HISTOIRE DU CONSULAT
ET DE L'EMPIRE
TOME XVI
L'auteur déclare réserver ses droits à l'égard de la traduction en
Langues étrangères, notamment pour les Langues Allemande, Anglaise,
Espagnole et Italienne.
Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (Direction de la
Librairie) le 10 août 1857.
PARIS. IMPRIMÉ PAR HENRI PLON, RUE GARANCIÈRE, 8.
HISTOIRE DU CONSULAT
ET DE L'EMPIRE
FAISANT SUITE
À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
PAR M. A. THIERS
TOME SEIZIÈME
Paris
LHEUREUX ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
60, RUE RICHELIEU
1857
HISTOIRE DU CONSULAT
ET DE L'EMPIRE.
LIVRE QUARANTE-NEUVIÈME.
DRESDE ET VITTORIA.
Napoléon se hâte peu d'arriver à Dresde, afin de différer sa
rencontre avec M. de Bubna. -- Ses dispositions pour le campement,
le bien-être et la sûreté de ses troupes pendant la durée de
l'armistice. -- Son retour à Dresde et son établissement dans le
palais Marcolini. -- À peine est-il arrivé que M. de Bubna
présente une note pour déclarer que la médiation de l'Autriche
étant acceptée par les puissances belligérantes, la France est
priée de nommer ses plénipotentiaires, et de faire connaître ses
intentions. -- En réponse à cette note, Napoléon élève des
difficultés de forme sur l'acceptation de la médiation, et évite
de s'expliquer sur le désir exprimé par M. de Metternich de venir
à Dresde. -- Conduite du cabinet autrichien en recevant cette
réponse. -- M. de Metternich se rend auprès des souverains alliés
pour convenir avec eux de tout ce qui est relatif à la médiation.
-- Il obtient l'acceptation formelle de cette médiation, et
repart après avoir acquis la connaissance précise des intentions
des alliés. -- Comme l'avait prévu M. de Metternich, Napoléon en
apprenant cette entrevue, veut le voir, et l'invite à se rendre à
Dresde. -- Arrivée de M. de Metternich dans cette ville le 25
juin. -- Discussions préalables avec M. de Bassano sur la
médiation, sur sa forme, sa durée, et la manière de la concilier
avec le traité d'alliance. -- Entrevue avec Napoléon. --
Entretien orageux et célèbre. -- Napoléon, regrettant les
emportements imprudents auxquels il s'est livré, charge M. de
Bassano de reprendre l'entretien avec M. de Metternich. --
Nouvelle entrevue dans laquelle Napoléon, déployant autant de
souplesse qu'il avait d'abord montré de violence, consent à la
médiation, mais en arrachant à M. de Metternich une prolongation
d'armistice jusqu'au 17 août, seule chose à laquelle il tînt,
dans l'intérêt de ses préparatifs militaires. -- Acceptation
formelle de la médiation autrichienne, et assignation du 5
juillet pour la réunion des plénipotentiaires à Prague. -- Retour
de M. de Metternich à Gitschin auprès de l'empereur François. --
La nécessité de s'entendre avec la Prusse et la Russie sur la
prolongation de l'armistice et sur l'envoi des plénipotentiaires
à Prague entraîne un nouveau délai, d'abord jusqu'au 8, puis
jusqu'au 12 juillet. -- Napoléon, auquel ces délais convenaient,
s'en réjouit en affectant de s'en plaindre, et en fait naître de
nouveaux en partant lui-même pour Magdebourg. -- Son départ le 10
juillet. -- Il apprend en route les événements d'Espagne. -- Ce
qui s'était passé dans ce pays depuis que les Anglais avaient été
expulsés de la Castille, et que les armées du centre,
d'Andalousie et de Portugal avaient été réunies. -- Projets de
lord Wellington pour la campagne de 1813. -- Il se propose de
marcher sur la Vieille-Castille avec 70 mille Anglo-Portugais et
20 mille Espagnols. -- Projets des Français. -- Possibilité en
opérant bien de tenir tête aux Anglais, et de les rejeter même en
Portugal. -- Nouveaux conflits entre l'autorité de Paris et celle
de Madrid, et fâcheuses instructions qui en sont la suite. -- Il
résulte de ces instructions et de la lenteur de Joseph à évacuer
Madrid une nouvelle dispersion des forces françaises. -- Reprise
des opérations en mai 1813. -- Quatre divisions de l'armée de
Portugal ayant été envoyées au général Clausel dans le nord de la
Péninsule, Joseph, qui aurait pu réunir 76 mille hommes contre
lord Wellington, n'en a que 52 mille à lui opposer. -- Retraite
sur Valladolid et Burgos. -- Le manque de vivres précipite notre
marche rétrograde. -- Deux opinions dans l'armée, l'une
consistant à se retirer sur la Navarre afin d'être plus sûr de
rejoindre le général Clausel, l'autre consistant à se tenir
toujours sur la grande route de Bayonne afin de couvrir la
frontière de France. -- Les ordres réitérés de Paris font
incliner Joseph et Jourdan vers cette dernière opinion. --
Nombreux avis expédiés au général Clausel pour l'engager à se
réunir à l'armée entre Burgos et Vittoria. -- Retraite sur
Miranda del Ebro et sur Vittoria. -- Espérance d'y rallier le
général Clausel. -- Malheureuse inaction de Joseph et de Jourdan
dans les journées du 19 et du 20 juin. -- Funeste bataille de
Vittoria le 21 juin, et ruine complète des affaires des Français
en Espagne. -- À qui peut-on imputer ces déplorables événements?
-- Irritation violente de Napoléon contre son frère Joseph, et
ordre de le faire arrêter s'il vient à Paris. -- Envoi du
maréchal Soult à Bayonne pour rallier l'armée, et reprendre
l'offensive. -- Retour de Napoléon à Dresde, après une excursion
de quelques jours à Torgau, à Wittenberg, à Magdebourg et à
Leipzig. -- Suite des négociations de Prague. -- MM. de Humboldt
et d'Anstett nommés représentants de la Prusse et de la Russie au
congrès de Prague. -- Ces négociateurs, rendus le 11 juillet à
Prague, se plaignent amèrement de n'y pas voir arriver les
plénipotentiaires français au jour convenu. -- Chagrin et
doléances de M. de Metternich. -- Napoléon, revenu le 15 à
Dresde, après avoir différé sous divers prétextes la nomination
des plénipotentiaires français, désigne enfin MM. de Narbonne et
de Caulaincourt. -- Une fausse interprétation donnée à la
convention qui prolonge l'armistice lui fournit un nouveau
prétexte pour ajourner le départ de M. de Caulaincourt. -- Son
espérance en gagnant du temps est de faire remettre au 1er
septembre la reprise des hostilités. -- Redoublement de plaintes
de la part des plénipotentiaires, et déclaration de M. de
Metternich qu'on n'accordera pas un jour de plus au delà du 10
août pour la dénonciation de l'armistice, et du 17 pour la
reprise des hostilités. -- La difficulté soulevée au sujet de
l'armistice étant levée, Napoléon expédie M. de Caulaincourt avec
des instructions qui soulèvent des questions de forme presque
insolubles. -- Pendant ce temps il quitte Dresde le 25 juillet
pour aller voir l'Impératrice à Mayence. -- Finances et police de
l'Empire durant la guerre de Saxe; affaires des séminaires de
Tournay et de Gand, et du jury d'Anvers. -- Retour de Napoléon à
Dresde le 4 août, après avoir passé la revue des nouveaux corps
qui se rendent en Saxe. -- Vaines difficultés de forme au moyen
desquelles on a même empêché la constitution du congrès de
Prague. -- M. de Metternich déclare une dernière fois que si le
10 août à minuit les bases de paix n'ont pas été posées,
l'armistice sera dénoncé, et l'Autriche se réunira à la
coalition. -- Pensée véritable de Napoléon dans ce moment
décisif. -- Ne se flattant plus d'empêcher la Russie et la Prusse
de reprendre les hostilités le 17 août, il voudrait, en ouvrant
une négociation sérieuse avec l'Autriche, différer l'entrée en
action de celle-ci. -- Il entame effectivement avec l'Autriche
une négociation secrète qui doit être conduite par M. de
Caulaincourt et ignorée de M. de Narbonne. -- Ouverture de M. de
Caulaincourt à M. de Metternich le 6 août, quatre jours avant
l'expiration de l'armistice. -- Surprise de M. de Metternich. --
Sa réponse sous quarante-huit heures, et déclaration authentique
des intentions de l'Autriche, donnée au nom de l'empereur
François. -- Avantages tout à fait inespérés offerts à Napoléon.
-- Nobles efforts de M. de Caulaincourt pour décider Napoléon à
accepter la paix qu'on lui offre. -- Contre-proposition de
celui-ci, envoyée seulement le 10, et jugée inacceptable par
l'Autriche. -- Le 10 août s'étant passé sans l'adoption des bases
proposées, l'Autriche déclare le congrès de Prague dissous avant
qu'il ait été ouvert, et proclame son adhésion à la coalition. --
Napoléon, éprouvant un moment de regret, ordonne, mais
inutilement, à M. de Caulaincourt de prolonger son séjour à
Prague. -- L'empereur de Russie ayant précédé le roi de Prusse en
Bohême, et ayant conféré avec l'empereur François, déclare, au
nom des souverains alliés, les dernières propositions de Napoléon
inacceptables. -- Retour et noble affliction de M. de
Caulaincourt. -- Départ de Napoléon de Dresde le 16 août. -- Sa
confiance et ses projets. -- Profondeur de ses conceptions pour
la seconde partie de la campagne de 1813. -- Il prend le cours de
l'Elbe pour ligne de défense, et se propose de manoeuvrer
concentriquement autour de Dresde, afin de battre successivement
toutes les masses ennemies qui voudront l'attaquer de front, de
flanc ou par derrière. -- Projets de la coalition et forces
immenses mises en présence dans cette guerre gigantesque. --
L'armée de Silésie, commandée par Blucher, étant la première en
mouvement, Napoléon marche à elle pour la rejeter sur la
Katzbach. -- Combats des 20, 21 et 22 août, à la suite desquels
Blucher est obligé de se replier derrière la Katzbach. --
Napoléon apprend le 22 au soir l'apparition de la grande armée
des coalisés sur les derrières de Dresde. -- Son retour précipité
sur Dresde. -- Il s'arrête à Stolpen, et forme le projet de
déboucher par Koenigstein, afin de prendre l'armée coalisée à
revers, et de la jeter dans l'Elbe. -- Les terreurs des habitants
de Dresde et les hésitations du maréchal Saint-Cyr en cette
circonstance détournent Napoléon de la plus belle et de la plus
féconde de ses conceptions. -- Son retour à Dresde le 26, et
inutile attaque de cette ville par les coalisés. -- Célèbre
bataille de Dresde livrée le 27 août. -- Défaite complète de
l'armée coalisée et mort de Moreau. -- Position du général
Vandamme à Péterswalde sur les derrières des alliés. -- Nouveau
et vaste projet sur Berlin qui détourne Napoléon des opérations
autour de Dresde. -- Désastre du général Vandamme à Kulm amené
par le plus singulier concours de circonstances. -- Conséquences
de ce désastre. -- Retour de confiance chez les coalisés et
aggravation de la situation de Napoléon, dont les dernières
victoires se trouvent annulées. -- Sa situation au 30 août 1813.
[Date en marge: Juin 1813.]
[En marge: Intention véritable de Napoléon en signant l'armistice de
Pleiswitz.]
[En marge: Sa pensée est de continuer la guerre, et de prendre
seulement le temps d'achever ses préparatifs.]
[En marge: Soin de Napoléon à cacher ses desseins, afin de ne pas
exciter de trop graves mécontentements dans le public et dans
l'armée.]
En signant l'armistice de Pleiswitz, Napoléon n'avait d'autre
intention que de gagner deux mois pour compléter ses armements, et les
proportionner aux forces des nouveaux ennemis qu'il allait s'attirer,
mais il n'avait pas eu un moment la pensée de la paix, ne voulant à
aucun prix la conclure aux conditions que l'Autriche prétendait y
mettre. Ces conditions révélées tant de fois depuis quatre mois,
tantôt par de simples insinuations, tantôt par les déclarations
récentes et formelles de M. de Bubna, étaient, comme on l'a vu, les
suivantes: Dissolution du grand-duché de Varsovie; reconstitution de
la Prusse au moyen d'une partie considérable de ce grand-duché, et de
quelques portions des provinces anséatiques; restitution à
l'Allemagne des villes libres de Lubeck, de Brême, de Hambourg;
abolition de la Confédération du Rhin; rétrocession à l'Autriche de
l'Illyrie et des portions de la Pologne qui lui avaient jadis
appartenu. Quoique cette paix continentale, prélude assuré de la paix
maritime, laissât à la France, indépendamment de la Belgique et des
provinces rhénanes, la Hollande, le Piémont, la Toscane, l'État
romain, maintenus en départements français, la Westphalie, la
Lombardie, Naples, constitués en royaumes vassaux, Napoléon la
repoussait absolument, non à cause des pertes de territoire qui
étaient presque nulles, mais comme une atteinte à sa gloire, et lui
préférait sans hésiter la guerre avec l'Europe entière. C'était sans
doute une insigne témérité pour lui-même, une cruauté pour tant de
victimes destinées à périr sur les champs de bataille, une sorte
d'attentat envers la France, exposée à tant de dangers uniquement pour
l'orgueil de son chef, mais enfin c'était une résolution à peu près
prise, et dans laquelle il y avait fort peu de chance de l'ébranler.
Il eût fallu autour de lui de meilleurs conseillers, et surtout de
plus autorisés, pour le faire revenir de cette détermination fatale.
Pourtant, bien que tout à fait résolu (ce qui résulte d'une manière
incontestable de ses ordres, de ses communications diplomatiques, et
de quelques aveux inévitables faits à ses coopérateurs les plus
intimes), il ne pouvait lui convenir de laisser apercevoir sa
véritable pensée, ni aux puissances avec lesquelles il avait à
traiter, ni à la plupart des agents de son gouvernement, du zèle
desquels il avait grand besoin. En effet, connue de l'Autriche, la
pensée de Napoléon aurait définitivement décidé cette puissance contre
nous, accéléré ses armements déjà bien assez actifs, répandu le
désespoir parmi nos alliés déjà bien assez dégoûtés de notre alliance,
rendu impossible une prolongation d'armistice à laquelle Napoléon
tenait essentiellement, et qu'il ne désespérait pas d'obtenir en
traînant les négociations en longueur. Avouée aux hommes qui
composaient son gouvernement, sa résolution de ne pas accepter la paix
se serait bientôt répandue dans le public, aurait augmenté l'aversion
qu'inspirait sa politique, étendu cette aversion à sa personne et à sa
dynastie, rendu les levées d'hommes plus difficiles, et irrité,
découragé l'armée, qui ne voyant plus de terme à l'effusion de son
sang, serait devenue plus hardie et plus sévère dans son langage. Il
semblait effectivement que l'opposition, comprimée partout, se fût
réfugiée dans les camps, et que nos militaires de tout grade, pour
prix des sacrifices qu'on exigeait d'eux, voulussent exercer la
liberté inaliénable de l'esprit français. Après s'être précipités le
matin au milieu des dangers, ils déploraient le soir dans les bivouacs
l'obstination fatale qui faisait couler tant de sang pour une
politique qu'ils commençaient à ne plus comprendre. Ils avaient bien
admis qu'après Moscou et la Bérézina il fallût une revanche éclatante
aux armes françaises; mais après Lutzen, après Bautzen, le prestige de
nos armes étant rétabli, ils auraient été révoltés, et peut-être
glacés dans leur zèle, s'ils avaient appris que Napoléon pouvant
conserver la Belgique, les provinces rhénanes, la Hollande, le
Piémont, la Toscane, Naples, ne s'en contentait pas, et voulait
encore immoler des milliers d'hommes pour garder Lubeck, Hambourg,
Brême, pour conserver le vain titre de protecteur de la Confédération
du Rhin! Par toutes ces raisons, Napoléon ne dit à personne, excepté
peut-être à M. de Bassano, sa pensée tout entière; il n'en dit à
chacun que ce que chacun avait besoin d'en savoir pour accomplir sa
tâche particulière, réservant pour lui seul la connaissance complète
de ses funestes desseins.
[En marge: Napoléon dit une partie de son secret au prince Eugène et
au ministre de la guerre, parce qu'il ne peut pas faire autrement.]
[En marge: Il trompe entièrement le prince Cambacérès.]
On vient de voir que M. de Bubna avait reparu au quartier général avec
les conditions de l'Autriche, et que ces conditions avaient été
considérablement modifiées, puisqu'en remettant à la paix maritime le
sacrifice des villes anséatiques et de la Confédération du Rhin, on
avait fait tomber la seule objection qu'elles pussent raisonnablement
provoquer. Napoléon se sentant alors serré de près, et craignant
d'avoir à se prononcer immédiatement, ce qui lui eût mis l'Autriche
sur les bras avant qu'il fût en mesure de lui résister, avait signé
l'armistice si désavantageux de Pleiswitz, non pour avoir le temps de
traiter, mais pour avoir celui d'armer. Il écrivit sous le secret au
prince Eugène et au ministre de la guerre qu'il signait cet armistice,
dont il prévoyait en partie le danger, pour avoir le temps de se
préparer contre l'Autriche, à laquelle il entendait faire la loi au
lieu de la recevoir d'elle. Il recommanda à l'un et à l'autre de ne
rien négliger pour que l'armée d'Italie destinée à menacer l'Autriche
par la Carinthie, pour que l'armée de Mayence destinée à la menacer
par la Bavière, fussent prêtes à la fin de juillet, et d'agir de
manière que les jours _comptassent double_, car on avait à peine deux
mois pour achever les armements que les circonstances rendaient
indispensables. Toutefois il n'avoua ni à l'un ni à l'autre quelle
était cette loi de l'Autriche qu'il ne voulait pas subir, il leur
laissa même croire que les exigences de cette puissance étaient
exorbitantes, et ne tendaient à rien moins qu'à ruiner la puissance de
la France et à offenser son honneur. Il écrivit au prince Cambacérès,
auquel il avait remis en partant le dépôt de son autorité, que
l'armistice signé pourrait sans doute conduire à la paix, qu'il _ne
fallait pas toutefois que ce fût une raison de ralentir les
préparatifs de guerre, mais au contraire une raison de les redoubler,
car ce n'était qu'autant qu'on verrait que nous étions formidables sur
tous les points, que la paix pourrait être sûre et honorable_.--Mais
au prince Cambacérès pas plus qu'aux autres, il n'osa dire ce qu'il
entendait par une paix sûre et honorable, et il se garda de lui avouer
qu'il ne considérait pas comme telle une paix qui, indépendamment du
Rhin et des Alpes, concédait directement ou indirectement à la France
la Hollande, la Westphalie, le Piémont, la Lombardie, la Toscane, les
États romains et Naples.
[En marge: M. de Bassano seul dépositaire de ses véritables
résolutions.]
[En marge: Napoléon songe à se faire accorder un mois de plus de
suspension d'armes, en feignant de négocier.]
À M. de Bassano seul, qu'il ne pouvait pas tromper, puisque ce
ministre était l'intermédiaire de toutes les communications de la
France avec les puissances européennes, et duquel il n'avait pas
d'ailleurs la moindre objection à craindre, il découvrit sa vraie
pensée, en lui confiant le soin de recevoir à sa place M. de Bubna. Il
lui dit qu'il ne voulait pas voir cet envoyé, pour n'avoir pas à se
prononcer sur les conditions de l'Autriche; il lui enjoignit de
l'emmener à Dresde, où devait bientôt revenir le quartier général
français, et de l'y retenir jusqu'à son retour, ce qui ferait gagner
une dizaine de jours, et conduirait à la mi-juin avant d'avoir réuni
les plénipotentiaires. En soulevant ensuite des difficultés de forme,
il était possible d'atteindre le mois de juillet sans s'être prononcé
sur le fond des choses. Puis en montrant au dernier moment quelque
disposition à traiter, et en argumentant du peu de temps qui resterait
alors, il serait encore possible de faire prolonger d'un mois la durée
de l'armistice, ce qui après juin et juillet assurerait tout le mois
d'août, et procurerait ainsi trois mois pour armer, trois mois dont
les puissances coalisées profiteraient sans doute, mais pas autant que
la France, car elles n'étaient administrées ni avec la même activité
ni avec le même génie.
Ce plan arrêté, Napoléon fit partir M. de Bassano pour Dresde, en le
chargeant d'annoncer sa prochaine arrivée dans cette capitale, et de
lui chercher en dehors des résidences royales une habitation commode
et convenable, où il fût à la fois à la ville et à la campagne, où il
pût travailler en liberté, respirer un air pur, et se trouver à portée
des camps d'instruction établis au bord de l'Elbe. Il ordonna d'y
amener une partie de sa maison, la Comédie française elle-même, afin
d'y déployer une sorte de splendeur pacifique, qui respirât la
satisfaction, la confiance et le penchant au repos, penchant qui
n'avait jamais moins pénétré dans son âme. _Il est bon_, écrivait-il
au prince Cambacérès, _qu'on croie que nous nous amusons ici_.--
[En marge: Avant de retourner à Dresde, Napoléon met tous ses soins à
bien cantonner ses troupes.]
[En marge: Leur distribution sur la ligne frontière stipulée par
l'armistice.]
Suivant son usage, Napoléon ne quitta point ses troupes sans avoir
assuré leur entretien, leur bonne santé, et leur instruction pendant
la durée de la suspension d'armes. Il s'était réservé, d'après les
conditions de cet armistice, la basse Silésie, pays riche en toutes
sortes de ressources tant pour la nourriture que pour le vêtement des
hommes. Il y répartit ses corps d'armée, depuis les montagnes de la
Bohême jusqu'à l'Oder, de la manière suivante. Il plaça Reynier à
Gorlitz avec le 7e corps, Macdonald à Lowenberg avec le 11e, Lauriston
à Goldberg avec le 5e, Ney à Liegnitz avec le 3e, Marmont à Buntzlau
avec le 6e, Bertrand à Sprottau avec le 4e, Mortier aux environs de
Glogau avec l'infanterie de la jeune garde, Victor à Crossen avec le
2e, Latour-Maubourg et Sébastiani au bord de l'Oder avec la cavalerie
de réserve. Le maréchal Oudinot, avec le corps destiné à marcher sur
Berlin, fut cantonné sur les limites de la Saxe et du Brandebourg,
lesquelles formaient de l'Oder à l'Elbe la ligne de démarcation
stipulée par l'armistice. Ces divers corps durent camper dans des
villages ou des baraques, manoeuvrer, se reposer et bien vivre. Ils
devaient être entretenus au moyen de réquisitions sur le pays,
ménagées de manière à pouvoir y subsister trois mois au moins, et à y
former des approvisionnements pour l'époque du renouvellement des
hostilités. Napoléon prescrivit en outre des levées de draps et de
toiles dans la partie de la Silésie qui lui était restée, et qui les
produisait en abondance, afin de réparer le vêtement déjà usé de ses
soldats. La Silésie devant, dans tous les cas, revenir à la Prusse,
puisque l'Autriche n'en voulait pas, il n'avait à la ménager que pour
en faire durer les ressources aussi longtemps que ses besoins.
[En marge: Ce qui s'était passé à Hambourg pendant les derniers
événements.]
[En marge: Attitude équivoque du Danemark.]
[En marge: Les exigences de la coalition ramènent le Danemark à la
France.]
[En marge: Le retour du Danemark rend facile la rentrée de nos troupes
dans la ville de Hambourg.]
[En marge: Nouvelle occupation de Hambourg.]
[En marge: Renouvellement des ordres sévères de Napoléon.]
[En marge: Corps de cavalerie et d'infanterie confié au duc de Padoue
pour purger la rive gauche de l'Elbe de la présence des Cosaques.]
De toutes ses places sur l'Oder et la Vistule, celle de Glogau ayant
eu seule l'avantage d'être débloquée, il en renouvela la garnison et
les approvisionnements, et ordonna d'en perfectionner les moyens de
défense. Il expédia des officiers à Custrin, Stettin, Dantzig, pour
apprendre à ces garnisons les derniers triomphes de nos armes, pour
leur porter des récompenses, et veiller à ce que les vivres consommés
chaque jour fussent remplacés immédiatement par des quantités égales,
conformément aux conditions expresses de l'armistice. Il avait été
convenu par l'une des stipulations de l'armistice que l'importante
place de Hambourg dépendrait du sort des armes, et resterait à ceux
qui l'occuperaient le 8 juin au soir. Elle était rentrée dans nos
mains le 29 mai, par l'arrivée du général Vandamme à la tête de deux
divisions, et serait redevenue plus tôt notre propriété sans
l'intervention singulière et un moment inexplicable du Danemark dans
cette occasion. Jusque-là le Danemark nous avait été fidèle, et il
nous le devait, puisque c'était pour lui conserver la Norvége que nous
avions la guerre avec la Suède. À la suite de notre désastre de
Moscou, il avait été vivement sollicité par la Russie et l'Angleterre
d'abandonner la Norvége à la Suède, avec promesse de l'indemniser aux
dépens de la France s'il cédait, et avec menace, s'il résistait,
d'abattre la monarchie danoise. À ces sollicitations menaçantes de la
Russie et de l'Angleterre, s'étaient jointes les instances plus douces
de l'Autriche, invitant le Danemark à s'unir à elle, et lui promettant
la conservation de la Norvége, s'il adhérait à sa politique
médiatrice. Au milieu de ce conflit de suggestions de tout genre, le
Danemark craignant que la France ne fût plus en mesure de le soutenir,
avait loyalement demandé à Napoléon l'autorisation de traiter pour son
compte, afin d'échapper aux périls qui le menaçaient, et Napoléon
touché de sa franchise y avait généreusement consenti. Il lui avait
même renvoyé les matelots danois qui servaient sur notre flotte, pour
que sa situation s'approchât davantage de la neutralité. L'espérance
du Danemark avait été en se remettant en paix avec l'Angleterre par
l'intermédiaire de la Russie, et en restant neutre ensuite avec tout
le monde, de s'assurer la conservation de la Norvége. Bientôt on lui
avait signifié que non-seulement il fallait qu'il nous déclarât la
guerre, ce qui coûtait fort à sa loyauté, mais qu'il fallait en outre
qu'il renonçât à la Norvége, sauf une indemnité éventuelle, de manière
que la défection envers nous ne l'aurait pas même sauvé de la
spoliation. Révolté de ces exigences, le Danemark nous était enfin
revenu, et l'une de ses divisions, qui s'était tenue aux portes de
Hambourg dans une attitude équivoque, et presque inquiétante, nous
avait tendu la main, au lieu de nous menacer. Vandamme alors que rien
ne retenait, avait expulsé le rassemblement de Tettenborn, composé de
Cosaques, de Prussiens, de Mecklembourgeois, de soldats des villes
anséatiques, et avait arboré de nouveau les aigles françaises sur
tout le cours de l'Elbe inférieur. Napoléon avait sur-le-champ expédié
au maréchal Davout l'ordre de s'établir fortement dans Hambourg, Brême
et Lubeck, lui avait réitéré l'injonction de punir sévèrement la
révolte de ces villes, d'en tirer les ressources nécessaires pour
l'armée, et de créer sur le bas Elbe un vaste établissement militaire
qui complétât les défenses de ce grand fleuve, où nous allions avoir
Koenigstein, Dresde, Torgau, Wittenberg, Magdebourg et Hambourg. Cette
ligne si importante, objet de si vifs débats dans la négociation de
l'armistice, nous était donc assurée, indépendamment de celle de
l'Oder, dont nous avions la partie la plus essentielle, celle qui
faisait face à Dresde. Quelques troupes de partisans, il est vrai,
avaient passé la ligne de l'Elbe, et parcouraient en ce moment la
Westphalie, la Hesse, la Saxe, répandant partout la terreur des
Cosaques, devenue presque superstitieuse. Napoléon forma sur ses
derrières un corps d'infanterie et de cavalerie pour les poursuivre à
outrance, et sabrer sans pitié ceux qu'on prendrait en deçà de l'Elbe.
Le duc de Padoue, destiné, comme on l'a dit, à commander un troisième
corps de cavalerie, lorsque les deux premiers, ceux de Latour-Maubourg
et de Sébastiani, seraient complétés, se trouvait alors à Leipzig avec
le noyau de son corps. Il comptait environ trois mille cavaliers et
quelques pièces d'artillerie attelée. Napoléon lui adjoignit la
division polonaise Dombrowski, la division Teste (quatrième de
Marmont), laissée en arrière pour achever son organisation, une
seconde division wurtembergeoise récemment arrivée, quelques
bataillons de garnison de Magdebourg, ce qui formait un rassemblement
de 8 mille cavaliers et de 12 mille fantassins. Il lui prescrivit de
s'occuper uniquement de la police du pays compris entre l'Elbe et le
Rhin, de le pacifier, de le purger de coureurs, et s'il en surprenait
quelques-uns postérieurement au 8 juin, terme extrême assigné aux
hostilités, de les traiter comme des bandits, et tout au moins de les
faire prisonniers, afin de s'emparer de leurs chevaux qui étaient
excellents.
[En marge: Retour de Napoléon à Dresde.]
Ces premiers soins donnés à l'exécution de l'armistice et au bien-être
des troupes pendant la suspension d'armes, Napoléon s'achemina vers
Dresde, où il avait le projet de passer tout le temps des prochaines
négociations, et rétrograda vers l'Elbe avec la cavalerie et
l'infanterie de la vieille garde, marchant lui-même au pas de ses
troupes par journées d'étapes. Il ne fut de retour à Dresde que le 10
juin, ce qui convenait à son calcul de se trouver le plus tard
possible en présence de M. de Bubna. Le roi de Saxe vint à sa
rencontre, et les habitants de Dresde eux-mêmes, voyant avec plaisir
la guerre écartée de leurs foyers, et leur roi honoré, lui firent un
accueil auquel on n'aurait pas dû s'attendre de la part d'une
population allemande.
[En marge: Son établissement au palais Marcolini, et sa manière d'y
vivre.]
[En marge: Longue attente de M. de Bubna, et note par lui remise à
l'arrivée de Napoléon.]
Napoléon descendit au palais Marcolini, dont M. de Bassano avait fait
choix pour lui. Ce palais, entouré d'un vaste et beau jardin, était
situé dans le faubourg de Friedrichstadt, tout près de la prairie de
l'Osterwise, où des troupes nombreuses pouvaient manoeuvrer au bord de
l'Elbe. Napoléon y trouva sa maison déjà installée et toute prête à le
recevoir. Là, sans être à charge à la cour de Saxe, sans être
incommodé par elle, il avait ce qu'il désirait, un établissement
convenable, de l'air, de la verdure et un champ de manoeuvre. Il
décida qu'il aurait le matin un lever comme aux Tuileries, au milieu
du jour des revues et des manoeuvres, le soir des dîners, des
réceptions, et les chefs-d'oeuvre de Corneille, de Racine, de Molière,
représentés par les premiers acteurs de la Comédie française. Le
lendemain même de son retour à Dresde, sa vie telle qu'il l'avait
ordonnée commençait avec la précision et l'invariabilité d'une
consigne militaire. Mais en même temps M. de Bubna, qui, arrivé de
Vienne depuis plus de quinze jours, attendait vainement le moment de
le voir, lui rappela sa présence par une note formelle, à laquelle il
fallait de toute nécessité répondre clairement et promptement.
[En marge: Communications entre les coalisés et la cour d'Autriche
pendant la négociation de l'armistice.]
[En marge: On se sert de la présence de M. de Caulaincourt aux
avant-postes pour effrayer l'Autriche, et la décider par la crainte de
l'arrangement direct.]
Pour comprendre cette note et son importance, il est indispensable de
connaître les dernières circonstances survenues en Autriche, où comme
ailleurs les événements se succédaient avec une prodigieuse rapidité,
sous la violente impulsion que Napoléon imprimait partout à la marche
des choses. En employant M. de Caulaincourt dans la négociation de
l'armistice, afin de susciter l'occasion d'un arrangement direct avec
la Russie, Napoléon avait fourni à celle-ci une arme dangereuse, et
dont elle devait faire un funeste usage. Si l'empereur Alexandre,
moins blessé par les dédains de Napoléon, moins épris du rôle tout
nouveau de roi des rois, avait pu partager à quelque degré l'opinion
du prince Kutusof, qui voulait qu'on se tirât de cette guerre en
signant avec la France une paix toute russe, c'eût été un grand
à-propos de lui envoyer M. de Caulaincourt, qui avait été longtemps
son confident et presque son ami. Mais enivré de l'encens que
brûlaient devant lui les Allemands, Alexandre était devenu malgré sa
douceur ordinaire un ennemi implacable, auquel il était dangereux de
chercher à s'adresser. Au lieu de le toucher par l'envoi de M. de
Caulaincourt, on lui fournit seulement un moyen de mettre un terme aux
longues hésitations de l'Autriche. C'était le cas en effet pour
Alexandre de dire à cette puissance: Décidez-vous, car si, faute de
nous secourir, vous nous laissez encore battre comme à Lutzen, comme à
Bautzen, nous serons forcés de traiter avec notre commun ennemi,
d'accepter les avances qu'il nous fait, de conclure avec lui une paix
exclusivement avantageuse à la Russie, et de vous livrer
définitivement à son ressentiment, qui ne doit pas être médiocre, car
si vous n'avez pas assez fait pour nous secourir, vous avez assez fait
pour lui inspirer une profonde défiance.--Ce langage à la cour de
Vienne serait venu d'autant plus à propos le lendemain de Bautzen,
qu'un nouveau mouvement en arrière allait éloigner les coalisés des
frontières de l'Autriche, et les priver de tout contact avec elle.
C'était donc le moment ou jamais de s'unir, car un pas de plus, et les
mains tendues les unes vers les autres ne pourraient plus se joindre.
[En marge: Envoi de M. de Nesselrode à Vienne pour menacer l'Autriche
d'un arrangement direct avec la France.]
Telles sont les raisons qu'on avait résolu d'employer auprès de
l'empereur François et de M. de Metternich; et tandis que MM. Kleist
et de Schouvaloff négociaient à Pleiswitz l'armistice du 4 juin, on
avait appelé M. de Stadion, on lui avait fait remarquer le choix de M.
de Caulaincourt pour cette négociation, on avait même ajouté le
mensonge à la vérité, car on avait parlé de prétendues insinuations
que ce personnage se serait permises (ce qui était faux), et
desquelles on pouvait conclure que Napoléon songeait à s'entendre
directement avec la Russie aux dépens de l'Autriche. Tout ce que
l'envoi de M. de Caulaincourt permettait de supposer en fait de
tentatives diplomatiques, on l'avait donné pour accompli, et on avait
pressé M. de Stadion de déclarer à son cabinet, que ce qu'on refusait
aujourd'hui, on serait obligé de l'accepter dans quelques jours, sous
la pression des circonstances et des victoires de Napoléon. M. de
Stadion, qui n'aimait pas la France, et qui avait été fort offusqué de
la présence de M. de Caulaincourt, s'était hâté de peindre à sa cour,
en l'exagérant beaucoup, le danger d'un arrangement direct entre la
France et la Russie. Ne comptant même pas assez sur l'influence des
paroles écrites, on avait expédié, comme nous l'avons dit, M. de
Nesselrode, le même qui pendant quarante ans n'a cessé de conseiller à
ses divers maîtres une politique profonde par sa patience, mais pas
toujours d'accord avec leur tempérament irritable. Jeune alors,
simple, modeste, moins dogmatique que M. de Metternich, moins
entreprenant, mais doué d'autant de finesse, et fait pour gagner la
confiance d'un prince éclairé comme Alexandre, il avait déjà obtenu
sur lui un ascendant très-marqué. Le czar, quoiqu'il eût laissé à M.
de Romanzoff le vain titre de chancelier, en mémoire de la Finlande et
de la Bessarabie conquises sous son ministère, avait amené M. de
Nesselrode à son quartier général, et ne dirigeait plus les affaires
qu'avec lui et par son conseil. Il l'avait expédié dès le 1er juin
pour Vienne, avec la mission de prier, de supplier, de menacer au
besoin la cour d'Autriche, en lui montrant la tête de Méduse,
c'est-à-dire Napoléon s'abouchant avec Alexandre, et renouvelant sur
l'Oder l'entrevue du Niémen, et peut-être à Breslau l'alliance de
Tilsit. M. de Nesselrode s'était mis en route sur-le-champ, se
dirigeant sur Vienne à travers la Bohême.
[En marge: Effet produit sur l'empereur François et sur M. de
Metternich par la perspective d'un arrangement direct entre la Russie
et la France.]
[En marge: Danger pour l'Autriche, si elle ne se décide pas à temps,
d'être repoussée universellement, après avoir été universellement
recherchée.]
Il n'en fallait pas tant pour donner à deux esprits aussi clairvoyants
que l'empereur François et M. de Metternich une commotion décisive.
L'Autriche, en effet, replacée par la fortune dans une grande
situation, dont elle avait été précipitée depuis vingt ans par l'épée
de Napoléon, courait cependant un grave danger. Tout le monde la
caressait en ce moment, tout le monde se présentait à elle les mains
pleines des dons les plus magnifiques. Alexandre lui offrait
non-seulement l'Illyrie et une part de la Pologne, mais l'Italie, mais
le Tyrol, mais la couronne impériale d'Allemagne, que Napoléon avait
fait tomber de sa tête, et, plus que tout cela, l'indépendance. La
France lui offrait avec l'Illyrie et une part de la Pologne, non pas
l'Italie, non pas le Tyrol, non pas la couronne impériale, mais ce qui
l'eût charmée un siècle auparavant, la Silésie, sans l'indépendance il
est vrai, à laquelle elle tenait plus qu'à tout le reste. Elle n'avait
donc qu'à choisir; mais si, voulant jouir trop longtemps de ce rôle de
puissance universellement courtisée, elle ne se décidait pas à
propos, il était possible qu'après avoir été flattée, caressée par
tous, elle finît par être honnie par tous aussi, et écrasée sous leur
commun ressentiment, car si Napoléon et Alexandre s'entendaient, il
devait en résulter une paix exclusivement russe; l'Autriche n'aurait
rien de la Pologne, rien de l'Illyrie, rien de l'Italie; on ne
céderait point à son désir de reconstituer l'Allemagne, sauf quelques
dédommagements qu'on accorderait peut-être à la Prusse, et, loin de
recouvrer son indépendance, elle retomberait sous la domination de
Napoléon devenue plus dure que jamais. Il suffisait pour cela d'un
instant, et, dans les conjonctures présentes, les choses se décidant à
coups d'épée, et quels coups d'épée! c'était assez de quarante-huit
heures pour changer la face du monde.
[En marge: Départ subit de l'empereur François et de son ministre pour
Prague.]
[En marge: Altération visible des sentiments de M. de Metternich à
l'égard de la France.]
Plein de ces préoccupations, M. de Metternich avait déjà songé à
conduire son maître à Prague, afin d'être tout près du théâtre des
batailles et des négociations, et de pouvoir, du haut de la Bohême
comme d'un observatoire élevé et voisin, suivre le torrent si rapide
des choses, et s'y jeter au besoin. La nouvelle du choix de M. de
Caulaincourt pour négocier l'armistice l'avait affecté au point de
rendre son émotion visible aux yeux pénétrants de M. de Narbonne. Les
lettres de M. de Stadion ne lui avaient plus laissé un seul doute, et
en vingt-quatre heures l'empereur et son ministre avaient formé la
résolution de quitter Vienne pour Prague, au grand étonnement du
public, surpris non d'une telle résolution, mais de la promptitude
avec laquelle elle avait été prise. Dans les rapports où l'on était
avec la France, on avait en quelque sorte l'obligation de lui tout
expliquer, et M. de Metternich s'était hâté de dire à M. de Narbonne,
que les négociations étant à la veille de commencer par
l'intermédiaire de l'Autriche, il fallait que le médiateur se
rapprochât des parties soumises à sa médiation, qu'à Prague on
gagnerait six jours au moins sur chaque communication, ce qui
importait fort, la paix du monde devant se conclure en six semaines.
Cette raison justifiait le voyage à Prague, mais non pas le départ en
vingt-quatre heures. Des renseignements secrets et l'air contraint de
M. de Metternich avaient achevé de tout révéler à la vigilance de la
légation française. M. de Narbonne avait su, par des informations
sûres, que la cour de Vienne accélérait son départ par la crainte d'un
arrangement direct de la France avec la Russie, et ces informations
lui expliquaient en outre les nouveaux sentiments qu'il avait cru
découvrir chez M. de Metternich. M. de Narbonne, en effet, avait
trouvé le ministre autrichien sensiblement refroidi, ce qui était
naturel, car si M. de Metternich s'était échappé de notre alliance
comme un serpent s'échappe à force de mouvements alternatifs des
étreintes d'une main puissante, toutefois il n'avait pas entièrement
déserté notre cause, et dans l'intention fort sage de tout terminer
sans guerre, il avait défendu auprès des coalisés le système d'une
paix modérée, ce qui n'avait pas été facile, et il était fondé à nous
en vouloir de chercher à négocier une paix désastreuse pour lui,
tandis qu'il s'efforçait d'en stipuler une très-acceptable pour nous.
[En marge: Rencontre de M. de Nesselrode et de M. de Metternich.]
[En marge: Résolution invariable de M. de Metternich d'épuiser le rôle
de médiateur avant de passer au rôle de belligérant.]
Du reste, M. de Narbonne avait eu à peine le temps d'entretenir M. de
Metternich, et ce dernier, parti en toute hâte, était avec l'empereur
François à Gitschin, résidence située à une vingtaine de lieues de
Prague, dès le 3 juin au soir. En y arrivant il avait rencontré M. de
Nesselrode, qui apprenant le départ de la cour, avait rebroussé chemin
pour la joindre. Les paroles que ces deux hommes d'État, alors si
importants, avaient pu s'adresser, on les devine. M. de Nesselrode
avait, au nom de l'empereur de Russie et du roi de Prusse, supplié M.
de Metternich de mettre fin à de trop longues hésitations, de ne pas
laisser battre de nouveau les alliés, car, battus encore une fois, ils
seraient obligés de se soumettre à Napoléon, de traiter avec lui aux
dépens de l'Autriche, et de consacrer pour jamais la dépendance de
l'Europe. M. de Nesselrode s'était appliqué surtout à montrer à M. de
Metternich que Napoléon trahissait les Autrichiens, car tandis que
ceux-ci soutenaient pour lui le système d'une paix modérée, il
songeait à les sacrifier, et à conclure une paix accablante pour eux
seuls. Il avait donc pressé instamment le ministre autrichien de
suivre enfin l'exemple de la Prusse, et de s'unir par un traité formel
aux souverains alliés. M. de Metternich n'avait besoin d'être ni
éclairé ni excité, car il l'était suffisamment. Mais ce ministre, dont
le mérite a toujours été d'avoir, avec un esprit sans froideur, une
politique sans passion, s'attachait de plus en plus au système de
conduite qu'il avait adopté, celui d'épuiser le rôle intermédiaire
d'arbitre, avant de passer au rôle de belligérant. Ce système de
conduite, outre qu'il dégageait l'honneur de l'empereur François, son
honneur de souverain et de père, avait l'avantage de ménager aussi la
considération de l'Autriche, de lui procurer le temps dont elle avait
besoin pour armer, et, par-dessus tout, de rendre possible une
conclusion pacifique, car c'eût été un bien beau résultat pour elle
que de reconstituer la Prusse, de rétablir l'indépendance de
l'Allemagne, de recouvrer en outre l'Illyrie et la part perdue de la
Gallicie, sans courir les hasards peut-être funestes (personne ne le
savait alors) d'une nouvelle guerre avec Napoléon.
[En marge: Promesse à la Russie de s'unir à la coalition, si la France
reste sourde à toute proposition raisonnable, mais après avoir tout
fait pour éclairer celle-ci.]
M. de Metternich avec une prévoyance profonde voulait s'épargner
non-seulement la chance bien dangereuse de voir tout le monde, fatigué
de ses temporisations, s'arranger à ses dépens, mais la chance aussi
de se faire battre par la France, ce qu'il redoutait fort malgré les
événements de l'année précédente, et, par ce motif, il cherchait d'une
main à tenir la Prusse et la Russie, pour qu'elles ne pussent lui
échapper, et de l'autre à contenir Napoléon, pour lui faire accepter
une paix que l'Europe pût agréer. Aussi avait-il dit à M. de
Nesselrode qu'il s'était engagé à être médiateur, qu'il remplirait
franchement ce rôle pendant les deux mois qui allaient suivre, qu'il
lui fallait indispensablement, à l'égard de la France, passer par le
rôle de médiateur avant d'en arriver à celui d'ennemi, que jusque-là
il ne pouvait prendre parti, mais que si des conditions de paix
raisonnables étaient définitivement repoussées, il conseillerait à son
maître, l'armistice expiré, de s'unir aux puissances alliées, et de
tenter un suprême et dernier effort pour arracher l'Europe à la
domination de Napoléon.
[En marge: Double déclaration en ce sens que M. de Bubna est chargé de
porter à Dresde.]
Ce qu'on s'était promis actuellement, en conséquence de ces vues,
c'était, de la part de la Russie, de ne pas se laisser séduire par
l'appât d'un arrangement direct, de la part de l'Autriche, de déclarer
la guerre au jour indiqué, si les conditions de la médiation n'étaient
pas acceptées par la France. M. de Metternich, profitant du voisinage
de Prague, y avait rappelé M. de Bubna pour vingt-quatre heures, lui
avait bien expliqué la position, lui avait positivement affirmé qu'on
n'était pas encore engagé avec les belligérants, l'avait autorisé à
donner à l'appui de ce fait la parole d'honneur de l'empereur
François, mais l'avait autorisé aussi à signifier de la manière la
plus expresse qu'on finirait par s'engager, si la durée de l'armistice
n'était pas employée à négocier sincèrement une paix modérée. Il
l'avait en même temps chargé d'annoncer au cabinet français, que la
médiation de l'Autriche était formellement acceptée par la Prusse et
par la Russie, ce qui obligeait dès lors le médiateur à demander à
chacun ses conditions, et notamment à la France qui était instamment
priée de faire connaître les siennes. M. de Bubna devait à cette
occasion témoigner le désir de M. de Metternich de venir un moment à
Dresde, pour tout terminer sur les lieux, dans un entretien cordial
avec Napoléon. Là, en effet, on pouvait finir en quelques heures, car
si M. de Metternich parvenait à persuader Napoléon, tout serait dit,
les coalisés étant dans l'impossibilité de refuser les conditions que
l'Autriche déclarerait acceptables.
[En marge: Note de M. de Bubna, constituant pour le cabinet français
une vraie mise en demeure.]
Telles sont les choses, fort importantes comme on le voit, que M. de
Bubna, revenu à Dresde, voulait communiquer à Napoléon, et dont il ne
disait qu'une partie à M. de Bassano, sachant l'inutilité des
explications avec ce ministre, qui recevait les opinions de son maître
et ne les faisait pas. Napoléon étant arrivé le 10 juin, M. de Bubna
avait remis le 11 une note pour déclarer que la Russie et la Prusse
avaient officiellement accepté la médiation de l'Autriche, que
celle-ci était occupée à leur demander leurs conditions de paix, et
qu'on attendait que la France voulût bien énoncer les siennes. Ce
n'était là qu'une mise en demeure, ayant pour but non d'amener une
entière et immédiate énonciation des conditions de la France, mais de
provoquer les pourparlers préliminaires, les épanchements
confidentiels, préalable indispensable et plus ou moins long, suivant
le temps dont on dispose, des déclarations officielles et définitives.
[En marge: Preuve évidente que Napoléon ne voulait pas la paix,
résultant de plusieurs pertes de temps volontaires.]
[En marge: Napoléon prend quelques jours pour répondre à la note
remise le 11 juin par M. de Bubna.]