succès de la médiation, eût consisté à ne pas laisser à Napoléon un
seul prétexte de perdre du temps, et dès lors à lui répondre
sur-le-champ que la convention constitutive de la médiation était
acceptée, que la prolongation de l'armistice l'était également, et que
les négociateurs, comme on l'avait stipulé, se réuniraient exactement
le 5 juillet. Malheureusement il n'en fut pas ainsi. M. de Metternich,
parti de Dresde le 30 juin, jour même de la signature, et arrivé le
1er juillet à Gitschin, causa une grande joie à son maître en lui
annonçant que la médiation était acceptée, ce qui faisait passer la
cour d'Autriche de la situation embarrassante d'alliée de la France, à
la situation indépendante et forte de son arbitre, et lui procurait un
lustre dont elle avait besoin auprès du public autrichien. M. de
Metternich n'eut donc pas de peine à obtenir de l'empereur François la
ratification immédiate de la convention. Mais, soit qu'il n'eût pas
entièrement pénétré les intentions dilatoires de Napoléon, soit qu'il
fût dominé par des difficultés toutes matérielles, M. de Metternich
fournit lui-même des prétextes aux pertes de temps, en demandant de
remettre du 5 au 8 juillet la réunion des plénipotentiaires. Après
avoir demandé cette remise, laquelle, d'après ce qu'on a vu des
projets de Napoléon, ne devait pas rencontrer d'obstacle de notre
part, M. de Metternich s'adressa aux souverains réunis à Reichenbach,
pour leur annoncer l'acceptation de la médiation, pour leur faire
agréer la prolongation de l'armistice, et obtenir le prompt envoi de
leurs plénipotentiaires à Prague.
[En marge: Dispositions des monarques coalisés réunis à Reichenbach.]
[En marge: Frappés des avantages de temps que l'armistice procure à
Napoléon, ils ne voudraient pas le prolonger.]
[En marge: Toutefois ils accordent la prolongation pour complaire à
l'Autriche, et demandent une nouvelle remise au 12 juillet pour la
réunion des plénipotentiaires.]
Les coalisés de Reichenbach n'avaient pas compris toute la portée de
l'armistice de Pleiswitz en le signant. Ils n'y avaient vu d'abord que
l'avantage de se soustraire aux conséquences immédiates de la
bataille de Bautzen, sans songer aux avantages de temps qu'il
procurait à Napoléon. Maintenant qu'ils étaient sortis de péril,
qu'ils avaient ainsi recueilli le principal fruit de l'armistice,
qu'ils voyaient les armements de Napoléon se développer chaque jour,
bien que les leurs se développassent aussi, ils étaient presque aux
regrets d'une suspension d'armes qui pourtant les avait sauvés, et ils
n'étaient nullement enclins à en prolonger la durée. Une circonstance
d'ailleurs les disposait plus mal encore à l'égard de la prolongation
consentie par M. de Metternich, c'est qu'ils avaient pour vivre la
partie la moins fertile de la Silésie, tandis que Napoléon avait la
meilleure, et qu'ils craignaient de manquer bientôt de moyens de
subsistance. De plus, auprès des Allemands, surtout des Prussiens,
tout ajournement des hostilités semblait un pas fait dans la politique
pacifique de l'Autriche, et une sorte de trahison. Il y eut donc
quelque peine à leur arracher leur consentement, et assez pour
entraîner une nouvelle perte de temps. Toutefois les deux souverains
alliés n'avaient rien à refuser à l'Autriche, et dès qu'elle voulait
une chose, ils devaient l'accorder. Or l'Autriche s'étant engagée
envers Napoléon à prolonger l'armistice, on ne pouvait pas lui faire
l'outrage de déclarer son engagement imprudent et nul. On le ratifia
donc, mais en demandant, vu les distances et le temps déjà écoulé, une
nouvelle remise du 8 au 12 juillet, pour la réunion des
plénipotentiaires à Prague, et en promettant, du reste, qu'ils
seraient exacts au rendez-vous. M. de Metternich informa M. de Bassano
de ces dernières déterminations, mais, en les lui faisant connaître,
il s'exprima au sujet de la prolongation de l'armistice comme à
l'égard d'une chose qui allait de soi, et ne communiqua point son
acceptation officielle par les souverains de Prusse et de Russie.
[En marge: Napoléon, enchanté du temps perdu, affecte toutefois de
s'en plaindre.]
Rien ne convenait mieux à Napoléon que des délais dont il n'était pas
l'auteur. Il fit répondre comme s'il se résignait au lieu de se
réjouir. Depuis que la cour d'Autriche s'était transportée de Vienne
aux environs de Prague, il avait rappelé à Dresde M. de Narbonne, l'y
avait retenu quelques jours, et puis l'avait expédié de nouveau pour
qu'il continuât à Prague ainsi qu'à Vienne son rôle d'ambassadeur.
Napoléon le chargea d'exprimer des regrets au sujet du dernier retard,
et en même temps de se plaindre de la négligence qu'on paraissait
mettre à communiquer officiellement le consentement donné à la
prolongation de l'armistice, comme si ce consentement avait pu être
douteux. Il l'autorisa de plus à déclarer que lorsque les négociateurs
russe et prussien seraient connus et partis pour leur destination, la
France désignerait et ferait partir ses négociateurs, et d'insinuer
que ce seraient probablement MM. de Narbonne et de Caulaincourt.
[En marge: Napoléon profite du temps perdu par les autres cabinets
pour perdre lui-même quatre ou cinq jours en s'absentant.]
[En marge: Voyage imprévu à Magdebourg, pour visiter les bords de
l'Elbe.]
Tandis qu'il adressait ces réponses, Napoléon se proposait de tirer,
des délais imprudents auxquels l'Autriche s'était prêtée, de nouveaux
délais qu'il rattacherait adroitement à ceux dont il n'était pas
cause. Depuis longtemps il avait projeté certaines excursions pour
visiter, suivant son usage, les lieux qui allaient devenir le théâtre
de la guerre, et il voulait, s'il en avait le loisir, parcourir les
bords de l'Elbe depuis Koenigstein jusqu'à Hambourg, aller même passer
quelques jours à Mayence avec l'Impératrice, qui était impatiente de
le revoir, et à laquelle il désirait donner des témoignages publics
d'affection. En se montrant tendre et soigneux pour Marie-Louise, il
augmentait pour l'empereur François la difficulté d'oublier les liens
de paternité qui l'unissaient à la France. Il résolut de commencer par
la plus utile de ces excursions, par celle qui devait lui procurer la
vue des points importants de Torgau, de Wittenberg, de Magdebourg. On
était arrivé au 8 juillet. Napoléon, qui n'avait aucun doute sur la
réunion des plénipotentiaires russe et prussien à Prague le 12 au plus
tard, aurait pu nommer les siens, rédiger leurs instructions, et les
faire partir, ou les tenir prêts à partir au premier signal. Eût-il
même fallu différer de quelques jours ses excursions, il l'aurait dû,
car aucun intérêt n'égalait en ce moment celui d'une prompte réunion
du congrès, et d'ailleurs les inspections locales auxquelles il
voulait se livrer, les revues de troupes qu'il se proposait de passer,
n'auraient pas eu moins d'utilité pour être retardées d'une semaine.
Au contraire en prenant patience encore un jour, il aurait reçu de
Prague les communications qu'il se plaignait de n'avoir pas reçues, il
aurait connu les plénipotentiaires désignés, l'époque précise de leur
réunion, et l'acceptation formelle du nouveau terme assigné à
l'armistice. Mais il lui convenait mieux de se dire contraint à
s'absenter immédiatement, parce qu'alors il n'était tenu de répondre
qu'à son retour, et les quatre ou cinq jours qu'il allait gagner
ainsi pouvaient être considérés comme une conséquence du temps qu'on
avait perdu du 5 au 12 juillet. Il déclara donc tout à coup qu'ayant
différé son départ jusqu'au 9, sans avoir rien reçu de Prague, il se
voyait obligé par les affaires urgentes de son armée, de quitter
Dresde le 10. En même temps, de peur de donner à ses ennemis le moyen
de le faire enlever par une troupe de Cosaques, malgré l'armistice, il
ne dit pas où il allait, certain que lorsqu'on apprendrait qu'il était
quelque part, il n'y serait déjà plus. Il ne dit pas non plus combien
il resterait absent, laissant espérer que ce serait trois jours au
plus, que par conséquent on n'aurait pas beaucoup à attendre les
réponses que son départ ajournait inévitablement. La diplomatie
autrichienne ayant ainsi perdu huit jours involontairement, il allait
en perdre encore très-volontairement quatre ou cinq, ce qui devait
remettre la réunion des plénipotentiaires, fixée d'abord au 5 juillet,
puis au 12, à une nouvelle époque qui n'était pas déterminée.
[En marge: Départ de Napoléon le 10 juillet.]
Le 10 juillet au matin il partit donc pour Torgau en toute hâte, ne
prenant point un vain prétexte quand il disait s'absenter pour des
affaires importantes, et ne trompant que sur l'urgence de ces
affaires.
[Date en marge: Juin 1813.]
[En marge: Napoléon apprend en route les graves événements qui
s'étaient passés en Espagne.]
Au moment même où il quittait Dresde, on y apprenait les derniers
événements d'Espagne, qui, bien qu'on dût les prévoir d'après ce qui
s'était passé, n'en devaient pas moins causer une surprise bien
agréable pour nos ennemis, bien douloureuse pour nous, et d'une
influence funeste pour l'ensemble de nos affaires. Il faut faire
connaître ces événements, qui par leurs conséquences politiques se
lient nécessairement à ceux dont l'Allemagne était alors le théâtre.
[En marge: Notre situation en Espagne depuis la réunion des trois
armées du centre, de Portugal et d'Andalousie.]
Après la réunion des trois armées du centre, de Portugal et
d'Andalousie, la situation des Français dans la Péninsule offrait
encore bien des chances favorables. Le maréchal Suchet, se maintenant
par son corps le plus avancé à Valence, et par deux autres corps en
Catalogne et en Aragon, était maître de la partie de l'Espagne la plus
essentielle pour nous, et en avait toutes les places fortes en sa
possession. Le roi Joseph était à Madrid avec l'armée du centre, ayant
devant lui, répandue sur le Tage, de Tarancon à Almaraz, l'armée
d'Andalousie, et sur sa droite en arrière, entre la Tormès et le
Douro, l'armée de Portugal. Dans cette position, il n'avait rien à
craindre, si, persistant à tenir ensemble ces forces récemment
réunies, il était toujours prêt à tomber en masse sur les Anglais à
leur première apparition. Ces trois armées en janvier 1813
présentaient 86 mille hommes de toutes armes, comprenant le reste de
ce que la France avait envoyé de meilleur en Espagne. Délivré des
résistances du maréchal Soult que Napoléon avait emmené avec lui en
Allemagne, débarrassé aussi des entêtements du général Caffarelli, il
pouvait se promettre une exécution plus fidèle de ses ordres. Par
suite de ces changements, le général Clausel commandait l'armée du
nord, le général Reille celle de Portugal, le comte d'Erlon celle du
centre, le général Gazan celle d'Andalousie. Sans le redoutable effet
produit par les événements de Russie, la situation de Joseph n'eût
pas été mauvaise. Mais ces événements avaient singulièrement excité
les esprits, et réveillé chez les Espagnols l'espérance d'être
prochainement délivrés de notre domination.
[En marge: Conduite des cortès de Cadix.]
Les cortès de Cadix gouvernaient toujours assez confusément, mais avec
un ardent patriotisme, les affaires de l'insurrection espagnole, et
lord Wellington avec beaucoup de suite et de fermeté celles de
l'insurrection portugaise. Les cortès avaient, comme nous l'avons
rapporté ailleurs, terminé leur constitution, et, copiant exactement
celle que la France s'était donnée en 1791, elles avaient adopté une
chambre unique et un roi pourvu seulement du véto suspensif. En
attendant que ce roi pût leur être rendu, les cortès prétendaient
représenter la souveraineté tout entière, s'étaient attribué le titre
de Majesté, et accordaient celui d'Altesse à une régence élective,
composée de cinq membres, et investie du pouvoir exécutif en l'absence
de Ferdinand VII. Les cortès avaient contre elles, outre les Français
et les rares partisans de Joseph, tous les amis du vieux régime
qu'elles avaient aboli, et se trouvaient sans cesse en conflit avec la
régence, suspecte à leurs yeux parce qu'elle avait été composée de
grands personnages du clergé et de l'armée. C'est ce qui explique
pourquoi Séville et toute l'Andalousie étant abandonnées par les
Français, les cortès avaient mieux aimé demeurer au milieu du peuple
de Cadix, plus confiantes dans le peuple de cette ville que dans aucun
autre. Sans les malheurs de Russie, sans la défaite de Salamanque,
Joseph, moins contrarié, mieux pourvu d'argent, aurait pu avec le
temps tirer un grand parti des divisions des Espagnols.
[En marge: Les cortès défèrent à lord Wellington le commandement des
armées espagnoles.]
En ce moment une question avait fort ajouté à ces divisions, c'était
celle du commandement des armées. Les succès de lord Wellington, et
surtout les qualités que l'armée portugaise avait déployées sous ses
ordres, avaient suggéré à certains membres des cortès l'idée de lui
offrir le commandement en chef des troupes espagnoles. L'esprit
indépendant et jaloux de la nation avait d'abord opposé des obstacles
à ce projet, mais l'espérance de voir l'armée espagnole égaler bientôt
et surpasser même l'armée portugaise, et en particulier la victoire de
Salamanque, avaient fait taire toutes les répugnances, et on avait
nommé lord Wellington généralissime. Cet illustre personnage avait mis
à son acceptation deux conditions, la première qu'il obtiendrait
l'assentiment de son gouvernement, et la seconde qu'il exercerait sur
l'organisation et les mouvements de l'armée espagnole une autorité
absolue. Le cabinet britannique ayant tout naturellement consenti à ce
qu'il acceptât l'autorité qu'on lui offrait, il s'était transporté à
Cadix pendant l'hiver, pour s'entendre avec la régence sur toutes les
questions que soulevait son futur commandement. Accueilli avec de
grands honneurs, mais attaqué en même temps par les journaux organes
des jalousies nationales, il avait plus d'une fois regretté de s'être
exposé à un semblable traitement et aurait même refusé le généralat,
s'il n'avait craint par son refus de porter un coup funeste à
l'insurrection. On lui avait pourtant accordé à peu près l'autorité
qu'il désirait, mais il craignait fort de ne pas tirer grand parti des
Espagnols, faute d'argent et faute de bons officiers. On lui
promettait l'argent sans moyen de le fournir, et quant aux officiers,
il aurait en vain voulu suppléer à ceux qui lui manquaient par des
officiers anglais. Jamais l'armée espagnole n'aurait souffert, malgré
l'exemple de l'armée portugaise, qu'on lui donnât des étrangers pour
la conduire. Il était parti du reste encore plus applaudi qu'attaqué,
et résolu à s'occuper presque exclusivement de l'armée espagnole de
Galice, qui devait servir sous ses ordres immédiats.
[En marge: Projet de lord Wellington pour la campagne de 1813.]
[En marge: Il veut, à la tête de cent mille hommes, s'avancer en
Vieille-Castille pour faire tomber d'un seul coup l'établissement des
Français dans la Péninsule.]
Revenu à Fresnada, sur la frontière nord du Portugal, il avait employé
tout l'hiver à préparer la campagne prochaine. Son projet était
d'avoir environ 45 mille Anglais, supérieurement organisés, 25 mille
Portugais, et environ 30 mille Espagnols instruits et équipés le moins
mal possible, et de s'avancer ainsi avec une centaine de mille hommes
sur le nord de la Péninsule, afin de couper au pied de l'arbre la
puissance des Français en Espagne. Toutefois, depuis que la
concentration des trois armées de Portugal, du centre et du midi,
avait réuni à Madrid une force de 80 à 90 mille Français, égaux pour
le moins aux Anglais, et bien supérieurs aux Portugais et aux
Espagnols, il regardait son entreprise comme très-hasardeuse, ne
voulait la tenter qu'avec beaucoup de circonspection, et à condition
que les insurgés de Catalogne et de Murcie, soutenus par l'armée
anglo-sicilienne, feraient en sa faveur une forte diversion sur
Valence, et que les flottes anglaises, secondant les bandes des
Asturies et des Pyrénées, donneraient de continuelles occupations à
notre armée du nord. Consulté sur un projet d'invasion dans le midi
de la France pendant qu'on se battait en Saxe avec Napoléon, il avait
répondu que le premier soin des Anglais devait être de forcer les
Français à repasser les Pyrénées, pour n'entrer en France qu'à leur
suite. Mais ce résultat, il avait été bien loin de le promettre en
présence des 86 mille hommes actuellement concentrés sous Joseph
autour de Madrid.
[En marge: Les projets de lord Wellington, faciles à deviner, auraient
dû amener les Français à évacuer Madrid pour se concentrer en
Vieille-Castille.]
[En marge: C'était l'avis du maréchal Jourdan, mais Joseph répugnait à
évacuer Madrid.]
Ces idées du général en chef britannique, qu'il était facile de
deviner même sans le secours d'aucune information, indiquent
suffisamment quel aurait dû être le plan des Français pour rendre
cette campagne plus heureuse que les précédentes, et ce plan devait
être avant tout de rester réunis, et puis de bien choisir la position
sur laquelle ils s'établiraient. Malheureusement le choix de leurs
positions en avant et en arrière de Madrid n'était pas des mieux
entendus. Lorsque en effet il faudrait se replier pour tenir tête aux
Anglo-Portugais dans la Vieille-Castille, entre Salamanque et
Valladolid, il était à craindre qu'on n'arrivât point à temps, et
surtout qu'on ne fût obligé de se priver, pour la garde de Madrid, de
forces très-regrettables un jour de bataille. Le mieux eût donc été
d'évacuer Madrid, de se transporter à Valladolid, de n'y garder que
l'indispensable en fait de matériel, d'expédier sur Vittoria, malades,
blessés, vivres et munitions, et d'être ainsi dans la nouvelle
capitale qu'on aurait adoptée, concentrés et en même temps allégés de
tout poids inutile. C'était l'avis du maréchal Jourdan; mais quoique
d'une parfaite sagesse, ses avis étaient donnés sans énergie, et il en
eût fallu beaucoup pour vaincre la répugnance de Joseph à évacuer
Madrid. Depuis qu'il avait vu lord Wellington fuir devant lui, et
qu'il avait pu rentrer triomphant dans sa capitale, il s'était encore
une fois cru roi d'Espagne, et sans les événements de Russie, il
n'aurait pas même conservé de doute sur son établissement définitif
dans ce pays. Lui proposer maintenant de sortir de Madrid, c'était lui
proposer de redevenir roi vagabond, de rendre aux Espagnols toutes les
espérances qu'ils avaient perdues, de traîner de nouveau sur les
routes une foule de malheureux attachés à son sort, et de se priver du
plus clair de son revenu, qui consistait dans l'octroi de Madrid, et
dans le produit des deux ou trois provinces environnantes. Pourtant
Joseph avait l'esprit si juste, qu'il n'avait pas absolument repoussé
l'idée de quitter Madrid lorsque le maréchal Jourdan lui en avait
parlé, et que si ce dernier eût insisté davantage, on aurait pu
évacuer Madrid en janvier, employer les mois de février et de mars à
réprimer les bandes du nord, puis revenir en avril pour être tous
réunis au mois de mai contre le duc de Wellington, en prenant un mois
entier pour faire reposer les troupes et les préparer à la campagne
décisive de 1813. Ces idées, parfaitement conçues par le maréchal
Jourdan, restèrent donc en projet jusqu'à ce qu'on reçut de Paris des
dépêches de Napoléon, contenant pour cette campagne des instructions
fort arrêtées.
[En marge: Idées de Napoléon sur la conduite à tenir en Espagne
pendant l'année 1813.]
Nous avons exposé déjà les pensées de Napoléon à l'égard de l'Espagne
pour l'année 1813. Dégoûté d'une entreprise qui avait déplorablement
divisé ses forces, il y aurait volontiers renoncé s'il l'avait pu,
mais ayant attiré les Anglais dans la Péninsule, il ne dépendait plus
de lui de se débarrasser d'eux à volonté. En ouvrant par exemple à
Ferdinand VII les portes de Valençay, il aurait eu les Anglais à
Toulouse ou à Bordeaux au lieu de les avoir à Burgos ou à Valladolid.
Il fallait donc continuer à combattre au delà des Pyrénées pour n'être
pas obligé de combattre en deçà. Mais Napoléon, comme on l'a vu, avait
réduit cette tâche autant que possible pour 1813, car loin d'envoyer
des renforts en Espagne, il en avait tiré au contraire des cadres et
beaucoup d'hommes d'élite, en se tenant en mesure néanmoins de
conserver la Castille vieille, les provinces basques, la Catalogne et
l'Aragon. Son projet secret était de traiter avec l'Angleterre, en
restituant l'Espagne moins les provinces de l'Èbre à Ferdinand VII, et
en dédommageant celui-ci avec le Portugal, que la maison de Bragance
pouvait bien abandonner depuis qu'elle avait trouvé au Brésil un si
bel asile. C'est ce qui explique pourquoi Napoléon avait consenti pour
la première fois à admettre dans un congrès les représentants de
l'insurrection espagnole.
[En marge: Désirant ne se réserver de l'Espagne que les provinces de
l'Èbre, et importuné de la présence des guérillas dans le nord de la
Péninsule, Napoléon fonde sur cette double considération ses plans
pour 1813.]
[En marge: Il prescrit l'évacuation de Madrid, la concentration des
forces françaises en Castille, mais ordonne de prêter l'armée de
Portugal au général Clausel pour détruire les bandes du nord avant
l'ouverture de la campagne.]