C'est d'après ces idées que Napoléon avait tracé ses instructions,

mais toujours d'une manière trop générale, absorbé qu'il était par les

préparatifs de la campagne de Saxe. Dépité de ce qu'un courrier

employait quelquefois trente ou quarante jours pour aller de Paris à

Madrid, tenant surtout à soumettre les provinces de l'Èbre qu'il avait

le projet d'adjoindre à la France, il prescrivit de rétablir à tout

prix les communications, répétant avec sa fougue ordinaire, quand une

pensée le préoccupait, qu'il était scandaleux, déshonorant, qu'aux

portes de France on fût plus en péril qu'au milieu de la Manche ou de

la Castille, et qu'on ne pût aller de Bayonne à Burgos sans être

dévalisé et égorgé. Il ordonna donc d'employer l'hiver à réduire Mina,

Longa, Porlier et tous les chefs de bandes qui infestaient la Navarre,

le Guipuscoa, la Biscaye, l'Alava. Pour y réussir plus certainement,

il voulut qu'on évacuât Madrid, qui ne l'intéressait plus guère depuis

qu'il songeait à rendre la couronne à Ferdinand VII, que Joseph

transférât sa cour à Valladolid, qu'il ramenât dès lors la masse des

troupes françaises dans la Vieille-Castille, qu'il rapprochât l'armée

de Portugal de Burgos, et qu'il en prêtât une grande partie au général

Clausel pour détruire les bandes, qu'il reportât l'armée d'Andalousie

de Talavera à Salamanque, l'armée du centre de Madrid à Ségovie,

laissant tout au plus un détachement dans cette capitale, afin qu'elle

ne parût pas définitivement abandonnée. Il prescrivit enfin une

dernière disposition, c'était de donner à l'armée d'Andalousie une

attitude offensive, pour persuader aux Anglais que l'on conservait des

projets sur le Portugal. Napoléon espérait ainsi, en portant de Madrid

à Valladolid le siége du gouvernement et en n'ayant plus qu'une seule

armée au lieu de trois, soumettre par la queue de cette armée les

bandes espagnoles qui ravageaient le nord, et par sa tête menacer le

Portugal, de manière à y fixer les Anglais et à les détourner de toute

entreprise sur le midi de la France. Malheureusement il y avait encore

dans ce plan bien des illusions. D'abord il était fort peu probable

que nous songeassions sérieusement à Lisbonne lorsque nous étions

réduits à évacuer Madrid, et lord Wellington avait montré assez de bon

sens pour qu'on ne pût pas se flatter de l'induire en de telles

erreurs. D'ailleurs il n'était pas nécessaire de l'inquiéter sur le

Portugal pour le retenir dans la Péninsule; il suffisait de le battre

en Castille, à Salamanque, à Valladolid, à Burgos, n'importe où, pour

le clouer de nouveau derrière les lignes de Torrès-Védras. Mais ce

grand objet, on le compromettait évidemment en prêtant l'armée de

Portugal au général Clausel, dans l'espérance de soumettre les bandes

du nord de l'Espagne. Ces bandes étaient pour assez longtemps

indomptables, et Joseph avec raison les représentait comme une Vendée,

sur laquelle les moyens moraux pourraient plus que les moyens

physiques. Il était donc bien douteux que vingt mille hommes de plus

missent le général Clausel en mesure de vaincre les bandes du nord, et

il était bien certain que vingt mille hommes de moins mettraient

Joseph dans l'impossibilité de gagner une bataille sur les Anglais.

Mais tout occupé de refaire la puissance militaire de la France, y

travaillant jour et nuit, continuant à ne pas lire la correspondance

d'Espagne, ordonnant de trop loin, et sans une attention assez

soutenue, Napoléon crut qu'un détachement de vingt mille hommes

accordé au général Clausel lui permettrait d'en finir avec les

guérillas pendant l'hiver, et que le printemps venu, on pourrait se

reporter à temps, et tous ensemble, à la rencontre des Anglais.

[En marge: Les instructions de Napoléon n'arrivent, à cause de la

difficulté des communications, qu'en février et mars.]

[En marge: Translation de la cour d'Espagne de Madrid à Valladolid.]

[En marge: Nouvelle distribution des trois armées de Portugal,

d'Andalousie et du centre, et envoi dans le nord de l'Espagne d'une

partie de celle de Portugal.]

Les instructions de Napoléon, transmises par le ministre de la guerre

dès le mois de janvier, et réitérées en février, n'arrivèrent pour la

première fois qu'au milieu de février, pour la seconde qu'au

commencement de mars, c'est-à-dire trente jours environ après leur

départ. C'était une première perte de temps extrêmement fâcheuse,

naissant des circonstances mêmes qui affectaient si vivement Napoléon,

c'est-à-dire de l'occupation de toutes les routes par les bandes

insurgées. Il en coûtait beaucoup à Joseph, comme nous venons de le

dire, d'abandonner Madrid, car son autorité sur les Espagnols, ses

finances, et les familles des afrancesados, allaient également en

souffrir. Mais déjà sa raison et le maréchal Jourdan lui avaient dit

qu'il fallait se résoudre à ce sacrifice. Les ordres de Napoléon ne

servirent qu'à l'y déterminer définitivement. Mieux eût valu sans

doute le faire plus tôt, car les troupes qu'on allait prêter au

général Clausel seraient redevenues libres plus promptement, mais

Joseph, quoique inclinant par bon sens à cette résolution, n'avait pu

s'y décider qu'à la dernière extrémité. En conséquence il ordonna la

translation de sa cour et de son gouvernement à Valladolid, mais en

laissant une division à Madrid. La masse des blessés et des malades à

évacuer (il y en avait neuf mille), du matériel à mettre en sûreté,

des familles de fonctionnaires à transporter, était si grande, que

cette évacuation exigea près d'un mois. Le nouvel établissement ne fut

pas terminé avant le commencement d'avril. Les troupes furent

distribuées de la manière suivante. (Voir la carte nº 43.) L'armée de

Portugal fut transférée de Salamanque à Burgos. Elle avait été réduite

par le renvoi des cadres inutiles et le versement de l'effectif dans

un moindre nombre de régiments, de huit divisions à six, et elle y

avait gagné en organisation ce qu'elle avait perdu en force numérique.

Trois de ces divisions furent envoyées au général Clausel pour l'aider

à soumettre les bandes; une fut retenue à Burgos; deux furent

échelonnées en avant de Palencia, prêtes à soutenir la cavalerie le

long de l'Esla, et observant l'armée espagnole de la Galice. L'armée

d'Andalousie, transportée de la vallée du Tage dans celle du Douro, et

se liant par sa droite avec celle de Portugal, occupa le Douro et la

Tormès pour se tenir en garde contre l'armée anglo-portugaise campée

dans le Béira. Elle occupait Zamora, Toro, Salamanque, Avila. Une de

ses divisions, celle du général Leval, fut laissée à Madrid, pour

continuer l'occupation apparente de la capitale, et en percevoir

les produits. Enfin l'une des deux divisions de l'armée du

centre fut établie à Valladolid même, l'autre à Ségovie, afin

d'appuyer la division Leval, qui restait en l'air au milieu de

la Nouvelle-Castille.

[En marge: Malgré le départ des chefs les moins obéissants, la

distribution des troupes françaises en trois armées distinctes laisse

subsister les anciennes divisions.]

Ces trois armées, qui au mois de janvier présentaient encore 86 mille

hommes aguerris, dont 12 mille de superbe cavalerie, n'en comptaient

plus en avril que 76 mille, par suite du départ des cadres et des

hommes d'élite que Napoléon avait appelés en Saxe. Leur division en

trois armées offrait bien des inconvénients, car malgré la révocation

des chefs qui avaient opposé à l'autorité de Joseph de si funestes

résistances, il restait encore dans les trois états-majors des

tendances à l'isolement, des habitudes d'exploiter le pays pour le

compte de chaque armée, extrêmement dangereuses. Fondre ces armées en

une seule, bien compacte, placer celle-ci sous un chef unique, tel que

le général Clausel, aussi vigoureux sur le champ de bataille que

soumis à l'état-major royal, la réunir tout entière entre Valladolid

et Burgos, lui procurer du repos, réparer son matériel, composer ses

magasins, eût été probablement un moyen de tout sauver.

Malheureusement on n'en fit rien.

[En marge: L'armée de Portugal réduite successivement à une division

par les envois de troupes en Navarre.]

On laissa les trois armées séparées, car Napoléon n'aurait pas vu avec

plaisir la réunion dans les mains de Joseph d'une pareille masse de

forces. Chaque état-major conserva ainsi ses prétentions, et quand,

par le conseil de Jourdan, Joseph ordonna aux administrations de ces

trois armées les mesures nécessaires pour la création des magasins,

chacune d'elles refusa d'obéir à l'état-major général. Il fallut un

ordre nouveau de Paris, qui mit plus d'un mois à parvenir à Madrid,

pour obliger chacun des trois intendants à déférer aux injonctions de

l'intendant en chef. Le temps le plus précieux pour la formation des

approvisionnements fut ainsi perdu. Enfin, après avoir envoyé trois

divisions de l'armée de Portugal au général Clausel pour l'aider à

soumettre les bandes, il fallut lui en expédier une quatrième, puis en

acheminer une cinquième jusqu'à Briviesca, de manière que le général

Reille n'en conserva qu'une avec lui. Il dut même la partager en deux,

et placer l'une de ses brigades à Burgos, l'autre à Palencia, derrière

la cavalerie qui gardait l'Esla. On n'avait donc, si les

Anglo-Portugais arrivaient brusquement, que deux des trois armées à

leur opposer, et déjà le bienfait de la concentration, auquel on avait

dû, après la malheureuse bataille de Salamanque, le rétablissement de

nos affaires, était presque annulé. Si encore ces renforts envoyés au

général Clausel l'avaient mis en mesure d'anéantir les bandes de

guérillas, le mal de la dispersion, quoique irréparable, n'aurait pas

été sans compensation. Mais cette Vendée espagnole était aussi

difficile à vaincre que l'avait été la Vendée française, et il

devenait évident que la force sans les moyens moraux et politiques

serait insuffisante pour y réussir.

[En marge: Efforts impuissants du général Clausel pour détruire les

bandes, malgré le secours de presque toute l'armée de Portugal.]

La marine anglaise, côtoyant sans cesse le rivage des Asturies de

Santander à Saint-Sébastien, y versant des armes, des munitions, des

objets d'équipement, des vivres, concourant à l'attaque ou à la

défense des postes maritimes, apportait aux insurgés un secours qui

doublait leurs moyens et leur audace. Porlier, Campillo, Longa, Mina,

Mérino, tantôt réunis, tantôt séparés, toujours bien informés,

évitaient nos colonnes dès qu'elles étaient en nombre, ne les

abordaient que lorsqu'elles s'étaient divisées pour courir après eux,

et alors avaient l'art de se rejoindre pour les accabler. Ils

n'avaient emporté nulle part d'avantages considérables, mais ils

avaient détruit jusqu'à deux bataillons à la fois, notamment à Lerin,

et bien que le général Clausel eût cinquante mille hommes à leur

opposer, qu'il mît la plus grande activité à les poursuivre, il ne

parvenait que rarement à les atteindre, et presque jamais à garantir

les communications, parce que pour garder efficacement les routes il

eût fallu en occuper tous les points, ce qui était absolument

impossible. Le général Clausel avait repris Castro sur le bord de la

mer, rendu les Anglais circonspects, traité Mina rudement, ravitaillé

Pampelune, actes fort méritoires sans doute, mais de peu d'importance

pour les affaires générales de la Péninsule. Il n'en fallait pas moins

trois à quatre mille hommes d'escorte pour voyager en sûreté de

Bayonne à Burgos, si l'objet ou le personnage escorté attirait

l'attention de l'ennemi; et en attendant, pour un si mince résultat,

on consumait les forces des troupes qui étaient la dernière ressource

qu'on pût opposer aux Anglais!

[En marge: Lord Wellington entre en campagne au mois de mai.]

Tandis qu'on s'épuisait de la sorte en courses inutiles, les mois

d'avril et de mai s'étaient écoulés, et le moment des grandes

opérations étant venu, lord Wellington avait quitté ses cantonnements.

Il entrait en campagne avec 48 mille Anglais, 20 mille Portugais, 24

mille Espagnols, ces derniers mieux armés, mieux vêtus que de coutume;

il avait ainsi plus de 90 mille hommes à sa disposition. Son intention

était de faire passer d'abord l'Esla par sa gauche que commandait sir

Thomas Graham, et de n'aborder avec son centre et sa droite la ligne

du Douro plus difficile à forcer, que lorsque sa gauche se trouverait

par le passage de l'Esla sur les derrières des Français qui

défendaient le Douro. (Voir la carte nº 43.) Cette fois il marchait

avec un parc d'artillerie de siége, et n'était plus exposé à échouer

devant un ouvrage comme le fort de Burgos.

[En marge: Il se porte avec 90 mille hommes sur l'Esla et le Douro.]

Le 11 mai sa gauche exécuta un premier mouvement, et se répandit le

long de l'Esla. La cavalerie du général Reille, n'étant soutenue que

par une brigade d'infanterie, n'avait pu se montrer ni hardie ni

vigilante, et l'Esla était passé avant qu'elle fût en mesure de le

savoir ou de l'empêcher. Les Anglais ne se hâtèrent pas de nous

pousser vivement, car une aile ne voulait pas marcher sans l'autre, et

vers le 20 mai seulement lord Wellington, avec sa droite, se porta sur

Salamanque et la Tormès. Le 24 il fut signalé au général Gazan comme

s'avançant à la tête de forces considérables.

[En marge: Les troupes françaises surprises dans un véritable état de

dispersion.]

L'armée française, qui aurait dû être prête et concentrée dès le 1er

mai aux environs de Valladolid, se voyait surprise dans la situation

la plus fâcheuse. Sans doute le maréchal Jourdan plus jeune, Joseph

plus actif et plus décidé, n'auraient pas souffert que les choses

restassent dans l'état où l'ennemi allait les trouver. Ainsi, malgré

l'extrême difficulté des informations en Espagne, ils auraient tâché

de se tenir plus au courant des mouvements des Anglais; malgré les

ordres de l'Empereur, qui après tout étaient des instructions plutôt

que des ordres, ils auraient pu, à l'approche du danger, rappeler les

divisions de l'armée de Portugal prêtées au général Clausel, attirer

auprès d'eux ce général lui-même, seul capable de commander en chef

dans une grande bataille, ils auraient pu au moins concentrer

davantage les armées d'Andalousie et du centre, et ce qui restait de

celle de Portugal; enfin, malgré la résistance des administrations

particulières qu'il fallait briser au besoin, ils auraient pu créer à

Burgos les magasins sans lesquels il était impossible que dans un tel

pays on manoeuvrât en liberté. Mais Jourdan, dégoûté du régime

impérial dont il voyait de si près les abus, d'une guerre dont il

avait depuis longtemps prédit les funestes conséquences, se ressentant

déjà des effets de l'âge, retenu seulement par son affection pour

Joseph, et n'aspirant qu'à rentrer en France, se contentait de

signaler avec un rare bon sens les fautes qu'on allait commettre, et

ne savait pas communiquer à Joseph le courage de les prévenir. Joseph,

jugeant avec discernement le vice des choses, savait s'irriter

quelquefois contre son frère et jamais lui désobéir, ni prendre, comme

général et comme roi, l'autorité qu'après tout on ne l'aurait pas puni

d'avoir prise. Jourdan se consolait trop de tout ce qu'il voyait par

le mépris peu dissimulé d'un honnête homme, Joseph se désolait, mais

les choses n'en suivaient pas moins leur cours parfois heureux, plus

ordinairement malheureux, et destiné à devenir désastreux dans un

temps très-prochain.

C'est ainsi que lord Wellington, en marche dès le 11 mai par sa

gauche, le 20 par sa droite, trouva l'armée d'Andalousie dispersée de

Madrid à Salamanque, celle du centre de Ségovie à Valladolid; celle de

Portugal de Burgos à Pampelune.

[En marge: Lente concentration des trois armées françaises sur

Valladolid.]

[En marge: Avis envoyé au général Clausel de l'approche des Anglais,

et ordre d'accourir lui-même avec les divisions de l'armée de Portugal

qu'on lui a prêtées.]

Le premier soin devait être de rappeler de Madrid la division Leval,

et de lui faire repasser le Guadarrama pour la transporter à

Valladolid. Le général Gazan aurait pu en donner l'ordre sur-le-champ,

mais comme il s'agissait d'abandonner définitivement la capitale, il

crut devoir venir à Valladolid même s'en entendre avec Joseph. On

perdit ainsi deux jours. L'autorisation d'évacuer fut expédiée le 25

de Valladolid. En même temps on envoya à toutes les troupes sur les

lignes de la Tormès, du Douro, de l'Esla, l'ordre de rétrograder

lentement, afin de ménager à la division Leval le temps de se replier,

et comme le général Reille n'avait pour appuyer sa cavalerie le long

de l'Esla qu'une des deux brigades de la division Maucune, on lui

prêta une division de l'armée du centre, celle du général Darmagnac.

On laissa le reste de l'armée du centre échelonné sur Ségovie pour

recueillir la division Leval. L'armée d'Andalousie, la plus entière

des trois, dut se retirer de Salamanque sur Tordesillas (voir la carte

nº 43), en cédant le terrain peu à peu, afin que toutes nos troupes

dispersées eussent le temps de se concentrer. À ces mesures, dictées

par la situation, on en ajouta une dernière, ce fut d'avertir le

général Clausel de l'approche des Anglais, de lui redemander les cinq

divisions de l'armée de Portugal, de l'engager à venir lui-même avec

quelques troupes de l'armée du nord, afin d'avoir au moins 80 mille

hommes à opposer aux Anglais. Enfin on écrivit au ministre de la

guerre Clarke, pour lui faire connaître l'état des choses, et le

presser d'ordonner de son côté la concentration des forces. Ce

ministre, demeuré seul à Paris depuis que Napoléon était parti pour

l'Allemagne, ne savait que répéter sans discernement les ordres de

l'Empereur, qui prescrivaient, comme objet essentiel, de rétablir les

communications avec la France, de rester maître avant tout des

provinces du nord, et de prendre une attitude offensive à l'égard du

Portugal, afin de détourner les Anglais de toute tentative contre les

côtes de France. Quelques jours même avant l'apparition des Anglais,

il n'avait pas craint d'ordonner l'envoi en Aragon d'une nouvelle

division de l'armée de Portugal, pour maintenir les communications

avec le maréchal Suchet. Il n'y avait donc pas grand secours à

attendre du duc de Feltre. Le seul service qu'il pût rendre, c'était

de transmettre de son côté au général Clausel l'avis de la marche des

Anglais, ce qui n'était pas indifférent, car, malgré tout ce qu'on

avait fait pour communiquer sûrement avec l'armée du nord, on n'était

pas certain d'y réussir avant trois ou quatre semaines. Au surplus le

général Clausel était si bon compagnon d'armes, et comprenait si bien

l'importance de battre les Anglais, qu'aussitôt averti il ne pouvait

manquer de renvoyer les divisions de l'armée de Portugal, et de venir

lui-même avec les troupes disponibles de l'armée du nord.

[En marge: On dispute aux Anglais le terrain pied à pied.]

Heureusement pour les premiers jours de la campagne on avait affaire à

un ennemi solide, mais circonspect, et nos soldats, aussi vaillants

que bien commandés, n'étaient pas faciles à déconcerter. Le général

Reille recueillit sa cavalerie, se retira en bon ordre sur Palencia,

et avec la division d'infanterie Maucune, la seule qui lui restât,

avec la division Darmagnac qui lui avait été prêtée, mit hors

d'atteinte la route de Valladolid à Burgos, laquelle était la ligne de

retraite de l'armée. Le général Villatte, placé sur la Tormès, la

défendit vaillamment, même trop vaillamment, car s'il était utile de

retarder l'ennemi, il était dangereux de prétendre l'arrêter, et il

perdit ainsi quelques centaines d'hommes, mais après en avoir fait

perdre beaucoup plus aux Anglais. Grâce à cette attitude et à la

prudente lenteur de lord Wellington, le général Leval put évacuer

Madrid, et repasser sain et sauf le Guadarrama, ramenant avec lui les

derniers restes de notre établissement à Madrid. Il rejoignit l'armée

du centre à Ségovie. Le 2 juin on se trouvait dans les positions

suivantes: le général Reille entre Rio-Seco et Palencia avec sa

cavalerie et deux divisions; l'armée d'Andalousie à Tordesillas sur le

Douro, avec ses quatre divisions; enfin l'armée du centre à Valladolid

avec une division française et une espagnole. C'était un total

d'environ 52 mille hommes, au lieu de 76 mille qu'on aurait pu réunir,

si on n'avait pas sitôt renoncé aux avantages de la concentration pour

le chimérique projet de la destruction des bandes.

[En marge: Trois partis à prendre après la concentration opérée autour

de Valladolid.]

[En marge: L'avis de se retirer directement sur Burgos et Miranda, et

d'y attirer le général Clausel, est adopté.]

Une fois groupés autour de Valladolid, il y avait trois partis à

prendre (voir la carte nº 43): le premier, de s'arrêter et de livrer

bataille tout de suite avec 52 mille hommes contre 90 mille, ce qui

était imprudent et prématuré, chaque pas fait en arrière donnant la

chance de recouvrer une ou plusieurs divisions de l'armée de Portugal;

le second, de se retirer sur Burgos, puis sur Miranda et Vittoria,

jusqu'à ce qu'on eût rejoint l'armée du nord elle-même, ce qui était

simple et peu chanceux; le troisième enfin, de ne pas quitter la ligne

du Douro, de manoeuvrer sur ce fleuve en le remontant transversalement

jusqu'à Aranda, même jusqu'à Soria, d'où par une route que le maréchal

Ney avait suivie en 1808, on serait tombé entre Tudéla et Logroño,

c'est-à-dire en Navarre, précisément au point où l'on était assuré de

rencontrer le général Clausel et même le maréchal Suchet, si des

événements extraordinaires exigeaient la concentration générale de

toutes nos forces, plan assez hardi en apparence, mais le plus sûr en

réalité. Les trois projets furent pris en considération et discutés.

Personne n'imagina de se battre immédiatement avec 52 mille hommes

contre 90 mille, quand on devait se flatter d'en avoir chaque jour

davantage. On ne méconnut pas le mérite du troisième plan, consistant

à remonter le cours du Douro jusqu'aux approches de la Navarre, mais

on le jugea téméraire et compliqué, et surtout on lui trouva le défaut

d'abandonner la route de Bayonne, et de négliger le soin des

communications si recommandé par les instructions de Paris, comme si

une armée anglaise aurait jamais osé franchir les Pyrénées, en

laissant une armée de 80 mille Français sur ses derrières, et de 150

mille en comptant le maréchal Suchet. Par ces divers motifs on préféra

le second plan, celui qui consistait à se retirer paisiblement sur

Burgos, en écrivant lettres sur lettres pour ramener les divisions

prêtées au général Clausel, sinon toutes, au moins celles qui

recevraient en temps utile l'avis qu'on leur expédiait.

[En marge: Évacuation de Valladolid, et retraite sur Burgos.]

Cette retraite commença donc, et il fallut après Madrid abandonner

Valladolid même, cette seconde capitale qu'on venait de se créer dans

la Vieille-Castille. On achemina devant soi le matériel, les malades,

les blessés, les afrancesados, et la marche ne put être que fort

lente. Les troupes, mal approvisionnées, étaient obligées de s'étendre

pour vivre, ce qui rendait la retraite peu sûre. Heureusement nous

avions dix mille hommes d'une excellente cavalerie, l'ennemi n'était

pas entreprenant, et on put ainsi se retirer sans accident fâcheux.

Lord Wellington, attendant la fortune sans jamais courir après elle,

savait bien qu'il en faudrait venir à une bataille générale, et se

résignait à cette chance, mais avec la résolution de ne combattre,

suivant son usage, que sur un terrain favorable, et jusqu'à ce moment

il semblait se contenter d'un seul résultat, celui de nous ramener

vers les Pyrénées. Dans cette intention, il portait toujours en avant

sa gauche partie des frontières de la Galice, de manière à menacer

notre droite (droite en tournant le dos aux Pyrénées), et à décider

ainsi plus vite nos mouvements rétrogrades. On ne comprend même pas

comment ce général si sensé, se hâtait lui-même de nous pousser sur

nos renforts, et ne cherchait pas une occasion de nous joindre,

lorsqu'au lieu d'être 70 mille nous n'étions que 50 mille.

[En marge: Arrivée le 7 juin aux environs de Burgos.]

Le 6 juin on atteignit les environs de Palencia, et une reconnaissance

exécutée par Joseph et Jourdan révéla complétement cette disposition

des Anglais de porter toujours leur gauche renforcée sur notre droite.

Le 7 on continua de marcher sur Burgos, et on vint prendre la position

de Castro-Xeriz, entre la Puyserga et l'Arlanzon, en avant de Burgos.

La rareté des subsistances ne permettant pas de conserver cette

importante position aussi longtemps qu'on l'aurait voulu, on se replia

sur Burgos le 9. Le général Reille avec la division Maucune et la

division Darmagnac s'établit sur le Rio Hormaza, le général Gazan avec

l'armée d'Andalousie derrière le Rio Urbel, à cheval sur l'Arlanzon,

l'armée du centre dans l'intérieur de Burgos.

[En marge: Impossibilité de séjourner à Burgos par suite du défaut de

vivres, et par la nécessité où l'on est de rallier le général

Clausel.]

On s'était pressé, faute de vivres, d'arriver à Burgos, et on devait,

faute de vivres encore, se presser d'en partir. Les nombreux convois

de malades, d'expatriés, de conducteurs d'artillerie, accumulés à

Burgos, avaient dévoré les magasins peu considérables qu'on avait

formés dans cette ville, et les troupes pouvaient à peine y subsister

quelques jours. On achemina de nouveau ces convois sur Miranda et

Vittoria, et on eut le tort, une fois la résolution adoptée de

rétrograder jusqu'aux Pyrénées, de ne pas envoyer tous les embarras à

Bayonne, pour en délivrer complétement l'armée. On fit reposer les

troupes quelques jours afin de consommer les subsistances qui

restaient, et de gagner un temps qui était gagné pour la

concentration, car chaque jour qui s'écoulait ajoutait aux chances de

rallier le général Clausel. À Burgos d'ailleurs on avait trouvé la

division Lamartinière, l'une de celles qu'on avait prêtées à l'armée

du nord, et qui était la plus nombreuse de l'armée de Portugal. Elle

procurait près de 6 mille hommes de plus au général Reille, ce qui

permit de rendre à l'armée du centre la division Darmagnac qu'on lui

avait temporairement empruntée.

[En marge: Avant de quitter Burgos on discute encore une fois le plan

à suivre, et on examine s'il faut se diriger sur Vittoria, ou faire un

détour, pour rejoindre en Navarre le général Clausel.]

[En marge: La marche directe sur Vittoria prévaut. Nouvel avis au

général Clausel.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 16 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 7 / 52 段