Restait la cavalerie, qui avait manqué au commencement de la campagne,

et qui avait été l'un des motifs de Napoléon pour signer l'armistice.

Une cavalerie insuffisante équivaut à peu près à une cavalerie nulle,

car elle n'ose pas s'engager de peur d'être accablée, et demeure

cachée derrière l'infanterie qu'elle ne sert pas même à éclairer.

C'est ce qu'on avait vu à Lutzen et à Bautzen. Les deux corps de

Latour-Maubourg et de Sébastiani ne montaient pas au 1er juin à plus

de huit mille cavaliers. On pouvait en tirer quatre mille des dépôts

du général Bourcier, et environ vingt-huit mille de France, les uns

amenés par le duc de Plaisance, les autres en marche sous le duc de

Padoue, ce qui devait porter à quarante mille hommes les forces de

l'armée d'Allemagne en troupes à cheval, sans compter la cavalerie de

la garde impériale et des alliés, Saxons, Wurtembergeois et Bavarois.

Seulement dans les vingt-huit mille cavaliers tirés de France, il y en

avait quelques mille venant à pied, et auxquels il fallait fournir des

chevaux. Les troubles survenus sur la gauche de l'Elbe par suite de

l'insurrection des villes anséatiques, avaient singulièrement nui aux

remontes. Napoléon ordonna de les reprendre, et fit insérer sur cet

objet un article dans le traité d'alliance par lequel le Danemark

s'était définitivement rattaché à la France. Par ce traité la France

promettait d'entretenir toujours vingt mille hommes de troupes actives

à Hambourg, afin de concourir à la défense des provinces danoises, et

le Danemark s'engageait en retour à fournir à la France dix mille

hommes d'infanterie, deux mille de cavalerie, les uns et les autres

soldés par le trésor français, et à procurer dix mille chevaux à

condition qu'ils seraient payés comptant. C'était, indépendamment des

achats recommencés en Hanovre, une nouvelle ressource pour monter les

cavaliers qui venaient de France à pied. On avait donc la presque

certitude de réunir sous deux ou trois mois près de quarante mille

cavaliers de toutes armes, non compris dix à douze mille de la garde,

et huit à dix mille des alliés, ce qui devait composer une force

totale de soixante mille hommes à cheval. Napoléon attribua deux mille

hommes environ de cavalerie légère ou de ligne à chaque corps d'armée

pour s'éclairer. Le reste il le forma suivant son usage en divers

corps de réserve, destinés à combattre en ligne. Les généraux

Latour-Maubourg et Sébastiani en commandaient déjà deux, qui avaient

fait la campagne du printemps. Le duc de Padoue commandait le

troisième, qui venait d'arriver et était occupé à châtier les

Cosaques. Le comte de Valmy, fils du vieux duc de Valmy, fut placé à

la tête du quatrième. Napoléon en voulut créer un cinquième avec des

régiments nouvellement tirés d'Espagne. Depuis qu'il avait donné

l'ordre d'évacuer Madrid, et de concentrer toutes les forces

françaises dans le nord de la Péninsule, la cavalerie qui avait eu

pour mission principale de lier entre eux les divers corps

d'occupation, était beaucoup moins nécessaire. Il y avait encore

trente-six régiments de cavalerie dans la Péninsule, dont vingt de

dragons, onze de chasseurs, cinq de hussards. Napoléon crut que

c'était assez de vingt, surtout en ne prenant que les cadres, et en

laissant la plus grande partie des hommes en Espagne. Il ordonna donc

le départ de dix régiments de dragons, quatre de chasseurs, deux de

hussards. Il en destina deux à l'Italie, quatorze à l'Allemagne, et

recommanda de transporter tout de suite ces cadres à Mayence, où ils

allaient se remplir de sujets empruntés aux dernières conscriptions et

déjà passablement instruits. Les chevaux requis en France, et payés

comptant, devaient servir à les monter. Napoléon se promettait encore

quatorze ou quinze mille cavaliers, provenant de cette origine, et

enfermés tous dans des cadres excellents. C'était un dernier

supplément qui à l'automne devait porter à soixante-quinze mille

hommes au moins le total de sa cavalerie. À ces préparatifs pour

l'infanterie et la cavalerie, Napoléon ajouta ceux qui concernaient

l'artillerie, et il fit ses dispositions pour qu'elle pût mettre en

mouvement mille bouches à feu de campagne.

[En marge: Totalité des forces dont Napoléon se flattait de disposer

pour soutenir la guerre contre l'Europe entière.]

Ainsi établi sur la ligne de l'Elbe, qu'il avait rendue formidable par

les appuis qu'il s'y était ménagés, Napoléon se flattait d'avoir sans

les garnisons 400 mille combattants, plus 20 mille en Bavière et 80

mille en Italie, ce qui porterait la totalité de ses ressources à 500

mille hommes de troupes actives, et à 700 mille en y comprenant les

non présents sous les armes. C'était pour atteindre à ces nombres

énormes, suffisants dans sa puissante main pour battre la coalition

même accrue de l'Autriche, qu'il avait consenti à un armistice qui

donnait aux coalisés le temps d'échapper à ses poursuites, et

malheureusement aussi celui d'augmenter considérablement leurs forces.

La question était de savoir si en fait de création de ressources, le

temps profiterait aux coalisés autant qu'à Napoléon. Les coalisés, il

est vrai, n'avaient pas son génie, et c'est sur quoi il fondait ses

espérances, mais ils avaient la passion, seule chose qui puisse

suppléer au génie, surtout quand elle est ardente et sincère.

Napoléon, ne tenant guère compte de la passion, avait supposé que le

temps lui servirait plus qu'à ses ennemis, et c'est dans cet espoir

qu'il mettait tant d'art à le bien employer en fait de préparatifs

militaires, et à le perdre en fait de négociations.

[En marge: Effet produit par la réponse de Napoléon sur l'empereur

François et sur M. de Metternich.]

[En marge: M. de Metternich se rend à Oppontschna auprès des

souverains coalisés.]

La réponse envoyée à M. de Metternich le 15 juin avait été

interprétée comme elle devait l'être, et l'habile ministre autrichien

avait parfaitement compris que lorsque sur quarante jours restant pour

négocier la paix générale, on en perdait d'abord cinq pour répondre à

la note constitutive de la médiation, indépendamment de ceux qu'on

allait perdre encore pour résoudre les questions de forme, il fallait

en conclure qu'on était peu pressé d'arriver à une solution pacifique.

Il se pouvait, à la vérité, que Napoléon ne voulût dire sa véritable

pensée que dans les derniers moments; il se pouvait aussi que dans les

difficultés qu'il avait soulevées, il y en eût quelqu'une qui lui tînt

sérieusement à coeur, et par ces considérations M. de Metternich ne

désespérait pas complétement de la paix, soit aux conditions proposées

par l'Autriche, soit à des conditions qui s'en approcheraient. Dans

l'un et l'autre cas, il avait pensé qu'il fallait à son tour attendre

Napoléon, en employant toutefois un moyen de le stimuler. Les deux

souverains de Prusse et de Russie insistaient vivement pour voir

l'empereur François, dans l'espérance de l'attacher définitivement à

ce qu'ils appelaient la cause européenne. Mais l'empereur François,

croyant devoir à sa qualité de père et de médiateur, d'observer une

extrême réserve à l'égard de deux souverains devenus ennemis

implacables de la France, ne voulait pas, tant qu'il n'aurait pas été

contraint à nous déclarer la guerre, s'aboucher avec eux. Les mêmes

raisons de réserve n'existaient pas pour M. de Metternich, et ce

ministre s'était rendu à Oppontschna afin de conférer avec les deux

monarques coalisés. Son intention était de profiter de cette occasion

pour les amener à ses idées, chose plus facile sans doute que d'y

amener Napoléon, mais difficile aussi, et exigeant bien des soins et

des efforts, car ils voulaient la guerre tout de suite, à tout prix,

et jusqu'au renversement de Napoléon, ce qui n'était pas encore, du

moins alors, le point de vue de l'Autriche. M. de Metternich était

donc parti ostensiblement, certain que lorsque Napoléon le saurait en

conférence avec les deux souverains, il en éprouverait une vive

jalousie, et au lieu de lui refuser de venir à Dresde, lui en

adresserait la pressante invitation. Cette vue, bientôt confirmée par

l'événement, avait paru aussi fine que juste à l'empereur François,

qui par ce motif avait approuvé le voyage de M. de Metternich à

Oppontschna.

[En marge: Traité de subsides entre l'Angleterre et les puissances

coalisées.]

[En marge: Condition imposée par ce traité de ne pas faire la paix

sans l'Angleterre.]

Tandis que ce ministre était en route pour s'y rendre, la Prusse et la

Russie venaient de se lier par un traité de subsides avec

l'Angleterre. Par ce traité, conclu le 15 juin et revêtu de la

signature de lord Cathcart, de M. de Nesselrode et de M. de

Hardenberg, l'Angleterre s'engageait à fournir immédiatement 2

millions sterling à la Russie et à la Prusse, et à prendre à sa charge

la moitié d'une émission de papier-monnaie, intitulé _papier

fédératif_, et destiné à circuler dans tous les États alliés. La somme

émise devait être de 5 millions sterling. C'étaient donc 4 millions

1/2 sterling (112 millions 500 mille francs) que l'Angleterre

fournissait aux deux puissances, à condition qu'elles tiendraient sur

pied, en troupes actives, la Russie 160 mille hommes, la Prusse 80

mille, qu'elles feraient à l'ennemi commun de l'Europe une guerre à

outrance, et qu'elles ne traiteraient pas sans l'Angleterre, ou du

moins sans se concerter avec elle. Les souverains de Russie et de

Prusse ayant informé lord Cathcart qu'ils étaient sommés d'accepter la

médiation de l'Autriche, et qu'ils y étaient disposés, sauf les

conditions de paix qui seraient déterminées d'accord avec le cabinet

britannique, lord Cathcart n'avait pas vu là une infraction au traité

de subsides, et il avait reconnu lui-même qu'il fallait se prêter à

tous les désirs de l'Autriche, car probablement les conditions que

cette puissance regardait comme indispensables ne seraient pas admises

par Napoléon, et l'on entraînerait ainsi cette puissance à la guerre

par la voie toute pacifique de la médiation.

[En marge: Efforts des souverains et de leurs ministres pour décider

M. de Metternich en faveur de la coalition.]

[En marge: Raisons qu'ils font valoir auprès de M. de Metternich.]

[En marge: Manière de penser de l'Autriche en ce moment.]

[En marge: Résolutions formelles exprimées par M. de Metternich.]

M. de Metternich arrivé à Oppontschna avait été accablé de caresses et

de sollicitations par les souverains et leurs ministres. Les uns et

les autres, pour le décider, disaient leurs forces immenses,

irrésistibles même si l'Autriche se joignait à eux, et dans ce cas

Napoléon perdu, l'Europe sauvée. Ils disaient encore la paix

impossible avec lui, car évidemment il ne la voulait pas, et en outre

peu sûre, car si on laissait échapper l'occasion de l'accabler pendant

qu'il était affaibli, il reprendrait les armes dès qu'il aurait

recouvré ses forces, et la lutte avec lui serait éternelle. Ces points

de vue n'étaient pas, ne pouvaient pas être ceux de l'Autriche. Cette

puissance n'était pas comme la Russie enivrée du rôle de libératrice

de l'Europe, comme la Prusse réduite à vaincre ou à périr, comme

l'Angleterre à l'abri de toutes les conséquences d'une guerre

malheureuse; elle avait de plus des liens avec Napoléon, que la

décence, et chez l'empereur François l'affection pour sa fille, ne

permettaient pas de rompre sans les plus graves motifs. Elle rêvait

d'ailleurs la possibilité de rétablir l'indépendance de l'Europe sans

une guerre qu'elle regardait comme pleine de périls, même contre

Napoléon affaibli. Elle était donc d'avis que si on pouvait conclure

une paix avantageuse et qui offrît des sûretés, il fallait en saisir

l'occasion, et ne pas tout compromettre pour vouloir tout regagner

d'un seul coup. Si par exemple Napoléon renonçait à sa chimère

polonaise (c'est ainsi qu'on qualifiait le grand-duché de Varsovie),

s'il consentait à reconstituer la Prusse, à rendre à l'Allemagne son

indépendance par l'abolition de la Confédération du Rhin, à lui rendre

son commerce par la restitution des villes anséatiques, il valait

mieux accepter cette paix que s'exposer aux dangers d'une guerre

formidable, qui à côté de bonnes chances en présentait d'effrayantes.

Si l'Angleterre n'inclinait pas vers cette manière de penser, il

fallait l'y amener forcément, en lui signifiant qu'on la laisserait

seule. Pour elle d'ailleurs le point le plus important était obtenu,

car il était facile de voir que Napoléon allait renoncer à l'Espagne,

puisqu'il admettait au congrès les représentants de l'insurrection de

Cadix, ce qu'il n'avait jamais accordé. Il fallait donc imposer la

paix à l'Angleterre comme à Napoléon, car cette paix était un besoin

urgent pour le monde entier, et on avait le moyen de l'obtenir, en

menaçant l'Angleterre de traiter sans elle, et Napoléon de l'accabler

sous les forces réunies de l'Europe. Telles étaient les idées de

l'Autriche, que les deux souverains de Prusse et de Russie, dominés

par les passions du moment, étaient loin de partager. Ils auraient

voulu une paix beaucoup plus rigoureuse pour la France, et par exemple

la Westphalie, la Hollande ne leur semblaient pas devoir être

concédées à Napoléon. Ils parlaient de lui ôter une partie au moins de

l'Italie, pour la rendre à l'Autriche, qui n'avait pas besoin qu'on

éveillât en elle ce genre d'appétit, mais chez laquelle la prudence

faisait taire l'ambition. M. de Metternich, tout en trouvant ces voeux

fort légitimes, avait déclaré que l'Autriche, dans l'espoir d'une

conclusion pacifique, se bornerait à demander l'abandon du duché de

Varsovie, la reconstitution de la Prusse, l'abolition de la

Confédération du Rhin, la restitution des villes anséatiques, et ne

ferait la guerre que si ces conditions étaient refusées par la France.

On lui avait répondu qu'elles le seraient inévitablement, à quoi le

ministre autrichien avait facilement répliqué que si elles étaient

refusées, alors son maître pourrait honorablement devenir membre de

l'alliance, et le deviendrait résolûment.

[En marge: Les monarques coalisés adhèrent aux vues de l'Autriche,

convaincus que, par la faute de Napoléon, elle sera bientôt ramenée

vers eux.]

Il suffisait que l'Autriche posât des conditions d'une manière

formelle, pour qu'on fût obligé de les admettre, car sans elle la

guerre à Napoléon ne présentait aucune chance. Dictant la loi à la

Prusse et à la Russie, elle la dictait par suite à l'Angleterre, qui

bientôt se verrait contrainte de traiter si le continent finissait

lui-même par traiter. On devait donc subir les volontés de l'Autriche,

mais on les subissait sans répugnance, car on était convaincu que les

conditions par elle imaginées seraient rejetées par Napoléon, et on

croyait en lui cédant la tenir bien plus qu'être tenu par elle. Le

résultat de ces conférences avait été qu'on accepterait la médiation

autrichienne, qu'on s'aboucherait avec Napoléon par l'intermédiaire de

l'Autriche, que celle-ci lui proposerait les conditions précitées,

qu'elle ne lui déclarerait la guerre qu'en cas de refus, que jusque-là

elle demeurerait neutre, que relativement à l'Angleterre, en

l'informant de cette situation, on ajournerait la paix avec elle pour

simplifier la question: toutefois l'opinion était que la paix

continentale devait entraîner prochainement et inévitablement la paix

maritime.

[En marge: Retour de M. de Metternich à Gitschin.]

[En marge: Il y trouve l'invitation de se rendre à Dresde.]

Ces bases adoptées, M. de Metternich était revenu à Gitschin, auprès

de son maître, et avait trouvé en y arrivant sa prévoyance

parfaitement justifiée. En effet Napoléon, inquiet de ce qui se

passait en Bohême, sachant que les allées et venues étaient

continuelles entre Gitschin, résidence de son beau-père, et

Reichenbach, quartier général des coalisés, sachant même que M. de

Metternich avait dû voir les deux souverains de Russie et de Prusse à

Oppontschna, n'avait pas pensé qu'il fallût pousser l'application à

perdre son temps, jusqu'à rester étranger à tout ce qui se tramait

entre les puissances, et peut-être jusqu'à laisser nouer à côté de lui

une coalition redoutable, dont il pourrait prévenir la formation en

intervenant à propos. En voyant M. de Metternich, avec lequel il avait

fort la coutume de s'entretenir, il se flattait au moins de pénétrer

les desseins de la coalition, ce qui pour lui n'était pas de médiocre

importance, et surtout de se ménager une nouvelle prolongation

d'armistice, seul résultat auquel il tînt beaucoup, car pour la paix

il n'y tenait nullement aux conditions proposées. En conséquence il

avait fait dire par M. de Bassano à M. de Bubna qu'il recevrait

volontiers M. de Metternich à Dresde, et qu'il croyait même sa

présence devenue nécessaire pour l'entier éclaircissement des

questions qu'il s'agissait de résoudre. M. de Bubna avait sur-le-champ

écrit à Gitschin, et c'est ainsi que M. de Metternich, en revenant de

son entrevue avec Alexandre et Frédéric-Guillaume, avait trouvé

l'invitation de se rendre à Dresde auprès de Napoléon. Comme c'était

justement ce que lui et l'empereur François désiraient, il n'y avait

pas à hésiter sur l'acceptation du rendez-vous offert, et M. de

Metternich s'était décidé à se mettre de nouveau en route. Au moment

de son départ, l'empereur François lui avait remis une lettre pour son

gendre, dans laquelle il donnait pouvoir à son ministre des affaires

étrangères de signer tous articles relatifs à la modification du

traité d'alliance, et à l'acceptation de la médiation autrichienne.

Dans cette lettre, il pressait de nouveau Napoléon de se résoudre à la

paix, qui était, disait-il, la plus belle et l'unique gloire qui lui

restât à conquérir.

[En marge: Arrivée de M. de Metternich à Dresde; premier entretien de

ce ministre avec M. de Bassano.]

[En marge: Célèbre entrevue de M. de Metternich avec Napoléon, le 28

juin 1813.]

[En marge: Dispositions de Napoléon.]

[En marge: Thème de convention, tendant à imputer les pertes de temps

à l'Autriche.]

[En marge: Plaintes amères contre l'Autriche.]

[En marge: Défi jeté à M. de Metternich.]

M. de Metternich arriva le 25 juin à Dresde, et le lendemain 26 eut

une première entrevue avec M. de Bassano, car ostensiblement c'était

avec ce ministre qu'il devait négocier. Ils employèrent environ deux

jours à de vaines chicanes sur le traité d'alliance, qui existait

toujours et pourtant devait rester suspendu, sur la manière de

concilier le rôle de médiateur et celui d'allié, sur la forme de la

médiation, sur la prétention du médiateur d'être le seul

intermédiaire des puissances belligérantes. Fidèle à son système de

gagner du temps, Napoléon avait ainsi gagné deux jours; mais M. de

Metternich n'était pas venu pour s'aboucher uniquement avec un

ministre sans influence, et il avait d'ailleurs à remettre une lettre

de l'empereur François à l'empereur Napoléon; il fallait donc qu'il le

vît, et sans de plus longs retards. Napoléon, de son côté, plein d'un

courroux que la présence de M. de Metternich faisait bouillonner dans

ses veines, était maintenant tout disposé à le recevoir. Pénétrer le

secret de son interlocuteur, lui arracher une prolongation

d'armistice, n'était déjà plus son but, mais lui dire son fait,

épancher sa passion, était en réalité son plus pressant besoin. Il

reçut M. de Metternich le 28 juin dans la seconde moitié du jour. En

traversant les antichambres du palais Marcolini, M. de Metternich les

trouva remplies de ministres étrangers, d'officiers de tous grades, et

rencontra notamment le prince Berthier, qui souhaitait la paix, sans

l'oser dire à Napoléon, et ne savait manifester ses désirs qu'auprès

de ceux auxquels il aurait fallu les cacher. À l'aspect de M. de

Metternich, une sorte d'anxiété parut sur tous les visages. Le prince

Berthier, en le conduisant jusqu'à l'appartement de l'Empereur, lui

dit: Eh bien, nous apportez-vous la paix?... Soyez donc raisonnable...

terminons cette guerre, car nous avons besoin de la faire cesser, et

vous autant que nous.--À ce ton, M. de Metternich put juger que les

rapports de ses espions étaient parfaitement vrais, que partout en

France on désirait ardemment la paix, même dans l'armée, ce qui

malheureusement n'était pas une manière de disposer nos ennemis à la

conclure. Il eût mieux valu en effet montrer plus d'amour de la paix à

Napoléon, et moins à M. de Metternich; mais ainsi sont faites les

cours où l'on n'ose pas parler: souvent on dit à tout le monde ce

qu'il faudrait ne dire qu'au maître. M. de Metternich introduit dans

le cabinet de Napoléon, le trouva debout, l'épée au côté, le chapeau

sous le bras, se contenant comme quelqu'un qui ne va pas se contenir

longtemps, poli mais froid.--Vous voilà donc, monsieur de Metternich,

lui dit-il, vous venez bien tard!... et sur-le-champ, suivant le

langage convenu du cabinet français, il s'efforça, par un premier

exposé de la situation, de mettre sur le compte de l'Autriche le temps

perdu depuis l'armistice, et il n'y avait pas moins de vingt-quatre

jours écoulés sans aucun résultat, puisqu'on était au 28 juin, et que

l'armistice avait été signé le 4. Puis il fit un détail de ses

relations avec l'Autriche, se plaignit d'elle amèrement, et s'étendit

fort au long sur le peu de sûreté des rapports avec cette

puissance.--J'ai, dit-il, rendu trois fois son trône à l'empereur

François; j'ai même commis la faute d'épouser sa fille, espérant me le

rattacher, mais rien n'a pu le ramener à de meilleurs sentiments.

L'année dernière, comptant sur lui, j'ai conclu un traité d'alliance

par lequel je lui garantissais ses États, et par lequel il me

garantissait les miens. S'il m'avait dit que ce traité ne lui

convenait point, je n'aurais pas insisté, je ne me serais même pas

engagé dans la guerre de Russie. Mais enfin il l'a signé, et après

une seule campagne, que les éléments ont rendue malheureuse, le voilà

qui chancelle, et ne veut plus ce qu'il semblait vouloir chaudement,

s'interpose entre mes ennemis et moi, pour négocier la paix, à ce

qu'il dit, mais en réalité pour m'arrêter dans mes victoires, et

arracher de mes mains des adversaires que j'allais détruire...--Si

vous ne teniez plus à mon alliance, ajouta Napoléon, qui commençait à

s'animer en parlant, si elle vous pesait, si elle vous entraînait avec

le reste de l'Europe à une guerre qui vous répugnait, pourquoi ne pas

me le dire? Je n'aurais pas insisté pour vous contraindre; votre

neutralité m'aurait suffi, et à l'heure qu'il est la coalition serait

déjà dissoute. Mais sous prétexte de ménager la paix en interposant

votre médiation, vous avez armé, et puis, vos armements terminés, ou

presque terminés, vous prétendez me dicter des conditions qui sont

celles de mes ennemis eux-mêmes; en un mot, vous vous posez comme gens

qui sont prêts à me déclarer la guerre. Expliquez-vous; est-ce la

guerre que vous voulez avec moi?... Les hommes seront donc toujours

incorrigibles!... les leçons ne leur serviront donc jamais!... Les

Russes et les Prussiens, malgré de cruelles expériences, ont osé,

enhardis par les succès du dernier hiver, venir à ma rencontre, et je

les ai battus, bien battus, quoiqu'ils vous aient dit le contraire.

Vous voulez donc, vous aussi, avoir votre tour?... Eh bien, soit, vous

l'aurez... Je vous donne rendez-vous à Vienne, en octobre.--

[En marge: Réponse modérée de M. de Metternich, fondée principalement

sur le besoin général de la paix.]

[En marge: Exposé fort adouci des conditions de cette paix.]

[En marge: Emportement de Napoléon.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 16 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 4 / 52 段