ne fit point partir le convoi, et on n'envoya au général Clausel que
des paysans sur lesquels on ne devait pas compter, et qui d'ailleurs,
s'ils avaient été fidèles, auraient été exposés à être arrêtés. Le
jour suivant 20, au lieu de monter à cheval pour reconnaître le
terrain, Jourdan et Joseph ne sortirent point de Vittoria. Le maréchal
Jourdan était atteint d'une fièvre violente, résultat de l'âge, des
fatigues et du chagrin. Joseph, qui n'avait d'autres yeux que ceux du
maréchal, remit au lendemain 21 la reconnaissance des lieux. Il se
flattait, et le maréchal Jourdan aussi, que les Anglais, avec leur
circonspection ordinaire, chercheraient à percer à travers les
montagnes pour nous déborder, mais ne se hâteraient pas de nous
attaquer de front. La seule chose que la maladie du maréchal Jourdan
n'empêchât pas, c'était de se délivrer du convoi, dont on était
embarrassé au point de ne savoir où se mettre, et on décida qu'il
partirait dans la journée du 20. Afin de ne garder avec soi que
l'artillerie de campagne, on ordonna aux armées de Portugal et
d'Andalousie de fournir tous les attelages qui ne leur seraient pas
indispensables pour traîner le gros canon au delà des Pyrénées. De
plus, bien qu'on sût que la division Foy était sur le revers de la
chaîne, entre Salinas et Tolosa, comme les bandes se glissaient à
travers les moindres espaces, on donna à ce convoi la division Maucune
pour l'escorter. Par suite de cette disposition, l'armée de Portugal
se trouvait de nouveau réduite à deux divisions, et l'armée entière à
53 ou 54 mille hommes.
Ainsi toutes les mesures ordonnées le 20 consistèrent à faire partir
pour Tolosa le convoi qui aurait dû partir le 19, à ranger le général
Gazan avec l'armée d'Andalousie en face du défilé de la Puebla, le
comte d'Erlon avec l'armée du centre derrière le général Gazan, et
puis à droite en arrière, le long de la Zadorra, le général Reille
avec les deux divisions restantes de l'armée de Portugal, afin de
tenir tête au corps tournant des Anglais qui venait par la route de
Murguia. Aux négligences commises on ajouta celle de ne pas couper un
seul des ponts de la Zadorra. Entre nos divers corps d'infanterie on
plaça notre belle cavalerie, qui malheureusement, dans le terrain que
nous occupions, ne pouvait pas rendre de grands services, car le
bassin de Vittoria est semé de canaux nombreux qui arrêtent partout
l'élan des troupes à cheval. Nous comptions environ 9 à 10 mille
chevaux, ce qui réduisait notre infanterie à 43 ou 44 mille
combattants, moitié à peu près de celle de l'ennemi.
[En marge: Toute la journée du 20 se trouve fatalement perdue.]
Ainsi fut employée, c'est-à-dire perdue, la journée du 20. À chaque
instant on se flattait de voir arriver le général Clausel, que tout
devait faire espérer, mais que rien n'annonçait aux diverses issues
par lesquelles il pouvait apparaître. L'infortuné Joseph était dans
une anxiété extrême, sans en devenir plus actif, car chez les hommes
qui n'ont pas l'esprit tourné à la prévoyance, l'attente produit
l'agitation, mais non l'activité.
[En marge: Le matin du 21, Jourdan, quoique malade, exécute avec
Joseph une reconnaissance du bassin de Vittoria.]
[En marge: Description des positions occupées par l'armée française.]
Le lendemain 21, le général Clausel n'avait point paru, et l'ennemi ne
pouvant pas être supposé longtemps oisif, Joseph et Jourdan voulurent
reconnaître le terrain pour s'y préparer à la lutte qu'ils sentaient
bien devoir être prochaine. Le maréchal Jourdan, un peu débarrassé de
sa fièvre, quoique souffrant encore, fit effort pour monter à cheval,
et vint avec Joseph reconnaître la plaine de Vittoria. À droite de
notre position et en arrière, au pied du mont Arrato, le général
Reille, avec les divisions françaises Lamartinière et Sarrut, avec le
reste d'une division espagnole, gardait les ponts de la Zadorra. Le
pont de Durana placé dans les montagnes du côté des Pyrénées, était
gardé par la division espagnole. Le pont de Gamarra-Mayor, situé à la
naissance de la plaine, était occupé par la division Lamartinière.
Celui d'Arriaga, tout à fait au milieu de la plaine et à la hauteur de
Vittoria, était défendu par la division Sarrut. Derrière ces divisions
se trouvaient, outre la cavalerie légère, plusieurs divisions de
dragons, prêtes à fondre sur toute troupe qui aurait franchi la
Zadorra. Mieux eût valu détruire les ponts de cette petite rivière, et
en défendre les gués avec de l'artillerie. Quoi qu'il en soit, la
présence sur ce point d'un aussi bon officier que le général Reille
avait de quoi rassurer.
[En marge: Remarque juste, mais tardive, du maréchal Jourdan, et ordre
au général Gazan d'occuper la position de Zuazo, au centre du bassin
de Vittoria.]
En se reportant droit devant eux, vers l'entrée de la plaine, au
débouché du défilé de la Puebla, Jourdan et Joseph gravirent
l'éminence dont nous avons parlé, celle de Zuazo, coupant
transversalement le bassin et dominant la sortie du défilé.
Sur-le-champ avec son coup d'oeil exercé, le maréchal Jourdan reconnut
que c'était là qu'il fallait établir le général Gazan à la tête de
toute l'armée d'Andalousie, qu'il fallait en outre hérisser la
hauteur de canons, ranger ensuite le comte d'Erlon à droite sur la
Zadorra, pour se lier au général Reille et garder le pont de
Trespuentes qui débouchait sur le flanc de la hauteur de Zuazo. Cette
remarque si juste, faite la veille, eût sauvé l'armée française, et
probablement notre situation en Espagne. On envoya donc des officiers
d'état-major pour transmettre ces ordres au général Gazan, et les lui
faire exécuter en toute hâte.
[En marge: Au moment même où était donné cet ordre, la bataille
commençait.]
[En marge: Résolution de lord Wellington de livrer bataille, et
dispositions d'attaque.]
Mais il était trop tard, et la bataille commençait à l'instant même.
Lord Wellington, comme il était facile de le prévoir, ne voulut pas,
après nous avoir accompagnés, pour ainsi dire, jusqu'aux Pyrénées,
nous laisser repasser les montagnes sans nous livrer bataille, afin de
les franchir, s'il le pouvait, à la suite d'une armée battue. Il avait
porté le général Graham avec deux divisions anglaises, avec les
Portugais et les Espagnols formant sa gauche, sur la route de Murguia,
à travers les passages du mont Arrato, pour essayer de forcer le
général Reille sur la Zadorra. Il avait dirigé son centre composé de
trois divisions, sous le maréchal Béresford, à travers les autres
passages du mont Arrato, pour déboucher aussi sur la Zadorra, mais
vers le milieu de la plaine, ce qui devait les faire aboutir au pont
de Trespuentes, en face du général d'Erlon et sur le flanc de la
position de Zuazo. Enfin sa droite, composée de deux divisions
anglaises sous le général Hill, et de la division espagnole Morillo,
nous ayant suivis sur la route de Miranda, devait percer le défilé de
la Puebla, et venir déboucher au pied même de Zuazo. Tous ces corps
étaient déjà en marche lorsque le maréchal Jourdan et Joseph
envoyèrent au général Gazan l'ordre de rétrograder vers la hauteur de
Zuazo, d'où l'on pouvait, avons-nous dit, cribler à la fois les
troupes qui auraient forcé le défilé de la Puebla, et celles qui
auraient franchi la Zadorra à Trespuentes.
[En marge: Le général Gazan n'ayant pas eu le temps de rétrograder
vers la position de Zuazo, est obligé de combattre où il se trouve.]
Lorsque l'aide de camp de Joseph porteur de ses ordres arriva auprès
du général Gazan, celui-ci, déjà aux prises avec l'ennemi, déclara ne
pouvoir exécuter les mouvements qu'on lui prescrivait. Joseph et
Jourdan accoururent auprès de lui et bientôt découvrirent ce qui se
passait. À droite on apercevait les troupes de Béresford, qui, ayant
franchi les cols les plus rapprochés du mont Arrato, essayaient de
traverser la Zadorra à Trespuentes. Devant soi on voyait le général
Hill engagé dans le défilé de la Puebla, mais avec précaution, et
ayant jeté à sa droite, sur les hauteurs de la Sierra de Andia, la
division espagnole Morillo, pour seconder les troupes anglaises qui
voulaient forcer le passage.
[En marge: Jourdan et Joseph accourus auprès du général Gazan, lui
ordonnent de déloger les Espagnols des hauteurs de la Sierra de
Andia.]
Jourdan et Joseph ordonnèrent au général Gazan d'envoyer à gauche la
brigade d'avant-garde Maransin sur les hauteurs de la Sierra de Andia,
pour en débusquer le plus tôt possible la division espagnole Morillo,
de faire appuyer cette brigade par une division entière s'il le
fallait, puis, la hauteur reprise, de culbuter les Espagnols dans le
défilé de la Puebla, et de se jeter à leur suite dans le flanc du
général Hill. Avec les divisions Darricau et Conroux, le général Gazan
devait barrer le défilé, tenir à gauche la division Villatte en
réserve, et enfin disposer sur sa droite la division Leval pour
observer les troupes de Béresford, qui menaçaient la Zadorra à
Trespuentes. Le comte d'Erlon, rangé en bataille derrière le général
Gazan, devait faire observer la Zadorra, et être prêt à tomber sur les
troupes qui voudraient la passer entre lui et le général Reille.
[En marge: Exécution lente et décousue des ordres donnés au général
Gazan.]
À peine ces ordres étaient-ils expédiés, que le feu, sur notre gauche,
notre front et notre droite, s'étendit en un vaste cercle. Tout à fait
en arrière, vers le général Reille, on n'entendait rien encore. Le
général Gazan, qui avait reçu l'ordre de débarrasser d'abord les
hauteurs à notre gauche, lesquelles formaient l'extrémité de la Sierra
de Andia, ne fit pas attaquer avec assez d'ensemble les Espagnols qui
les avaient gravies. Il envoya un régiment après l'autre, et n'obtint
ainsi aucun résultat. Les Espagnols, bien abrités derrière des rochers
et des bois, et très-habiles à défendre les terrains de cette nature,
opposèrent une résistance assez vive à nos régiments mal engagés. Le
général Gazan pressé par le maréchal Jourdan d'agir avec plus de
vigueur, détacha d'abord de son front une brigade de la division
Conroux, puis une brigade de la division Darricau, pour soutenir
l'avant-garde du général Maransin. Ces deux brigades, plus que
suffisantes si elles avaient été portées en masse et simultanément sur
la hauteur qui était à notre gauche, restèrent à mi-côte, tiraillant
avec désavantage contre les Espagnols bien postés, et n'étant d'aucun
secours pour l'avant-garde Maransin qui perdait beaucoup de monde.
Deux heures s'écoulèrent ainsi sans avantage marqué, et ce retard
était d'autant plus regrettable, que si on les eût bien employées, et
qu'après avoir culbuté les Espagnols de la hauteur de la Sierra de
Andia dans le défilé de la Puebla, on eût refoulé dans ce défilé les
Anglais qui essayaient de le franchir, on aurait pu ensuite se
reporter au secours du général Reille, qui allait être vigoureusement
attaqué.
[En marge: Lorsque, après des ordres réitérés, le général Gazan se
décide à attaquer vigoureusement les Espagnols, les Anglais profitent
de son mouvement pour déboucher dans la plaine, et enlever le village
de Subijana de Alava.]
Le roi et le maréchal réitérant leurs ordres, le général Gazan se
décida enfin à porter la division Villatte, rangée un peu en arrière à
gauche, sur les hauteurs si mal et si longuement attaquées. La
division Villatte gravit rapidement les pentes de la Sierra de Andia
sous un feu plongeant des plus meurtriers, refoula néanmoins les
Espagnols de bas en haut, et les ramena dans les bois qui couronnaient
le sommet des hauteurs. Mais pendant ce temps les divisions anglaises
du général Hill, voyant notre front affaibli par l'envoi des deux
premières brigades du général Conroux et du général Darricau, voyant
de plus un village important, placé à notre gauche, celui de Subijana
de Alava, tout à fait découvert par le départ de la division Villatte,
se jetèrent sur ce village en débouchant vivement du défilé, et
parvinrent à l'emporter. Dès cet instant les Anglais avaient fait
irruption dans la plaine, et les repousser devenait fort difficile. Le
maréchal Jourdan imagina de lancer sur eux l'une des divisions du
comte d'Erlon, qui avait été placé en réserve sur la droite en
arrière. Mais le comte d'Erlon s'apercevant que les troupes de
Béresford menaçaient de passer la Zadorra à Trespuentes, y avait
successivement envoyé ses deux divisions. Il ne restait donc pas de
réserve, et par surcroît d'embarras le feu, qui du côté du général
Reille n'avait commencé qu'assez tard, se faisait entendre violemment
vers le fond de la plaine.
[En marge: Le maréchal Jourdan et Joseph voyant la plaine envahie,
ordonnent qu'on se replie sur la hauteur de Zuazo.]
Décidés par cet ensemble de circonstances, le roi et le maréchal
ordonnèrent un mouvement rétrograde sur l'éminence de Zuazo, d'où l'on
pouvait, avec un grand feu d'artillerie, arrêter les ennemis qui
avaient envahi la plaine par toutes les issues, les uns à notre droite
en passant la Zadorra à Trespuentes, les autres sur notre front en
débouchant du défilé de la Puebla, les autres enfin à notre gauche en
descendant des hauteurs de la Sierra de Andia. En même temps le
maréchal Jourdan prescrivit au général Tirlet, chef de notre
artillerie, de placer force bouches à feu sur la hauteur de Zuazo.
[En marge: Le général Tirlet place sur la hauteur de Zuazo 45 bouches
à feu, et arrête les Anglais en les couvrant de mitraille.]
[En marge: Faute d'une réserve d'infanterie, on ne peut tirer parti de
ce succès.]
[En marge: Jourdan et Joseph ordonnent la retraite.]
Ces ordres mieux exécutés que ceux qui avaient été donnés au général
Gazan amenèrent un résultat qui aurait pu être décisif. On rétrograda
sur la hauteur de Zuazo, et le général Tirlet en un clin d'oeil y
réunit quarante-cinq bouches à feu. Attendant les Anglais qui
sortaient du défilé de la Puebla, et l'une des colonnes de Béresford
qui avait forcé le passage de la Zadorra à Trespuentes, il les couvrit
de mitraille, et joncha en peu d'instants la terre de leurs morts.
D'abord mises en désordre, les troupes anglaises se reformèrent,
s'avancèrent au pas, et furent de nouveau rejetées en arrière par la
mitraille. Si dans ce moment on avait eu quatre ou cinq mille hommes
sous la main, et qu'on les eût lancés sur les masses ébranlées des
Anglais, on aurait pu en les refoulant dans le défilé leur faire
essuyer un sanglant échec. Malheureusement le général Gazan, au lieu
de se replier sur la hauteur transversale de Zuazo, était allé vers la
gauche se ranger à mi-côte sur le flanc de la Sierra de Andia, près
de la division Villatte, ce qui laissait un espace ouvert entre ses
troupes et celles du comte d'Erlon. Celui-ci avec ses deux divisions
disputait de son mieux les passages de la Zadorra, au-dessus et
au-dessous de Trespuentes. On n'avait donc sur la hauteur décisive de
Zuazo que de l'artillerie sans appui. Au fond de la plaine, le général
Reille attaqué à Durana, à Gamarra-Mayor, à Arriagua, se défendait
vaillamment, et chaque fois qu'on lui enlevait l'un de ses trois
ponts, le reprenait avec la plus rare vigueur; mais en même temps il
annonçait qu'il serait bientôt forcé, si on ne venait promptement à
son secours. Le maréchal Jourdan appréciant cette situation, conseilla
à Joseph d'ordonner la retraite, seul parti qu'il y eût à prendre en
ce moment. L'intention fut de la diriger sur la grande route de
Bayonne, par Salinas et Tolosa, afin de sauver l'artillerie, car si
par Salvatierra et Pampelune on avait chance de rejoindre le général
Clausel, on avait la certitude de perdre tous ses canons, à cause de
l'état des routes.
[En marge: Les généraux Gazan et d'Erlon se disjoignent en se
retirant, et laissent à la cavalerie anglaise le champ libre pour se
jeter sur Vittoria.]
[En marge: Panique à Vittoria.]
[En marge: Les fuyards se précipitent sur la route de Salvatierra et
de Pampelune.]
À peine l'ordre de la retraite fut-il donné, qu'on l'exécuta, mais
sans le concert et l'ensemble qui auraient pu prévenir les
inconvénients d'un mouvement rétrograde. Le comte d'Erlon ne voyant
pas le général Gazan à sa gauche, et apercevant la cavalerie anglaise
prête à fondre dans la plaine, chercha à s'appuyer vers la Zadorra en
se retirant, et découvrit ainsi Vittoria. La cavalerie ennemie s'y
précipita, et y fit naître une indicible confusion. Le convoi au salut
duquel on avait consacré une division n'était pas parti tout entier.
Il restait un parc d'artillerie de cent cinquante bouches à feu,
beaucoup de familles fugitives, de bagages, et de soldats de corvée
envoyés pour chercher des vivres. La vue des dragons anglais produisit
sur ces gens une terreur panique des plus vives, et ils se mirent à
fuir dans tous les sens en poussant des cris. Leur premier mouvement
fut de se porter sur la grande route de Bayonne, et le col de Salinas;
mais le général Reille disputant à outrance la haute Zadorra, tantôt
perdant, tantôt reprenant sa position, se battait sur cette même route
qu'il couvrait de feu et de sang. Les fuyards se rejetèrent alors sur
celle de Pampelune par Salvatierra. Le général Tirlet accouru à
Vittoria pour ordonner la retraite, connaissant le mauvais état de la
route de Salvatierra, prévoyant que l'artillerie, surtout avec
l'encombrement qui allait s'y former, ne pourrait pas y passer,
sachant de plus que dans nos arsenaux de la frontière le matériel ne
manquait pas, et que les attelages importaient seuls, prescrivit de
couper les traits, et de sauver les hommes et les chevaux en
abandonnant les canons.
[En marge: Belle retraite du général Reille avec son corps d'armée.]
La retraite qui d'abord avait dû se diriger sur Salinas et Bayonne, se
trouva donc par le mouvement du général Gazan, par une sorte
d'instinct de conservation qui avait poussé les fuyards vers la route
de Salvatierra où le canon ne s'entendait point, se trouva,
disons-nous, dirigée sur Pampelune, c'est-à-dire sur la Navarre. On
s'y rua avec une sorte de furie, laissant à Vittoria même un matériel
immense. Dès cet instant la situation du général Reille devenait des
plus périlleuses. Ce général avait tenu tant qu'il avait pu sur la
Zadorra, rejetant les Anglais et les Espagnols au delà de cette
petite rivière, chaque fois qu'ils avaient forcé un des trois ponts
dont il avait la garde. Mais ayant vu le mouvement de retraite sur
Salvatierra, il se décida lui-même à se retirer dans cette direction.
Pour sortir sain et sauf de sa position périlleuse, il fallait qu'il
contînt d'une part les troupes ennemies qui commençaient à franchir la
Zadorra devant lui, de l'autre celles qui déjà débouchaient de
Vittoria sur ses derrières. Il avait fort à propos tenu en réserve, à
quelque distance des trois ponts, la brigade Fririon composée des 2e
léger et 36e de ligne, et en outre plusieurs régiments de cavalerie.
Il ordonna sur-le-champ au général Sarrut qui défendait le pont
d'Arriagua, au général Lamartinière qui défendait celui de
Gamarra-Mayor, au général Casalpaccia qui gardait avec les Espagnols
et quelques centaines d'hommes du 3e de ligne le pont de Durana, de se
replier en bon ordre vers Salvatierra, pendant que lui tiendrait tête
aux Anglais venant de Vittoria. Le général Sarrut, en défendant le
pont d'Arriagua, fut tué. Le général Menne le remplaça, et fut
plusieurs fois assailli, mais ne se laissa point entamer. Le général
Lamartinière opposa un calme, une vigueur rares à l'impulsion de
l'ennemi victorieux. Pendant ce temps, le général Reille qui
s'attachait à les couvrir tous du côté de Vittoria, reçut en plein le
choc de la cavalerie anglaise. Mais avec les dragons de Digeon, de
Tilly, de Mermet, il la contint, et parvint à protéger la retraite de
son corps d'armée jusqu'à Betono. En cet endroit se trouvait un bois;
on s'y enfonça, ce qui permit de parcourir en sûreté une partie du
chemin qui menait à la route de Pampelune en tournant derrière
Vittoria. Mais au sortir du bois on aperçut un gros corps de cavalerie
qui nous attendait. Le général Reille le fit charger par le 3e de
hussards et le 15e de dragons, puis marcha en hâte vers le village
d'Arbulo. La cavalerie ennemie nous y poursuivit à outrance. Le
général Reille avec les 2e léger et 36e de ligne de la brigade
Fririon, se forma en avant de ce village, pour donner au reste de son
corps d'armée le temps de défiler. Assailli par les nombreux escadrons
des Anglais, il les reçut en carré et couvrit le terrain de leurs
morts. Toutes ses troupes ayant défilé, il traversa lui-même le
village, et gagna ainsi sain et sauf la route de Salvatierra, où se
précipitaient confusément les divers corps de notre armée et toute la
queue du vaste convoi que nous avions conduit avec tant de peine de
Madrid à Vittoria.
[En marge: Résultats de la malheureuse bataille de Vittoria.]
Nous avions eu dans cette fatale journée environ 5 mille morts ou
blessés, et les Anglais à peu près autant. Mais en soldats de corvée,
en fuyards, en valets d'armée, on nous avait pris 15 ou 1800 hommes.
Nous laissions en outre à l'ennemi 200 bouches à feu, non pas perdues
en ligne, mais abandonnées faute d'une route convenable pour les faire
passer, plus 400 caissons et un nombre infini de voitures de bagages.
Joseph n'avait pas même sauvé sa propre voiture, qui contenait tous
ses papiers.
[En marge: Ce qu'avaient fait pendant cette bataille le général Foy et
le général Clausel.]
[En marge: Efforts du général Clausel pour rejoindre Joseph.]
[En marge: Ce général, séparé de l'armée française par le désastre de
Vittoria, prend l'habile résolution de se transporter à Saragosse.]
On se demandera naturellement où était en ce moment le général Clausel
avec les 15 mille hommes qu'il aurait pu amener, ce que faisait sur le
revers des monts le général Foy, qui renforcé de plusieurs petites
garnisons et du général Maucune, avait lui aussi 15 mille hommes dont
la présence aurait été si utile dans la fatale plaine de Vittoria. Ces
30 mille hommes, joints aux 52 ou 54 mille de Joseph, formant l'énorme
masse de plus de 80 mille combattants, auraient pu accabler les
Anglais, et les rejeter en Portugal; et alors quelle différence,
non-seulement pour les affaires de la Péninsule, mais de l'Europe
entière, car les Anglais, qui exerçaient en Allemagne une si grande
influence sur les résolutions des coalisés, s'ils avaient conçu
quelques craintes pour leur armée de la Péninsule, auraient
certainement facilité les négociations, jusqu'à rencontrer peut-être
sur la limite des concessions possibles l'orgueil même de Napoléon!
Mais cette fois comme tant d'autres, ce n'était ni le nombre ni la
vaillance, ni le dévouement qui avaient manqué aux soldats de l'armée
d'Espagne, c'était la direction. Le général Foy qui n'était séparé de
Joseph que par la montagne de Salinas, n'avait reçu aucun des avis
qu'on lui avait adressés, et n'avait connu la présence de l'armée à
Vittoria que par l'apparition de la division Maucune à la suite du
convoi qu'elle escortait. Si ce mouvement de la division Maucune eût
été ordonné deux jours plus tôt, on aurait pu mettre le convoi en
sûreté, et ramener un renfort de dix à douze mille hommes à Vittoria.
Quant au général Clausel, dès qu'il avait su la marche des Anglais et
la retraite de notre armée, il avait réuni ses divisions en toute
hâte, était arrivé le 20 à Logroño, y avait cherché de tous côtés des
nouvelles de Joseph, n'avait trouvé que des habitants ou fugitifs ou
silencieux, et personne qui pût ou voulût lui donner un renseignement.
Seulement il avait rencontré des agents anglais faisant préparer des
vivres, et d'après plusieurs vestiges recueillis sur la route, il
avait été conduit à penser que l'armée française s'était portée de
Miranda sur Vittoria. Le 21 il s'était décidé à s'avancer par
Penacurada jusque sur le revers de la Sierra de Andia, pour voir s'il
pourrait à travers cette sierra tendre la main à Joseph. Mais se
doutant avec raison qu'il avait entre Joseph et lui l'armée anglaise,
sans savoir ni où, ni en quel nombre, il s'était approché avec
précaution, n'avait été joint par aucun des paysans qu'on lui avait
dépêchés, et vers la chute du jour avait fini par apprendre qu'on
s'était battu toute la journée, hélas! sans résultat heureux! Le 22 au
matin, voulant connaître la vérité entière, et à tout prix tâcher de
rejoindre l'armée française pour lui porter secours, il avait eu la
hardiesse de gravir la Sierra de Andia et de jeter un regard sur la
plaine de Vittoria. Des sommets de cette sierra il avait vu notre
immense désastre, et séparé de Joseph par les Anglais victorieux, il
n'avait dû songer qu'à son propre salut. Sans se troubler, il avait
regagné les bords de l'Èbre, l'avait descendu jusqu'à Logroño, et
ayant toujours entre Joseph et lui les Anglais qui nous poursuivaient
en Navarre, il avait pris la résolution, l'une des plus sages et des
plus hardies qu'on ait jamais prises à la guerre, de s'enfoncer vers
Saragosse, où il était amené par la raison de sauver son corps
d'armée, et par la raison non moins puissante de couvrir les derrières
du maréchal Suchet, et d'assurer la retraite de ce maréchal.
[En marge: Retraite de Joseph dans les vallées des Pyrénées.]