriche qu'elles le fussent, mais à
l'instant suprême, quand cette puissance se verrait définitivement
placée entre la paix et la guerre. En conséquence, il arrêta de la
manière suivante les conditions à présenter confidentiellement à M. de
Metternich. Le sacrifice du grand-duché de Varsovie, comme celui de
l'Espagne, comme celui de l'Illyrie, étaient faits dans son esprit et
dans l'opinion générale, et n'avaient plus aucune nouveauté poignante
pour son orgueil; d'ailleurs il n'en devait rien coûter au territoire
de l'Empire, car l'Illyrie elle-même n'était demeurée qu'à titre d'en
cas dans nos mains, et elle n'avait jamais été jointe au territoire
constitutionnel de la France. Ce qui coûtait à Napoléon, c'était,
ainsi que nous l'avons dit, de refaire la Prusse plus grande après sa
défection, de sacrifier le titre de protecteur de la Confédération du
Rhin porté avec ostentation depuis plusieurs années, et enfin
d'abandonner Lubeck, Hambourg, Brême, qui avaient été ajoutées par
sénatus-consultes au territoire français. Selon lui chacun de ces
sacrifices le montrait vaincu aux yeux du monde, car il fallait qu'il
le fût pour récompenser une défection, pour permettre qu'on
reconstituât une Allemagne en dehors de son influence, pour se laisser
arracher une partie de ce qu'il appelait le territoire constitutionnel
de l'Empire. D'après certaines paroles de M. de Bubna, qui dans son
désir d'amener la paix amoindrissait toujours la difficulté, Napoléon
avait pensé que peut-être au dernier moment il déciderait l'Autriche à
lui concéder ces points importants, ou qu'au moins en lui faisant
entrevoir une négociation sincère, on pourrait négocier en se
battant, ce qui entraînerait une reprise d'hostilités avec les
Prussiens et les Russes, et une nouvelle remise avec les Autrichiens.
C'est d'après ces données qu'il enjoignit à M. de Caulaincourt (le
secret devant être gardé envers M. de Narbonne, pour que la
négociation eût un caractère encore plus intime) de se rendre auprès
de M. de Metternich, de l'aborder brusquement, à brûle-pourpoint, de
lui dire qu'on voulait profiter des cinq jours qui restaient pour
s'assurer du fond des choses, particulièrement en ce qui concernait
l'Autriche, qu'on demandait franchement à celle-ci les conditions
auxquelles elle entrerait avec la France en négociation ou en guerre,
qu'on la pressait instamment de déclarer ces conditions sans surfaire
inutilement, que le temps qu'on avait encore était trop court pour le
perdre en vulgaires finesses, qu'il fallait donc énoncer avec la
dernière précision ce qu'on voulait, pour qu'on pût répondre avec une
précision égale et sur-le-champ, c'est-à-dire par oui ou par non. Le
duc de Vicence devait faire remarquer à M. de Metternich à quel point
cette communication était secrète, puisqu'on la laissait ignorer à M.
de Narbonne; il devait insister pour qu'elle demeurât inconnue des
négociateurs prussien et russe, dans le cas même où l'on tomberait
d'accord. Il suffirait en effet de reproduire dans la négociation
officielle les propositions secrètement convenues avec l'Autriche dans
la négociation occulte, pour les faire adopter, et comme après tout il
restait pour négocier non-seulement jusqu'au 10 août, mais jusqu'au
17, il était possible, si on répondait tout de suite à la proposition
actuelle partant de Dresde le 5, arrivant le 6 à Prague, et pouvant
recevoir réponse le 7, de faire parvenir le 9 à M. de Metternich
l'adhésion définitive de la France aux idées de l'Autriche, et de
donner ainsi brusquement au congrès, la veille même de sa dissolution,
un caractère inattendu de sérieux et d'efficacité.
[En marge: À ces ouvertures confidentielles et pacifiques, Napoléon
ajoute une note officielle des plus offensantes.]
Par malheur, en adressant enfin à l'Autriche cette ouverture, tardive
mais non pas sans espoir de succès, Napoléon y ajouta pour la
négociation officielle une note tout à fait offensante, car on y
disait très-clairement que les difficultés de forme soulevées par les
représentants des puissances belligérantes révélaient leur intention
véritable, et que cette intention n'était autre que d'entraîner
l'Autriche dans la guerre, en se servant pour y réussir ou de sa
mauvaise foi, ou de sa duperie, toutes suppositions aussi peu
flatteuses pour les uns que pour les autres. MM. de Narbonne et de
Caulaincourt devaient remettre en commun cette étrange note à M. de
Metternich, puis après l'avoir remise, M. de Caulaincourt prenant à
part M. de Metternich, et s'abouchant secrètement avec lui, devait
faire la proposition que nous venons de rapporter.
[En marge: Étonnement de M. de Metternich en recevant les
communications secrètes de M. de Caulaincourt, et ses appréhensions
quant à l'effet probable de la note officielle.]