aucune illusion sur la possibilité d'une négociation séparée avec la
Russie, songeait tout au plus à retenir l'Autriche inactive quelques
jours après le 17 août, afin d'avoir le temps d'accabler d'abord les
Prussiens et les Russes, sauf à battre ensuite, et à leur tour, les
Autrichiens eux-mêmes, s'ils étaient assez peu clairvoyants pour se
prêter à ce calcul. Quant à la paix il n'y songeait guère, ne
voulant à aucun prix abandonner les villes anséatiques réunies
constitutionnellement à l'Empire, renoncer au titre de protecteur de
la Confédération du Rhin porté jusqu'ici avec une sorte
d'ostentation, enfin reconstituer la Prusse au lendemain même de sa
défection. Chacun de ces sacrifices lui coûtait cruellement; pourtant
il n'était pas possible, même après les triomphes de Lutzen et de
Bautzen, que la terrible catastrophe de 1812 n'eût pas quelques
conséquences, sinon pour la France, au moins pour lui, et il fallait
savoir se résigner à payer sa faute par un déplaisir quel qu'il fût.
Il aurait dû se trouver heureux après de si grands malheurs de n'être
puni que dans son orgueil, et de n'avoir rien à sacrifier que la
France pût regretter véritablement, car, ainsi que nous l'avons déjà
dit, et qu'on nous permettra de le redire encore, lorsqu'on lui
laissait outre les Alpes et le Rhin, la Hollande, le Piémont, la
Toscane, Rome, à titre de départements français, la Westphalie, la
Lombardie, Naples, à titre de principautés de famille, on lui
concédait plus que la France ne devait désirer, et qu'elle ne pouvait
posséder. Ici se présentent quelques réflexions que nous avons déjà
indiquées, mais qu'il faut reproduire plus complétement au moment
décisif, pour apprécier sainement les déterminations de Napoléon. Si
on examine l'une après l'autre ses prétentions territoriales, on
reconnaîtra combien il était peu raisonnable d'y tenir. La Hollande
elle-même qui était la moins déraisonnable de toutes, ne pouvait être
qu'avec beaucoup de peine rattachée matériellement et moralement à
l'Empire. Quand on en avait détaché ce que Napoléon avait pris au roi
Louis en 1810, pour le punir de ses résistances, c'est-à-dire ce qui
est situé à la gauche du Wahal, lequel est le Rhin véritable et
constitue la plus puissante des barrières, on avait acquis tout ce qui
était désirable sous le rapport des frontières, restant toujours la
grave difficulté morale de morceler un pays aussi homogène que la
Hollande, et dont toutes les parties sont faites pour vivre ensemble!
Quant à la portion au delà du Wahal, qui s'étend jusqu'au Texel, et
comprend Gorcum, Nimègue, Utrecht, Rotterdam, la Haye, Amsterdam, le
Texel, c'est-à-dire la grande Hollande, il était impossible de la
rattacher à la géographie militaire de la France, et Napoléon dans ses
plus habiles combinaisons pour la défense du territoire, n'avait
jamais pu trouver une manière de couvrir le Zuiderzée, et d'établir
une frontière solide de Wesel à Groningue. N'ayant pour protéger cette
partie de la Hollande que la faible ligne de l'Yssel, il n'avait vu
d'autre ressource que les inondations, et les avait ordonnées; or, un
pays qu'on ne peut garder qu'en le noyant, il n'est pas seulement
inhumain, il est impolitique de songer à le posséder. En ayant dans
l'Océan la Rochelle, Brest, Cherbourg, Anvers et Flessingue, Napoléon
avait contre l'Angleterre tout ce qu'il pouvait désirer, et ces
terrains, moitié îles, moitié continent, qui s'étendent de Nimègue à
Groningue, de Berg-op-Zoom au Texel, entre terre et mer, portant une
race indépendante, fière, sage, riche, pleine de souvenirs assez
glorieux pour ne pas vouloir les confondre avec ceux d'une autre
nation, méritaient d'être laissés indépendants entre toutes les
puissances de l'Europe, pour continuer à être la voie la plus large et
la plus libre du commerce maritime! Quant au Piémont lui-même,
était-il bien prudent de chercher à posséder un territoire au delà des
Alpes, c'est-à-dire au delà de nos frontières naturelles, devant nous
aliéner à jamais les Italiens, comme la possession de la Lombardie n'a
cessé de les aliéner à l'Autriche, nous valant des haines au lieu
d'influence, et destiné au premier règne faible à nous échapper
inévitablement? Toutefois dans un système de grandeur à la façon de
Charlemagne, grandeur qui n'est dans les temps modernes qu'un pur
anachronisme, car lorsque Charlemagne régnait sur le continent de
l'Elbe à l'Èbre, il embrassait dans ses vastes États des pays à moitié
sauvages, n'ayant encore aucune existence historique, dans un tel
système, on peut concevoir l'addition de la Hollande, qui est une
sorte d'appendice maritime de notre territoire, comme le Piémont en
est une sorte d'appendice continental, utile à qui veut descendre
souvent des Alpes; mais même dans ce système déjà faux, que faire de
la Toscane et de Rome? Que faire de l'Illyrie, de Hambourg, de Lubeck?
Ce n'était plus qu'un entraînement de conquêtes insensées, sans plan
et sans limites, pouvant durer la vie d'un conquérant tel qu'Attila ou
Alexandre, mais devant à sa mort donner lieu à un partage de
territoires entre ses lieutenants ou ses voisins! Avec un tel système,
qui, ne reposant sur aucun principe politique, ne pouvait avoir aucune
limite territoriale, dans lequel on pouvait tout faire entrer sauf à
ne rien garder, il n'était pas possible de dire que l'empire de
Napoléon fût véritablement moins grand parce que Hambourg ou Lubeck
n'y seraient pas compris. Napoléon était tout autant Charlemagne sans
ces villes qu'avec elles, car celui qui, outre Bruxelles, Anvers,
Flessingue, Cologne, Mayence, Strasbourg, avait encore Utrecht,
Amsterdam, le Texel, Turin, Florence, Rome, sans compter Cassel,
Milan, Naples, était aussi grand, plus grand même que Charlemagne, de
cette grandeur fabuleuse qui avait au neuvième siècle sa raison
d'être, qui ne l'avait plus au dix-neuvième, et qui après son
Charlemagne aurait eu inévitablement son Louis le Débonnaire. On ne
comprend pas que le principal de cette grandeur chimérique étant
accordé à Napoléon, il la compromît pour Hambourg, pour Lubeck, ou
pour un vain titre comme celui de protecteur de la Confédération du
Rhin! Sans doute si l'honneur des armes eût été compromis, on conçoit
qu'il ne voulût pas céder, car il vaut mieux perdre des provinces que
l'honneur des armes! Cela vaut mieux pour la dignité et la sûreté d'un
vaste empire; mais après Lutzen, mais après Bautzen, où des enfants
avaient vengé le malheur de nos vieux soldats, l'honneur des armes
était sauf; la vraie grandeur et même la grandeur exagérée et inutile
l'était aussi; il ne restait en souffrance que l'orgueil! Et à ce
sentiment si personnel, il est triste de le dire, Napoléon était prêt
à sacrifier non-seulement la solide grandeur de la France, celle
qu'elle avait conquise sans lui pendant la révolution, mais cette
grandeur factice, fabuleuse, qu'il y avait ajoutée par ses prodigieux
exploits! Il allait sacrifier à ce sentiment sa femme, son fils et
lui-même!
[En marge: Agitation intérieure de Napoléon, qui se cachait sous son
activité incessante, mais qui le rendait très-sensible aux objections
élevées autour de lui.]
Toutefois ces questions agitaient profondément Napoléon, et si avec
la faculté de se distraire par mille travaux de tout genre, faculté
dont il était doué au plus haut degré, il arrivait à se donner un
visage serein, si même, tout plein de ses vastes et profondes
conceptions militaires, il parvenait à se donner confiance, il était
parfois troublé et pensait sans cesse au grave sujet que nous venons
d'exposer. Toujours en course autour de Dresde, faisant, avec son
embonpoint qui commençait à être importun, des excursions de trente et
quarante lieues par jour, dont la moitié à cheval, allant étudier le
long des frontières de la Bohême les champs de bataille qui devaient
bientôt se couvrir de sang, y amenant ses généraux avec lui,
quelquefois les y envoyant sans lui pour les obliger à étudier le
terrain, il emportait dans sa tête les mêmes pensées, et, soit en
route, soit de retour à Dresde, il en conférait avec les personnages
de toute profession qui le suivaient dans ses campagnes. Absolu par
son pouvoir, il était par sa clairvoyance dépendant des esprits qui
l'entouraient, car il lui était impossible de voir la désapprobation
sur les visages sans éprouver le besoin de la combattre, de la
dissiper, de la vaincre, et il avait souvent fort à faire. Si on était
en effet bien soumis, bien appliqué à lui plaire, le sentiment du
danger déliait les langues chez les plus courageux, attristait au
moins les visages chez les plus timides!
[En marge: Discussions fréquentes de Napoléon, soit avec ses généraux
sur le futur plan de campagne, soit avec les personnages civils de son
entourage sur les négociations de Prague.]
Chacun suivant son état, militaire ou civil, apercevant de la
situation ce qui le concernait, révélait les dangers qui le frappaient
plus particulièrement. Les militaires qui avaient jugé excellente la
position de l'Elbe, quand on n'avait affaire qu'aux Prussiens et aux
Russes, étaient effrayés depuis qu'il s'agissait des Autrichiens
eux-mêmes, de se trouver sur l'Elbe avec la possibilité d'être tournés
par ces derniers du côté de la Bohême, et d'avoir ainsi l'ennemi sur
nos derrières, entre nous et la Thuringe. Les politiques voyaient
clairement l'Autriche entraînée par l'esprit public de l'Allemagne, et
sollicitée par son propre intérêt, prête à imiter la Prusse, et à
compléter dès lors l'union de tous les États contre nous; et ils nous
voyaient réduits à lutter contre l'Europe exaltée par la haine avec la
France abattue par la fatigue! aussi les uns et les autres étaient-ils
d'avis d'admettre la médiation et ses conditions, quelles qu'elles
fussent, en les supposant même beaucoup moins avantageuses qu'elles ne
l'étaient réellement. Sans doute ils n'eussent voulu à aucun prix
qu'on acceptât la France privée de ses frontières naturelles, mais si
on leur avait dit qu'elle aurait directement ou indirectement,
Mayence, Cologne, Anvers, Flessingue, Amsterdam, le Texel, Cassel,
Turin, Milan, Florence, Rome, Naples, ils auraient à genoux supplié
Napoléon d'accepter. Mais on leur laissait ignorer le véritable état
des choses; on parlait vaguement devant eux de sacrifices contraires à
l'honneur, et sans savoir précisément ce qui en était, ils supposaient
néanmoins que la France était encore assez redoutée pour qu'on n'osât
pas lui offrir moins que ses frontières naturelles, et dans cette
supposition, bien inférieure pourtant à la réalité, ils préféraient
des sacrifices d'amour-propre au danger d'une lutte effroyable contre
une coalition formée de toute l'Europe.
[En marge: Objections des militaires contre la ligne de l'Elbe, depuis
qu'on s'attendait à la guerre avec l'Autriche.]
[En marge: Réponses de Napoléon.]
[En marge: Napoléon avait raison dans l'hypothèse de la continuation
de la guerre, car en refusant d'abandonner l'Allemagne la ligne de
l'Elbe était la seule admissible.]
[En marge: La question était mal posée, et ce n'était pas entre telle
ou telle ligne d'opération, mais entre la paix et la guerre, qu'il
fallait la placer.]
[En marge: Si Napoléon avait raison contre les militaires, il avait
tort contre les diplomates, et s'en tirait avec eux en dissimulant la
vérité, et en ne disant pas à quoi tenaient la paix ou la guerre.]
[En marge: Vives instances de M. de Caulaincourt pour décider Napoléon
à la paix.]
[En marge: Violente sortie du duc d'Otrante en faveur de la paix.]
Politiques et militaires parlaient entre eux de ce sujet ou dans
leurs bivouacs, ou dans les antichambres de Napoléon, se taisaient
quand il survenait, et quelquefois même ne s'interrompaient qu'à demi,
pour lui fournir l'occasion de reprendre l'entretien s'il daignait le
continuer avec eux, ce que rarement il négligeait de faire. Avec les
militaires les réponses ne lui manquaient pas, car s'ils avaient
raison en signalant la hardiesse de notre situation sur l'Elbe, où
l'on pouvait être tourné par la Bohême en cas de guerre avec
l'Autriche, ils avaient tort, ainsi que le faisaient plusieurs d'entre
eux, de lui proposer la ligne de la Saale, ligne très-courte,
n'embrassant que l'espace compris de Hof à Magdebourg, facile à forcer
sur tous les points, et exposée à être tournée par la Bavière comme
celle de l'Elbe par la Bohême. On eût été, en adoptant cette ligne,
rejeté en huit jours sur le Rhin, et il eût été étrangement
inconséquent d'abandonner dans les combats ce qu'on s'obstinait à
défendre témérairement dans les négociations. Il n'y avait pas de
milieu, ou il fallait renoncer tout de suite à l'Allemagne, et
accepter les conditions de M. de Metternich, ou si on la disputait
diplomatiquement, il fallait aussi la disputer militairement, et on ne
le pouvait que sur l'Elbe. Or placé à Dresde, ayant à sa droite
Koenigstein, à sa gauche Torgau, Wittenberg, Magdebourg, Hambourg,
pouvant, comme il le fit bientôt à Dresde, accabler ceux qui
essayeraient de le tourner, Napoléon avait encore d'immenses chances
pour lui. Restait, il est vrai, le danger de se battre si loin du Rhin
contre l'Europe entière, et, si un de ses lieutenants était faible ou
maladroit sur la vaste ligne de Koenigstein à Hambourg, de se trouver
en l'air au milieu de l'Allemagne soulevée; mais alors il fallait
avoir le bon sens de reconnaître, et le courage de dire que la faute
de Napoléon était politique, et lui conseiller d'abandonner
l'Allemagne, ce qui était la certitude d'une paix immédiate et
glorieuse. Faute de poser ainsi la question, on se donnait tort contre
Napoléon, car à vouloir garder l'Allemagne, il est bien vrai qu'on ne
pouvait la défendre que sur l'Elbe. Aussi, dans leurs nombreux
entretiens, le prince Berthier, les maréchaux Soult, Ney, Mortier,
n'osant pas soutenir résolûment qu'il fallait rentrer sur le Rhin,
s'exposaient à être réfutés victorieusement en proposant des lignes
intermédiaires entre l'Elbe et le Rhin, étaient battus par la logique
pressante de Napoléon, et se taisaient, en conservant cependant le
sentiment d'un grand péril, car c'était un grand péril en effet que de
se battre avec l'Europe, non sur le Rhin pour la défense légitime de
notre sol, mais sur l'Elbe pour la pensée usurpatrice de la domination
universelle. Les choses se passaient autrement lorsqu'il s'agissait de
la question, toute politique, de la paix et de la guerre. Là Napoléon
sentait bien qu'il avait tort, car il n'avait pas une bonne raison à
faire valoir. Il ne disait pas la vérité, parlait vaguement de
sacrifices, qui, d'abord modérés en apparence, deviendraient bientôt,
s'il cédait, immodérés et inadmissibles, et laissait entendre, sans
l'exprimer cependant, que l'Autriche osait lui redemander jusqu'à
l'Italie. Alors il s'échauffait, parlait de l'honneur de l'Empire, et
s'écriait qu'il valait mieux périr que de supporter de semblables
conditions, surtout de la part de l'Autriche, qui, après lui avoir
donné une archiduchesse en mariage, après avoir accepté son alliance
en 1812, profitait du premier revers pour se tourner contre lui, comme
si une pareille conduite, en supposant qu'elle fût telle que la
dépeignait Napoléon, eût été bien criminelle de la part d'une
puissance qui longtemps battue, et dépouillée d'une grande partie de
ses États, saisissait l'occasion d'en recouvrer ce qu'elle pouvait,
surtout contre un conquérant sans modération et sans mesure!--Ses
contradicteurs ignorant le secret des négociations, supposant toujours
qu'il s'agissait de sacrifices bien plus considérables que ceux qu'on
nous demandait véritablement, accordant qu'il était désagréable de
céder, surtout à gens qui nous dressaient en quelque sorte un
guet-apens, se rejetaient sur le besoin urgent de la paix, et avaient
là des avantages incontestables. Napoléon avait rencontré pour apôtre
constant de la paix M. de Caulaincourt, qui le suppliait sans relâche
de ne pas s'obstiner contre l'orage, et de passer par-dessus un
déplaisir momentané pour sauver la France, l'armée, lui et son fils.
Dans cette courageuse et civique tâche, M. de Caulaincourt était
infatigable, et recommençait sans cesse avec une admirable
persévérance. M. de Caulaincourt avait trouvé un singulier auxiliaire
dans le duc d'Otrante, M. Fouché, qui, bien que cherchant à
reconquérir la faveur impériale perdue, n'hésitait pas, inspiré par
son bon sens et peut-être aussi par le danger que la chute de l'Empire
devait faire courir à tous les hommes de la révolution, n'hésitait
pas à soutenir hardiment qu'il fallait conclure la paix. Il ne
s'agissait point, selon M. Fouché, de savoir laquelle; c'était le
secret des plénipotentiaires que Napoléon avait chargés de cette
tâche; mais après Lutzen et Bautzen, en s'en rapportant à une sorte de
notoriété publique, en songeant à la crainte que la France n'avait pas
cessé d'inspirer, on ne pouvait pas douter, disait-il, que les
conditions ne fussent encore très-belles; et si, comme tout le faisait
présumer, on concédait à la France au delà du Rhin et des Alpes, on
lui concédait plus qu'il ne lui fallait, plus qu'elle ne désirait. On
devait donc, sauf les détails, signer la paix qui nous était offerte;
car l'Europe était exaspérée, et la France épuisée commençait à
partager l'exaspération de l'Europe contre un système qui ne laissait
pas plus de bien-être au vainqueur qu'au vaincu.--Dans l'une de ces
conversations, à laquelle avaient été présents M. Daru, M. de
Caulaincourt, M. de Bassano, même le roi de Saxe, M. Fouché se permit
de dire à Napoléon que s'il ne donnait pas tout de suite la paix, il
deviendrait bientôt odieux à la France, et qu'il y aurait danger
non-seulement pour lui, mais pour son fils, pour sa dynastie; que s'il
ne saisissait pas cette dernière occasion de déposer les armes, il
serait perdu; que la France venait par honneur de faire un dernier
effort, parce qu'elle ne voulait pas se retirer battue de son grand
duel avec l'Europe, mais qu'après les victoires de Lutzen et de
Bautzen elle considérait son honneur comme dégagé, et qu'à la seule
condition de conserver le Rhin et les Alpes que personne ne lui
contestait plus, pas même l'Angleterre, elle se tiendrait pour
satisfaite; mais que si, malgré la possibilité évidente de signer une
telle paix, on persistait à continuer la guerre, elle se regarderait
comme sacrifiée à un système personnel à Napoléon, système insensé,
qu'elle détestait autant que l'Europe elle-même, car elle en souffrait
tout autant.--
[En marge: Mécontentement et réponses sophistiques de Napoléon.]
Ces hardies propositions causèrent à Napoléon une irritation extrême,
et il ne sut répondre qu'en disant qu'on ignorait le secret des
négociations, que les puissances belligérantes lui demandaient des
choses inadmissibles, que s'il les concédait, l'Europe le regarderait
comme tellement affaibli que bientôt elle exigerait tout ce qu'il ne
pouvait pas accorder, et ce que personne, parmi ses contradicteurs, ne
voudrait accorder; qu'il fallait, pour garder le nécessaire, défendre
même le superflu, se montrer indomptable, se résigner à livrer une ou
deux batailles de plus, pour conserver une grandeur acquise par vingt
années de sang versé, et savoir braver la guerre quelques jours encore
pour avoir une vraie, une solide paix. En un mot dans cette
conversation, comme dans toutes celles qu'il eut sur ce sujet, son art
consistait, en cachant toujours les faits véritables, en laissant
toujours ignorer qu'il ne s'agissait en réalité que de Hambourg et du
protectorat de la Confédération du Rhin, son art consistait à soutenir
que c'était tout ou rien, qu'il fallait tout défendre ou tout céder,
et comme personne ne voulait tout céder, la conclusion était selon lui
qu'il fallait tout défendre. Sa force d'esprit et de langage parvenait
bien à embarrasser ses interlocuteurs, qui d'ailleurs ignorant l'état
des négociations, ne pouvaient pas lui répondre, mais elle ne
parvenait pas à les convaincre, et les laissait terrifiés de la fatale
résolution qui perçait dans son attitude et ses discours. Ils
admiraient quelquefois son indomptable caractère en détestant son
orgueil funeste, et s'en allaient silencieux, mécontents, la plupart
du temps désolés. Un seul d'entre eux ne paraissant pas se douter du
péril, affirmait que le génie de l'Empereur était inépuisable en
ressources, qu'il triompherait de tous ses ennemis, et retrouverait
plus grande, ou aussi grande que jamais, sa puissance de 1810 et de
1811. Cet interlocuteur, on le devine, était M. de Bassano, et il
était le moins excusable, car seul il savait le secret des choses,
seul il savait que c'était pour Hambourg et le titre de protecteur de
la Confédération du Rhin qu'on s'exposait à tout perdre. Il faut dire
néanmoins pour réduire à ce qu'elle doit être sa responsabilité, qui
autrement serait si lourde, qu'il influait peu sur les résolutions de
Napoléon, lequel ne semblait même pas touché de ses magnifiques
pronostics, et qu'il parvenait uniquement à exciter chez M. de
Caulaincourt des signes d'impatience peu flatteurs et peu dissimulés.
[En marge: Hardie correspondance du duc de Rovigo en faveur de la
paix.]
[En marge: Ordre de se taire expédié au duc de Rovigo.]
Ce n'est pas seulement à Dresde que Napoléon avait rencontré ces
contradictions, atténuées du reste par la soumission du temps, c'était
à Paris même. Le ministre de la police, duc de Rovigo, entendant plus
que tout autre le retentissement de l'opinion publique, et ne
craignant pas les accès d'humeur de Napoléon, auxquels il s'était
habitué en n'y prenant pas garde, avait plusieurs fois osé lui écrire
ce qu'aucun de ses ministres n'osait lui dire, c'est que la paix était
urgente, indispensable, qu'il ne fallait pas attendre de la France
fatiguée un nouvel effort, semblable à celui qu'elle venait de faire;
c'est que tous les ennemis du gouvernement jusque-là découragés,
dispersés, reprenaient le courage avec l'espérance; c'est que les
révolutionnaires, longtemps accablés sous les souvenirs de
quatre-vingt-treize, les Bourbons, longtemps et complétement oubliés,
essayaient de se produire de nouveau, que ces derniers même
répandaient des manifestes qu'on lisait sans colère et avec une
certaine curiosité. Toutes ces assertions étaient vraies, et il était
constant que l'idée d'un autre gouvernement que celui de Napoléon,
idée qui depuis quatorze ans ne s'était présentée à l'esprit de
personne, pas même au retour de Moscou, commençait, la situation se
prolongeant, à pénétrer dans l'esprit de beaucoup de gens, et allait
devenir générale si la guerre continuait; que de même qu'on avait en
1799 cherché auprès du général Bonaparte un refuge contre l'anarchie,
on irait bientôt chercher auprès des Bourbons un refuge contre la
guerre perpétuelle. C'est tout cela que plus ou moins clairement, plus
ou moins adroitement, le ministre de la police, duc de Rovigo, avait
essayé de faire entendre à Napoléon avec une hardiesse honorable, mais
qui eût été plus méritoire et plus utile, si Napoléon avait attaché
plus d'importance à ce qui venait de lui. Le prince Cambacérès ne se
serait pas hasardé à en dire autant, bien qu'il en pensât davantage,
parce que de sa part Napoléon eût pris la chose plus sérieusement,
dès lors moins patiemment. Fatigué pourtant des lettres du duc de
Rovigo, Napoléon chargea le prince Cambacérès de lui dire qu'elles
l'importunaient, qu'en montrant tant d'amour pour la paix, on lui
nuisait plus qu'on ne le servait; que l'on contribuait à rendre les
ennemis plus exigeants, en accréditant l'idée que la France ne pouvait
plus faire la guerre; que lui, Napoléon, savait seul comment il
fallait s'y prendre pour donner la paix à la France avec sûreté et
avec honneur; que le duc de Rovigo, en se mêlant de cette affaire, se
mêlait de ce qu'il ignorait, bref qu'il eût à se taire, car de
pareilles indiscrétions ne seraient pas souffertes plus longtemps.
Cette dure réprimande n'était pas de nature à effrayer ni à décourager
le duc de Rovigo, car il ne prenait pas plus au sérieux les colères de
Napoléon que Napoléon ne prenait au sérieux sa politique, et il devait
bientôt se permettre une autre tentative, pas plus heureuse il est
vrai, mais qui prouve à quel point le besoin de la paix était
universellement senti, puisqu'il perçait à travers ce despotisme qui
enveloppait alors la France entière, et pesait si lourdement sur elle.
[En marge: Le duc d'Otrante envoyé en Illyrie.]
Napoléon, après avoir fermé la bouche au duc de Rovigo, donna un
emploi au duc d'Otrante. Il en avait déjà trouvé un en Espagne pour le
maréchal Soult, et il en trouva un pour le duc d'Otrante par suite
d'un accident aussi triste que singulier. L'infortuné Junot, depuis la
blessure qu'il avait en Portugal reçue à la tête, n'avait jamais
recouvré ses facultés physiques et morales. Dans la campagne de Russie
on ne lui avait pas vu son ardeur accoutumée, bien qu'il eût été
moins blâmable qu'on ne l'avait prétendu, et il avait essuyé de
Napoléon des reproches qui avaient achevé d'altérer sa raison. Envoyé
à Laybach comme gouverneur de l'Illyrie, il y avait donné tout à coup
des signes de folie, au point qu'il avait fallu le saisir de force et
le transporter en Bourgogne, son pays natal, où il était mort.
Napoléon nomma M. Fouché gouverneur de l'Illyrie, poste peu assorti à
la grande situation de cet ancien ministre, mais que celui-ci accepta,
parce qu'il regardait comme bonne toute manière de rentrer en
fonctions. Il devait voir en passant à Prague M. de Metternich, et
profiter d'anciennes relations pour soutenir auprès de ce diplomate
les prétentions de la France. Le moyen était petit par rapport à
l'objet, et ne pouvait compenser le mauvais effet qu'allait produire
en Autriche une nomination qui prouvait de notre part peu de
disposition à renoncer à l'Illyrie.
[En marge: Napoléon persistant à perdre le temps consacré aux
négociations, se décide à faire un voyage à Mayence pour y voir
l'Impératrice.]
Napoléon, inébranlable quoique parfois agité, persista dans sa manière
de négocier, laquelle, comme on l'a vu, consistait à gagner du temps,
soit pour obtenir s'il était possible une nouvelle prolongation
d'armistice, soit au moins pour différer de quelques semaines l'entrée
en action de l'Autriche, soit aussi pour rompre le congrès sur une
question de forme, et n'avoir pas à dire à l'Europe, surtout à la
France, que c'était pour Hambourg et le protectorat du Rhin qu'on
refusait la paix. Afin de réussir dans cette tactique, il fit
concourir avec l'ouverture des négociations un second voyage, qu'il
avait résolu d'exécuter à la fin de juillet pour aller voir
l'Impératrice à Mayence, et qui ne pouvait qu'apporter de nouvelles
entraves à la marche des négociations. Il avait en effet assigné à
Marie-Louise un rendez-vous à Mayence vers le 26 juillet, afin d'y
demeurer quelques jours avec elle, et surtout afin d'y passer en revue
les divisions destinées à former les corps des maréchaux Saint-Cyr et
Augereau. Il laissa en partant des pouvoirs pour M. de Caulaincourt,
qui devait se rendre à Prague dès qu'on aurait reçu des commissaires
réunis à Neumarckt une réponse satisfaisante relativement au terme
précis de l'armistice; à ces pouvoirs il ajouta des instructions,
concertées avec M. de Bassano, pour que M. de Caulaincourt, une fois à
Prague, pût y employer d'une manière spécieuse les six à huit jours
qui allaient s'écouler pendant le voyage projeté sur le Rhin.
[En marge: Instructions et latitudes laissées à M. de Caulaincourt,
pour qu'il puisse employer à Prague le temps que Napoléon doit passer
à Mayence.]
On était au 24 juillet, et on ne supposait pas que la réponse de
Neumarckt pût arriver avant le 25 ou le 26. M. de Caulaincourt devait
se mettre en route le lendemain, perdre un jour ou deux à lier
connaissance avec les plénipotentiaires, puis consacrer cinq ou six
jours à discuter sur la remise des pouvoirs, et sur la forme des
conférences. Si, dans son zèle pacifique, M. de Caulaincourt devenait
pressant, et demandait à M. de Bassano l'autorisation de passer outre,
M. de Bassano devait lui permettre de faire quelques concessions
relativement à l'échange des pouvoirs et à la forme des négociations,
mais en lui défendant expressément d'aborder le fond des choses. Il
serait aisé de gagner ainsi jusqu'au 3 ou 4 août, jour probable du
retour de Napoléon à Dresde, et alors il tracerait lui-même la
conduite qu'on devrait tenir ultérieurement.
[En marge: Ordres militaires de Napoléon en quittant Dresde.]
[En marge: Progrès merveilleux de ses armements.]