C'était une nouvelle raison de se rapprocher de l'Èbre, et de pousser

plus loin le mouvement rétrograde, car si on ne ralliait pas toutes

les divisions envoyées au général Clausel, on pouvait du moins en

recouvrer encore une ou deux, et un tel renfort était d'une importance

décisive. Au surplus les vivres manquaient et il fallait aller se

nourrir plus loin. Ici s'élevait pour la seconde fois la question de

savoir, si on continuerait à suivre la grande route de Bayonne, pour

rester fidèle aux ordres qui avaient tant recommandé le soin des

communications avec la France, ou si on opérerait un mouvement

transversal, pour déboucher sur l'Èbre à Logroño, au lieu d'y arriver

par Miranda, ce qui rendait la réunion avec le général Clausel presque

infaillible. C'était, sans aucune des objections qu'il avait d'abord

provoquées, le plan qui avait été repoussé à Valladolid, et qui

consistait à se porter en Navarre par Soria, afin de rejoindre plus

sûrement le général Clausel. Cette fois le détour à faire était si peu

considérable, et la certitude de la jonction avec le général Clausel,

qui opérait en Navarre, d'un intérêt si capital, qu'on a peine à

comprendre la résistance à une telle proposition. Les généraux Reille

et d'Erlon l'appuyèrent fort; mais le maréchal Jourdan et Joseph,

moins bien inspirés que de coutume, dominés surtout par les

instructions de Paris répétées à chaque courrier, craignirent de

découvrir les communications avec Bayonne, et persistèrent à se

diriger directement sur Miranda et Vittoria. Seulement n'ayant pas de

nouvelles du général Clausel, on lui envoya, cette fois sous l'escorte

de quinze cents hommes, l'avis de l'arrivée de l'armée dans la

direction de Vittoria. On prit donc encore le parti de rétrograder sur

l'Èbre par Briviesca, Pancorbo, Miranda.

[En marge: Départ de Burgos le 13 juin.]

Le 12 juin le général Reille voyant les Anglais essayer de nouveau de

déborder notre droite (nous répétons qu'il s'agit de notre droite le

dos tourné aux Pyrénées), voulut les contraindre à déployer leurs

forces, et tint en arrière du Rio Hormaza. Les Anglais montrèrent

environ 25 mille hommes, mais le général Reille, qui n'en avait pas la

moitié, manoeuvra avec tant d'aplomb et de vigueur qu'il leur tua

trois ou quatre cents hommes, sans en perdre lui-même plus d'une

cinquantaine, et repassa le Rio Hormaza et même l'Arlanzon dans un

ordre parfait. Il était évident que les Anglais, sans être impatients

de nous livrer bataille, voulaient cependant nous contraindre à leur

céder le terrain en débordant toujours l'une de nos ailes. Le 13 on se

détermina à partir de Burgos, et comme dans cette campagne on savait

lord Wellington pourvu d'un équipage de siége considérable, que

d'ailleurs on ne voulait pas se priver de deux ou trois mille hommes

en les laissant à Burgos que nous n'avions guère l'espérance de

revoir, on se décida à faire sauter le fort qui nous avait rendu de si

grands services l'année précédente. Il fut résolu que les munitions

dont il était rempli et qu'on ne pouvait pas transporter, seraient

livrées aux flammes ainsi que le fort lui-même.

[En marge: Explosion du fort de Burgos.]

[En marge: Arrivée à Miranda le 16 juin.]

Le 13, pendant que nous marchions sur Briviesca, l'armée fut attristée

par une effroyable explosion, triste signe d'une retraite sans espoir

de retour, et on sut, par l'arrière-garde, que cette opération,

exécutée sans les précautions nécessaires, avait causé à nos troupes,

et surtout à la ville, des dommages assez considérables. On arriva le

14 juin à Briviesca, le 15 à Pancorbo, le 16 à Miranda. Parvenu à ce

dernier point, on était au bord de l'Èbre, et un pas de plus on allait

être à Vittoria, au pied même des Pyrénées. (Voir la carte nº 43.)

L'ennemi s'était avancé par sa gauche jusqu'à Villarcajo, continuant

sa manoeuvre accoutumée de déborder notre droite. En même temps on

avait appris que le général Clausel, à la première nouvelle de

l'approche des Anglais, s'était hâté de diriger sur l'armée la

division Sarrut qu'on venait de recueillir en route, la division Foy

qui était encore sur les revers des Pyrénées entre Mondragon et

Tolosa, et qu'il s'avançait lui-même par Logroño en remontant l'Èbre,

avec les deux divisions restantes de l'armée de Portugal, et deux

divisions de l'armée du nord. On l'espérait à Logroño pour le 20.

[En marge: Probabilité et presque certitude d'une grande bataille

avant de repasser les Pyrénées.]

C'était le cas d'exécuter le plus simple des mouvements, c'est-à-dire

de descendre l'Èbre de Miranda à Logroño, ce qui aurait entraîné un

détour de quelques lieues à peine, et assuré d'une manière certaine la

jonction avec le général Clausel. Mais la route directe de Bayonne par

Vittoria préoccupait plus que jamais Joseph et Jourdan. On craignait

non-seulement de la découvrir en descendant l'Èbre jusqu'à Logroño,

mais même en restant sur la route de Miranda à Vittoria, de ne pas la

protéger assez, car l'ennemi pouvait par Villarcajo franchir les

montagnes un peu plus haut, se porter par Orduña sur Bilbao, pousser

de Bilbao à Tolosa, et nous couper la route de Bayonne. Pour parer à

ce danger, le maréchal Jourdan voulait porter l'armée de Portugal par

Puente-Larra sur Orduña, afin de fermer le débouché par lequel la

route de Vittoria à Bayonne aurait pu être interceptée. C'était

l'obstination du ministre de la guerre à reproduire les premiers

ordres de Napoléon qui amenait cette funeste pensée, laquelle aurait

privé Joseph des trois divisions du général Reille jusqu'à ce qu'on

eût repassé les Pyrénées, et eût replacé l'armée, même après la

réunion avec le général Clausel, dans le dangereux état d'infériorité

numérique où elle se trouvait dans le moment. Or, il n'était pas

probable que les Anglais nous laissassent franchir les Pyrénées sans

livrer bataille, bien qu'en apparence ils n'eussent d'autre but que

celui de nous faire évacuer l'Espagne. Le maréchal Jourdan était

disposé à ne pas leur supposer d'autres intentions, et il faut

reconnaître que leur conduite habituelle donnait quelque crédit à une

opinion pareille.

On avait séjourné le 17 juin à Miranda, pour procurer quelque repos à

l'armée. Il fallait cependant prendre un parti, car on ne pouvait

demeurer plus longtemps en cet endroit, et permettre à l'ennemi de

nous devancer aux divers cols des Pyrénées. Il y avait toujours eu

deux avis bien distincts dans l'état-major, l'un consistant à se

diriger le plus tôt possible, par un mouvement transversal, sur

Logroño et la Navarre, afin de rallier le général Clausel, sans tenir

compte du mouvement des Anglais contre notre droite, car ils ne

pouvaient pas songer à passer ces montagnes tant qu'ils n'auraient pas

gagné sur nous une bataille décisive; l'autre au contraire consistant

à donner une attention extrême au mouvement par lequel les Anglais

menaçaient nos communications, et à parer à ce mouvement en ne

quittant pas la grande route de Bayonne, et en y appelant le général

Clausel, qu'on espérait d'ailleurs y voir arriver d'un instant à

l'autre. Le premier avis était celui du général Reille et du comte

d'Erlon; le second était celui du maréchal Jourdan et du roi Joseph

fatalement dominés par les ordres de Paris.

[En marge: Nouvelle discussion à Miranda sur la direction à suivre.]

[En marge: L'avis du général Reille et du général comte d'Erlon est de

se porter en Navarre.]

[En marge: Jourdan et Joseph insistent pour la marche directe sur

Vittoria.]

Le conflit entre les deux opinions fut fort vif à Miranda, car le

moment était venu d'opter entre l'une ou l'autre. Le général Reille

soutenait que le général Clausel s'étant fait annoncer sur l'Èbre aux

environs de Logroño, il fallait se hâter d'y descendre pour le

rejoindre, et que toute considération devait céder devant le grand

intérêt de la concentration de nos forces, répétant ce qu'il avait

toujours dit, que le mouvement par lequel les Anglais cherchaient à

nous déborder n'était pas une menace sérieuse, tant qu'ils ne nous

auraient pas sérieusement battus. Le maréchal Jourdan et Joseph, au

contraire, craignaient par-dessus tout le mouvement qui transportant

les Anglais par Orduña sur Bilbao et Tolosa, les placerait entre nous

et Bayonne, au revers de la grande chaîne des Pyrénées. De plus le

convoi comprenant toutes nos évacuations, nos malades, nos blessés,

les expatriés espagnols, se trouvait à Vittoria, et descendre sur

Logroño c'était le découvrir, et le livrer à l'ennemi. Enfin le

général Clausel, auquel on avait indiqué Vittoria comme point de

rendez-vous, pouvait bien s'y être dirigé sans venir à Logroño, et,

dans ce cas, il serait lui-même aussi compromis que le convoi.

Il faut reconnaître que l'avis du général Reille et du comte d'Erlon,

bien que le meilleur, comme on le verra bientôt, avait perdu de son

mérite apparent depuis qu'on avait envoyé le convoi à Vittoria, et

qu'on avait fait dire au général Clausel de s'y rendre, car, sans même

partager la crainte d'être tourné par Orduña, le danger de découvrir

le convoi, peut-être le général Clausel lui-même en descendant

obliquement sur Logroño, était un motif très-spécieux de continuer à

marcher directement sur Vittoria, et on ne saurait blâmer Joseph et le

maréchal Jourdan d'avoir persisté dans leur première opinion, surtout

en tenant compte des ordres de Paris, qui leur faisaient un devoir

impérieux de veiller à leurs communications avec la France.

[En marge: Ils envoient le général Reille à Orduña, de crainte d'être

tournés par les Anglais.]

Joseph et le maréchal Jourdan ne se bornèrent pas à adopter la marche

directe sur Vittoria, ils voulurent se donner tout repos d'esprit

relativement au danger d'être tourné par Orduña et Bilbao, et ils

prescrivirent au général Reille de se porter par Puente-Larra sur

Osma, par Osma sur Orduña et Bilbao, tandis que le reste de l'armée

s'avancerait immédiatement sur Vittoria. On espérait rallier à

Vittoria le général Clausel, gagner par cette réunion plus qu'on

n'aurait perdu par le départ du général Reille, et, adossés ainsi aux

Pyrénées avec les généraux Gazan, d'Erlon, Clausel, ayant sur le

revers de ces montagnes le général Reille pour parer à un mouvement

tournant, opposer partout à l'ennemi une barrière de fer. Mais en

prenant de telles dispositions, il aurait fallu avertir le général

Clausel autrement que par des paysans ou des officiers détachés; il

aurait fallu, par un régiment de cavalerie (arme dont on avait

beaucoup plus qu'on ne pouvait en employer), lui adresser à Logroño

même l'indication du vrai rendez-vous, et expédier des ordres positifs

pour hâter le départ du convoi de Vittoria, afin de ne pas l'y

rencontrer sur son chemin, et de n'y pas tomber dans un encombrement

dangereux[2].

[Note 2: Nous nous permettons d'indiquer ces mesures comme

celles qu'on aurait dû prendre, parce qu'on a généralement

reproché depuis à Joseph et au maréchal Jourdan de ne les

avoir pas prises, et que le simple bon sens suffit

d'ailleurs pour en apprécier la convenance et la nécessité.]

Le sens, le jugement ne faisaient jamais défaut ni à Joseph, ni au

maréchal Jourdan; mais, ainsi que nous l'avons dit ailleurs,

l'activité qui multiplie les précautions, qui ne se fie jamais aux

ordres donnés une seule fois, cette activité qui vient de la jeunesse

et d'une extrême ardeur d'esprit, leur manquait absolument. Ils

résolurent donc de diriger le général Reille avec ce qu'il avait de

l'armée de Portugal sur Osma, les généraux Gazan et d'Erlon avec les

armées du centre et d'Andalousie sur Vittoria, sans prendre

malheureusement aucune des précautions que nous venons d'indiquer.

[En marge: Départ de Miranda le 18.]

Le 18 le général Reille se mit en mouvement sur Osma avec les

divisions Sarrut, Lamartinière et Maucune. Mais à peine cette dernière

était-elle en marche qu'elle fut assaillie par une nuée d'ennemis,

auxquels elle n'échappa qu'à force de vigueur et de présence d'esprit.

Le général Reille arrivé à Osma, trouva des troupes nombreuses vers

Barbarossa, déjà postées à tous les abords des montagnes, et ne

permettant pas d'en approcher. C'étaient les Espagnols de l'armée de

Galice, qui avaient pris les devants pour occuper avant nous les

passages des Pyrénées. On aurait pu croire que conformément aux

conjectures du maréchal Jourdan et du roi Joseph, ils allaient

franchir les Pyrénées à Orduña pour couper la route de Bayonne; mais

ils n'y songeaient pas. Ils voulaient seulement nous devancer au pied

des montagnes, pour prendre des positions dominantes dans notre

flanc, si nous étions décidés à livrer une bataille défensive le dos

appuyé aux Pyrénées, ou nous précéder tout au plus au col de Salinas,

pour nous entamer avant que nous eussions regagné la frontière de

France.

[En marge: Le général Reille trouvant l'ennemi sur la route d'Orduña,

revient vers Vittoria.]

[En marge: Description du bassin de Vittoria.]

Le général Reille voyant la route d'Orduña interceptée, renonça

facilement à une opération qu'il blâmait, et se décida à regagner par

un mouvement latéral la grande route de Miranda à Vittoria. De son

côté Joseph avait décampé dans la nuit du 18 au 19 juin pour se rendre

à Vittoria, et le 19 au matin tous nos corps étaient en pleine marche

sur cette ville. Vittoria, située au pied des Pyrénées sur le versant

espagnol, s'élève au milieu d'une jolie plaine entourée de montagnes

de tous les côtés. Si on y prend position le dos tourné aux Pyrénées,

on a sur la droite le mont Arrato, qui vous sépare de la vallée de

Murguia, devant soi la Sierra de Andia, et sur la gauche enfin des

coteaux à travers lesquels passe la route de Salvatierra à Pampelune.

Une petite rivière, celle de la Zadorra, arrose toute cette plaine, en

coulant d'abord le long des Pyrénées où elle a sa source, puis en

longeant à droite le mont Arrato, pour s'échapper par un défilé

très-étroit à travers la Sierra de Andia.

[En marge: Réunion le 19 au soir de nos trois armées dans le bassin de

Vittoria.]

Le gros de notre armée venant de Miranda et des bords de l'Èbre,

parcourait la grande route de Bayonne, qui pénètre directement dans la

plaine de Vittoria par le défilé que suit la rivière de la Zadorra

pour en sortir. Le général Reille y arrivait latéralement, en s'y

introduisant par les divers cols du mont Arrato. Le corps avec lequel

lord Wellington avait toujours essayé de nous déborder, et qui était

composé d'Espagnols et d'Anglais, aurait pu nous devancer aux passages

du mont Arrato, et occuper ainsi avant nous la plaine de Vittoria, si

le général Reille, qui dans son mouvement latéral lui était opposé, ne

l'eût contenu par la vigueur avec laquelle il disputa le terrain toute

la journée du 19. Par le fait, le détour qu'on avait prescrit au

général Reille, inutile quant au but qu'on s'était d'abord proposé,

eut néanmoins des conséquences heureuses, car s'il ne nous préserva

pas du danger chimérique de voir la route de Bayonne coupée au delà

des Pyrénées, il nous sauva du danger de la voir interceptée en deçà,

par l'occupation même du bassin de Vittoria. Le 19 au soir, nos trois

armées s'y trouvaient réunies sans aucun accident. Le général Reille

avait tué beaucoup de monde à l'ennemi, et n'en avait presque pas

perdu.

[En marge: Nécessité pour les Français de livrer bataille.]

[En marge: Forces qu'on aurait pu réunir à Vittoria.]

Il devenait urgent d'arrêter ses résolutions. Il n'était pas à

présumer que lord Wellington nous laissât repasser les Pyrénées sans

nous livrer bataille, car une fois parvenus à la grande chaîne,

adossés à ses hauteurs, embusqués dans ses vallées, nous n'étions plus

abordables, et concentrés d'ailleurs avant d'avoir été atteints, nous

pouvions tomber sur l'armée anglaise avec 80 mille hommes, et

l'accabler. Lord Wellington avait déjà commis une faute assez grave en

nous permettant d'aller si loin sans nous joindre, et en nous donnant

ainsi tant de chances de rallier le général Clausel, mais on ne

pouvait pas supposer qu'il la commettrait plus longtemps. On devait

donc s'attendre à une bataille prochaine, à moins qu'on ne quittât

tout de suite Vittoria pour franchir le col de Salinas, et descendre

sur la Bidassoa. Mais ce parti était à peu près impossible. Repasser

les Pyrénées sans combat, c'était fuir honteusement devant ceux que

quelques mois auparavant on avait mis en fuite près de Salamanque;

c'était abandonner le général Clausel aux plus grands périls, car on

le laissait seul sur le revers des Pyrénées; c'était y laisser aussi,

moins immédiatement compromis, mais compromis cependant, le maréchal

Suchet avec tout ce qu'il avait de forces répandues depuis Saragosse

jusqu'à Alicante. Ainsi l'honneur militaire, le salut du général

Clausel, la sûreté du maréchal Suchet, tout défendait de repasser les

Pyrénées, et il fallait combattre à leur pied, c'est-à-dire dans le

bassin de Vittoria, où devait nous rejoindre le général Clausel. Si ce

général arrivait à temps, on pouvait être 70 mille combattants au

moins, et plus encore, si le général Foy, qui était sur le revers

entre Salinas et Tolosa, avec une division de l'armée de Portugal,

arrivait également. On avait donc toute chance de battre les Anglais,

qui, bien que formant avec les Portugais et les Espagnols une masse de

90 mille hommes, n'étaient que 47 ou 48 mille soldats de leur nation.

Pourtant il se pouvait qu'on ne fût pas rejoint sur-le-champ par le

général Clausel, et qu'un ou deux jours se passassent à l'attendre. Il

fallait, dans ce cas, se mettre en mesure de tenir tête aux Anglais

jusqu'à l'arrivée du général Clausel, et pour cela reconnaître

soigneusement le terrain et prendre toutes ses précautions pour le

bien défendre. On aurait eu besoin ici d'une vigilance qui

malheureusement avait toujours manqué dans la direction de cette

armée.

[En marge: Forces qu'on y avait par suite de la dispersion de l'armée

de Portugal.]

[En marge: Ce qu'il aurait fallu faire pour attendre en sécurité

l'arrivée du général Clausel.]

Des six divisions de l'armée de Portugal on en avait trois, la

division Maucune qui n'avait pas quitté l'armée, et les divisions

Sarrut et Lamartinière qui avaient rejoint en route. Il s'en trouvait

une quatrième, celle du général Foy, au revers des Pyrénées. Les deux

autres, celles des généraux Barbot et Taupin, étaient encore auprès du

général Clausel, qui les amenait renforcées de deux divisions de

l'armée du nord. Avec les divisions de l'armée de Portugal qu'on avait

recouvrées, avec les armées du centre et d'Andalousie, on aurait

compté environ 60 mille hommes, sans les pertes de la retraite. Mais

bien qu'on n'eût pas livré de combats sérieux, on avait perdu 3 à 4

mille hommes par maladie, fatigue, dispersion. Il en restait 56 à 57

mille, dont il fallait distraire une partie pour escorter le convoi

qu'on ne pouvait pas garder à Vittoria, et on devait ainsi se trouver

réduit à 54 mille hommes environ[3]. C'était laisser bien des chances

à la mauvaise fortune que de combattre avec une pareille infériorité

numérique. Mais comme on n'avait pas le choix, et qu'on pouvait être

assailli par l'ennemi avant l'arrivée du général Clausel, il fallait

se servir des localités le mieux possible pour compenser l'infériorité

du nombre, et prendre ses mesures sinon le 19 au soir, au moins le 20

au matin, car il était à présumer que les Anglais, parvenus aux

Pyrénées en même temps que nous, ne nous laisseraient pas beaucoup de

temps pour nous y asseoir. Dans la soirée même du 19 on aurait dû se

débarrasser de l'immense convoi qui comprenait les blessés, les

expatriés, le matériel, et se composait de plus de mille voitures, car

c'était une horrible gêne s'il fallait combattre, et un désastre

presque certain s'il fallait se retirer. En l'expédiant le soir même,

et en l'escortant seulement jusqu'au revers de la montagne de Salinas,

où l'on devait rencontrer le général Foy, il était possible de ramener

à temps les troupes qui l'auraient accompagné. Après s'être délivré du

convoi, il fallait se bien établir dans la plaine de Vittoria. Les

Anglais, ayant toujours tenté de déborder notre droite, allaient

continuer probablement la même manoeuvre. Ils devaient, venant de

Murguia, essayer de déboucher à travers les passages du mont Arrato

dans la plaine de Vittoria, ce qui les conduirait aux bords de la

Zadorra, qui longe, avons-nous dit, le pied du mont Arrato. Bien que

cette rivière fût peu considérable, on pouvait en rendre le passage

difficile en rompant tous ses ponts, et en couvrant ses gués

d'artillerie, ce qui était aisé, puisque nous traînions après nous une

masse énorme de canons. Or il était indispensable de rendre ce passage

non-seulement difficile, mais presque impossible, car, en traversant

la Zadorra, l'ennemi pouvait tomber sur les derrières ou au moins sur

le flanc de notre armée, rangée dans le bassin de Vittoria, et faisant

face au défilé par lequel on y pénètre en venant de Miranda. Ce défilé

à travers lequel la Zadorra s'échappe, ainsi que nous l'avons déjà

dit, et qui s'appelle le défilé de la Puebla, était le second obstacle

à opposer à l'ennemi, et il fallait bien étudier le terrain pour

chercher les meilleurs moyens de le défendre. Il y avait pour cela une

position dont l'événement prouva les avantages, et qui aurait fourni

le moyen d'interdire aux Anglais tout accès dans la plaine. En se

portant en effet un peu en arrière, dans l'intérieur même du bassin de

Vittoria, on rencontrait une éminence, celle de Zuazo, qui permettait

de mitrailler l'ennemi débouchant du défilé, ou descendant des

hauteurs de la Sierra de Andia, puis de l'y refouler en le chargeant à

la baïonnette après l'avoir mitraillé. Cette position, assez

rapprochée de Vittoria et des passages du mont Arrato, par lesquels

les Anglais menaçaient de déboucher sur nos derrières, permettait

d'avoir toutes choses sous l'oeil et sous la main, et de pourvoir

rapidement aux diverses occurrences. Il était donc possible, en

coupant les ponts de la Zadorra, en occupant avec soin la hauteur de

Zuazo, de défendre le bassin de Vittoria avec ce qu'on avait de

troupes, et d'y attendre en sûreté le général Clausel. Enfin à toutes

ces précautions on aurait dû joindre celle d'envoyer au général

Clausel non pas des paysans mal payés, mais un régiment de cavalerie

pour lui renouveler l'indication précise du rendez-vous. Or, comme

nous l'avons déjà dit, on avait plus de cavalerie qu'il n'en fallait

sur le terrain où l'on était appelé à combattre.

[Note 3: Dans les Mémoires du maréchal Jourdan, imprimés

récemment avec ceux du roi Joseph, on trouve des chiffres un

peu différents, mais le maréchal, quoique toujours

extrêmement véridique, a trop réduit les forces des Français

pour atténuer la défaite de la bataille de Vittoria. Après

des calculs qu'il serait trop long de reproduire, nous

sommes arrivé à croire plus exacts, du moins plus rapprochés

de la vérité, les chiffres que nous présentons ici. Du reste

la différence n'est que de 4 à 5 mille hommes. Nous devons

ajouter que le maréchal Jourdan a tout à fait raison contre

les chiffres allégués par le ministre de la guerre,

lesquels sont entièrement faux.]

[En marge: Inaction forcée de Jourdan et de Joseph.]

[En marge: Le maréchal Jourdan est atteint de la fièvre, et Joseph ne

peut rien ordonner sans lui.]

[En marge: La seule mesure prise est d'acheminer sur Bayonne le convoi

des évacuations, mais en le faisant partir le 20 au lieu du 19.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 16 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 8 / 52 段