La loi salique ne fut jamais écrite, parce que c'était la loi vitale,
essentielle, de la monarchie française, et que tout essai de rédaction
l'eût délimitée. L'absolu est intranscriptible.
Pour cette raison, le Crime d'être pauvre n'est mentionné clairement
dans aucun code, ni dans aucun recueil de jurisprudence pénale. Tout au
plus, est-il classé parmi les simples délits relevant des tribunaux
correctionnels et assimilé au vagabondage, qui n'est, lui-même, qu'une
conséquence de la pauvreté.
Mais ce silence est une sanction péremptoire de la terreur universelle
qui refuse de préciser son objet.
Indiscutablement, la Pauvreté est le plus énorme des crimes, et le seul
qu'aucune circonstance ne saurait atténuer aux yeux d'un juge équitable.
C'est un crime tel, que la trahison, l'inceste, le parricide ou le
sacrilège, paraissent peu de chose, en comparaison, et sollicitent
l'attendrissement social.
Aussi, le genre humain ne s'y est jamais trompé, et l'infaillible
instinct de tous les peuples, en n'importe quel lieu de la terre, a
toujours frappé d'une identique réprobation, les titulaires de la
guenille ou du ventre creux.
Puisqu'on ne pouvait édicter aucun châtiment déterminé, pour un genre
d'attentat que les législations épouvantées ne consentaient pas à
définir, on accumula sur le Pauvre toutes les formes infamantes ou
afflictives de la vindicte unanime. Pour être assuré de tomber juste, on
empila sur sa tête la multitude des expiations, au milieu desquelles il
était impossible de faire un choix, sans danger de caractériser le
forfait.
Les indigents ne furent condamnés formellement ni au feu, ni à
l'écartellement, ni à l'estrapade, ni à l'écorchement, ni au pal, ni
même à la guillotine. Nulle disposition légale ne précisa jamais qu'on
dût les pendre, les émasculer, leur arracher les ongles, leur crever les
yeux, leur entonner du plomb fondu, les exposer, enduits de mélasse, au
soleil de la canicule, ou simplement, les traîner, dépouillés de leur
peau, dans un champ de luzerne fraîchement fauché.... Aucun de ces
charmants supplices ne leur fut littéralement appliqué, en vertu
d'aucune explicite loi.
Seulement, le génie tourmenteur, qui s'est appelé la Force sociale, a su
rassembler pour eux, en une gerbe unique de tribulation souveraine,
toute cette flore éparse des pénalités criminelles. On les a
sereinement, tacitement, excommuniés de la vie et on en a fait des
réprouvés. Tout _homme du monde_,--qu'il le sache ou qu'il
l'ignore,--porte en soi le mépris absolu de la Pauvreté, et tel est le
profond secret de l'HONNEUR, qui est la pierre d'angle des oligarchies.
Recevoir à sa table un voleur, un meurtrier ou un cabotin, est chose
plausible et recommandée,--si leurs industries prospèrent. Les muqueuses
de la considération la plus délicate n'en sauraient souffrir. Il est
même démontré qu'une certaine virginité se récupère au contact des
empoisonneurs d'enfants,--aussitôt qu'ils sont gorgés d'or.
Les plus liliales innocences offrent, en secret, la rosée de leurs
jeunes vœux au rutilant Minotaure, et les mères les plus vertueuses
pleurent de douces larmes à la pensée qu'un jour, peut-être, cet
accapareur millionnaire, qui a ruiné cent familles, aura la bonté de
s'employer à l'éventrement conjugal de leur «chère enfant.»
Mais l'opprobre de la misère est absolument indicible, parce qu'elle
est, au fond, l'unique souillure et le seul péché. C'est une coulpe si
démesurée, que le Seigneur Dieu l'a choisie pour sienne, quand il s'est
fait homme pour tout assumer.
Il a voulu qu'on le nommât, par excellence, le Pauvre et le Dieu des
pauvres. Ce goulu Sauveur,--_homo devorator et potator_, comme le
désignaient les juifs,--qui n'était venu que pour se soûler et pour
s'empiffrer de tortures, a judicieusement élu la Pauvreté pour
cabaretière. Aussi, les gens honorables ont réprouvé, d'une commune
voix, le scandale d'une telle orgie, et prohibé, dans tous les temps, la
fréquentation de cette hôtesse divinement achalandée.
Voilà bientôt deux mille ans que l'Église préconise la pauvreté.
D'innombrables saints l'ont épousée, pour ressembler à Jésus-Christ, et
la vermineuse proscrite n'a pas monté d'un millionième de cran dans
l'estime des personnes décentes et bien élevées.
C'est, qu'en effet, la pauvreté _volontaire_ est encore un luxe, et, par
conséquent, n'est pas la vraie pauvreté, que tout homme abhorre. On
peut, assurément, _devenir_ pauvre, mais à condition que la volonté n'y
soit pour rien. Saint François d'Assise était un amoureux et non pas un
pauvre. Il n'était _indigent_ de rien, puisqu'il possédait son Dieu et
vivait, par son extase, hors du monde sensible. Il se baignait dans l'or
de ses lumineuses guenilles ...
La pauvreté véritable est involontaire, et son essence est de ne pouvoir
jamais être désirée. Le christianisme a réalisé le plus grand miracle
possible en aidant les hommes à la supporter, par la promesse
d'ultérieures compensations. S'il n'y a pas de compensations, au diable
tout! Il est insensé d'espérer mieux de notre nature.
Un plantigrade, doué de raison et contradictoirement privé d'espérance
religieuse, est dans l'impossibilité la plus étroite d'accepter cette
geôle d'immondices et de consentir qu'on le traite plus durement qu'un
parricide, pour avoir perdu sa fortune ou pour être né sans argent. S'il
se résigne sans décalogue et sans eucharistie, on ne peut rien dire de
lui, sinon qu'il est un lâche ou un imbécile. À ce point de vue, les
nihilistes ont cent fois raison. Que tout tombe, que tout périsse, que
tout s'en aille au tonnerre de Dieu, s'il faut endurer indéfiniment
cette abominable farce de souffrir _pour rien!_
Hier soir, un millionnaire crétin, qui ne secourut jamais personne, a
perdu mille louis au cercle, au moment même où quarante pauvres filles
que cet argent eût sauvées, tombaient de faim dans l'irréméable vortex
du putanat; et la délicieuse vicomtesse, que tout Paris connaît si bien,
a exhibé ses tétons les plus authentiques, dans une robe couleur de la
quatrième lune de Jupiter, dont le prix aurait nourri, pendant un mois,
quatre-vingts vieillards et cent vingt enfants!
Tant que ces choses seront vues sous la coupole des impassibles
constellations, et racontées avec attendrissement par la gueusaille des
journaux, il y aura,--en dépit de tous les bavardages ressassés et de
toutes les exhortations salopes,--une gifle absolue sur la face de la
Justice, et,--dans les âmes dépossédées de l'espérance d'une vie
future,--un besoin toujours grandissant d'écrabouiller le genre humain.
--Ah! vous enseignez qu'on est sur la terre pour s'amuser. Eh! bien,
nous allons nous amuser, nous autres, les crevants de faim et les
porte-loques. Vous ne regardez jamais ceux qui pleurent et vous ne
pensez qu'à vous divertir. Mais ceux qui pleurent en vous regardant,
depuis des milliers d'années, vont enfin se divertir à leur tour
et,--puisque la Justice est décidément absente,--ils vont, du moins, en
inaugurer le simulacre, en vous faisant servir à leurs divertissements.
Puisque nous sommes des criminels et des damnés, nous allons nous
promouvoir nous-mêmes à la dignité de parfaits démons, pour vous
exterminer ineffablement.
Désormais, il n'y aura plus de prières marmonnées au coin des rues, par
des grelotteux affamés, sur votre passage. Il n'y aura plus de
revendications ni de récriminations amères. C'est fini, tout cela. Nous
allons devenir silencieux ...
Vous garderez l'argent, le pain, le vin, les arbres et les fleurs. Vous
garderez toutes les joies de la vie et l'inaltérable sérénité de vos
consciences. Nous ne réclamerons plus rien, nous ne désirerons plus rien
de toutes ces choses que nous avons désirées et réclamées en vain,
pendant tant de siècles. Notre désespoir complet promulgue, dès
maintenant, _contre nous-mêmes_, la définitive prescription qui vous les
adjuge.
Seulement, défiez-vous!... Nous gardons le _feu_, en vous suppliant de
n'être pas trop surpris d'une fricassée prochaine. Vos palais et vos
hôtels flamberont très bien, quand il nous plaira, car nous avons
attentivement écouté les leçons de vos professeurs de chimie et nous
avons inventé de petits engins qui vous émerveilleront.
Quant à vos personnes, elles s'arrangeront pour acclimater leur dernier
soupir sous la semelle sans talon de nos savates éculées, à quelques
centaines de pas de vos intestins fumants; et nous trouverons,
peut-être, un assez grand nombre de cochons ou de chiens errants, pour
consoler d'un peu d'amour vos chastes compagnes et les vierges très
innocentes que vous avez engendrées de vos reins précieux ...
Après cela, si l'existence de Dieu n'est pas la parfaite blague, que
l'exemple de vos _vertus_ nous prédispose à conjecturer, qu'il nous
extermine à son tour, qu'il nous damne sans remède, et que tout finisse!
L'enfer ne sera pas, sans doute, plus atroce que la vie que vous nous
avez faite.
Mais, dans ce cas, il sera forcé de confesser devant tous ses anges, que
nous aurons été ses instruments pour vous consumer, car il doit en avoir
assez de vos visages! Il doit être, au moins, aussi dégoûté que nous,
cet hypothétique Seigneur; il vous a, sans doute, vomi cent fois, et, si
vous subsistez, c'est qu'apparemment, il a l'habitude de retourner à ses
vomissements!
Tel est le cantique des modernes pauvres, à qui les heureux de la
terre,--non satisfaits de tout posséder,--ont imprudemment arraché la
croyance en Dieu. C'est le _Stabat_ des désespérés!
Ils se sont tenus debout, au pied de la Croix, depuis la sanglante Messe
du grand Vendredi,--au milieu des ténèbres, des puanteurs, des
dérélictions, des épines, des clous, des larmes et des agonies. Pendant
des générations, ils ont chuchoté d'éperdues prières à l'oreille de
l'Hostie divine, et,--tout à coup,--on leur dévoile, d'un jet de science
électrique, ce gibet poudreux où la dent des bêtes a dévoré leur
Rédempteur.... Zut! alors, ils vont s'amuser!
_Manger de l'argent_. Qui donc a remarqué l'énormité symbolique de cette
locution familière? L'argent ne représente-t-il pas la vie des pauvres
qui meurent de n'en pas avoir? La parole humaine est plus profonde qu'on
ne l'imagine. Ce mot est étrangement suggestif de l'idée
d'anthropophagie, et il n'est pas tout à fait impossible, en suivant
cette contingente idée, de se représenter un lieu de plaisir, comme un
étal de boucherie ou un simple restaurant-bouillon où se débiterait, par
portions, la chair succulente des gueux. Les gourmets, par exemple,
choisiraient dans la culotte, et les ménagères économes utiliseraient
jusqu'aux abatis, tandis que des viveurs délabrés d'une noce récente, se
contenteraient d'un modeste consommé de leurs frères déshérités. On est
étonné du tangible corps que prend un tel rêve, quand on interroge ce
propos banal.
_Tout riche qui ne se considère pas comme l'_INTENDANT _et le_
DOMESTIQUE _du Pauvre, est le plus infâme des voleurs et le plus lâche
des fratricides._ Tel est l'esprit du christianisme et la lettre même de
l'Évangile. Évidence naturelle qui peut, à la rigueur, se passer de la
sanction du surnaturel chrétien.
C'est heureux pour les détrousseurs et les assassins, que l'animal
soi-disant pensant soit si réfractaire au syllogisme parfait. Il y a
diablement longtemps qu'il aurait conclu à l'étripement et à la
grillade, car la pestilence, bien sentie, du mauvais riche, n'est pas
humainement supportable. Mais la conclusion viendra, tout de même, et
probablement bientôt,--étant annoncée de tous côtés par d'indéniables
prodrômes ...
Les riches comprendront trop tard, que l'argent dont ils étaient les
usufruitiers pleins d'orgueil, _ne leur appartenait_ ABSOLUMENT _pas_,
que c'est une horreur à faire crier les montagnes, de voir une chienne
de femme, à la vulve inféconde, porter sur sa tête le pain de deux cents
familles d'ouvriers, attirées pat des journalistes et des tripotiers
dans le guet-apens d'une grève; ou de songer qu'il y a quelque part un
noble artiste qui meurt de faim, à la même heure qu'un banqueroutier
crève d'indigestion!...
Ils se tordront de terreur, les Richards-cœur de porcs et leurs
impitoyables femelles, ils beugleront en ouvrant des gueules, où le sang
des misérables apparaîtra en caillots pourris! Ils oublieront, d'un
inexprimable oubli, la tenue décente et les airs charmants des salons,
quand on les déshabillera de leur chair et qu'on leur brûlera la tête
avec des charbons ardents,--et il n'y aura plus l'ombre d'un chroniqueur
nauséeux, pour en informer un public de bourgeois en capilotade! Car il
faut, indispensablement, que cela finisse, toute cette ordure de
l'avarice et de l'égoïsme humains!
Les dynamiteurs allemands ou russes ne sont que des précurseurs ou, si
l'on veut, des sous-accessoires de la Tragédie sans pareille, où le plus
Pauvre et, par conséquent, le plus _Criminel_ des hommes que la férocité
des lâches ait jamais châtié,--s'en viendra juger toute la terre dans le
_Feu_ des cieux!