Après Dresde Napoléon s'occupa de Torgau et de Wittenberg. Il avait

pour principe qu'avec du bois on pouvait tout, et que des ouvrages en

terre pourvus de fortes palissades étaient capables d'opposer la plus

longue résistance. C'est ainsi qu'il résolut de suppléer à ce qui

manquait aux fortifications de Torgau et de Wittenberg, et il donna

les ordres nécessaires pour que ces travaux fussent achevés en six ou

sept semaines. Des milliers de paysans saxons bien payés travaillaient

jour et nuit à Koenigstein, à Dresde, à Torgau, à Wittenberg. Sur ces

deux derniers points comme sur les autres, l'établissement des

magasins et des hôpitaux accompagnait la construction des ouvrages

défensifs. À Magdebourg, l'une des plus fortes places de l'Europe, il

n'y avait rien ou presque rien à ajouter en fait de murailles; il

suffisait d'en terminer l'armement et d'en composer la garnison.

Napoléon résolut d'y consacrer un corps d'armée, qui sans être

entièrement immobilisé, pût tout à la fois servir de garnison et

rayonner autour de la place, de manière à lier entre elles nos deux

principales masses agissantes, celle du haut Elbe et celle du bas

Elbe. Dans cette vue, il imagina de transférer à Magdebourg la presque

totalité de ses blessés, et de plus le dépôt de cavalerie du général

Bourcier. D'abord il importait que nos blessés et le dépôt de nos

remontes en Allemagne fussent à l'abri de toute attaque, et dans un

emplacement qui ne gênât pas le mouvement de nos forces actives. Sous

ces divers rapports Magdebourg présentait tous les avantages

nécessaires, car à des remparts presque invincibles cette place

joignait de nombreux bâtiments pour hôpitaux, et des espaces libres

pour y construire des écuries en planches. Elle était en outre située

à une distance presque égale de Hambourg et de Dresde, ce qui en

faisait un dépôt précieux entre les deux points extrêmes de notre

ligne de bataille. Napoléon après y avoir nommé pour gouverneur son

aide de camp le général Lemarois, officier intelligent et vigoureux,

lui donna pour instructions sommaires _de convertir Magdebourg tout

entier en écuries et en hôpitaux_. Il calculait qu'en faisant

descendre par eau à Magdebourg tous les blessés et malades qui le

gênaient à Dresde, qu'en y transportant le dépôt de cavalerie du

général Bourcier actuellement en Hanovre, il aurait toujours sur

quinze ou dix-huit mille blessés ou convalescents, sur dix ou douze

mille cavaliers démontés, trois à quatre mille convalescents guéris,

trois à quatre mille cavaliers en état de servir à pied, et pouvant

fournir à la défense un fond de garnison de sept à huit mille hommes

constamment assuré. Dès lors un corps mobile d'une vingtaine de mille

hommes, établi à Magdebourg pour y lier entre elles nos armées du haut

et du bas Elbe, pourrait en laissant cinq à six mille hommes au

dedans, en porter quinze mille au dehors, et rayonner même à une

grande distance sans que la place fût compromise. On voit avec quel

art subtil et profond il savait combiner ses ressources, et les faire

concourir à l'accomplissement de ses vastes desseins.

[En marge: Manière de remplir la lacune de Magdebourg à Hambourg.]

De Magdebourg à Hambourg le cours de l'Elbe restait sans défense, car

de l'une à l'autre de ces villes il n'y avait pas un seul point

fortifié. Ce sujet avait occupé Napoléon dès le jour de la signature

de l'armistice, et après avoir conçu divers projets, il avait envoyé

le général Haxo pour vérifier sur les lieux mêmes quel était celui qui

vaudrait le mieux. À la suite d'un long examen, il s'était arrêté à

l'idée de construire à Werben, plus près de Magdebourg que de

Hambourg, au sommet du coude que l'Elbe forme en tournant du nord à

l'ouest, et à son point le plus rapproché de Berlin, une espèce de

citadelle faite avec de la terre et des palissades, munie de baraques

et de magasins, et dans laquelle trois mille hommes pourraient se

maintenir assez longtemps. Enfin Hambourg fut le dernier et le plus

important objet de sa sollicitude.

[En marge: Travaux ordonnés à Hambourg pour assurer la défense de

cette ville importante.]

Il fallait bien que cette grande place de commerce, qui était l'un des

principaux motifs pour lesquels il se refusait à une paix nécessaire,

fût non pas seulement défendue en paroles contre les négociateurs,

mais en fait contre les armées coalisées. Le temps manquait

malheureusement, et là comme ailleurs on ne pouvait exécuter que des

travaux d'urgence. Il eût fallu dix ans et quarante millions pour

faire de Hambourg une place qui comme Dantzig, Magdebourg ou Metz, pût

soutenir un long siége. Napoléon, en faisant relever et armer les

bastions de l'ancienne enceinte, en faisant creuser et inonder ses

fossés, remplacer ses murailles par des palissades, et lier entre

elles les différentes îles qui entourent Hambourg, y prépara un vaste

établissement militaire, moitié place forte, moitié camp retranché, où

un homme ferme, comme le prouva bientôt l'illustre maréchal Davout,

pouvait opposer une longue résistance. Restait au-dessous de Hambourg,

à l'embouchure même de l'Elbe, le fort de Gluckstadt, dont la garde

fut confiée aux Danois, réduits alors par d'indignes traitements à

vaincre ou à succomber avec nous.

[En marge: Ensemble de la ligne de l'Elbe.]

Ainsi des montagnes de la Bohême jusqu'à l'Océan du nord, la ligne de

l'Elbe devait se trouver jalonnée d'une suite de points fortifiés,

d'une valeur proportionnée au rôle de chacun d'eux, et pourvue de

ponts qui nous appartiendraient exclusivement, de telle sorte qu'on

pût à volonté se porter au delà, revenir en deçà, manoeuvrer en un mot

dans tous les sens, offensivement et défensivement. La maxime de

Napoléon, qu'on ne devait défendre le cours d'un fleuve

qu'offensivement, c'est-à-dire en s'assurant de tous ses passages, et

en se ménageant toujours le moyen de le franchir, cette maxime allait

recevoir ici sa plus savante application.

[En marge: Après avoir assuré la défense de cette ligne, Napoléon

s'occupe d'en assurer l'approvisionnement.]

Il fallait toutefois suffire à la dépense de ces travaux, qui pour

s'exécuter avec rapidité devaient être soldés comptant. Il fallait

joindre aux établissements militaires qui viennent d'être énumérés

d'immenses approvisionnements, afin que les masses d'hommes qui

allaient se mouvoir sur cette ligne y fussent pourvues de tout ce qui

leur serait nécessaire. Ici l'esprit ingénieux de Napoléon ne lui fit

pas plus défaut que son impitoyable volonté pour faire subir aux

peuples les lourdes charges de la guerre.

[En marge: Premiers ordres rigoureux donnés à l'égard de Hambourg.]

On a vu qu'il avait ordonné au maréchal Davout de tirer une cruelle

vengeance de la révolte des habitants de Hambourg, de Lubeck et de

Brême, de faire fusiller immédiatement les anciens sénateurs, les

officiers ou soldats de la légion anséatique, les fonctionnaires de

l'insurrection qui n'auraient pas eu le temps de s'évader, et puis de

dresser une liste des cinq cents principaux négociants pour prendre

leurs biens, et _déplacer la propriété_, avait-il dit. Il avait compté

en donnant ces ordres sur l'inexorable rigueur du maréchal Davout,

mais aussi, pour l'honneur de tous deux, sur le bon sens et la probité

de ce maréchal. Celui-ci était arrivé quelques jours après le général

Vandamme, n'avait pas trouvé un seul délinquant à fusiller, et s'y

était pris du reste de manière à n'en trouver aucun. La frontière du

Danemark placée aux portes mêmes de la ville, l'avait aidé à sauver

tout le monde. Quelques exécutions regrettables avaient eu lieu

antérieurement, mais c'était lors du premier mouvement insurrectionnel

du mois de février, et en punition des indignes traitements exercés

contre les fonctionnaires français.

[En marge: Ces ordres convertis en punitions pécuniaires.]

Le maréchal fut donc assez heureux pour n'avoir personne à fusiller.

Il restait à dresser des listes de proscription, qui n'entraîneraient

pas la perte de la vie, mais celle des biens, et cette mesure ne lui

semblait pas plus sage que l'autre. Les Hambourgeois coupables, ou

supposés tels, étaient en masse dans la petite ville d'Altona,

véritable faubourg de la ville de Hambourg, demandant à revenir dans

leurs demeures, à charge au Danemark qui ne voulait pas être compromis

avec la France, et faisant faute à celle-ci, qui désirait et pouvait

tirer d'eux de grandes ressources, ce qui était plus profitable que

d'en tirer des vengeances. Le maréchal Davout représenta à Napoléon

qu'il valait mieux pardonner à ceux qui rentreraient dans un temps

prochain, leur imposer pour unique châtiment une forte contribution,

qu'ils se diraient d'abord incapables de payer, qu'ils payeraient

ensuite, se borner ainsi à leur faire peur, et les punir par un côté

très-sensible pour eux, très-utile pour l'armée, l'argent. Pas de sang

et de grandes ressources, fut le résumé de la politique qu'il

conseilla à l'Empereur.

[En marge: Contribution de cinquante millions frappée sur les

Hambourgeois, et acquittable en argent ou en matières.]

Napoléon qui avait le goût des grandes ressources et pas du tout celui

du sang, accepta cette transaction.--_Si le lendemain de votre

entrée_, écrivit-il au maréchal Davout, _vous en eussiez fait fusiller

quelques-uns, c'eût été bien, maintenant c'est trop tard. Les

punitions pécuniaires valent mieux_.--C'est ainsi que le despotisme et

la guerre habituent les hommes à parler, même ceux qui n'ont aucune

cruauté dans le coeur. Il fut donc décidé que tout Hambourgeois rentré

dans quinze jours serait pardonné, que les autres seraient frappés de

séquestre, et que la ville de Hambourg acquitterait en argent ou en

matières une contribution de cinquante millions. Une petite partie de

cette contribution dut peser sur Lubeck, Brême, et les campagnes de la

32e division militaire. Dix millions durent être soldés comptant,

vingt en bons à échéance. Quant au surplus, il fut ouvert un compte

pour payer les chevaux, les blés, les riz, les vins, les viandes

salées, le bétail, les bois, qu'on allait exiger de Hambourg, de

Lubeck et de Brême. Sur le même compte devait être porté le prix de

toutes les maisons qu'on allait démolir pour élever les ouvrages

défensifs de Hambourg. Les Hambourgeois se plaignirent beaucoup,

voulurent présenter leurs doléances à Napoléon, qui refusa de les

recevoir, et cette fois trouvèrent inflexible le maréchal qu'ils

avaient eu pour défenseur quelques jours auparavant. Ils acquittèrent

néanmoins la partie de la contribution qui devait être soldée

sur-le-champ, soit en argent, soit en matières. C'était ce qui

importait le plus aux besoins de l'armée. Dix millions environ furent

envoyés à Dresde; de grandes quantités de grains, de bétail, de

spiritueux furent embarqués sur l'Elbe pour le remonter.

[En marge: Immenses approvisionnements remontant de Hambourg sur tous

les points fortifiés de l'Elbe.]

Dès que Napoléon se vit en possession de ces ressources, il en disposa

de manière à se procurer sur tous les points du fleuve et

particulièrement à Dresde, de quoi nourrir les nombreuses troupes

qu'il allait y concentrer. Il voulait avoir à Dresde, centre principal

de ses opérations, de quoi entretenir trois cent mille hommes pendant

deux mois, et notamment une suffisante réserve de biscuit, laquelle

portée sur le dos des soldats permettrait de manoeuvrer sept ou huit

jours de suite sans être retenu par la considération des vivres. Il

fallait pour cela cent mille quintaux de grains ou de farine à Dresde,

huit ou dix mille à Koenigstein. Il s'en trouvait environ soixante-dix

mille à Magdebourg, qu'on avait mis tout l'hiver à réunir dans cette

place, soit pour l'approvisionnement de siége, soit pour suffire à

l'entretien des troupes de passage. Napoléon ordonna que ces

soixante-dix mille quintaux fussent transportés par l'Elbe à Dresde,

et remplacés immédiatement par une quantité égale tirée de Hambourg.

Grâce à cette combinaison, ces masses immenses de denrées n'avaient

que la moitié du chemin à parcourir. On s'était aperçu que la chaleur

et la fatigue donnaient la dyssenterie à nos jeunes soldats, et

qu'une ration de riz les guérissait très-vite. On s'empara de tout ce

qu'il y avait de riz à Hambourg, à Brême, à Lubeck; on prit de même

les spiritueux, les viandes salées, le bétail, les chevaux, les cuirs,

les draps, les toiles. Ces matières furent embarquées sur l'Elbe, en

suivant le procédé que nous venons d'indiquer, de prendre à Magdebourg

ce qui s'y trouvait déjà, et de le remplacer par des envois de

Hambourg. Tous les bateliers du fleuve requis et payés avec des bons

sur Hambourg, furent mis en mouvement dès les premiers jours de juin,

dans le moment même où sous prétexte de fatigue, Napoléon refusait de

recevoir M. de Bubna. Ainsi dans les mains de Napoléon l'Elbe était

tout à la fois une puissante ligne de défense, et une source

inépuisable d'approvisionnements.

[En marge: Autres approvisionnements tirés de la Silésie et de la

Saxe.]

Mais il ne borna pas ses précautions à cette ligne seule. Au delà de

Dresde à Liegnitz, et en deçà de Dresde à Erfurt, il voulait avoir

aussi des magasins bien fournis. Profitant de la richesse de la basse

Silésie, sur laquelle était campée l'armée qui avait combattu à

Bautzen, et n'ayant guère à ménager cette province, il ordonna qu'on

employât les deux mois de l'armistice à réunir une réserve de vingt

jours de vivres pour chaque corps, en confectionnant tous les jours

beaucoup plus que le nécessaire. En arrière de Dresde, à Erfurt, à

Weimar, à Leipzig, à Nuremberg, à Wurzbourg, pays saxons ou

franconiens, il était chez des alliés, et il n'usa de l'abondance du

pays qu'en payant ce qu'il prenait. Il y ordonna la formation à prix

d'argent de très-grands approvisionnements. Toutefois il s'écarta de

ces ménagements à l'égard de la ville de Leipzig, qui s'était montrée

ouvertement hostile. Il prit les tissus de toile et de laine, les

grains, les spiritueux, dont les magasins de Leipzig étaient

abondamment pourvus, et de plus fit occuper les établissements publics

pour y créer des hôpitaux. Il y joignit la menace de faire brûler la

ville au premier mouvement insurrectionnel. Les villes d'Erfurt, de

Naumbourg, de Weimar, de Wurzbourg, furent également remplies

d'hôpitaux. Erfurt dont il s'était toujours réservé la possession

depuis 1809, Wurzbourg, qui était la capitale du grand-duché de

Wurzbourg, places qui l'une et l'autre étaient susceptibles d'une

certaine résistance, furent armées, afin d'avoir une suite de points

fortifiés sur la route de Mayence, si des événements qu'on ne

prévoyait pas alors rendaient une retraite nécessaire, car, ainsi que

nous l'avons déjà fait remarquer, Napoléon, qui, dans ses calculs

politiques ne voulait jamais admettre la possibilité des revers,

l'admettait toujours dans ses calculs militaires. Enfin ne pouvant

trouver qu'en France les armes, les munitions de guerre, et certains

objets d'équipement, tandis que les vivres il les trouvait partout, il

conclut avec des compagnies allemandes, des marchés, soldés comptant,

pour transporter de Mayence à Dresde, par les trois routes de Cassel,

d'Eisenach et de Hof, les objets d'armement et d'équipement qu'il

était impossible de se procurer en Saxe.

Telles furent les mesures imaginées par Napoléon pour qu'à la reprise

des opérations sa ligne de bataille fût tout à la fois fortement

défendue, et largement approvisionnée. Restait un dernier soin à

prendre, celui de proportionner le nombre des soldats à l'étendue que

la guerre allait acquérir, et Napoléon ne l'avait pas négligé, car

dans son vaste esprit toutes les mesures allaient ensemble, sans

attendre que l'une fît naître la pensée de l'autre. Toutes étaient

conçues simultanément, avec un accord parfait, et ordonnées sans perte

d'une heure.

On a déjà vu qu'en se flattant de l'idée que l'Autriche accéderait

peut-être à ses plans, il avait pourtant pris ses mesures dans une

hypothèse contraire, et qu'il avait préparé en Westphalie, sur le

Rhin, en Italie, trois armées de réserve capables d'entrer

prochainement en ligne. Les deux mois de l'armistice, qu'il voulait

étendre à trois mois, étaient destinés à terminer vers le commencement

d'août cette oeuvre commencée en mars.

[En marge: Nouveaux corps d'armée préparés dans la supposition de la

guerre avec l'Autriche.]

[En marge: Corps du maréchal Victor.]

En Westphalie c'étaient, comme nous l'avons dit, les régiments

réorganisés de la grande armée de Russie qui devaient composer deux

grands corps sous les maréchaux Victor et Davout, celui-ci de seize

régiments, celui-là de douze. Les autres régiments de la grande armée

avaient été renvoyés en Italie d'où ils étaient originaires. Les

bataillons de chaque régiment ne pouvant être réorganisés tous à la

fois, on avait d'abord reconstitué les seconds bataillons, puis les

quatrièmes, enfin les premiers, selon l'époque du retour des cadres,

et on avait successivement composé les divisions de seconds, de

quatrièmes et de premiers bataillons, de manière que chaque régiment

était réparti en trois divisions. Napoléon pressé de faire cesser un

état de choses vicieux, voulut réunir les trois bataillons déjà prêts,

et former les divisions par régiments, non plus par bataillons. Il ne

manquait que les troisièmes bataillons, qui allaient être bientôt

disponibles à leur tour, et alors tous les régiments devaient être

portés à quatre bataillons. Le maréchal Davout forma avec les siens

quatre belles divisions, et le maréchal Victor trois. Tandis que ces

organisations s'achevaient, Napoléon arrêta l'emplacement et l'emploi

de ces deux corps d'armée. Celui du maréchal Victor resté en arrière

jusqu'ici, fut acheminé sur la ligne frontière de l'armistice, et

cantonné le long de l'Oder, aux environs de Crossen, pour achever de

s'y instruire, et pour s'y approvisionner conformément aux

prescriptions adressées à tous les autres corps.

[En marge: Corps du général Vandamme.]

Napoléon pensant que pour garder les départements anséatiques et le

bas Elbe, le maréchal Davout, renforcé par les Danois, aurait trop de

quatre divisions, car d'après toutes les vraisemblances les grands

coups devaient se porter sur l'Elbe supérieur, imagina de partager le

corps de ce maréchal, de lui laisser deux divisions, d'en confier deux

au général Vandamme, et de placer celles-ci à Wittenberg, d'où il

pourrait les attirer à lui, s'il en avait besoin, ou les renvoyer sur

le bas Elbe, si elles devenaient nécessaires au maréchal Davout.

[En marge: Corps du maréchal Saint-Cyr.]

[En marge: Corps du maréchal Augereau.]

Les autres corps destinés à renforcer la masse des troupes actives

s'organisaient à Mayence. Là, comme on doit s'en souvenir, se

rendaient les cadres tirés de France ou d'Espagne, qu'on remplissait

sur les bords du Rhin de conscrits rapidement instruits, et qu'on

réunissait ensuite dès qu'on avait pu se procurer deux bataillons du

même régiment, afin d'éviter autant que possible la formation vicieuse

en régiments provisoires. Il y avait à Mayence quatre divisions dont

l'organisation était presque achevée, et qui dans deux mois seraient

en aussi bon état qu'on pouvait l'espérer dans la situation des

choses. Napoléon les destinait au maréchal Saint-Cyr, blessé en 1812

sur la Dwina, mais actuellement remis de ses fatigues et de sa

blessure. C'étaient par conséquent trois corps d'armée, ceux du

maréchal Victor, du général Vandamme, du maréchal Saint-Cyr,

comprenant environ 80 mille hommes d'infanterie, sans les armes

spéciales, dont Napoléon allait accroître ses forces en Saxe contre

l'apparition éventuelle de l'Autriche sur le théâtre de la guerre. Ce

puissant renfort était indépendant de l'augmentation que devaient

recevoir les corps avec lesquels il avait ouvert la campagne. Outre

les quatre divisions déjà prêtes à Mayence, Napoléon avait encore

rassemblé les éléments de deux autres, qui allaient se former sous le

maréchal Augereau, et être rejointes par deux divisions bavaroises. La

cour de Bavière un moment attirée, comme la Saxe, à la politique

médiatrice de l'Autriche, s'était subitement rejetée en arrière, dès

qu'on lui avait demandé sur les bords de l'Inn des sacrifices sans

compensation. Elle s'était hâtée de renouveler ses armements, et on

pouvait compter de sa part sur deux bonnes divisions, à la condition

toutefois que la victoire viendrait contenir l'esprit de son peuple,

et encourager la fidélité de son roi. Ces quatre divisions, deux

françaises et deux bavaroises, devaient menacer l'Autriche vers le

haut Palatinat.

[En marge: Armée d'Italie.]

Enfin Napoléon avait suivi avec son attention accoutumée l'exécution

des ordres donnés au prince Eugène, pour qu'avec les cadres revenus de

Russie, avec ceux qui revenaient chaque jour d'Espagne, on refît en

Italie une armée de soixante mille hommes, à laquelle il voulait

joindre vingt mille Napolitains. Murat, toujours flottant entre les

sentiments les plus contraires, blessé par les traitements de

Napoléon, mais voulant avant tout sauver sa couronne, ne sachant avec

qui elle serait sauvée plus sûrement, ou avec l'Autriche, ou avec la

France, faisait encore attendre l'envoi de son contingent. Napoléon à

peine rentré à Dresde l'avait sommé de se décider, et avait enjoint à

M. Durand de Mareuil, ministre de France à Naples, de se retirer si

les ordres de marche n'étaient donnés immédiatement au corps

napolitain. Il restait dans les dépôts de quoi fournir six à sept

mille hommes de cavalerie légère à la future armée d'Italie, ce qui

suffisait dans cette contrée, où la cavalerie, trouvant peu l'occasion

de charger en ligne, n'était qu'un moyen de s'éclairer. Les arsenaux

et les dépôts d'Italie contenaient encore les éléments d'une belle

artillerie. Napoléon se flattait donc d'avoir en Italie au 1er août

une armée de 80 mille hommes, pourvue de 200 bouches à feu, menaçant

d'envahir l'Autriche par l'Illyrie, et ayant pour but Vienne

elle-même. Il calculait que l'Autriche, eût-elle armé trois cent mille

hommes, ce qui était beaucoup dans l'état de ses finances et avec le

temps dont elle disposait, n'en pourrait pas tirer plus de deux cent

mille combattants présents au feu, dont il faudrait qu'elle détournât

cinquante mille pour tenir tête au prince Eugène en Italie, trente

mille pour faire face au maréchal Augereau en Bavière, ce qui ne lui

laisserait pas plus de cent vingt mille hommes à ajouter à la masse

des troupes coalisées sur l'Elbe.

[En marge: Corps du prince Poniatowski, amené par la Bohême en

Silésie.]

Les trois corps de Victor, de Vandamme, de Saint-Cyr (sans compter

celui d'Augereau, qui n'était pas destiné à agir sur l'Elbe), lui

semblaient déjà une ressource presque suffisante contre l'apparition

de l'Autriche sur le terrain de cette lutte formidable. Mais le corps

de Poniatowski, après bien des vicissitudes, amené à travers la

Gallicie et la Bohême à Zittau, sur la ligne où campaient nos corps de

Silésie, était une nouvelle ressource d'une véritable importance, bien

moins par la quantité que par la qualité des soldats. Il n'y en avait

pas de plus braves, de plus aguerris, de plus dévoués à la France. De

leur patrie, il ne leur restait que le souvenir, et le désir de la

venger. Napoléon résolut de leur en donner une, en les faisant

Français, et en les prenant au service de la France. En attendant leur

annexion définitive à l'armée française, il les plaça sous

l'administration directe de M. de Bassano, et prescrivit à ce ministre

de leur payer leur solde arriérée, de les pourvoir de vêtements,

d'armes, de tout ce qui leur manquait, de leur faire en un mot passer

ces deux mois dans une véritable abondance. Ils pouvaient, en

recueillant quelques débris de troupes polonaises épars çà et là, mais

sans toucher ni à la division Dombrowski, ni à divers détachements de

leur nation répandus dans les places, réunir environ douze mille

hommes d'infanterie et trois mille de cavalerie. C'était une nouvelle

force ajoutée à celles qui avaient combattu à Lutzen et à Bautzen.

[En marge: L'organisation de la garde complétée.]

Enfin, au nombre des ressources créées pour la campagne d'automne, et

pour l'éventualité de la guerre avec l'Autriche, il fallait compter le

développement donné à la garde impériale. Elle n'avait eu que deux

divisions à l'entrée en campagne, une de vieille, l'autre de jeune

garde. Une troisième division avait rejoint au moment de l'armistice,

une quatrième venait d'arriver, une cinquième était en marche, ce qui

avec douze mille hommes de cavalerie et deux cents bouches à feu,

devait composer un corps de près de cinquante mille hommes, dont

trente mille de jeune infanterie, que Napoléon entendait ne pas

ménager comme la vieille garde, mais employer dans toutes les grandes

batailles, qui malheureusement allaient être nombreuses et sanglantes.

[En marge: La cavalerie de l'armée portée à une force suffisante.]

[En marge: Nouveaux cadres de cavalerie tirés d'Espagne.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 16 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 3 / 52 段