Si Napoléon avait voulu la paix, celle du moins qui était possible et

dont il connaissait les conditions, il n'aurait pas perdu de temps,

quarante jours au plus lui restant pour la négocier. On était en effet

au 10 juin, et l'armistice expirait au 20 juillet. Avec son ardeur

accoutumée, il aurait appelé M. de Metternich à Dresde, aurait tâché

de lui arracher quelque modification aux propositions de l'Autriche,

ce qui était très-possible avec le désir qu'elle avait d'en finir

pacifiquement, et aurait renvoyé ce ministre, une, deux et trois fois,

au quartier général des puissances alliées, pour aplanir les

difficultés de détail toujours nombreuses dans tout traité, mais

devant l'être bien davantage dans un traité qui allait embrasser les

intérêts du monde entier. Mais la preuve évidente qu'il ne la voulait

pas (indépendamment des preuves irréfragables contenues dans sa

correspondance), c'était le temps qu'il perdait et qu'il allait perdre

encore. Son projet, comme nous l'avons dit, c'était de différer le

moment de s'expliquer, de multiplier pour cela les questions de forme,

puis de paraître s'amender tout à coup lorsque la suspension d'armes

serait près d'expirer, de se montrer alors disposé à céder, d'obtenir

à la faveur de ces manifestations pacifiques une prolongation

d'armistice, de se donner ainsi jusqu'au 1{er} septembre pour terminer

ses préparatifs militaires, de rompre à cette époque sur un motif bien

choisi qui pût faire illusion au public, et de tomber soudainement

avec toutes ses forces sur la coalition, de la dissoudre et de

rétablir plus puissante que jamais sa domination actuellement

contestée, calcul pardonnable assurément, et dont l'histoire des

princes conquérants n'est que trop remplie, s'il avait été fondé sur

la réalité des choses! Avec de telles vues il n'était pas temps encore

de recevoir M. de Bubna, et de lui répondre par oui ou par non, sur

des conditions qui se réduisaient à un petit nombre de points dont

aucun ne prêtait à l'équivoque. Aussi Napoléon prit-il la résolution

de laisser passer quatre ou cinq jours avant d'admettre auprès de lui

M. de Bubna et de répondre à sa note, ajournement fort concevable si

aucun terme n'avait été fixé aux négociations, et si, comme lors du

traité de Westphalie, on avait eu pour négocier des mois et même des

années. Mais perdre quatre ou cinq jours sur quarante pour une

première question de forme, qui en supposait encore mille autres,

c'était trop dire ce qu'on voulait, ou plutôt ce qu'on ne voulait

pas.

Toutefois Napoléon venait d'arriver à Dresde, fatigué sans doute,

accablé de soins de tout genre, et à la rigueur on pouvait comprendre

qu'il ne reçût point M. de Bubna le jour même. Il n'y avait pas

d'ailleurs de souverain au monde qui fût plus dispensé que lui de se

plier aux convenances d'autrui, et qui s'y pliât moins. Ces retards

envers M. de Bubna n'avaient donc encore rien de bien significatif.

Seulement Napoléon prouvait ainsi qu'il n'était pas pressé, car

lorsqu'il l'était, les jours, les nuits, la fatigue, le repos, tout

devenait égal pour lui, et n'être pas pressé de la paix en ce moment,

c'était ne pas la désirer. M. de Bassano reçut la dépêche de M. de

Bubna, affecta de la trouver infiniment grave, dit que sous trois ou

quatre jours on répondrait, et que sous trois ou quatre jours aussi

Napoléon donnerait audience à M. de Bubna, et s'expliquerait avec lui

sur le contenu de sa note.

[En marge: Nombreuses chicanes de forme.]

[En marge: On conteste d'abord à M. de Bubna le caractère nécessaire

pour remettre une note.]

[En marge: On élève ensuite des objections sur la prétention du

cabinet autrichien, de réunir la double qualité de médiateur et

d'allié.]

[En marge: On s'oppose formellement à une autre prétention de

l'Autriche, celle d'être l'intermédiaire unique entre les parties

contractantes.]

Dans cet intervalle la réponse fut préparée et rédigée. Elle était de

nature, plus encore que le temps volontairement perdu, à révéler les

dispositions véritables du gouvernement français. On objecta d'abord à

M. de Bubna qu'il n'avait aucun caractère pour remettre une note. Cet

agent, en effet, reçu officieusement par Napoléon, et envoyé auprès de

lui comme lui étant plus agréable qu'un autre, et comme plus spirituel

notamment que le prince de Schwarzenberg qui l'était peu, n'avait

jamais été formellement accrédité, ni à titre de plénipotentiaire ni à

titre d'ambassadeur; il n'avait donc pas qualité pour remettre une

note. C'était là une difficulté bien mesquine, car on avait déjà

échangé avec ce personnage les communications les plus importantes.

Néanmoins on rédigea une première réponse à M. de Bubna, dans laquelle

on soutint qu'il fallait que la note qu'il avait présentée fût signée

de M. de Metternich, pour prendre place dans les archives du cabinet

français, car il n'avait quant à lui aucun titre qui pût donner à

cette note un caractère d'authenticité. Après cette difficulté de

forme, on éleva des difficultés de fond. La première était relative à

la médiation elle-même. Sans doute, disait-on, la France avait paru

disposée à admettre la médiation de l'Autriche, avait même promis de

l'accepter, mais une résolution si importante ne pouvait pas se

supposer, se déduire d'un simple entretien, et il fallait un acte

officiel, dans lequel on déterminerait le but, la forme, la portée, la

durée de cette médiation. Ce n'était pas tout: cette médiation comment

se concilierait-elle avec le traité d'alliance? le cabinet autrichien

serait-il médiateur, c'est-à-dire arbitre, arbitre prêt à se prononcer

contre l'une ou l'autre partie, et à se prononcer les armes à la main,

comme il était d'usage que le fît un médiateur armé? alors que

devenait le traité d'alliance de l'Autriche avec la France? Il fallait

s'expliquer sur ce point. Enfin, quelle que fût la portée de la

médiation, il y avait une question de forme sur laquelle l'honneur ne

permettait pas de garder le silence. Ainsi le médiateur se saisissant

si brusquement, et on peut dire si cavalièrement, de son rôle,

annonçait déjà une manière de traiter qui ne pouvait convenir à la

France. Il paraissait en effet vouloir s'entremettre entre toutes les

parties belligérantes, porter lui seul la parole de celles-ci à

celles-là, et ne les jamais placer en présence les unes des autres (ce

qui était effectivement le secret désir de l'Autriche, afin d'empêcher

l'arrangement direct). Une telle manière de négocier n'était pas

admissible. La France ne reconnaissait à personne le droit de traiter

pour elle ses propres affaires. S'y prendre de la sorte, c'était lui

imposer une paix concertée avec d'autres, et la France si longtemps

victorieuse, au point de dicter des conditions à l'Europe, n'en était

pas réduite, surtout quand la victoire lui était revenue, à accepter

les conditions de qui que ce soit. Elle voulait bien, pour parvenir à

la paix dont tout le monde avait besoin, renoncer à dicter des

conditions; jamais elle ne consentirait à s'en laisser dicter,

l'Europe fût-elle réunie tout entière pour lui faire la loi.--

[En marge: On répond d'une manière presque négative au désir de venir

à Dresde exprimé par M. de Metternich.]

On remplit plusieurs notes de ces chicanes, et Napoléon en remplit

lui-même un long entretien avec M. de Bubna. Il lui accorda cet

entretien le 14 juin, et les notes furent signées et remises le 15. M.

de Bassano les accompagna d'une lettre personnelle pour M. de

Metternich, dont le ton était même contraire au but qu'on se proposait

d'atteindre, car Napoléon voulait qu'on gagnât du temps, et la hauteur

de langage n'était pas un moyen d'y réussir. Dans cette lettre, il

imputait le temps perdu à M. de Metternich, se plaignait

maladroitement de ce que l'armistice ayant été signé le 4 juin, on fût

si peu avancé le 15, comme si M. de Bubna n'avait pas été dès les

derniers jours de mai au quartier général français, demandant une

entrevue sans pouvoir l'obtenir, comme si l'Autriche sur tous les

points ne se fût pas montrée impatiente de provoquer et de donner des

explications. Enfin, quant au désir exprimé par M. de Metternich de

venir à Dresde, M. de Bassano, sans même éluder, répondait d'une

manière à peine polie que les questions étaient encore trop peu mûries

pour qu'une entrevue de M. de Metternich, soit avec le ministre des

affaires étrangères, soit avec Napoléon lui-même, pût avoir l'utilité

qu'on en attendait, et qu'on en espérait plus tard.

[En marge: Napoléon se flatte par ces divers ajournements de faire

proroger l'armistice jusqu'au 1er septembre.]

Telles furent les réponses dont M. de Bubna dut se contenter, et qui

furent expédiées à M. de Metternich à Prague. Il fallait un jour pour

se rendre dans cette capitale de la Bohême, un jour pour en revenir,

et si M. de Metternich et son maître mettaient trois ou quatre jours

pour se résoudre, on devait atteindre le 20 juin avant d'être obligé

de parler de nouveau. De son côté il serait bien permis à la

diplomatie française d'employer quelques jours à se décider sur le

texte de la convention par laquelle on accepterait la médiation,

d'employer quelques jours encore pour réunir les plénipotentiaires, et

on aurait ainsi gagné le 1er juillet sans s'être abouché avec la

diplomatie européenne. Il suffirait alors de se montrer conciliant un

moment, du 1er au 10 juillet, par exemple, pour être fondé à demander

que l'expiration de l'armistice fût reportée du 20 juillet au 20 août,

ce qui, avec six jours pour la dénonciation des hostilités, conduirait

au 26 août, fort près de ce 1er septembre, terme désiré par Napoléon.

Tels étaient ses calculs et les moyens employés pour en obtenir le

succès.

[En marge: Vastes projets militaires de Napoléon, pour lesquels il

avait besoin d'un délai de trois mois.]

[En marge: Napoléon, comptant par ses refus avoir la guerre avec

l'Autriche, choisit le cours de l'Elbe pour sa ligne d'opération.]

[En marge: Nécessité d'adopter cette ligne, puisqu'il continuait la

guerre pour ne pas abandonner les villes anséatiques et la

Confédération du Rhin.]

[En marge: Avantage qu'avait la ligne de l'Elbe d'éloigner les

hostilités de la frontière de France.]

Pendant qu'il ne visait qu'à perdre le temps dans les négociations, il

ne visait au contraire qu'à le bien employer dans l'accomplissement

de ses vastes conceptions militaires. Le premier projet de Napoléon,

lorsqu'il comptait sur l'alliance ou la neutralité de l'Autriche,

était de s'avancer jusqu'à l'Oder et à la Vistule, pour rejeter les

Russes sur le Niémen, et les ramener chez eux vaincus et séparés des

Prussiens. Tous les préparatifs actuels étant faits dans la

supposition de la guerre avec l'Autriche, les plans ne pouvaient plus

être les mêmes, car en s'avançant seulement jusqu'à l'Oder, il eût

laissé les armées autrichiennes sur ses flancs et ses derrières. Il

n'avait donc à choisir pour future ligne défensive qu'entre l'Elbe et

le Rhin, ou le Main tout au plus. Il préféra l'Elbe pour des raisons

profondes, généralement peu connues et mal appréciées. (Voir la carte

nº 28.) Disons d'abord que se porter sur le Rhin ou sur le Main

revenait à peu près au même, car la petite rivière du Main, en

décrivant plusieurs contours à travers le pays montueux de la

Franconie, et venant après un cours de peu d'étendue tomber dans le

Rhin à Mayence, pouvait bien servir à défendre les approches du Rhin,

quand on se battait avec des armées de soixante ou quatre-vingt mille

hommes, mais ne pouvait plus avoir cet avantage depuis qu'on se

battait avec des masses de cinq à six cent mille, et eût été débordée

par la droite ou par la gauche avant quinze jours. On devait donc ne

considérer le Main que comme une annexe de la ligne du Rhin,

c'est-à-dire comme le Rhin lui-même, et il n'y avait à choisir

qu'entre le Rhin et l'Elbe. Poser ainsi la question, c'était presque

la résoudre. Se retirer tout de suite sur le Rhin, c'était faire à

l'Europe un abandon de territoire plus humiliant cent fois que les

sacrifices qu'elle demandait pour accorder la paix. C'était abandonner

non-seulement les alliances de la Saxe, de la Bavière, du Wurtemberg,

de Bade, etc., mais les villes anséatiques qui nous étaient si

vivement disputées, mais la Westphalie et la Hollande qui ne l'étaient

pas, car la Hollande elle-même n'est plus couverte quand on est sur le

Rhin. Et comment exiger dans un traité le protectorat de la

Confédération du Rhin, qu'on déclarait en rétrogradant sur le Rhin ne

pouvoir plus défendre? comment prétendre aux villes anséatiques, à la

Westphalie, à la Hollande qu'on reconnaissait ne pouvoir plus occuper?

À prendre ce terrain pour champ de bataille, il eût été bien plus

simple d'accepter tout de suite les conditions de paix de l'Autriche,

car en renonçant à la Confédération du Rhin et aux villes anséatiques,

on eût conservé au moins sans contestation la Westphalie et la

Hollande, et soustrait définitivement à tous les hasards le trône de

Napoléon, et, ce qui valait mieux, la grandeur territoriale de la

France. Indépendamment de ces raisons, qui politiquement étaient

décisives, il y en avait une autre, qui moralement et patriotiquement

était tout aussi forte, c'est que rétrograder sur le Rhin, c'était

consentir à transporter en France le théâtre de la guerre. Sans doute

tant que le Rhin n'était point franchi par l'ennemi, on pouvait

considérer la guerre comme se faisant hors de France; mais le

voisinage était tel, que pour les provinces frontières la souffrance

était presque la même. De plus en obtenant des victoires sur le haut

Rhin, entre Strasbourg et Mayence, par exemple, Napoléon n'était pas

assuré qu'un de ses lieutenants ne laisserait pas forcer sa position

au-dessous de lui, et alors la guerre se trouverait transportée en

France, et ce ne serait plus la situation d'un conquérant se battant

pour la domination du monde, ce serait celle d'un envahi réduit à se

battre pour la conservation de ses propres foyers. Mieux eût valu,

nous le répétons, accepter la paix tout de suite, car outre qu'elle

n'était pas humiliante, qu'elle était même infiniment glorieuse, elle

n'exigeait pas de Napoléon un sacrifice comparable à celui que lui eût

infligé la retraite volontaire sur le Rhin. Ceux donc qui le blâment

d'avoir adopté la ligne de l'Elbe, feraient mieux de lui adresser le

reproche de n'avoir pas accepté la paix, car cette paix entraînait

cent fois moins de sacrifices de tout genre que la retraite immédiate

sur le Rhin. La déplorable idée de continuer la guerre pour les villes

anséatiques, et pour la Confédération du Rhin, étant admise, il n'y

avait évidemment qu'une conduite à tenir, c'était d'occuper et de

défendre la ligne de l'Elbe.

Le grand esprit de Napoléon ne pouvait pas se tromper à cet égard, et

planant comme l'aigle sur la carte de l'Europe, il s'était abattu sur

Dresde, comme sur le roc d'où il tiendrait tête à tous ses ennemis. Le

récit des événements prouvera bientôt que s'il y fut forcé, ce fut,

non point par le vice de la position elle-même, mais par suite de

l'extension extraordinaire donnée à ses combinaisons, de l'épuisement

de son armée, et des passions patriotiques excitées contre lui dans

toute l'Europe. Six ans plus tôt, avec l'armée de Friedland, il y

aurait tenu contre le monde entier.

[En marge: Propriétés militaires de la ligne de l'Elbe.]

[En marge: Danger d'y être tourné par la Bohême.]

[En marge: Moyens de parer à ce danger.]

La ligne de l'Elbe, quoique présentant dans sa partie supérieure un

obstacle moins considérable que le Rhin, avait cependant l'avantage

d'être moins longue, moins accidentée, plus facile à parcourir

intérieurement pour porter secours d'un point à un autre, et, depuis

les montagnes de la Bohême jusqu'à la mer, semée de solides appuis,

tels que Koenigstein, Dresde, Torgau, Wittenberg, Magdebourg,

Hambourg. Quelques-uns de ces appuis exigeaient des travaux, et c'est

pour ce motif que Napoléon dans ses calculs militaires, qui étaient

plus profonds que ses calculs politiques, voulait sans cesse allonger

l'armistice, pour réparer la faute de l'avoir signé. Il s'agissait de

savoir si la ligne de l'Elbe s'appuyant à son extrême droite aux

montagnes de la Bohême, et si la Bohême donnant à l'Autriche le moyen

de déboucher sur les derrières de cette position, il était possible de

se défendre contre un mouvement tournant de l'ennemi. C'était la

question que s'adressaient beaucoup d'esprits éclairés, et qu'ils

s'adressaient tout haut. Mais Napoléon qui, à mesure que son malheur

commençait à délier certaines langues timides, permettait ces

objections, Napoléon faisait des gestes de dédain quand on lui disait

que sa position de Dresde pourrait être tournée par une descente des

Autrichiens sur Freyberg ou sur Chemnitz. (Voir les cartes n{os} 28 et

58.) Ce n'était pas, en effet, au général de l'armée d'Italie, qui

retrouvait agrandie la position qu'il avait si longtemps occupée

autour de Vérone, qui retrouvait dans l'Elbe l'Adige, dans la Bohême

le Tyrol, dans Dresde Vérone elle-même, et qui fortement établi jadis

au débouché des Alpes, avait fondu tour à tour sur ceux qui se

présentaient ou devant lui ou derrière lui, et les avait plus

maltraitée encore lorsqu'ils s'aventuraient sur ses derrières, ce

n'était pas au général de l'armée d'Italie qu'on pouvait faire peur

d'une position semblable. Il répondait avec raison que ce qu'il

demanderait au ciel de plus heureux, c'était que la principale masse

ennemie voulût bien, tandis qu'il serait posté sur l'Elbe, déboucher

en arrière de ce fleuve, qu'il courrait sur elle, et la prendrait tout

entière entre l'Elbe et la forêt de Thuringe. Le prochain désastre des

coalisés à Dresde prouva bientôt la justesse de ses prévisions, et si

plus tard, comme on le verra, il fut forcé sur l'Elbe, ce ne fut point

par la Bohême, mais par l'Elbe inférieur, que ses lieutenants

n'avaient pas su défendre, et après plusieurs accidents qui l'avaient

prodigieusement affaibli. Sa pensée, toujours profonde et d'une portée

sans égale lorsqu'il s'agissait des hautes combinaisons de la guerre,

était donc de s'établir fortement sur les divers points de l'Elbe, de

manière à pouvoir s'en éloigner quelques jours sans crainte, soit

qu'il fallût prévenir la masse qui s'avancerait de front, soit qu'il

fallût revenir rapidement sur celle qui aurait par la Bohême débouché

sur ses derrières, en un mot de recommencer avec 500 mille hommes

contre 700 mille, ce qu'il avait accompli dans sa jeunesse avec 50

mille Français contre 80 mille Autrichiens, et les résultats

prouveront qu'avec des éléments moins usés, la supériorité

incomparable de ses conceptions eût triomphé cette seconde fois comme

la première. Mais la gloire de réaliser sur une échelle si vaste les

prodiges de sa jeunesse ne devait pas lui être accordée, pour le punir

d'avoir trop abusé des hommes et des choses, des corps et des âmes!

[En marge: Nombreux points d'appui qui devaient rendre la ligne de

l'Elbe formidable.]

[En marge: Koenigstein et Lilienstein.]

Pour que la ligne de l'Elbe pût avoir toute sa valeur, il fallait

employer le temps de la suspension d'armes à en fortifier les points

principaux, et se hâter, soit qu'on réussît ou non à prolonger la

durée de l'armistice. Le premier point était celui de Koenigstein, à

l'endroit même où l'Elbe sort des montagnes de la Bohême pour entrer

en Saxe. (Voir la carte nº 58.) Deux rochers, ceux de Koenigstein et

de Lilienstein, placés comme deux sentinelles avancées, l'une à

gauche, l'autre à droite du fleuve, resserrent l'Elbe à son entrée

dans les plaines germaniques, et en commandent le cours fort étroit en

cette partie. Sur le rocher de Koenigstein, situé de notre côté,

c'est-à-dire sur la gauche du fleuve, se trouvait la forteresse de ce

nom, laquelle domine le célèbre camp de Pirna, illustré par les

guerres du grand Frédéric. Il n'y avait rien à ajouter aux ouvrages de

cette citadelle; seulement la garnison étant saxonne, Napoléon prit

soin de la renouveler peu à peu et sans affectation par des troupes

françaises. Il ordonna d'y rassembler dix mille quintaux de farine et

d'y construire des fours, afin de pouvoir y nourrir une centaine de

mille hommes pendant neuf ou dix jours, on va voir dans quelle

intention. Sur le rocher opposé situé à la rive droite, celui de

Lilienstein, presque tout était à créer. Napoléon commanda des travaux

rapides qui permissent d'y loger deux mille hommes en sûreté, et en

chargea le général Roguet, l'un des généraux distingués de sa garde.

Puis il fit ramasser le nombre de bateaux nécessaires pour y jeter un

pont spacieux et solide, capable de donner passage à une armée

considérable, et qui, protégé par ces deux forts de Lilienstein et de

Koenigstein, fût à l'abri de toute attaque. Dans sa profonde

prévoyance, Napoléon calculait que si une armée ennemie, réalisant les

pronostics de plus d'un esprit alarmé, débouchait de la Bohême sur ses

derrières, pour attaquer Dresde pendant qu'il serait sur Bautzen par

exemple, il pourrait passer l'Elbe à Koenigstein, et prendre à revers

cette armée imprudente. On reconnaîtra bientôt quelle vue pénétrante

de l'avenir supposait une telle précaution.

[En marge: Dresde.]

[En marge: État de cette place.]

[En marge: Napoléon s'occupe de suppléer aux fortifications

détruites.]

[En marge: Vaste établissement militaire à Dresde.]

Après Koenigstein et Lilienstein, placés au débouché des montagnes,

venait Dresde, centre des prochaines opérations, Dresde, qui allait

devenir, comme nous l'avons déjà dit, ce que Vérone avait été dans les

guerres d'Italie. Pendant sa dernière campagne d'Autriche, ne voulant

pas exposer Dresde à être le but des opérations de l'ennemi, et

désirant épargner à son placide allié le roi de Saxe l'épreuve d'un

siége, Napoléon avait conseillé aux ministres saxons de démolir les

fortifications de Dresde, et de les remplacer par celles de Torgau.

Par une négligence trop ordinaire, on avait démoli Dresde sans édifier

Torgau, dont les ouvrages étaient à peine commencés. C'était chose

fort regrettable, mais Napoléon y pourvut par des travaux qui bien

qu'improvisés devaient suffire à leur objet. De l'enceinte de Dresde

il restait les bastions, qu'il fit réparer et armer. Il suppléa aux

courtines par des fossés remplis d'eau et par de fortes palissades.

En avant de Dresde, comme dans toutes les villes déjà anciennes, il

existait de grands faubourgs, dont la défense importait autant que

celle de la ville elle-même. Napoléon les fit envelopper de

palissades, et, en avant de toutes les parties saillantes de leur

pourtour, il ordonna de construire des redoutes bien armées, se

flanquant les unes les autres, et offrant une première ligne

d'ouvrages difficile à forcer. Sur la rive droite, c'est-à-dire dans

la Neustadt (ville neuve), il décida la construction d'une suite

d'ouvrages plus serrés, qui devinrent bientôt une vaste tête de pont

presque complétement fortifiée. Deux ponts en charpente, établis l'un

au-dessus, l'autre au-dessous du pont de pierre, servaient avec

celui-ci aux communications de la ville et de l'armée. Les choses

ainsi disposées, trente mille hommes devaient se soutenir dans Dresde

environ quinze jours contre deux cent mille hommes, si un chef de

grand caractère était chargé du commandement. À ces moyens de défense

Napoléon ajouta d'immenses magasins, dont nous ferons bientôt

connaître le mode d'approvisionnement, ainsi que de vastes hôpitaux

suffisants pour l'armée la plus nombreuse. Il y avait déjà seize mille

malades ou blessés dans Dresde; il en prépara l'évacuation, afin

d'avoir à sa disposition les seize mille lits qui deviendraient

vacants, outre tous ceux qu'il allait établir encore. Avec les toiles

de la Silésie il avait de quoi se procurer le principal matériel de

ces hôpitaux.

[En marge: Torgau et Wittenberg: travaux ordonnés sur ces deux

points.]

[En marge: Magdebourg.]

[En marge: Vaste dépôt préparé à Magdebourg.]

[En marge: Garnison mobile de cette place.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 16 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 2 / 52 段