LXVIII

La loi salique ne fut jamais écrite, parce que c'était la loi vitale,

essentielle, de la monarchie française, et que tout essai de rédaction

l'eût délimitée. L'absolu est intranscriptible.

Pour cette raison, le Crime d'être pauvre n'est mentionné clairement

dans aucun code, ni dans aucun recueil de jurisprudence pénale. Tout au

plus, est-il classé parmi les simples délits relevant des tribunaux

correctionnels et assimilé au vagabondage, qui n'est, lui-même, qu'une

conséquence de la pauvreté.

Mais ce silence est une sanction péremptoire de la terreur universelle

qui refuse de préciser son objet.

Indiscutablement, la Pauvreté est le plus énorme des crimes, et le seul

qu'aucune circonstance ne saurait atténuer aux yeux d'un juge équitable.

C'est un crime tel, que la trahison, l'inceste, le parricide ou le

sacrilège, paraissent peu de chose, en comparaison, et sollicitent

l'attendrissement social.

Aussi, le genre humain ne s'y est jamais trompé, et l'infaillible

instinct de tous les peuples, en n'importe quel lieu de la terre, a

toujours frappé d'une identique réprobation, les titulaires de la

guenille ou du ventre creux.

Puisqu'on ne pouvait édicter aucun châtiment déterminé, pour un genre

d'attentat que les législations épouvantées ne consentaient pas à

définir, on accumula sur le Pauvre toutes les formes infamantes ou

afflictives de la vindicte unanime. Pour être assuré de tomber juste, on

empila sur sa tête la multitude des expiations, au milieu desquelles il

était impossible de faire un choix, sans danger de caractériser le

forfait.

Les indigents ne furent condamnés formellement ni au feu, ni à

l'écartellement, ni à l'estrapade, ni à l'écorchement, ni au pal, ni

même à la guillotine. Nulle disposition légale ne précisa jamais qu'on

dût les pendre, les émasculer, leur arracher les ongles, leur crever les

yeux, leur entonner du plomb fondu, les exposer, enduits de mélasse, au

soleil de la canicule, ou simplement, les traîner, dépouillés de leur

peau, dans un champ de luzerne fraîchement fauché.... Aucun de ces

charmants supplices ne leur fut littéralement appliqué, en vertu

d'aucune explicite loi.

Seulement, le génie tourmenteur, qui s'est appelé la Force sociale, a su

rassembler pour eux, en une gerbe unique de tribulation souveraine,

toute cette flore éparse des pénalités criminelles. On les a

sereinement, tacitement, excommuniés de la vie et on en a fait des

réprouvés. Tout _homme du monde_,--qu'il le sache ou qu'il

l'ignore,--porte en soi le mépris absolu de la Pauvreté, et tel est le

profond secret de l'HONNEUR, qui est la pierre d'angle des oligarchies.

Recevoir à sa table un voleur, un meurtrier ou un cabotin, est chose

plausible et recommandée,--si leurs industries prospèrent. Les muqueuses

de la considération la plus délicate n'en sauraient souffrir. Il est

même démontré qu'une certaine virginité se récupère au contact des

empoisonneurs d'enfants,--aussitôt qu'ils sont gorgés d'or.

Les plus liliales innocences offrent, en secret, la rosée de leurs

jeunes vœux au rutilant Minotaure, et les mères les plus vertueuses

pleurent de douces larmes à la pensée qu'un jour, peut-être, cet

accapareur millionnaire, qui a ruiné cent familles, aura la bonté de

s'employer à l'éventrement conjugal de leur «chère enfant.»

Mais l'opprobre de la misère est absolument indicible, parce qu'elle

est, au fond, l'unique souillure et le seul péché. C'est une coulpe si

démesurée, que le Seigneur Dieu l'a choisie pour sienne, quand il s'est

fait homme pour tout assumer.

Il a voulu qu'on le nommât, par excellence, le Pauvre et le Dieu des

pauvres. Ce goulu Sauveur,--_homo devorator et potator_, comme le

désignaient les juifs,--qui n'était venu que pour se soûler et pour

s'empiffrer de tortures, a judicieusement élu la Pauvreté pour

cabaretière. Aussi, les gens honorables ont réprouvé, d'une commune

voix, le scandale d'une telle orgie, et prohibé, dans tous les temps, la

fréquentation de cette hôtesse divinement achalandée.

Voilà bientôt deux mille ans que l'Église préconise la pauvreté.

D'innombrables saints l'ont épousée, pour ressembler à Jésus-Christ, et

la vermineuse proscrite n'a pas monté d'un millionième de cran dans

l'estime des personnes décentes et bien élevées.

C'est, qu'en effet, la pauvreté _volontaire_ est encore un luxe, et, par

conséquent, n'est pas la vraie pauvreté, que tout homme abhorre. On

peut, assurément, _devenir_ pauvre, mais à condition que la volonté n'y

soit pour rien. Saint François d'Assise était un amoureux et non pas un

pauvre. Il n'était _indigent_ de rien, puisqu'il possédait son Dieu et

vivait, par son extase, hors du monde sensible. Il se baignait dans l'or

de ses lumineuses guenilles ...

La pauvreté véritable est involontaire, et son essence est de ne pouvoir

jamais être désirée. Le christianisme a réalisé le plus grand miracle

possible en aidant les hommes à la supporter, par la promesse

d'ultérieures compensations. S'il n'y a pas de compensations, au diable

tout! Il est insensé d'espérer mieux de notre nature.

Un plantigrade, doué de raison et contradictoirement privé d'espérance

religieuse, est dans l'impossibilité la plus étroite d'accepter cette

geôle d'immondices et de consentir qu'on le traite plus durement qu'un

parricide, pour avoir perdu sa fortune ou pour être né sans argent. S'il

se résigne sans décalogue et sans eucharistie, on ne peut rien dire de

lui, sinon qu'il est un lâche ou un imbécile. À ce point de vue, les

nihilistes ont cent fois raison. Que tout tombe, que tout périsse, que

tout s'en aille au tonnerre de Dieu, s'il faut endurer indéfiniment

cette abominable farce de souffrir _pour rien!_

Hier soir, un millionnaire crétin, qui ne secourut jamais personne, a

perdu mille louis au cercle, au moment même où quarante pauvres filles

que cet argent eût sauvées, tombaient de faim dans l'irréméable vortex

du putanat; et la délicieuse vicomtesse, que tout Paris connaît si bien,

a exhibé ses tétons les plus authentiques, dans une robe couleur de la

quatrième lune de Jupiter, dont le prix aurait nourri, pendant un mois,

quatre-vingts vieillards et cent vingt enfants!

Tant que ces choses seront vues sous la coupole des impassibles

constellations, et racontées avec attendrissement par la gueusaille des

journaux, il y aura,--en dépit de tous les bavardages ressassés et de

toutes les exhortations salopes,--une gifle absolue sur la face de la

Justice, et,--dans les âmes dépossédées de l'espérance d'une vie

future,--un besoin toujours grandissant d'écrabouiller le genre humain.

--Ah! vous enseignez qu'on est sur la terre pour s'amuser. Eh! bien,

nous allons nous amuser, nous autres, les crevants de faim et les

porte-loques. Vous ne regardez jamais ceux qui pleurent et vous ne

pensez qu'à vous divertir. Mais ceux qui pleurent en vous regardant,

depuis des milliers d'années, vont enfin se divertir à leur tour

et,--puisque la Justice est décidément absente,--ils vont, du moins, en

inaugurer le simulacre, en vous faisant servir à leurs divertissements.

Puisque nous sommes des criminels et des damnés, nous allons nous

promouvoir nous-mêmes à la dignité de parfaits démons, pour vous

exterminer ineffablement.

Désormais, il n'y aura plus de prières marmonnées au coin des rues, par

des grelotteux affamés, sur votre passage. Il n'y aura plus de

revendications ni de récriminations amères. C'est fini, tout cela. Nous

allons devenir silencieux ...

Vous garderez l'argent, le pain, le vin, les arbres et les fleurs. Vous

garderez toutes les joies de la vie et l'inaltérable sérénité de vos

consciences. Nous ne réclamerons plus rien, nous ne désirerons plus rien

de toutes ces choses que nous avons désirées et réclamées en vain,

pendant tant de siècles. Notre désespoir complet promulgue, dès

maintenant, _contre nous-mêmes_, la définitive prescription qui vous les

adjuge.

Seulement, défiez-vous!... Nous gardons le _feu_, en vous suppliant de

n'être pas trop surpris d'une fricassée prochaine. Vos palais et vos

hôtels flamberont très bien, quand il nous plaira, car nous avons

attentivement écouté les leçons de vos professeurs de chimie et nous

avons inventé de petits engins qui vous émerveilleront.

Quant à vos personnes, elles s'arrangeront pour acclimater leur dernier

soupir sous la semelle sans talon de nos savates éculées, à quelques

centaines de pas de vos intestins fumants; et nous trouverons,

peut-être, un assez grand nombre de cochons ou de chiens errants, pour

consoler d'un peu d'amour vos chastes compagnes et les vierges très

innocentes que vous avez engendrées de vos reins précieux ...

Après cela, si l'existence de Dieu n'est pas la parfaite blague, que

l'exemple de vos _vertus_ nous prédispose à conjecturer, qu'il nous

extermine à son tour, qu'il nous damne sans remède, et que tout finisse!

L'enfer ne sera pas, sans doute, plus atroce que la vie que vous nous

avez faite.

Mais, dans ce cas, il sera forcé de confesser devant tous ses anges, que

nous aurons été ses instruments pour vous consumer, car il doit en avoir

assez de vos visages! Il doit être, au moins, aussi dégoûté que nous,

cet hypothétique Seigneur; il vous a, sans doute, vomi cent fois, et, si

vous subsistez, c'est qu'apparemment, il a l'habitude de retourner à ses

vomissements!

Tel est le cantique des modernes pauvres, à qui les heureux de la

terre,--non satisfaits de tout posséder,--ont imprudemment arraché la

croyance en Dieu. C'est le _Stabat_ des désespérés!

Ils se sont tenus debout, au pied de la Croix, depuis la sanglante Messe

du grand Vendredi,--au milieu des ténèbres, des puanteurs, des

dérélictions, des épines, des clous, des larmes et des agonies. Pendant

des générations, ils ont chuchoté d'éperdues prières à l'oreille de

l'Hostie divine, et,--tout à coup,--on leur dévoile, d'un jet de science

électrique, ce gibet poudreux où la dent des bêtes a dévoré leur

Rédempteur.... Zut! alors, ils vont s'amuser!

_Manger de l'argent_. Qui donc a remarqué l'énormité symbolique de cette

locution familière? L'argent ne représente-t-il pas la vie des pauvres

qui meurent de n'en pas avoir? La parole humaine est plus profonde qu'on

ne l'imagine. Ce mot est étrangement suggestif de l'idée

d'anthropophagie, et il n'est pas tout à fait impossible, en suivant

cette contingente idée, de se représenter un lieu de plaisir, comme un

étal de boucherie ou un simple restaurant-bouillon où se débiterait, par

portions, la chair succulente des gueux. Les gourmets, par exemple,

choisiraient dans la culotte, et les ménagères économes utiliseraient

jusqu'aux abatis, tandis que des viveurs délabrés d'une noce récente, se

contenteraient d'un modeste consommé de leurs frères déshérités. On est

étonné du tangible corps que prend un tel rêve, quand on interroge ce

propos banal.

_Tout riche qui ne se considère pas comme l'_INTENDANT _et le_

DOMESTIQUE _du Pauvre, est le plus infâme des voleurs et le plus lâche

des fratricides._ Tel est l'esprit du christianisme et la lettre même de

l'Évangile. Évidence naturelle qui peut, à la rigueur, se passer de la

sanction du surnaturel chrétien.

C'est heureux pour les détrousseurs et les assassins, que l'animal

soi-disant pensant soit si réfractaire au syllogisme parfait. Il y a

diablement longtemps qu'il aurait conclu à l'étripement et à la

grillade, car la pestilence, bien sentie, du mauvais riche, n'est pas

humainement supportable. Mais la conclusion viendra, tout de même, et

probablement bientôt,--étant annoncée de tous côtés par d'indéniables

prodrômes ...

Les riches comprendront trop tard, que l'argent dont ils étaient les

usufruitiers pleins d'orgueil, _ne leur appartenait_ ABSOLUMENT _pas_,

que c'est une horreur à faire crier les montagnes, de voir une chienne

de femme, à la vulve inféconde, porter sur sa tête le pain de deux cents

familles d'ouvriers, attirées pat des journalistes et des tripotiers

dans le guet-apens d'une grève; ou de songer qu'il y a quelque part un

noble artiste qui meurt de faim, à la même heure qu'un banqueroutier

crève d'indigestion!...

Ils se tordront de terreur, les Richards-cœur de porcs et leurs

impitoyables femelles, ils beugleront en ouvrant des gueules, où le sang

des misérables apparaîtra en caillots pourris! Ils oublieront, d'un

inexprimable oubli, la tenue décente et les airs charmants des salons,

quand on les déshabillera de leur chair et qu'on leur brûlera la tête

avec des charbons ardents,--et il n'y aura plus l'ombre d'un chroniqueur

nauséeux, pour en informer un public de bourgeois en capilotade! Car il

faut, indispensablement, que cela finisse, toute cette ordure de

l'avarice et de l'égoïsme humains!

Les dynamiteurs allemands ou russes ne sont que des précurseurs ou, si

l'on veut, des sous-accessoires de la Tragédie sans pareille, où le plus

Pauvre et, par conséquent, le plus _Criminel_ des hommes que la férocité

des lâches ait jamais châtié,--s'en viendra juger toute la terre dans le

_Feu_ des cieux!

Le Désespéré · 第 72 / 74 题