Caulaincourt, Napoléon fit ses dispositions pour partir le 24 juillet
au soir. Il expédia en même temps quelques ordres relatifs à l'armée.
Les deux mois perdus pour les négociations ne l'avaient pas été, comme
on le pense bien, pour les préparatifs militaires. L'infanterie bien
campée, bien nourrie, bien exercée, avait singulièrement gagné sous
tous les rapports, et particulièrement sous celui de la force
numérique. La cavalerie avait complétement changé d'aspect; elle était
nombreuse et assez bien montée. Les jeunes chevaux, presque tous
blessés à l'entrée en campagne, étaient en meilleur état. Nos
cavaliers, si prompts à se former, savaient déjà se servir de leurs
montures et les soigner. Napoléon avait, outre la cavalerie légère
attachée à chaque armée, quatre beaux corps de cavalerie de réserve
sous les généraux Latour-Maubourg, Sébastiani, de Padoue, de Valmy. La
garde formée à cinq divisions d'infanterie, comprenait en outre douze
mille cavaliers avec deux cents bouches à feu bien servies. Quinze
cents gardes d'honneur sous le général Dejean étaient arrivés à
Dresde. Cette brave jeunesse qui n'était pas d'abord partie dans de
très-bonnes dispositions, parvenue maintenant en ligne, n'aspirait
qu'à s'illustrer sous les yeux de la grande armée. Le corps du général
Vandamme, que Napoléon avait vu à Magdebourg, composé d'hommes jeunes,
mais de vieux cadres revenus de Moscou, était fort beau. Les quatre
divisions organisées à Mayence, et destinées à venir par Wurzbourg,
Hof, Freyberg, Dresde, s'établir à Koenigstein, s'acheminaient vers
ce point, et présentaient un aspect satisfaisant, quoique remplies de
jeunes soldats comme tout le reste de l'armée. Les approvisionnements,
commandés de toutes parts, arrivaient par l'Elbe à Dresde, où plus de
cinquante mille quintaux de grains et farines étaient actuellement
réunis. Grâce à l'activité du maréchal Davout, les défenses de
Hambourg étaient pour ainsi dire sorties de dessous terre. Elles
portaient déjà deux cents bouches à feu en batterie, et allaient
bientôt en recevoir trois cents. Tout s'achevait donc suivant les vues
de Napoléon, et le progrès de ses desseins ne le disposait guère à la
paix, ce qui autorisait M. de Bassano à répéter partout que les forces
de l'Empereur étaient immenses et son génie toujours plus grand, que
l'Europe en devait trembler, et que ce n'était pas au plus fort à
faire des sacrifices au plus faible.
[En marge: Manière d'occuper et d'égayer nos jeunes troupes dans leurs
camps.]
[En marge: Napoléon fixe au 10 août la célébration de sa fête, qui
aurait dû avoir lieu le 15, afin de mettre quelque intervalle entre
les réjouissances et les nouvelles scènes de carnage qui se
préparent.]
Napoléon cherchant à répandre un peu d'animation dans ses camps, où
ses jeunes troupes, sauf les heures consacrées aux manoeuvres, avaient
été oisives pendant deux mois, imagina pour les occuper un genre
d'exercice à la fois attrayant et utile. Il avait ordonné de les faire
tirer à la cible, et pour les intéresser davantage à cet exercice si
important, il voulut qu'on leur distribuât des prix proportionnés à
leur adresse. Les meilleurs tireurs de chaque compagnie, au nombre de
six, devaient recevoir un prix de quatre francs, puis se réunir à tous
ceux du même bataillon, se mesurer ensemble, et concourir pour un
nouveau prix triple du précédent. Ceux des bataillons devaient se
réunir par régiments, ceux des régiments par divisions, ceux des
divisions par corps d'armée, et concourir de nouveau pour des prix
successivement plus élevés, de telle façon que les meilleurs tireurs
d'un corps d'armée pouvaient remporter des prix qui allaient jusqu'à
cent francs. Tous ces prix représentaient une dépense d'une centaine
de mille francs, ce qui était peu de chose, et avait, outre l'avantage
inappréciable d'améliorer le tir, celui d'occuper, d'amuser les
hommes, de leur fournir l'occasion et le moyen de régaler leurs
camarades. Napoléon fit aussi payer la solde aux officiers, pour
qu'ils pussent jouir des quelques jours de repos qui leur restaient,
et qui, pour le plus grand nombre, étaient, hélas! les derniers de
leur vie! La fête de Napoléon approchait, puisqu'elle se célébrait le
15 août. Il voulut que la célébration en fût fixée au 10, afin que les
hostilités étant reprises le 17, les réjouissances ne fussent pas trop
voisines des nouvelles scènes de carnage qu'il prévoyait. Ce jour du
10 il devait y avoir dans tous les camps des repas à ses frais, et en
son honneur. Les officiers devaient dîner chez les maréchaux, les
soldats entre eux sur des tables servies en plein air. Le vin devait
être prodigué, et bu soit à la santé de Napoléon, soit au triomphe des
armes de la France. Ainsi Napoléon cherchait en quelque sorte à égayer
la guerre, et à mêler les jeux à la mort! Le 24 juillet il partit pour
Mayence, laissant derrière lui toutes choses invariablement prévues et
arrêtées.
[En marge: Réponse de Neumarckt, qui place définitivement au 16 août
l'expiration de l'armistice, et au 17 la reprise des hostilités.]
[En marge: Réunion en ce moment des souverains coalisés à Trachenberg,
pour arrêter le plan de campagne.]
[En marge: La présence de Bernadotte à cette réunion déplaît à tous
les généraux de la coalition.]
Le 26, les commissaires de Neumarckt répondirent enfin d'une manière
satisfaisante, relativement au jour précis des futures hostilités, et
il fut reconnu, après en avoir conféré avec l'empereur Alexandre,
surtout après de vives observations de M. de Metternich, que le
général en chef Barclay de Tolly avait mal compris les paroles de son
maître, et que si l'armistice pouvait être dénoncé le 10 août, il
n'expirerait cependant que le 16, ce qui remettait au 17 la reprise
des hostilités. Ce malentendu, comme on l'a vu, venait du peu de
clarté que l'empereur Alexandre avait mis à faire connaître une
concession dont il était embarrassé devant les partisans impatients de
la guerre, et du peu de penchant de ces derniers à interpréter les
stipulations douteuses dans le sens de la paix. L'empereur Alexandre
se trouvait alors à Trachenberg, petite ville de Silésie, où il
s'était rendu de Reichenbach avec le roi de Prusse et la plupart des
généraux de la coalition, pour conférer avec le prince de Suède sur le
plan des opérations futures. Cette réunion, fort désirée des deux
souverains qui voulaient enchaîner définitivement l'ancien maréchal
Bernadotte à leur cause, et terminer ses longues hésitations, était
loin de plaire aux officiers russes et allemands, notamment à ces
derniers. On parlait de conférer au prince royal un commandement
important; on lui préparait sur sa route des honneurs extraordinaires,
afin de le toucher par l'endroit si sensible chez lui de la vanité.
Ces empressements pour un homme qui n'avait aux yeux des Allemands et
des Russes d'autre mérite que d'être général français, et qui était
loin de compter parmi les premiers, excitaient au plus haut degré la
jalousie nationale des états-majors alliés. Leurs monarques,
disaient-ils, voulaient donc déclarer qu'un général français, même
médiocre, valait mieux que tous les généraux de la coalition, et que
c'était un titre d'honneur de porter les armes contre son pays. La
perspective d'être placés sous ses ordres leur était souverainement
désagréable.
[En marge: Bruit universellement répandu que le général Moreau viendra
prêter ses conseils à l'empereur Alexandre.]
Malheureusement on s'entretenait aussi d'un autre général français,
celui-là grand homme de guerre, doué de véritables vertus civiques et
guerrières, et non pas, comme Bernadotte, gratifié d'une couronne
royale pour prix de médiocres services, mais de l'exil pour prix de
services immenses, et qui vaincu par l'ennui, le désoeuvrement,
l'irritation que lui inspirait un rival heureux, l'horreur que lui
avait fait éprouver la campagne de Moscou, s'était laissé persuader de
quitter l'Amérique pour l'Europe. Ce général était l'illustre Moreau.
Il était venu à Stockholm, attiré dans cette capitale par Bernadotte
qui semblait pressé de se procurer des imitateurs. Entouré là des plus
funestes conseils, agité, combattu, malheureux, se demandant s'il
faisait bien ou mal, il marchait sans s'en apercevoir à un abîme,
dominé par des sentiments confus qu'il croyait honnêtes, parce que
sous l'indignation sincère qu'il éprouvait, il ne voyait pas la part
que la haine et l'oisiveté avaient à sa conduite. On se préoccupait
beaucoup de cette arrivée, et on disait le général Moreau destiné à
devenir le conseiller de l'empereur Alexandre. C'était une nouvelle
cause de déplaisir pour les militaires russes et allemands, qui avec
un redoublement de jalousie demandaient si leurs souverains croyaient
donc que pour vaincre les généraux français il n'y avait de suffisants
que les généraux français eux-mêmes?
[En marge: Faste de Bernadotte, et manifestation qu'il s'attire de la
part de la garnison française de Stettin.]
Quoi qu'il en soit, l'ancien maréchal Bernadotte était venu à
Trachenberg, voyageant, non pas comme les souverains de Russie et de
Prusse, avec une extrême simplicité, mais avec un faste éblouissant,
comme un monarque parcourant ses États dans une occasion solennelle.
Ayant passé en revue quelques-unes de ses troupes qui déjà profitaient
de l'armistice pour se rendre en Prusse, il avait paru près de
Stettin, où se trouvait une garnison française. Sa tête inflammable
commençait à se persuader que Napoléon, odieux à l'Europe, à charge à
la France, ne pourrait bientôt plus régner, que les Bourbons,
longtemps oubliés, ne pourraient pas être remis sous les yeux de la
génération présente, que dès lors ce serait à lui à remplacer Napoléon
sur le trône de France. L'insensé, dans son orgueil, ne voyait pas
qu'après la gloire la tradition antique aurait seule de l'empire sur
les esprits, et que la médiocrité souillée du sang français n'était
pas appelée à succéder au génie malheureux. Tandis qu'il se montrait à
cheval sous les murs de Stettin, à la vue de la garnison française,
des coups de feu partirent sans qu'on pût savoir qui les avait tirés.
Des officiers de Bernadotte vinrent se plaindre au brave général
Dufresse, commandant de la place, de cette violation de
l'armistice.--Ce n'est rien, répondit ironiquement le général; la
grand'garde a aperçu un déserteur et a tiré dessus!--
[En marge: Accueil brillant fait à Bernadotte par les souverains
coalisés.]
[En marge: Sa prétention d'être le généralissime de la coalition.]
[En marge: Son commandement réduit à celui de l'armée dite du Nord.]
Conduit à Trachenberg de relais en relais, au milieu d'escortes
nombreuses et d'un cortége magnifique, le prince de Suède y reçut de
l'empereur Alexandre et du roi de Prusse un accueil extraordinaire,
comme s'il leur eût apporté le génie de Napoléon ou du grand Frédéric.
C'était moins à ses talents du reste qu'aux craintes qu'on avait
conçues sur sa fidélité, et au désir de montrer un lieutenant de
Napoléon, fatigué de sa domination jusqu'à tourner ses armes contre
lui, qu'il devait ces empressements affectés. Si à la qualité de
Français et de lieutenant de Napoléon il avait joint celle de son
propre frère, les hommages eussent été plus excessifs encore, car on
aurait trouvé sa défection plus significative. Jusqu'au jour où l'on
avait rompu avec le Danemark, et où l'on avait définitivement adjugé
la Norvége à la Suède, le nouveau Suédois avait tour à tour promis,
hésité, menacé même; mais enfin il venait de prendre son parti et de
mettre en mouvement vingt-cinq mille Suédois. Pour prix de ce
contingent, d'ailleurs excellent, car il n'y avait pas de plus braves
soldats, animés de meilleurs sentiments que les Suédois, il affichait
d'étranges prétentions. Il aurait voulu être généralissime, ou du
moins commander toutes les armées que ne commandaient point en
personne les deux souverains eux-mêmes. On lui avait résisté
doucement, et peu à peu on l'avait ramené à de moindres exigences, par
la raison toute simple des emplacements qui ne permettaient pas aux
diverses armées d'opérer très-près les unes des autres, et d'être
réunies dès lors sous l'autorité d'un seul chef. Après des débats qui
avaient duré du 9 au 13 juillet, on avait arrêté le plan de campagne
suivant, fondé sur la coopération des Autrichiens, car bien qu'on eût
chargé ceux-ci de négocier pour tout le monde, la conviction
généralement répandue que Napoléon n'accepterait pas leur système de
pacification, faisait considérer leurs troupes rassemblées en Bohême,
en Bavière, en Styrie, comme inévitablement destinées à coopérer avec
les armées russe et prussienne.
[En marge: Plan de campagne fondé sur l'idée d'éviter Napoléon, pour
se jeter toujours sur ses lieutenants, jusqu'à ce qu'après l'avoir
épuisé, on trouve l'occasion de l'accabler sous la réunion de toutes
les forces de la coalition.]
Appréciant le danger de se mesurer avec Napoléon, on s'était proposé
de l'accabler par la masse des forces, et on ne désespérait pas en
effet de réunir huit cent mille soldats, dont cinq cent mille en
première ligne, agissant concentriquement sur Dresde. Trois grandes
armées actives étaient chargées d'expulser Napoléon de cette position
de Dresde, où l'on avait discerné qu'il voulait établir le centre de
ses opérations. Une première armée de 250 mille hommes, formée en
Bohême avec 130 mille Autrichiens et avec 120 mille Prussiens et
Russes, placée pour flatter l'Autriche sous le commandement d'un
général autrichien, devait opérer par la Bohême sur le flanc de
Napoléon. Une seconde de 120 mille hommes, placée sous le général
Blucher en Silésie, et composée en nombre égal de Prussiens et de
Russes, devait par Liegnitz et Bautzen marcher droit sur Dresde,
tandis qu'une troisième de 130 mille, confiée au prince de Suède,
composée de Suédois, de Prussiens, de Russes, d'Allemands, d'Anglais,
se dirigerait de Berlin sur Magdebourg. Il était convenu que ces trois
armées marcheraient prudemment, éviteraient les rencontres directes
avec Napoléon, rétrograderaient quand il avancerait, pour tomber sur
celui de ses lieutenants qu'il aurait laissé sur ses flancs ou ses
derrières, reculeraient de nouveau quand il viendrait au secours du
lieutenant menacé, se jetteraient aussitôt sur un autre,
s'attacheraient ainsi à l'épuiser, et quand elles le jugeraient assez
affaibli, profiteraient d'un moment favorable pour l'aborder lui-même,
et l'étouffer dans les cent bras de la coalition. Si malgré la
recommandation adressée à tous les chefs de ne commettre aucune
témérité, d'être prudent avec Napoléon et hardi avec ses lieutenants,
on se faisait battre, on devait ne pas se décourager, car il restait
en réserve trois cent mille hommes prêts à recruter l'armée active, et
à la rendre indestructible en la renouvelant sans cesse. On était
résolu en un mot à vaincre ou à mourir jusqu'au dernier. La Prusse
avait des réserves dans la Silésie, le Brandebourg, la Poméranie; la
Russie en avait en Pologne, l'Autriche en Bohême. L'Autriche devait
réunir de plus une armée d'observation en Bavière, une armée active en
Italie, et dans l'hypothèse, malheureusement trop vraisemblable, d'une
rupture avec nous, elle avait permis qu'on raisonnât sur ses forces
comme déjà jointes à la coalition, ce qui donnait lieu de dire
faussement qu'elle était définitivement engagée avec nos ennemis, et
que la négociation de Prague n'était qu'un leurre tant de sa part que
de la nôtre.
Ce plan basé sur les manoeuvres probables de Napoléon, et prouvant que
celui-ci avait donné à ses adversaires des leçons dont ils avaient
profité, était sorti de la tête, non du prince suédois, mais des
généraux russes et prussiens, habitués à notre manière de faire la
guerre. Bernadotte, quoique appelé à commander à 130 mille hommes,
dont 100 mille pouvaient se trouver ensemble sur un même champ de
bataille, ce qui dépassait fort ses talents, car il n'en avait jamais
conduit plus de 20 mille, et toujours sous un supérieur, n'était pas
content de la part qu'on lui avait faite. Il aurait voulu commander,
outre cette armée, celle de Silésie, et avoir sous ses ordres Blucher
lui-même, ce qu'il croyait dû à son rang royal et à ses talents
militaires. Mais une telle prétention devait rencontrer des obstacles
insurmontables. C'était autour de Blucher que se réunissaient les
officiers allemands les plus distingués, les plus patriotes, les plus
engagés dans les sociétés secrètes allemandes, gens à qui Bernadotte
déplaisait à tous les titres, comme Français, comme défectionnaire à
son pays, comme spéculateur ayant depuis une année mis à une sorte
d'enchère ses services fort douteux, comme général enfin rempli de
présomption, quoique d'un mérite très-contestable. L'idée d'obéir à un
tel chef les révoltait tous, et ils tenaient à Trachenberg le langage
le plus injurieux pour le prince de Suède. On s'était donc appliqué à
lui faire entendre qu'il fallait renoncer à cette singulière
prétention, car les trois armées devaient agir trop loin les unes des
autres pour qu'on pût les soumettre au même général, et seulement,
pour le satisfaire, on avait accordé que dans le cas où l'armée de
Silésie serait appelée à coopérer avec celle du Nord (c'est ainsi
qu'on appelait la sienne), il pourrait donner des ordres à toutes les
deux. On avait amené Blucher et ses officiers à admettre cette
éventualité, quelque désagréable qu'elle fût pour eux, en leur disant
que les deux armées destinées à se rencontrer et à opérer ensemble
étaient celles de Silésie et de Bohême, parce qu'elles avaient Dresde
pour but commun, que celle du Nord au contraire, menaçant à la fois
Hambourg et Magdebourg, aurait bien peu de chances de se trouver à
côté de celle de Silésie, qui visait aussi sur l'Elbe mais bien plus
haut.
[En marge: Retour des souverains à Reichenbach.]
[En marge: Ils désirent peu la paix, et surtout ne l'espèrent plus.]
Après ces arrangements, on avait renvoyé Bernadotte enivré d'un encens
brûlé par de royales mains, et Alexandre et Frédéric-Guillaume étaient
revenus à Reichenbach, pour attendre l'issue des négociations, au
résultat desquelles ils ne croyaient guère, dont Alexandre toujours
irrité contre Napoléon et prodigieusement flatté de mener l'Europe,
désirait peu le succès, dont Frédéric-Guillaume, dans sa constante et
sage défiance de la fortune, aurait accepté volontiers l'heureuse
conclusion s'il avait pu y ajouter quelque foi. C'était à leur retour
qu'avait été faite par les commissaires de Neumarckt la réponse que
nous venons de rapporter, et qui ôtait tout prétexte pour retenir plus
longtemps M. de Caulaincourt à Dresde.
[En marge: M. de Caulaincourt reçoit enfin avec ses instructions,
l'autorisation de se rendre à Prague; il est consterné en voyant le
peu de moyens qu'on lui laisse de travailler à la paix.]
Le 26 ce digne et courageux personnage reçut de M. de Bassano les
instructions que Napoléon avant de se rendre à Mayence avait laissées
pour lui. Bien que le fond des choses n'y fût point traité, les
difficultés de forme y étaient si complaisamment détaillées, et
données si ouvertement comme un moyen de perdre le temps, que M. de
Caulaincourt en fut consterné. C'était uniquement dans l'intention de
ménager une paix suivant lui indispensable, qu'il avait accepté le
rôle de plénipotentiaire à Prague, rôle plus pénible pour lui que pour
tout autre, car après avoir joui de la faveur particulière de
l'empereur Alexandre, n'obtenir s'il le rencontrait qu'une froideur
blessante, et, s'il ne le rencontrait pas, essuyer cette même froideur
de la part de ses agents les plus vulgaires, devait lui être bien
pénible. Aller s'exposer à de pareils traitements pour ne rendre aucun
service, et pour jouer une fade comédie, coûtait à sa dignité autant
qu'à son patriotisme. Il se mit toutefois en route sur la simple
espérance de conjurer, en partie du moins, les effets de la mauvaise
volonté de son maître, et en quittant Dresde il adressa à Napoléon la
lettre suivante, que l'histoire doit conserver.
[En marge: Noble lettre de M. de Caulaincourt à Napoléon pour lui
demander quelque latitude, et le supplier de songer sérieusement à la
paix.]
«Dresde, 26 juillet 1813.
»Sire,
»J'ai besoin de soulager mon coeur avant de quitter Dresde, afin de ne
porter à Prague que le sentiment des devoirs que Votre Majesté m'a
imposés. Il est deux heures. M. le duc de Bassano me remet seulement
les instructions que les réponses de Neumarckt et les ordres de Votre
Majesté ne lui ont pas permis de me donner plus tôt; elles sont si
différentes des arrangements auxquels elle avait paru consentir en me
déterminant à accepter cette mission, que je n'hésiterais pas à
refuser encore l'honneur d'être son plénipotentiaire, si, après tant
de temps perdu, les heures n'étaient comptées à Prague, pendant que
Votre Majesté est à Mayence et moi encore à Dresde. Quelle que soit
donc ma répugnance pour des négociations si illusoires, je me pénètre
avant tout de mes devoirs, et j'obéis. Demain je serai en route et
après demain à Prague, comme on me le prescrit; mais permettez, Sire,
que les réflexions de votre fidèle serviteur trouvent encore ici leur
place. L'horizon politique est toujours si rembruni, tout a un aspect
si grave, que je ne puis résister au désir de supplier encore Votre
Majesté de prendre, comme son ministre me le fait espérer, une
salutaire résolution avant le terme fatal. Puisse-t-elle se convaincre
que le temps presse, que l'irritation des Allemands est extrême, et
que cette exaspération des esprits imprime, encore plus que la peur
des cabinets, un mouvement accéléré et irrésistible aux événements.
L'Autriche est déjà trop compromise pour reculer, si la paix du
continent ne la rassure pas. Votre Majesté sait bien que ce n'est pas
la cause de cette puissance que j'ai plaidée près d'elle; certes! ce
n'est pas son abandon dans nos revers que je la prie de récompenser,
ce ne sont même pas ses 150 mille baïonnettes que je veux écarter du
champ de bataille, quoique cette considération mérite bien quelque
attention, mais c'est le soulèvement de l'Allemagne, que le vieil
ascendant de cette puissance peut amener, que je supplie Votre Majesté
d'éviter à tout prix. Tous les sacrifices faits dans ce but et par
conséquent dans ce moment à une prompte paix, vous rendront, Sire,
plus puissant que ne l'ont fait vos victoires, et vous serez l'idole
des peuples, etc...»
[En marge: Départ de M. de Caulaincourt, et son arrivée à Prague.]
[En marge: Digne accueil fait à cet illustre personnage.]
[En marge: La question de forme immédiatement soulevée à l'occasion de
l'échange des pouvoirs.]
[En marge: Nouvelles réflexions de M. de Metternich à l'égard de ces
difficultés de forme, et nouvelle déclaration que si avant le 10 août
on n'a pas traité sérieusement, l'Autriche, le 10 août à minuit,
signera son adhésion à la coalition.]