Ce langage d'un honnête homme, qui en voyant déjà une grande partie du

mal ne le voyait pourtant pas tout entier, car ce n'étaient pas 150

mille Autrichiens mais 300 mille qu'il s'agissait de se mettre encore

sur les bras, car ce n'était pas le soulèvement de l'Allemagne mais

celui de toute l'Europe, qu'il s'agissait de braver, ce langage ne

devait malheureusement pas avoir beaucoup d'utilité. Toutefois ne

renonçant pas à essayer le bien, quelque faible que fût l'espérance de

l'accomplir, M. le duc de Vicence était parti pour Prague, où on

l'attendait impatiemment. L'accueil qu'il y reçut fut digne de lui et

de la considération qu'il s'était acquise en Europe. En apprenant son

départ, on avait suspendu tous les pourparlers jusqu'à son arrivée.

Après être entré en communication avec les plénipotentiaires russe,

prussien et autrichien, il reprit avec M. de Metternich le vieux thème

que M. de Narbonne avait déjà usé en quelques jours, c'est qu'il

n'était possible de remettre les pouvoirs et de traiter les matières à

discuter qu'en assemblée commune, sous les yeux et la présidence du

médiateur, mais en conférence de tous avec tous. Cette difficulté

sérieuse sans doute, si on avait eu encore l'espoir d'un rapprochement

direct avec la Russie, n'en devait plus être une qui méritât tant

d'insistance de notre part, lorsqu'on ne pouvait désormais faire la

paix que par l'Autriche, et à son gré. Il nous était même plus commode

d'avoir le médiateur pour organe principal, que de nous aboucher avec

deux plénipotentiaires mal disposés, et cherchant peu à faciliter une

paix que l'Autriche souhaitait seule. La preuve qu'il en était ainsi,

c'était le désir évident de M. de Metternich d'amener M. de Humboldt

et M. d'Anstett à une concession sur cette question de forme, afin de

rendre au moins l'ouverture du congrès possible. Puisque lui-même

voulait un abouchement direct des plénipotentiaires français avec les

plénipotentiaires prussien et russe, c'est qu'il n'avait plus à le

craindre. Du reste parlant franchement avec M. de Caulaincourt comme

avec M. de Narbonne, il lui montra l'inutilité de disputer longuement

sur les formes suivies à Munster, à Tetschen, à Sistow, car les deux

plénipotentiaires étaient engagés d'amour-propre et d'intérêt dans la

voie où ils étaient entrés; d'amour-propre, parce qu'ils avaient déjà

remis leurs pouvoirs au médiateur, d'intérêt, parce qu'ils ne

voulaient pas qu'on les accusât de pactiser secrètement avec la

diplomatie française, et que traiter par notes remises au médiateur

était le seul moyen qui ne prêtât à aucune fausse interprétation. Il

dit que par ces motifs ils ne consentiraient pas à céder, que

d'ailleurs ils ne désiraient pas beaucoup la paix, et que ce désir ne

pouvait faire taire chez eux ni l'amour-propre ni l'intérêt; que par

conséquent toutes les discussions qu'on aurait avec eux seraient

inutiles; qu'au surplus, il le voyait bien, Napoléon n'avait pas la

moindre envie d'arriver à un résultat; que tant qu'il s'attacherait à

batailler sur un tel terrain, il fallait en conclure qu'il ne voulait

pas faire un pas vers la paix, qu'il était dès lors inutile de

s'agiter pour obtenir sur des questions de forme des concessions qui

ne mèneraient à rien pour le fond des choses, qu'il fallait attendre,

et attendre jusqu'au dernier moment, car avec un caractère aussi

extraordinaire que celui de Napoléon tout était possible; qu'au

dernier jour, à la dernière heure, il se pourrait qu'il envoyât à

l'improviste des ordres de traiter sur des bases acceptables, et que

la paix sortît tout à coup d'une situation actuellement désespérée;

que dans cette supposition peu vraisemblable sans doute, mais

admissible, il attendrait jusqu'au 10 août à minuit, que jusque-là, il

en renouvelait l'assurance formelle, il ne serait engagé avec

personne, mais que le 10 août à minuit il le serait irrévocablement

avec nos ennemis, qu'il signerait au nom de son souverain un traité

d'alliance avec les puissances coalisées, et serait au nombre de nos

adversaires les plus résolus à vaincre ou à périr.--

[En marge: Vives instances de M. de Caulaincourt pour qu'on l'autorise

à traiter sérieusement.]

M. de Metternich répéta ces choses qu'il avait déjà dites à M. de

Narbonne d'un ton si calme, mais si ferme, avec des témoignages si

affectueux pour M. de Caulaincourt, et une sincérité si manifeste (car

il ne faut pas comme le vulgaire s'imaginer qu'un diplomate mente

nécessairement), que M. de Caulaincourt ne pouvait pas résister à tant

d'évidence. Aussi avec sa véracité ordinaire écrivit-il sur-le-champ à

M. de Bassano qu'il craignait peu, à Napoléon qu'il craignait

beaucoup, pour leur faire savoir encore une fois quelle était la

situation véritable, combien était grand, certain même le danger d'une

prochaine adhésion de l'Autriche à la coalition, ce qui rendrait

complète et définitive l'union de l'Europe contre nous; situation

périlleuse mais soutenable en 1792, lorsque nous débutions dans la

carrière des révolutions, lorsque nous étions pleins encore de passion

et d'espérance, injustement attaqués, et non pas durement oppresseurs,

situation au contraire désastreuse lorsque nous étions épuisés,

lorsque nous avions tort contre tout le monde, et que tout le monde

éprouvait contre nous l'indignation qui avait fait notre force en

1792. La conviction de M. de Caulaincourt à cet égard était si vive et

si sincère, que connaissant l'ambition de M. de Bassano, voulant

appeler cette ambition au secours de l'honnêteté très-réelle de ce

ministre, et supposant qu'il serait peut-être sensible à l'honneur de

signer lui-même la paix du monde, il l'engageait instamment à venir à

Prague, lui revêtu de toute la confiance de l'Empereur, ayant tous ses

pouvoirs, n'ayant pas besoin pour en référer à sa volonté de perdre

les dernières heures qui restaient, et à se rendre l'objet d'un

transport universel de reconnaissance en venant conclure une paix qui

allait sauver tant de victimes, et probablement au nombre de ces

victimes la France elle-même.

[En marge: M. de Bassano accorde à M. de Caulaincourt quelques

facilités illusoires sur la question de forme.]

M. de Bassano, qui était aussi bon citoyen que le lui permettait sa

parfaite soumission à son maître, aurait cédé sans doute à tant de

raison et de patriotisme, s'il avait eu une volonté propre; mais n'en

admettant qu'une au monde, celle de Napoléon, avec laquelle il ne

contestait pas plus qu'avec celle de Dieu même, il se contenta de

satisfaire aux vives instances de M. de Caulaincourt en lui accordant

quelques facilités pour traiter la question de forme, sans sortir

toutefois des latitudes qui lui avaient été laissées à lui-même. Ainsi

par exemple il permit aux deux négociateurs français de donner une

copie certifiée de leurs pouvoirs au médiateur, qui la transmettrait

aux plénipotentiaires prussien et russe, de façon que cette première

communication aurait lieu suivant le mode désiré par nos adversaires,

mais en retour il continua d'exiger que l'échange définitif des

pouvoirs eût lieu dans une conférence commune. Quant à la forme même

de la négociation, il consentit à ce que les plénipotentiaires russe

et prussien procédassent par notes officielles, comme ils le voulaient

pour mettre leur responsabilité à couvert, mais à condition que les

plénipotentiaires français pourraient discuter ces notes dans des

conférences où les parties adverses se trouveraient réunies.

[En marge: M. de Bassano informe Napoléon de ce qu'il a fait.]

Ces subtilités étaient misérables et bien indignes d'une situation

aussi grave. M. de Bassano écrivit à l'Empereur à Mayence qu'il

accordait ces latitudes à nos plénipotentiaires, afin que toutes les

questions de forme fussent vidées à son retour à Dresde, et que, s'il

lui convenait alors de donner dans les six derniers jours une tournure

sérieuse à la négociation[4], il trouvât les discussions préliminaires

terminées.

[Note 4: Pour quiconque aurait de la peine à croire qu'on

ait cherché à rendre aussi illusoires que nous le disons les

négociations de Prague, nous donnerons l'extrait suivant

d'une lettre de M. de Bassano à l'Empereur, datée de Dresde,

1er août 1813, à quatre heures du matin.

«Je transmets à Votre Majesté les dépêches de ses

plénipotentiaires.

»J'ai cru devoir leur répondre sans attendre les ordres de

Votre Majesté. Nous sommes au 1er août; ma lettre ne partira

que ce matin, les plénipotentiaires ne la recevront que

demain, et il se sera écoulé assez de temps pour que,

conformément aux instructions que Votre Majesté m'a

laissées, on arrive au 10 août sans s'être trop engagé. Il

m'a d'autant moins paru dans l'intention de Votre Majesté de

porter trop loin les discussions de forme _qui mettraient à

découvert le projet de gagner du temps_, que nous

parviendrons tout naturellement au moment du retour de Votre

Majesté à Dresde sans que la négociation ait fait des

progrès réels, et qu'aucune question ait été compromise. À

peine celle de l'approvisionnement des places aura-t-elle

été entamée.

»Des trois difficultés qui se sont élevées, celles relatives

à l'échange des pouvoirs et au lieu des conférences se

résoudront d'elles-mêmes.

»Quant au mode à adopter (à partir de ce mot la minute est

écrite de la main du duc de Bassano) pour négocier, j'ai cru

que nous ne pouvions différer pendant plusieurs jours de

répondre, sans prendre sur nous ces retards, tandis que de

fait, et si M. de Metternich insiste sur une proposition qui

attente à tous les droits et à tous les usages, les entraves

apportées à la négociation ne pourront être imputées qu'à

lui.

»Quoique les déclarations qu'il a faites à MM. de Vicence et

de Narbonne et à M. d'André n'aient peut-être pour objet que

de rendre plus imposante son attitude de médiateur, il

pourrait entrer dans les vues de Votre Majesté de donner dès

le moment de son arrivée ici une tournure assez grave aux

négociations pour qu'on n'osât pas les rompre. Dans cette

supposition, j'ai pensé qu'il conviendrait à Votre Majesté

de trouver les discussions préliminaires à peu près

terminées.»]

[En marge: Napoléon à Mayence.]

[En marge: Son entrevue avec l'Impératrice.]

[En marge: Douleur de cette princesse.]

[En marge: Tendres égards de Napoléon pour elle.]

[En marge: Occupations de Napoléon à Mayence.]

[En marge: Le duc de Rovigo empêché d'y venir.]

Napoléon était en ce moment à Mayence où il s'était rendu, comme nous

l'avons dit, afin d'y passer quelques jours avec l'Impératrice, et de

voir chemin faisant les troupes en marche, les travaux en cours

d'exécution, tout ce qui avait besoin en un mot de sa présence pour se

perfectionner ou s'achever. Parti dans la nuit du 24 au 25 juillet, il

était arrivé le 26 au soir à Mayence, où l'attendaient une cour

brillante venue de Paris à la suite de l'Impératrice, et un grand

nombre de ses agents accourus pour recevoir ses ordres directs. Il

avait trouvé l'Impératrice désolée, cachant ses larmes au public, mais

n'hésitant pas à les répandre devant lui, car elle était sincèrement

attachée à son glorieux époux, elle tremblait pour sa vie et sa

fortune, elle craignait pour elle-même que la nouvelle déclaration de

guerre de l'Autriche ne réveillât en France toutes les haines

populaires sous lesquelles avait succombé la malheureuse reine

Marie-Antoinette; elle aurait voulu retenir dans l'alliance française

son père qu'elle aimait, dont elle était aimée, mais elle ne pouvait

pas plus vaincre la tranquille inflexibilité de l'empereur François,

que la fougueuse humeur de Napoléon, et elle faisait ce que font les

femmes dans leur impuissance, elle pleurait. Le secret de l'entrevue

de Napoléon avec Marie-Louise est resté inconnu[5], et probablement il

est resté inconnu parce qu'il était nul, car Napoléon ne voulait

charger l'Impératrice de rien, les affaires se traitant à Prague de

telle sorte, qu'elle n'y pouvait rendre aucun service. Il désirait la

voir, la consoler, lui donner des témoignages publics de tendresse, ce

qui, pour l'Autriche, pour l'Europe, devait être d'un bon effet; il

désirait aussi, avec sa défiance ordinaire, chercher à pénétrer si

elle n'aurait pas reçu de Vienne quelque communication clandestine qui

pût l'éclairer sur les desseins de l'Autriche. Mais en tout cas de

tels efforts étaient parfaitement inutiles, car l'Autriche avait dit

tout son secret par la bouche de M. de Metternich, et ce secret

n'était autre que celui-ci, c'est qu'à certaines conditions cent fois

énoncées elle arrêterait l'Europe, l'obligerait à poser les armes,

ménagerait la paix, non-seulement continentale mais maritime, et qu'en

dehors de ces conditions se déclarant sur-le-champ notre ennemie, elle

prendrait part à la coalition universelle qui se préparait contre

nous. Napoléon n'avait donc rien à apprendre de Marie-Louise, mais il

procura à cette princesse le plaisir de passer quelques jours avec

lui, et en attendant il expédia sur les lieux une quantité d'affaires

civiles et militaires. De cette main puissante de laquelle pouvait

s'échapper tant de bien et de mal, il laissa effectivement échapper du

bien et du mal avec l'ordinaire prodigalité de son génie. Le duc de

Rovigo avait voulu venir à Mayence pour y faire une nouvelle tentative

en faveur de la paix, en éclairant Napoléon sur l'état de l'opinion

publique, et sur le danger qu'il courait de s'aliéner définitivement

l'affection de la France. L'opinion publique était en effet dans une

anxiété extrême depuis qu'elle commençait à craindre que le congrès

réuni si tard ne restât sans résultat. Les ennemis de Napoléon étaient

pleins d'espérance, la majorité du pays pleine de chagrins et de

sinistres appréhensions. Déjà l'affection était évanouie, la haine

naissait, et faisait taire l'admiration. Dans la basse Allemagne et la

Hollande on criait _Vive Orange!_ dans toute l'Allemagne _Vive

Alexandre!_ En France on n'osait pas crier _Vivent les Bourbons!_ mais

leur souvenir se réveillait peu à peu, et on se transmettait de main

en main un manifeste de Louis XVIII publié à Hartwell, qui aurait

certainement produit un effet général, s'il n'avait porté encore les

traces nombreuses des préjugés de l'émigration. Ce sont tous ces

détails que le duc de Rovigo se proposait de communiquer au maître

qu'il servait fidèlement, mais Napoléon ne voulant pas être importuné

de ce qu'il appelait les criailleries de l'intérieur, avait refusé de

le recevoir, et lui avait ordonné de rester à Paris, sous prétexte que

sa présence y était nécessaire.

[Note 5: L'archichancelier Cambacérès, confident et

directeur de l'Impératrice régente, déclare dans ses

Mémoires aussi simples que véridiques, qu'il ne put parvenir

à en rien savoir.]

[En marge: Nouvelles rigueurs envers le clergé.]

Usant du procédé trop ordinaire à un gouvernement qui s'entête dans

ses erreurs, et qui voit dans les manifestations de l'opinion publique

des actes à réprimer au lieu de leçons à méditer, il déploya contre le

clergé certaines rigueurs tout à fait étranges par l'audace apportée

dans l'arbitraire. Le clergé naturellement ne négligeait aucune

occasion de multiplier ses manifestations hostiles, surtout en

Belgique, et par ses fautes il provoquait ainsi celles du pouvoir. Le

concordat de Fontainebleau contesté avec une remarquable mauvaise foi

par la correspondance secrète des cardinaux, était considéré dans tout

le clergé comme un acte non avenu. On s'obstinait à ne pas reconnaître

les nouveaux prélats que Napoléon avait nommés et que Pie VII, après

l'avoir promis, refusait toujours d'instituer. Les plus prudents se

tenaient éloignés de leurs nouveaux siéges pour éviter des scandales.

M. de Pradt, devenu ennemi de l'Empire depuis sa fâcheuse ambassade à

Varsovie, et peu jaloux de s'attirer des désagréments pour plaire au

gouvernement, s'était abstenu de se présenter à Malines, dont il avait

été nommé archevêque. Mais les nouveaux évêques de Tournay et de Gand,

ayant voulu se rendre dans leurs diocèses et officier publiquement

dans leurs métropoles, avaient provoqué une sorte de soulèvement de la

part du clergé et des fidèles. En les voyant paraître à l'autel,

prêtres et assistants avaient fui, et laissé les prélats presque seuls

devant le tabernacle. Les séminaristes de Tournay et de Gand avaient,

sous la direction de leurs professeurs, participé à ce désordre. On

signalait aussi parmi les coupables une association de dames qui, sous

le nom de _Béguines_, vivaient à Gand dans une espèce de communauté

sans être astreintes à la rigueur du cloître, et on les accusait

d'avoir exercé en cette occasion une grande influence sur la conduite

du clergé.

[En marge: Les séminaristes de Tournay et de Gand envoyés dans un

régiment.]

Napoléon ordonna de disperser les _Béguines_, d'enfermer dans les

prisons d'État quelques membres des chapitres de Tournay et de Gand,

de déporter les autres dans des séminaires éloignés, d'en agir de même

à l'égard des professeurs, et quant aux jeunes séminaristes, de

prendre tous ceux qui avaient plus de dix-huit ans, de les envoyer à

Magdebourg dans un régiment, sur le motif qu'ils étaient passibles de

la loi de la conscription, qu'ils en avaient été dispensés

exceptionnellement pour devenir des ministres des autels, non des

fauteurs de troubles, et qu'une semblable faveur pouvait cesser au gré

du souverain lorsqu'il jugeait qu'on n'en était plus digne. Ceux qui

avaient moins de dix-huit ans durent être renvoyés dans leurs

familles. Des personnes pieuses s'étant réunies pour fournir des

remplaçants aux autres, Napoléon pour ce cas-là défendit le

remplacement. Recommandation expresse fut faite d'exécuter

sur-le-champ ces diverses prescriptions, et on n'y manqua point.

[En marge: Procès d'Anvers.]

[En marge: Cassation du jugement rendu par le jury d'Anvers.]

N'admettant plus de limite à sa volonté, ni au dedans ni au dehors,

Napoléon osa quelque chose de plus extraordinaire encore. L'octroi

d'Anvers avait été livré depuis plusieurs années à des dilapidations

dans lesquelles étaient compromis divers fonctionnaires municipaux.

Les dilapidations étaient incontestables, et elles avaient fait perdre

à la ville d'Anvers deux à trois millions. Les accusés mis en

jugement étaient, à tort ou à raison, considérés par l'administration

comme les véritables auteurs de ces concussions; mais l'opinion du

pays était si hostile au gouvernement, qu'elle n'hésitait pas à se

prononcer favorablement pour des individus qu'en tout autre temps elle

eût hautement condamnés, et à les couvrir d'une sorte d'indulgence,

comme s'il n'avait pu y avoir que d'intéressantes victimes parmi des

hommes poursuivis par l'autorité impériale. Entraînés par ce

sentiment, ou atteints par la corruption, ainsi que le prétendit le

grand juge, les jurés acquittèrent hardiment les fonctionnaires

accusés, aux applaudissements de la province, et la ville d'Anvers,

frustrée déjà de trois millions, fut encore exposée à payer les frais

considérables du procès. On comprend l'indignation d'un gouvernement

régulier très-attaché à maintenir l'ordre le plus rigoureux dans

toutes les parties de l'administration. Mais quelque légitime que fût

l'indignation ressentie par Napoléon en voyant des hommes qu'il

croyait coupables jouir de l'impunité, et la ville d'Anvers victime de

graves dilapidations subir seule une condamnation, il aurait dû

admettre toutefois que le délit poursuivi étant réel, les individus

accusés pouvaient bien n'en pas être les auteurs, et, en supposant

qu'ils le fussent, que la déclaration du jury devait rester sacrée,

comme chose jugée, jugée bien ou mal mais irrévocablement. Napoléon en

apprenant cette décision éprouva une colère extrême, et comme pour

contrarier son gouvernement on avait mis de côté toute justice, il

n'hésita pas, lui, afin de rendre guerre pour guerre, à mettre de côté

toute légalité, et à casser la décision du jury. Cet acte

extraordinaire et sans exemple était de nature à soulever l'opinion

universelle, mais Napoléon ne s'en inquiéta point, et persista,

s'imaginant que la sincérité de son indignation justifierait l'étrange

audace de son acte, tant les idées se pervertissent vite lorsqu'on

prend l'habitude de mettre sa volonté au-dessus de celle des lois.

[En marge: Hardiesse de Napoléon à prendre sur lui toute la

responsabilité de l'acte extraordinaire qu'il s'était permis à l'égard

du jury d'Anvers.]

Malgré l'avis du département de la justice, et notamment de

l'archichancelier Cambacérès qui pensait que la seule chose possible

c'était de changer la loi si elle était mauvaise, et de soustraire au

jury la connaissance de ce genre de délits si on le croyait incapable

d'en bien connaître, Napoléon s'appuyant sur un article des

constitutions de l'Empire qui permettait au Sénat d'annuler les

jugements attentatoires à la sûreté de l'État, voulut qu'un

sénatus-consulte fût rendu, pour casser la décision du jury d'Anvers,

et renvoyer devant une autre cour non-seulement les prévenus

acquittés, mais certains jurés eux-mêmes accusés de s'être laissé

corrompre. On ne pouvait pas accumuler plus d'irrégularités à la fois,

car en admettant que l'article 55 de la Constitution du 16 thermidor

an X (4 août 1802) fût encore en vigueur, il était évident que le

jugement dont il s'agissait n'était pas un de ceux qu'on avait eus en

vue en les qualifiant d'attentatoires à la sûreté de l'État, et

surtout qu'en s'arrogeant le droit de casser la décision d'un

tribunal, on avait voulu abroger cette décision, mais nullement

poursuivre ceux qui l'avaient rendue. Ces objections furent soumises à

Napoléon, mais il n'en tint aucun compte, et exigea que le

sénatus-consulte fût rédigé tel qu'il l'avait conçu, et porté

immédiatement au Sénat. Il alla plus loin: convaincu, dans

l'aveuglement de son despotisme, qu'un pouvoir poursuivant un but

honnête ne devait se laisser gêner par aucune règle, il signa, et fit

publier une lettre close, dans laquelle, saisissant lui-même le

conseil privé de la question, et lui indiquant la décision, il prenait

la responsabilité entière sur sa tête. Le rapport du conseiller

d'État, chargé de présenter le sénatus-consulte, contenait cette

phrase qui exprime toute l'opinion de Napoléon en matière de

souveraineté, et qui certainement n'eût jamais été admise, même avant

1789, dans des termes aussi absolus: «Notre législation ordinaire

n'offre aucun moyen d'anéantir une pareille décision. Il faut donc que

la main du souverain intervienne. Le souverain est la loi suprême et

toujours vivante; c'est le propre de la souveraineté de renfermer en

soi tous les pouvoirs nécessaires pour assurer le bien, pour prévenir

ou réparer le mal.»

[En marge: Actes de bienfaisance mêlés à ces actes arbitraires.]

S'arrogeant ainsi le droit illimité de pourvoir à tout, de distribuer

la justice, de la changer au besoin quand elle ne lui convenait pas,

il prodiguait de cette même main souveraine le bien qu'il trouvait à

faire sur son chemin. Le premier président de la cour de cassation, M.

Muraire, magistrat distingué, ayant mal administré sa fortune, était

tombé dans une situation fâcheuse pour un fonctionnaire de son rang.

Son gendre, destiné à devenir bientôt un sage et courageux ministre du

roi Louis XVIII, M. Decazes, s'étant rendu à Mayence pour faire appel

à la bienfaisance impériale, Napoléon qui avait en ce moment de

fortes raisons d'être avare de son argent, lui dit: Comment donc M.

Muraire s'est-il exposé à de tels embarras?... Mais peu importe,

combien vous faut-il?--Puis cela dit, il examina ce qu'il fallait pour

tirer M. Muraire de sa position, et il accorda quelques centaines de

mille francs sur son trésor particulier, qui était, comme on l'a vu,

la dernière ressource de l'armée.

[En marge: Napoléon s'occupe à Mayence de ses finances.]

[En marge: Suite donnée à la mesure de l'aliénation des biens

communaux.]

[En marge: Le trésor particulier de Napoléon, la Banque, la caisse de

service, avaient pris pour 145 millions des nouveaux bons

représentatifs des biens communaux, et les gardaient en portefeuille.]

[En marge: On n'osait pas en émettre dans le public de peur de les

déprécier.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 16 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 14 / 52 段