qualifier un mariage dont au reste il ne paraissait nullement fâché
comme homme privé, offensa et irrita M. de Metternich, sans lui
imposer beaucoup, car une fermeté froide lui aurait causé bien plus
d'impression.--Sire, répondit-il, nous ne voulons pas vous déclarer la
guerre, mais nous voulons mettre fin à un état de choses devenu
intolérable pour l'Europe, à un état de choses qui nous menace tous, à
chaque instant, d'un bouleversement universel. Votre Majesté y est
aussi intéressée que nous, car la fortune pourrait bien un jour vous
trahir, et dans cette mobilité effrayante des choses, il ne serait pas
impossible que vous-même rencontrassiez des chances fatales.--Mais que
voulez-vous donc, reprit Napoléon, que venez-vous me demander?--Une
paix, ajouta M. de Metternich, une paix nécessaire, indispensable, une
paix dont vous avez besoin autant que nous, une paix qui assure votre
situation et la nôtre...--Et alors, avec des ménagements infinis,
insinuant plutôt qu'énonçant une condition après l'autre, M. de
Metternich essaya d'énumérer celles que nous avons déjà fait
connaître. Napoléon, bondissant comme un lion, laissait à peine
achever le ministre autrichien, et l'interrompait à chaque
énonciation, comme s'il eût entendu chaque fois un outrage ou un
blasphème.--Oh! dit-il, je vous devine... Aujourd'hui, vous me
demandez seulement l'Illyrie pour procurer des ports à l'Autriche,
quelques portions de la Westphalie et du grand-duché de Varsovie pour
reconstituer la Prusse, les villes de Lubeck, Hambourg et Brême pour
rétablir le commerce de l'Allemagne, et pour relever sa prétendue
indépendance l'abolition du protectorat du Rhin, d'un vain titre, à
vous entendre!... Mais je sais votre secret, je sais ce qu'au fond
vous désirez tous... Vous Autrichiens, vous voulez l'Italie tout
entière; vos amis les Russes veulent la Pologne, les Prussiens la
Saxe, les Anglais la Hollande et la Belgique, et si je cède
aujourd'hui, demain vous me demanderez ces objets de vos ardents
désirs. Mais pour cela préparez-vous à lever des millions d'hommes, à
verser le sang de plusieurs générations, et à venir traiter au pied
des hauteurs de Montmartre!...--Napoléon, en prononçant ces mots,
était pour ainsi dire hors de lui, et on prétend même qu'il se permit
envers M. de Metternich des paroles outrageantes, ce que ce dernier a
toujours nié.
[En marge: Effort de M. de Metternich pour calmer Napoléon.]
[En marge: Aveu de son orgueil fait par Napoléon.]
[En marge: M. de Metternich répond de nouveau en alléguant le besoin
de repos, senti partout et particulièrement en France.]
[En marge: Nouvelle et plus vive explosion de Napoléon.]
[En marge: Belle réponse de M. de Metternich.]
[En marge: Soin de Napoléon à expliquer son désastre de Russie.]
[En marge: Discussion des forces que l'Autriche peut jeter dans la
balance.]
[En marge: Nouvel effort de M. de Metternich pour expliquer le vrai
sens de la médiation.]
[En marge: Dernier défi de Napoléon.]
M. de Metternich alors essaya de montrer à Napoléon qu'il n'était pas
question de telles choses, qu'une guerre imprudemment prolongée
pourrait peut-être faire renaître de semblables prétentions, que sans
doute il y avait en Europe des fous dont les événements de 1812
avaient exalté la tête, qu'il y en avait bien quelques-uns de cette
espèce à Saint-Pétersbourg, à Londres ou à Berlin, mais qu'il n'y en
avait pas à Vienne; que là on demandait juste ce qu'on voulait, et
rien au delà; que du reste le vrai moyen de déjouer les prétentions de
ces fous, c'était d'accepter la paix, et une paix honorable, car celle
qu'on offrait était non pas seulement honorable, mais glorieuse.--Un
peu radouci par ces paroles, Napoléon dit à M. de Metternich que s'il
ne s'agissait que de l'abandon de quelques territoires, il pourrait
bien céder; mais qu'on s'était coalisé pour lui dicter la loi, pour
le contraindre à céder, pour lui ôter son prestige, et, avec une
naïveté d'orgueil singulière, laissa voir que ce qui le touchait
sensiblement ici, c'étaient moins les sacrifices exigés de lui, que
l'humiliation de recevoir la loi après l'avoir toujours faite.--Puis,
avec une fierté de soldat qui lui allait bien: Vos souverains, dit-il
à M. de Metternich, vos souverains nés sur le trône ne peuvent
comprendre les sentiments qui m'animent. Ils rentrent battus dans
leurs capitales, et pour eux il n'en est ni plus ni moins. Moi je suis
un soldat, j'ai besoin d'honneur, de gloire; je ne puis pas reparaître
amoindri au milieu de mon peuple; il faut que je reste grand,
glorieux, admiré!...--Quand donc finira cet état de choses, répliqua
M. de Metternich, si les défaites comme les victoires sont un égal
motif de continuer cette guerre désolante?... Victorieux, vous voulez
tirer les conséquences de vos victoires; vaincu, vous voulez vous
relever! Sire, nous serons donc toujours les armes à la main,
dépendant éternellement, vous comme nous, du hasard des
batailles!...--Mais, reprit Napoléon, je ne suis pas à moi, je suis à
cette brave nation qui vient à ma voix de verser son sang le plus
généreux. À tant de dévouement je ne dois pas répondre par des calculs
personnels, par de la faiblesse; je dois lui conserver tout entière la
grandeur qu'elle a achetée par de si héroïques efforts.--Mais, Sire,
reprit à son tour M. de Metternich, cette brave nation dont tout le
monde admire le courage, a elle-même besoin de repos. Je viens de
traverser vos régiments; vos soldats sont des enfants. Vous avez fait
des levées anticipées, et appelé une génération à peine formée; cette
génération une fois détruite par la guerre actuelle, anticiperez-vous
de nouveau? en appellerez-vous une plus jeune encore?...--Ces paroles,
qui touchaient au reproche le plus souvent reproduit par les ennemis
de Napoléon, le piquèrent au vif. Il pâlit de colère; son visage se
décomposa, et n'étant plus maître de lui, il jeta, ou laissa tomber à
terre son chapeau, que M. de Metternich ne ramassa point, et allant
droit à celui-ci, il lui dit: Vous n'êtes pas militaire, Monsieur,
vous n'avez pas, comme moi, l'âme d'un soldat; vous n'avez pas vécu
dans les camps; vous n'avez pas appris à mépriser la vie d'autrui et
la vôtre, quand il le faut... Que me font à moi deux cent mille
hommes!...--Ces paroles, dont nous ne reproduisons pas la familiarité
soldatesque, émurent profondément M. de Metternich.--Ouvrons, s'écria
le ministre autrichien, ouvrons, Sire, les portes et les fenêtres, que
l'Europe entière vous entende, et la cause que je viens défendre
auprès de vous n'y perdra point!--Redevenu un peu plus maître de
lui-même, Napoléon dit à M. de Metternich avec un sourire ironique:
Après tout, les Français dont vous défendez ici le sang, n'ont pas
tant à se plaindre de moi. J'ai perdu, cela est vrai, deux cent mille
hommes en Russie; il y avait dans le nombre cent mille soldats
français des meilleurs; ceux-là, je les regrette... oui, je les
regrette vivement... Quant aux autres, c'étaient des Italiens, des
Polonais, et principalement des Allemands...--À ces paroles Napoléon
ajouta un geste qui signifiait que cette dernière perte le touchait
peu.--Soit, reprit M. de Metternich, mais vous conviendrez, Sire, que
ce n'est pas une raison à donner à un Allemand.--Vous parliez pour les
Français, je vous ai répondu pour eux, répliqua Napoléon.--Puis, à
cette occasion, il employa plus d'une heure à raconter à M. de
Metternich qu'en Russie il avait été surpris et vaincu par le mauvais
temps; qu'il pouvait tout prévoir, tout surmonter, excepté la nature;
qu'il savait se battre avec les hommes, mais non pas avec les
éléments. N'ayant pas revu M. de Metternich depuis la catastrophe de
1812, il s'étudia à refaire à ses yeux le prestige de son
invincibilité, beaucoup trop détruit dans l'esprit de certains hommes,
et mit un grand soin à prouver que sur le champ de bataille on ne
l'avait jamais vaincu, ce qui était vrai; que s'il avait perdu des
canons, c'était par le froid qui, en tuant les chevaux, avait détruit
le moyen de traîner l'artillerie. Pendant qu'il parlait, marchant avec
une extrême animation, il avait rencontré et repoussé du pied dans un
coin de l'appartement son chapeau resté à terre. Au milieu des allées
et venues de ce long entretien, il revint à l'idée fondamentale de son
discours, c'est que l'Autriche, à laquelle il avait fait remise tant
de fois des peines qu'elle avait encourues, à laquelle il avait
demandé une archiduchesse pour l'épouser, faute, disait-il, bien
grande de sa part, osait encore, au mépris de tant de bons procédés,
lui déclarer la guerre.--Faute, reprit M. de Metternich, pour Napoléon
conquérant, mais non pas faute pour Napoléon politique et fondateur
d'empire.--Faute ou non, reprit Napoléon, vous voulez donc me
déclarer la guerre! Soit, quels sont vos moyens? deux cent mille
hommes en Bohême, dites-vous; et vous prétendez me faire croire à des
fables pareilles! C'est tout au plus si vous en avez cent, et je
soutiens que ces cent se réduiront probablement à quatre-vingt mille
en ligne.--Là-dessus il conduisit M. de Metternich dans son cabinet de
travail, lui montra ses notes et ses cartes, lui dit que M. de
Narbonne avait couvert l'Autriche de ses espions, et qu'on tenterait
en vain de l'effrayer par des chimères; que les Autrichiens n'avaient
pas même cent mille hommes en Bohême...--La prétention des Autrichiens
était d'en avoir trois cent cinquante mille sous les armes, dont cent
mille sur la route d'Italie, cinquante mille en Bavière, deux cent
mille en Bohême. C'étaient là les propos d'hommes qui n'avaient pas
l'habitude de ce genre de calculs, et qui ne savaient pas que si
l'Autriche avait trois cent cinquante mille hommes sur ses contrôles,
elle en aurait tout au plus deux cent mille au feu, dont cinquante
peut-être sur la route d'Italie, trente sur celle de Bavière et cent
ou cent vingt en Bohême. Napoléon, par l'expérience qu'il avait des
mécomptes qu'on essuie à la guerre sous le rapport des nombres, traita
légèrement les assertions de M. de Metternich, que celui-ci, étranger
à l'administration militaire, n'était pas capable de justifier
suffisamment. Laissant là ce sujet sur lequel il n'était pas facile de
s'entendre, Napoléon dit à M. de Metternich: Du reste, ne vous mêlez
pas de cette querelle, dans laquelle vous courez trop de dangers pour
trop peu d'avantages, tenez-vous à part. Vous voulez l'Illyrie, eh
bien, je vous la cède; mais soyez neutre, et je me battrai à côté de
vous et sans vous. La paix que vous voulez procurer à l'Europe, je la
lui donnerai sûrement, et équitablement pour tous. Mais la paix que
vous cherchez à conclure au moyen de votre médiation, est une paix
imposée, qui me fait jouer aux yeux du monde le rôle d'un vaincu
auquel on dicte la loi... la loi, quand je viens de remporter deux
victoires éclatantes!...--M. de Metternich revint à l'idée de la
médiation, dont il ne pouvait se départir, s'efforça de la montrer non
comme une contrainte qu'il s'agissait de faire subir à Napoléon, mais
comme une intervention officieuse d'un allié, d'un ami, d'un père,
qui, au jugement du monde, quand on connaîtrait les conditions
proposées, serait encore considéré comme bien partial pour son
gendre.--Ah! vous persistez, s'écria Napoléon avec colère, vous voulez
toujours me dicter la loi! eh bien, soit, la guerre! mais au revoir, à
Vienne[1]...--
[Note 1: Cette célèbre entrevue est de toutes celles où
Napoléon a figuré personnellement, la plus difficile à
reproduire, faute de documents suffisants. Pour les autres
entretiens de Napoléon rapportés précédemment dans cette
histoire, il existait des documents nombreux, soit dans nos
archives diplomatiques, soit dans les archives diplomatiques
étrangères; pour celui dont il s'agit ici au contraire,
Napoléon n'ayant rien adressé à ses agents extérieurs, on
manque de l'un des moyens d'information les plus certains.
Il se contenta d'en parler à M. de Bassano, qui plus tard
fut l'auteur des diverses versions publiées par des
écrivains avec lesquels il était lié. Cet entretien
mémorable serait donc à peu près perdu, si M. de Metternich
n'en avait écrit lui-même, avec le plus grand détail, et en
temps utile, toutes les particularités. Ayant obtenu de son
obligeance la communication de ce récit, qui m'a paru trop
sévère pour Napoléon, mais généralement exact, j'ai conservé
dans ce qu'on vient de lire tout ce qui m'a semblé
incontestable, d'après la connaissance que j'avais des
négociations du moment, et d'après les autres récits publiés
par les écrivains auxquels M. de Bassano avait communiqué
ses souvenirs. Je n'ai, comme dans toutes les occasions
semblables, conservé que ce que j'ai considéré comme à
l'abri de toute contestation. Ce qui est incontestable me
paraissait d'ailleurs suffisant pour donner de cette scène
historique une idée qui fût à la fois exacte et complète.]
[En marge: Longueur de l'entrevue de Napoléon avec M. de Metternich,
et anxiété de ceux qui en attendaient le résultat.]
Cette mémorable entrevue, qui ne décida pas la question de la paix et
de la guerre, ainsi qu'on le verra bientôt, mais qui fit éclater d'une
manière si peu opportune les dispositions intérieures de Napoléon,
cette mémorable entrevue avait duré cinq à six heures. Il était
presque nuit lorsqu'elle se termina, à ce point que les deux
interlocuteurs pouvaient à peine distinguer les traits l'un de
l'autre. Napoléon ne voulant pas en quittant M. de Metternich se
séparer brouillé, lui dit quelques mots plus doux, et lui assigna un
nouveau rendez-vous pour les jours suivants. La longueur de
l'entretien avait fort préoccupé les habitués de l'antichambre
impériale. L'anxiété des visages était plus grande encore que lorsque
M. de Metternich était entré. Le major général Berthier, accouru pour
savoir quelque chose de ce qui s'était passé, demanda à M. de
Metternich s'il était content de l'Empereur.--Oui, répondit le
ministre autrichien, j'en suis content, car il a éclairé ma
conscience, et, je vous le jure, votre maître a perdu la raison!
[En marge: Conséquences que cette entrevue pouvait avoir, plus grandes
que celles qu'elle eut en effet.]
Ce n'était pas la violence de cet entretien qui en cette occasion
avait causé le plus de tort aux affaires de l'Empire, c'était la
triste conviction que Napoléon avait dû laisser dans l'esprit de M. de
Metternich, que jamais il n'accepterait les conditions si modérées
dans lesquelles l'Autriche s'était renfermée. Heureusement néanmoins,
M. de Metternich, attachant sa gloire et sa sûreté à obtenir par la
paix les conditions qu'il croyait indispensables, était homme à
sacrifier l'orgueil à la politique, et à ne pas prendre feu tant qu'il
resterait une chance de réussir. Napoléon pouvait dès lors donner
carrière à son humeur, pourvu qu'au dernier moment il eût un retour de
bon sens, et qu'il agréât la paix encore si prodigieusement belle
qu'on lui offrait. Les explosions de son caractère, on était tout prêt
à les pardonner à son génie et à sa puissance, et on aurait volontiers
supporté un désagrément pour un grand résultat. Du reste, quand on
avait souffert de son humeur impétueuse, on était promptement
dédommagé, car lorsqu'il s'était livré à ses passions, il en était
honteux, revenait bien vite, se hâtait de caresser ceux qu'il avait le
plus blessés, et leur prodiguait les séductions pour leur faire
oublier ses écarts. La situation que nous retraçons devait bientôt en
fournir un nouvel exemple.
[En marge: Regrets de Napoléon, et ses soins pour ressaisir M. de
Metternich.]
[En marge: M. de Bassano chargé de rédiger un projet de convention,
relativement à la médiation autrichienne.]
À peine s'était-il séparé du ministre autrichien qu'il était déjà
plein de regrets de s'être autant abandonné à son emportement naturel,
car il n'avait obtenu de cette entrevue rien de ce qu'il s'était
promis. Loin de pénétrer les secrets du ministre autrichien, il lui
avait révélé les siens en lui laissant voir l'obstination invincible
de son orgueil, et il avait nui surtout à son principal dessein, celui
de faire prolonger l'armistice, en montrant trop clairement que cet
armistice ne conduirait point à la paix. Aussi ordonna-t-il
sur-le-champ à M. de Bassano de courir après M. de Metternich, et de
lui parler de l'objet essentiel, dont il n'avait pas été dit
grand'chose dans l'entrevue, c'est-à-dire de la médiation
autrichienne, de sa forme, de ses conditions, du délai dans lequel
elle devrait s'exercer. M. de Metternich avait même pu croire qu'elle
était refusée, au langage de Napoléon. Pour détruire cette idée, M. de
Bassano eut l'ordre d'entreprendre de concert avec M. de Metternich la
rédaction d'une convention relative au mode de la médiation, ce qui
prouverait au ministre autrichien que malgré les emportements de
Napoléon, tout n'était pas perdu, et que la résolution de repousser
tout arbitrage pacifique n'était pas définitivement arrêtée dans la
pensée du gouvernement français.
La journée suivante fut en effet consacrée par MM. de Metternich et de
Bassano à débattre la question de la médiation, et il ne fut plus rien
dit de ce traité d'alliance, dont on avait eu la maladresse de fournir
à l'Autriche le moyen de se dégager un article après l'autre, et dont
les tristes restes ne valaient pas la peine qu'on s'irritât pour les
sauver. On parla uniquement de la médiation, de la manière dont elle
s'exercerait, et du sentiment que l'Autriche y apporterait à l'égard
de la France. M. de Metternich renouvela l'assurance d'une médiation
toute partiale pour nous, mais parut tenir beaucoup à la forme qui
constituait le médiateur intermédiaire exclusif des parties
contractantes. On essaya d'une rédaction sans pouvoir tomber d'accord,
parce que M. de Bassano voulait la surcharger de précautions que M. de
Metternich trouvait gênantes. Mais les détails furent débattus sans
aigreur, et du ton de gens décidés à s'entendre. Tout fut renvoyé à
l'Empereur, et M. de Metternich dut le revoir le 30 juin pour résoudre
avec lui les dernières difficultés.
[En marge: Nouvelle entrevue dans laquelle Napoléon paraît
complétement changé.]
[En marge: Cette fois, après avoir tout concédé dans les formes à M.
de Metternich, Napoléon cherche avec beaucoup d'adresse à lui arracher
une prolongation d'armistice.]
[En marge: Napoléon en faisant valoir le peu de temps qui reste pour
négocier, obtient une prolongation d'armistice de vingt jours, du 26
juillet au 16 août, compris six jours pour se prévenir de la reprise
des hostilités.]
[En marge: Napoléon renvoie M. de Metternich comblé de caresses.]
Le 30, en effet, M. de Metternich, accompagné de M. de Bassano, revit
Napoléon, et le trouva tout changé, comme un ciel épuré par un orage.
Il était ouvert, gai, plein d'un aimable repentir.--Vous persistez
donc à faire le méchant avec nous? dit-il à M. de Metternich avec une
familiarité pleine de grâce.--Puis il prit des mains de M. de Bassano
le projet de convention, dont il connaissait les points sujets à
difficulté, et il se mit à en lire les articles l'un après l'autre. À
chaque article, comme s'il eût été du parti de M. de Metternich, il
disait: Mais cela n'a pas le sens commun, ne s'inquiétant guère de
l'amour-propre de son ministre, et il paraissait presque toujours
abonder dans les idées du diplomate autrichien. S'adressant ensuite à
M. de Bassano, il lui dit: Asseyez-vous et écrivez, et il dicta un
projet simple, clair, net, comme il était capable de le faire. Cette
rédaction qui écartait toutes les difficultés, une fois terminée, il
demanda à M. de Metternich: Ce projet vous convient-il?--Oui, Sire,
répondit l'illustre diplomate, sauf quelques expressions.--Lesquelles?
reprit Napoléon.--M. de Metternich les ayant indiquées, Napoléon les
changea sur-le-champ à l'entière satisfaction de son interlocuteur,
s'attachant à lui complaire en tout. Enfin ce projet, qui déclarait
que dans le désir et l'espérance de rétablir la paix, au moins parmi
les États du continent, l'empereur d'Autriche offrait sa médiation à
l'empereur Napoléon, que l'empereur Napoléon l'acceptait, et que les
plénipotentiaires des diverses puissances se réuniraient à Prague le 5
juillet au plus tard, ce projet complétement arrêté, Napoléon,
toujours du ton le plus aisé, dit à M. de Metternich: Mais ce n'est
pas tout, il me faut une prolongation d'armistice... Comment en effet,
du 5 au 20 juillet, terminer une négociation qui doit embrasser les
intérêts du monde entier, et qui, si on voulait bien régler toutes les
difficultés, exigerait des années?--La question effectivement était
embarrassante, quoique, sur les points importants, on eût pu
s'entendre en quelques heures, si on l'avait voulu. Mais au premier
aspect la question n'admettait pas d'autre réponse qu'un assentiment.
M. de Metternich, vaincu par toutes les condescendances de cette
journée, n'était pas disposé à compromettre la médiation à laquelle il
attachait tant de prix, pour quelques jours de plus ou de moins dans
la durée des négociations. Il répondit qu'il espérait faire accepter
la prolongation demandée aux Prussiens et aux Russes, bien qu'ils
fussent convaincus que l'armistice, utile seulement à la France, leur
était nuisible à eux, et il ne disputa que sur l'étendue de cette
prolongation. Napoléon voulait obtenir jusqu'au 20 août, pour gagner
le 26 avec les six jours accordés pour la dénonciation de l'armistice.
M. de Metternich contestait un terme aussi long, non pas en son nom,
mais au nom de ceux dont il devait obtenir l'assentiment, et répétait
que si on voulait agir avec une entière bonne foi, tout pourrait être
terminé en une journée. Napoléon répondait qu'il lui en fallait
quarante au moins pour juger des vues de ses adversaires, et faire
connaître les siennes.--Quant à moi, vous pouvez être sûr,
ajouta-t-il, que je ne vous dirai mes véritables intentions que le
quarantième jour.--Alors, répliqua M. de Metternich, les trente-neuf
jours qui précèdent le quarantième sont inutiles.--La conversation
ayant pris ce tour plaisant, on touchait évidemment à un accord, et
après discussion, M. de Metternich parut disposé à prolonger
l'armistice jusqu'au 10 août, avec six jours pour se prévenir de la
reprise des hostilités, ce qui devait conduire au 16, et entraînait
une prolongation de vingt jours, du 26 juillet au 16 août. Napoléon
alors, feignant de trouver du 5 juillet au 16 août les quarante jours
dont il avait besoin pour négocier, et au fond, bien qu'il en
souhaitât davantage, jugeant bon de gagner au moins ce temps pour
l'achèvement de ses préparatifs, déclara qu'il acceptait la
proposition de M. de Metternich. En conséquence on ajouta un dernier
article, par lequel il était dit que, vu le peu de temps qui restait
pour négocier d'après les termes de l'armistice signé à Pleiswitz,
l'empereur Napoléon s'engageait à ne pas dénoncer cet armistice avant
le 10 août (16 août en ajoutant les six jours pour l'avis préalable),
et que l'empereur d'Autriche se chargeait d'obtenir le même engagement
de la part du roi de Prusse et de l'empereur de Russie. Napoléon
voulut qu'on signât à l'instant même, et renvoya ensuite M. de
Metternich comblé de toutes sortes de caresses. Ainsi le lion changé
tout à coup en sirène avait su arracher à l'habile ministre autrichien
la seule chose qu'il désirât véritablement, c'est-à-dire une
prolongation d'armistice. Ne voulant pas la paix aux conditions
proposées, ne voulant que le temps nécessaire pour en imposer une qui
fût à son gré, vingt jours de plus étaient pour lui une conquête d'un
prix inestimable. Le sacrifice des questions de forme qu'il avait paru
faire en simplifiant autant le texte de la convention, n'en était pas
un de sa part, car sur le point important de savoir si les parties
contractantes s'aboucheraient toutes ensemble dans une conférence
commune, ou ne traiteraient que par l'entremise du médiateur, il avait
éludé, mais non abandonné la difficulté, en se taisant dans la
rédaction; et il était fort aise de l'avoir réservée, car elle lui
restait pour occuper les premiers jours du congrès, et pour perdre le
temps dans lequel on était renfermé, sans avoir à s'expliquer sur le
fond des choses. C'était à M. de Metternich, souhaitant ardemment le
succès de la médiation, à regretter que cette difficulté n'eût pas été
vidée tout de suite, et qu'elle demeurât comme un gros obstacle sur le
chemin des négociations. Napoléon avait donc avec quelques instants de
douceur réparé jusqu'à un certain point le mal causé par les
imprudents éclats de sa colère, et obtenu tout ce qu'il désirait.
Heureux ce singulier génie, heureuse la France, s'il avait pu employer
cette merveilleuse souplesse à la tirer du faux pas où il l'avait
engagée!
[Date en marge: Juillet 1813.]
[En marge: Retour de M. de Metternich à Gitschin le 1er juillet.]
[En marge: Temps imprudemment perdu par l'Autriche, et remise du 5 au
8 juillet pour la réunion des plénipotentiaires.]