armée horriblement mécontente de ses chefs, non démoralisée toutefois,
diminuée seulement de cinq à six mille hommes, privée de ses canons
mais non de ses attelages, étaient encore en mesure d'opposer une
forte résistance aux Anglais, indépendamment de la résistance
naturelle qu'allaient leur présenter les Pyrénées elles-mêmes. Joseph
sur le conseil de Jourdan, après avoir laissé une garnison dans
Pampelune, envoya l'armée d'Andalousie dans la vallée de
Saint-Jean-Pied-de-Port, celle du centre dans la vallée de Bastan,
celle de Portugal dans la vallée de la Bidassoa, de manière à fermer
ainsi toutes les issues, et à prendre le temps de reformer
l'artillerie, et de faire cesser la distribution en trois armées
différentes, laquelle venait d'occasionner de nouveau de si fâcheux
embarras. Tandis qu'il ordonnait cette disposition, le général Foy,
aidé du général Maucune, avait habilement et bravement tenu tête aux
Anglais qui avaient voulu descendre de Salinas sur Tolosa, et les
avait rejetés assez loin. On avait perdu l'Espagne, mais pas encore la
frontière, et l'Empire, si longtemps envahisseur, n'était pas encore
envahi, quoiqu'il fût bien près de l'être!
[Date en marge: Juillet 1813.]
[En marge: Caractère de la campagne de 1813 en Espagne, et causes de
sa funeste issue.]
[En marge: Napoléon, mal informé par le ministre de la guerre Clarke,
s'en prend à Joseph et à Jourdan du désastre de Vittoria.]
Telle fut la campagne de 1813 en Espagne, si tristement célèbre par le
désastre de Vittoria, qui signalait nos derniers pas dans cette
contrée, où nous avions pendant six années inutilement versé notre
sang et celui des Espagnols. Si on veut prononcer sans passion sur les
événements de cette campagne, il est facile de découvrir les vraies
causes du revers définitif qu'on venait d'essuyer. La première cause,
cette fois comme tant d'autres, il faut la chercher dans les ordres
mêmes de Napoléon, qui ne considérant l'Espagne que comme un
accessoire de ses immenses entreprises, ou ne lui consacrait pas les
forces nécessaires, ou en subordonnait l'emploi à des calculs
étrangers à l'Espagne elle-même, et inconciliables avec le succès des
opérations dans ce pays. Cette année les forces qu'il y laissait,
quoique réduites par le rappel d'un grand nombre de cadres, étaient
depuis la concentration des trois armées d'Andalousie, du centre et de
Portugal, suffisantes pour se maintenir en Castille, puisqu'on aurait
pu réunir quatre-vingt mille hommes contre les Anglais. Mais dans la
double pensée de conserver les provinces du nord, qu'il entendait se
réserver à la paix, et d'alarmer les Anglais pour le Portugal, afin de
les détourner de toute entreprise contre le midi de la France,
Napoléon avait amené de nouveau sans le vouloir la dispersion des
trois armées depuis Salamanque jusqu'à Pampelune, de manière qu'après
avoir recouvré l'ascendant sur les Anglais par notre concentration,
nous venions de le perdre encore par une dissémination imprudente de
nos forces. Cette cause essentielle de la journée de Vittoria ne
saurait être cherchée ailleurs que dans les ordres de Paris, donnés
par Napoléon loin des lieux, avant la connaissance des faits, et
réitérés par le ministre de la guerre avec une obstination sans
excuse, lorsque les événements et les objections du maréchal Jourdan
en avaient démontré le danger. Après cette cause, il y en a une autre,
fort ancienne, et toujours féconde en malheurs dans la Péninsule,
c'est le défaut d'unité dans le commandement, qui fit qu'aucune
administration ne voulant obéir, il n'y eut rien de préparé sur la
route de l'armée, et qu'il fallut, en rétrogradant pour rallier le
général Clausel, se replier avec une précipitation qui rendait le
ralliement plus douteux et plus difficile, les pertes sur la route
plus considérables. Ce défaut d'unité était le tort de Napoléon,
toujours refusant à son frère l'autorité nécessaire, de Joseph, ne
sachant pas la prendre, des généraux, ne sachant pas y suppléer par
leur soumission. Après ces causes, le défaut d'activité chez Joseph et
le maréchal Jourdan, l'un indolent, l'autre fatigué par l'âge et le
chagrin, contribua beaucoup au malheur de la campagne. Plus actifs,
plus prompts à se résoudre, Joseph et Jourdan auraient pu évacuer
Madrid plus tôt, et se rallier plus tôt ou en avant de Valladolid, ou
en avant de Burgos. À Vittoria même, il y eut deux jours perdus, deux
jours précieux pour le départ du convoi et le déblaiement du champ de
bataille, pour le choix du terrain où l'on pouvait disputer à l'ennemi
l'entrée de la plaine, pour la réunion au général Clausel. Dans cette
occasion décisive, comme on l'a vu, le maréchal Jourdan était malade,
et Joseph n'avait pas songé à le suppléer. Enfin des ordres de détail
mal exécutés par les généraux avaient complété la série de fautes et
de malheurs qui amenèrent la catastrophe finale de Vittoria. Après
tout, Napoléon qui aurait dû dans ces funestes résultats s'attribuer
la part la plus grande, car avec son génie si profond, sa connaissance
si parfaite des choses, il était plus que personne capable de tout
prévoir, et avec sa puissance si obéie capable de tout prévenir,
Napoléon s'en prit à tout le monde au lieu de s'en prendre à lui-même,
et à Joseph et à Jourdan plus volontiers qu'à qui que ce fût.
N'ayant pu suivre dans aucun de leurs détails les événements
d'Espagne, absorbé qu'il était par la guerre de Saxe qu'il dirigeait
en personne, croyant sur cet objet ce que lui écrivait le ministre
Clarke, qui, tandis qu'il adressait à Joseph les lettres les plus
affectueuses, faisait parvenir à Dresde les rapports les plus
défavorables, il avait un double motif d'irritation, dans les
résultats d'abord qui ne pouvaient manquer d'être déplorables, et dans
les fautes qui révoltaient par leur évidence son grand sens militaire.
Les résultats, c'étaient l'Espagne perdue, la frontière du midi
menacée, le moyen le plus puissant de négociation auprès de
l'Angleterre annulé, puisque dans l'état des choses ce n'était plus
rien que de lui céder l'Espagne, c'étaient en outre des sacrifices
nouveaux à ajouter à ceux que demandait l'Autriche, dès lors la paix
plus difficile que jamais, enfin une confiance, une exaltation
nouvelles inspirées à tous ceux qui croyaient le moment venu
d'accabler la France. Les fautes, c'étaient non-seulement celles que
nous venons d'énumérer, et qui n'étaient que trop réelles, mais toutes
celles que le ministre Clarke prêtait gratuitement au malheureux
Joseph et au plus malheureux Jourdan, son chef d'état-major. Le
ministre de la guerre n'avait pas dit en effet que les ordres de
Napoléon qui prescrivaient de détruire les bandes et de menacer le
Portugal, ordres déplorablement réitérés par les bureaux de Paris,
avaient été signalés par Jourdan comme une cause inévitable de
désastre, que la résistance des administrations de chaque armée à
l'ordonnateur en chef avait encore été dénoncée comme un autre
inconvénient grave qui empêcherait que rien ne fût préparé à la
reprise des opérations. Ce même ministre n'avait pas dit que les
Anglais étaient près de 100 mille, et les Français tout au plus 50
mille. Il présentait au contraire des calculs qu'auraient à peine
accueillis les gazettes les moins informées. Il ne comptait dans
l'armée de lord Wellington que les Anglais, les évaluait à 40 ou 45
mille, négligeait les Portugais devenus presque les égaux des Anglais,
les Espagnols, excellents dans les montagnes, et attribuait à l'armée
française non pas ce qu'elle avait eu sur le champ de bataille, mais
ce qu'elle aurait pu avoir si les ordres de Paris ne l'avaient
dispersée, et lui supposait de 80 à 90 mille hommes contre 45 mille.
Il avait en effet le courage, après le désastre de Vittoria, d'écrire
à Joseph qu'il aurait dû avoir 90 mille hommes contre 45 mille, et que
c'était chose bien étonnante qu'il se fût laissé battre avec une telle
supériorité de force numérique. Ce fait seul donne une idée de ce qui
pouvait se passer à côté même de Napoléon, lorsqu'il n'y regardait
point de ses propres yeux, et qu'il se laissait informer par des
ministres courtisans, ne lui disant que ce qu'il avait plaisir à
entendre.
[En marge: C'est dans son voyage à Magdebourg, que Napoléon avait
appris les événements d'Espagne.]
[En marge: L'irritation de Napoléon s'étend sur tous ses frères en
général.]
On comprend que Napoléon, en considérant d'une part les résultats, de
l'autre les fautes vraies et les fautes imaginaires imputées à Joseph
et au maréchal Jourdan, qui déjà lui déplaisaient fort, et avaient
auprès de lui un redoutable accusateur dans le maréchal Soult présent
à Dresde, on comprend que Napoléon dût être fort irrité. Il avait
appris d'une manière sommaire les événements d'Espagne au moment de
partir de Dresde pour exécuter les courses militaires dont nous avons
parlé. Il apprit successivement à Torgau, à Wittenberg, à Magdebourg
le détail de ces événements, toujours par les rapports du ministre
Clarke. Aussi son emportement fut-il extrême. Ce fut pour lui une
occasion de se déchaîner contre Joseph et contre tous ses frères.
L'abdication du roi Louis, la défection imminente de Murat qui
s'annonçait déjà clairement, l'éclat que Jérôme avait fait l'année
précédente en quittant l'armée, lui revinrent à l'esprit, et lui
arrachèrent les paroles les plus amères. Le moment était venu en effet
d'apercevoir quelle faute il avait commise en voulant renverser toutes
les dynasties, afin de leur substituer la sienne! Mais, pour être
juste, il faut reconnaître que son ambition avait, bien plus que celle
de ses frères, contribué à cette politique désordonnée, et qu'après
leur avoir donné des trônes ou des armées à commander, il n'avait rien
omis pour rendre leur tâche encore plus difficile qu'elle ne l'était
naturellement. Il avait effectivement exigé d'eux une abnégation des
intérêts de leurs sujets, un talent de tout faire avec rien, ou
presque rien, qu'il était inhumain d'exiger de leur part, et qui
devait amener plus d'un scandale de famille, comme l'abdication du roi
de Hollande. À l'égard de Joseph notamment, après l'avoir tiré de
Naples où ce prince avait une tâche appropriée à son caractère et à
ses talents, où il rendait un petit peuple heureux en étant heureux
lui-même, Napoléon l'avait transporté en Espagne presque sans le
consulter, l'avait lancé dans une guerre effroyable, l'y avait aidé un
moment de toutes ses forces, puis, au milieu des préoccupations de la
guerre d'Autriche en 1809, de celle de Russie en 1812, l'avait laissé
sans secours, sans argent, exposé à la haine de ses sujets, à la
désobéissance, quelquefois même à l'arrogance des généraux, n'avait
voulu écouter aucun de ses avis, presque tous justifiés par
l'événement, et pour toute réponse n'avait cessé de se moquer de ses
prétentions militaires et de ses moeurs, moqueries qui de la cour de
France avaient retenti jusqu'au milieu de la cour d'Espagne, et
avaient encore contribué à la déconsidération de la royauté nouvelle.
Et pourtant Napoléon aimait sa famille, mais gâté par un pouvoir sans
bornes, il ne tenait pas plus compte des droits de ses frères que de
ceux des peuples, et disposait d'eux comme d'instruments inanimés,
jusqu'au jour où il devait trouver les peuples révoltés, et ses frères
eux-mêmes presque en état de défection.
[En marge: Napoléon rappelle Joseph, le remplace par le maréchal
Soult, lui prescrit de s'enfermer à Morfontaine, et ordonne de le
faire arrêter s'il en sort.]
Ses traitements envers Joseph furent extrêmement rigoureux.--J'ai trop
longtemps compromis mes affaires pour des imbéciles, écrivit-il à
l'archichancelier Cambacérès, au ministre de la guerre, au ministre de
la police; et, après ce préambule, il donna les ordres les plus
sévères et les plus humiliants pour Joseph. Il fit d'abord pour le
remplacer en Espagne le choix qui pouvait lui être le plus
désagréable, celui du maréchal Soult, qui était en ce moment à Dresde.
Napoléon conféra au maréchal Soult le titre de son lieutenant en
Espagne, avec des pouvoirs extraordinaires, lui ordonna de partir
immédiatement, de ne rester à Paris que douze heures, de n'y voir que
l'archichancelier Cambacérès et le ministre de la guerre, et de se
rendre ensuite à Bayonne pour y rallier l'armée et tenir tête aux
Anglais. Jusque-là rien de plus naturel. Mais il enjoignit à Joseph de
quitter l'Espagne sur-le-champ, lui interdit en même temps de venir à
Paris, lui prescrivit de se retirer à Morfontaine, de s'y enfermer, de
n'y recevoir personne, chargea le prince Cambacérès de défendre à tous
les hauts fonctionnaires de l'aller visiter, comme si on avait eu de
leur part de généreux mouvements à craindre, et à toutes ces
injonctions il ajouta celle de le faire arrêter si ces ordres étaient
enfreints! Devenu méfiant à l'égard des hommes, depuis qu'il avait été
obligé de le devenir à l'égard de la fortune, il voyait partout des
trames prêtes à se nouer contre la régence de sa femme, contre
l'autorité de son fils. C'est pour ces motifs qu'il n'avait pas voulu
laisser le duc d'Otrante, le maréchal Soult à Paris, et que sous
divers prétextes il les tenait sans emploi à Dresde. Joseph mécontent
à Paris, s'y entourant de mécontents, et peut-être un jour disputant
la régence à Marie-Louise, telles étaient les images sinistres qui
avaient traversé son esprit irrité, et qui lui dictèrent l'ordre
inutile de faire arrêter son propre frère. Certes, si Joseph eût été
capable de ces noirs projets, il aurait commencé par lui désobéir en
Espagne, et probablement il lui serait ainsi devenu plus utile qu'en
exécutant servilement des ordres donnés de trop loin, et sous l'empire
de fatales distractions! Le simple bon sens présent sur les lieux et
exclusivement appliqué à son objet, vaut souvent mieux que le génie
absent ou distrait par des entreprises exorbitantes.
[En marge: Retour de Napoléon à Dresde.]
[En marge: Suite des négociations de Prague.]
[En marge: Arrivée à Prague, le 11 juillet, des plénipotentiaires
russe et prussien.]
[En marge: Noms et qualités de ces plénipotentiaires, choisis parmi
les personnages les moins éclatants.]
[En marge: Le 15 juillet, les plénipotentiaires français ne sont pas
encore nommés.]
[En marge: M. de Bassano affecte de rejeter ces retards sur M. de
Metternich.]
Si les événements d'Espagne, qui allaient rendre les ennemis de
Napoléon plus exigeants, l'avaient en même temps rendu plus
raisonnable et plus conciliant, on peut dire qu'un grand malheur fût
devenu un grand bien: mais il n'en fut point ainsi. Après avoir visité
Torgau, Wittenberg, Magdebourg, après avoir passé en revue les corps
qu'il voulait inspecter, ordonné les travaux qu'il avait projetés sur
l'Elbe, Napoléon revint à Dresde, pour y continuer le redoutable jeu
de perdre du temps, d'arriver au terme de l'armistice sans s'être
expliqué sur les conditions de la paix, et d'obtenir de la sorte une
nouvelle suspension d'armes en feignant au dernier moment de négocier
sérieusement. La Prusse et la Russie avaient choisi leurs
plénipotentiaires, et les avaient envoyés à Prague, où ils étaient
arrivés le 11 juillet, par conséquent un jour avant le terme assigné
pour la réunion du congrès. Ni l'une ni l'autre de ces puissances
n'avait fait les choix éclatants auxquels on s'était d'abord attendu.
On avait cru que la Prusse désignerait le chancelier de Hardenberg, et
la Russie M. de Nesselrode. Mais, à cause de l'Angleterre, ces
puissances avaient évité de donner à ce congrès trop d'éclat; elles
avaient voulu y paraître amenées et menées par l'Autriche, en n'y
faisant figurer aucun personnage qui fût l'égal de M. de Metternich.
La Prusse avait choisi M. de Humboldt, nom illustre déjà dans la
science, mais peu connu encore dans la politique (le plénipotentiaire
prussien était le frère du savant qui est l'une des gloires de ce
siècle). La Russie avait choisi le baron d'Anstett, Alsacien (par
conséquent Français), appartenant à une famille d'émigrés, homme de
quelque esprit, de peu de considération, et de sentiments fort
hostiles à la France. Quoique ce dernier choix fût assez déplaisant,
comme au fond l'intention était de tout laisser faire à M. de
Metternich, il fallait ne tenir compte que de lui seul, et ne pas
prendre garde aux collaborateurs qu'on lui adjoignait. Ces deux
négociateurs à peine rendus à Prague, avaient communiqué leurs
pouvoirs au médiateur, et ils se plaignaient du peu d'égards qu'on
leur témoignait en les faisant attendre, sans même annoncer le jour de
l'arrivée des plénipotentiaires français. Le 15 juillet on n'avait
encore rien dit, et M. de Narbonne, étant retourné à Prague comme
ambassadeur, désigné en outre comme devant être l'un de nos
plénipotentiaires, mais n'ayant reçu ni pouvoirs ni instructions, ne
savait quel langage tenir ni quelle attitude prendre. À toutes les
remontrances de M. de Metternich, transmises à Dresde, M. de Bassano
avait répondu que la faute était au cabinet autrichien, qui avait
laissé partir l'empereur Napoléon pour Magdebourg sans communiquer
officiellement la ratification de la nouvelle convention prolongeant
l'armistice jusqu'au 16 août. À ce reproche M. de Metternich avait
répliqué qu'ayant fait connaître officieusement cette ratification, on
aurait bien pu, en attendant la communication officielle, nommer les
plénipotentiaires, et les faire partir, ce qui eût été au moins
l'accomplissement des devoirs de politesse auxquels les grands États
sont astreints les uns envers les autres aussi bien que les individus
eux-mêmes. Sans s'arrêter à cette réponse, M. de Bassano avait de
nouveau tout rejeté sur M. de Metternich.
[En marge: Napoléon ayant reçu la ratification officielle de la
dernière convention, choisit pour plénipotentiaires MM. de Narbonne et
de Caulaincourt.]
[En marge: Noble conduite de M. de Caulaincourt.]
[En marge: Conditions auxquelles il accepte la mission qui lui est
confiée.]
Napoléon étant revenu à Dresde le 15, après un voyage de cinq jours,
et ayant enfin reçu la ratification de la nouvelle convention par
l'Autriche, la Prusse et la Russie, ne pouvait plus différer la
nomination de ses plénipotentiaires. En conséquence il chargea MM. de
Narbonne et de Caulaincourt de le représenter au congrès de Prague. Il
était impossible de choisir des hommes plus sages, plus éclairés,
animés de plus nobles sentiments. En nommant M. de Caulaincourt,
Napoléon nourrissait toujours la secrète espérance d'un rapprochement
direct avec la Russie, et d'un traité de paix qui, sacrifiant
l'Allemagne au profit des deux grands empires d'Orient et d'Occident,
satisferait à la fois la Russie et la France, triste paix, qui
conviendrait peut-être à l'amour-propre de Napoléon, mais nullement
aux intérêts vrais de son empire! Bien que ce fût peu probable, à en
juger seulement par le choix de M. d'Anstett, Napoléon n'en
désespérait pas tout à fait, et c'était même le seul cas où il voulût
négocier sérieusement. M. de Caulaincourt, objet de ces illusions, ne
les partageait point. Cet excellent citoyen, esprit profondément
sensé, avait la vertu peu commune, en aimant fort à plaire, de
s'exposer à déplaire pour dire la vérité, et était ainsi le modèle
rare du courtisan honnête homme, qui compte pour rien les faveurs de
cour, même les plus désirées, quand il s'agit d'épargner une faute au
prince, et un malheur au pays. Il avait dit à Napoléon qu'une espèce
de paix astucieuse, obtenue de la défection des uns envers les autres,
n'était plus à espérer dans l'état de forte cohésion auquel les divers
cabinets étaient parvenus, que la Russie ne se laisserait plus
détacher de l'Autriche, que la faveur dont il avait personnellement
joui auprès de l'empereur Alexandre n'y servirait de rien, que les
concessions demandées par l'Autriche étaient le seul moyen d'arriver à
une paix honorable, que cette paix était indispensable, qu'il
suppliait qu'on ne l'envoyât pas à Prague avec les mains liées, pour y
éprouver la douleur de voir passer inutilement devant lui l'occasion
de servir et de sauver sa patrie. Il était même allé jusqu'à déclarer
que sans une latitude suffisante il n'accepterait pas la mission qui
lui était destinée. Napoléon, qui avait besoin du nom de M. de
Caulaincourt pour couvrir du respect que ce nom inspirait une
négociation simulée, lui avait promis des pouvoirs étendus, et
l'illustre négociateur comptant sur cette promesse s'était soumis à la
volonté de son maître.
[En marge: Le choix de MM. de Narbonne et de Caulaincourt est approuvé
à Prague.]
[En marge: Nouvel incident dont Napoléon profite pour perdre encore du
temps.]
[En marge: Les commissaires réunis à Neumarckt pour l'exécution
quotidienne de l'armistice, paraissent supposer qu'il expirera le 10
août et non pas le 16.]
[En marge: Motif de cette méprise.]
Ces deux choix universellement approuvés produisirent à Prague une
impression qui corrigeait quelque peu le mauvais effet de nos éternels
retards. Bien qu'on fût au 16 juillet, et qu'il ne restât plus que
trente jours pour négocier, tout pouvait être sauvé néanmoins même à
cette heure, lorsqu'un fâcheux incident vint fournir à Napoléon le
prétexte spécieux qu'il cherchait pour perdre encore du temps. Il y
avait à Neumarckt des commissaires des diverses parties belligérantes,
réunis en commission permanente pour le règlement quotidien de ce qui
concernait l'exécution de l'armistice. Lorsque le commissaire français
leur avait communiqué la dernière convention qui prolongeait
l'armistice au 10 août, avec un délai de six jours entre la
dénonciation de l'armistice et le renouvellement des hostilités, ce
qui fixait au 17 la malheureuse reprise de cette guerre, les
commissaires prussien et russe avaient paru en être informés pour la
première fois, et être fort étonnés de ce qu'elle statuait. Après en
avoir référé au quartier général des alliés, ils avaient reçu du
commandant en chef Barclay de Tolly la confirmation de la convention,
et en même temps la déclaration que ce ne serait pas le 17 août mais
le 10 que recommenceraient les hostilités. Cette déclaration était
aussi étrange qu'imprévue. Selon le sens vrai de la convention, on ne
pouvait pas dénoncer l'armistice avant le 10 août, et si effectivement
on le dénonçait le 10, il devait s'écouler encore, d'après la première
convention et d'après toutes les règles, un délai quelconque entre
l'avis donné de la reprise des hostilités et leur reprise effective.
Ce délai, fixé à six jours dans la première convention, devait
subsister de droit dans la seconde. L'usage, l'intention des parties
contractantes, le texte, tout était d'accord pour rendre cette
interprétation incontestable. Mais voici ce qui avait amené la méprise
qui allait fournir à Napoléon de si funestes prétextes. Les deux
souverains de Prusse et de Russie étaient entourés d'esprits tellement
ardents qu'il leur en avait coûté beaucoup d'efforts pour faire agréer
le premier armistice, quelque besoin qu'ils en éprouvassent. Ils
n'avaient pu refuser le second aux instances de M. de Metternich;
toutefois en y consentant ils avaient à peine osé l'avouer, et
l'empereur Alexandre, partant pour Trachenberg où devait avoir lieu
une conférence générale des chefs de la coalition, avait dit sans
détails au général Barclay de Tolly, qu'il avait consenti à une
prolongation d'armistice jusqu'au 10 août, mais qu'il n'accorderait
pas un jour de plus. En s'exprimant ainsi et d'une manière générale,
l'empereur Alexandre n'avait parlé que du délai principal, et n'avait
pas entendu exclure celui de six jours, placé de droit entre l'annonce
et le fait même des hostilités. Mais Barclay de Tolly, poussant
jusqu'à l'excès l'exactitude et l'observation des formes, n'avait cédé
à aucune représentation, et avait déclaré ne pas vouloir prendre sur
lui la solution d'une pareille difficulté sans en référer à l'empereur
Alexandre lui-même.
[En marge: Napoléon mécontent d'abord de cet incident songe bientôt à
en profiter.]