Une misère plus noire que jamais s'abattit, alors, rue des Fourneaux et,
pour que rien ne manquât aux affres d'agonie mortelle qui allaient
commencer, Leverdier disparut brusquement de la vie de Marchenoir.
Cet être sublime, voyant l'imminence et l'énormité du péril, se
détermina, sans avertir, à vendre le mobilier peu considérable et la
collection de livres qu'il possédait et,--après avoir donné l'argent à
son ami,--à s'en aller vivre à la campagne, au fond de la Bourgogne,
chez une vieille tante qui le réclamait depuis des années.
Cette parente lui gardait une petite fortune dont il était l'unique
héritier, et Leverdier serait à son aise un jour. Mais elle n'entendait
pas lui envoyer d'argent pour le faire subsister à Paris, lui déclarant,
sans cesse, qu'elle tenait à l'avoir auprès d'elle pour lui _fermer les
yeux_, et, qu'en Bourgogne, il vivrait plantureusement, dans la maison
qui devait lui appartenir après sa mort, comme s'il en était déjà le
maître absolu.
Leverdier calcula qu'il serait ainsi plus utile à Marchenoir et qu'il
pourrait aisément lui envoyer, tous les mois, un secours d'argent qui
l'empêcherait toujours bien de crever de faim.
Lorsque ce dernier apprit l'héroïque décision de son mamelouck, elle
était irrévocable. Leverdier avait tout vendu et déposait sur la table
du malheureux les quelques centaines de francs qu'il avait recueillis.
Il n'y eut pas d'explosion. Marchenoir baissa la tête à la vue de cet
argent et deux larmes lentes,--issues du puits le plus intime de ses
douleurs,--coulèrent sur ses joues blêmes et déjà creusées.
Leverdier ému, s'approcha et le serrant dans ses bras, avec tendresse:
--Mon cher pauvre, lui dit-il, ne t'afflige pas, si tu veux que je
m'éloigne en paix. C'est tout juste si j'ai la force de me séparer de
Véronique et de toi.... Je ne me suis défait d'aucun objet qui me fût
réellement précieux, et quand cela serait, qu'importe? Ignores-tu que ta
vie m'est plus chère que n'importe quel bibelot qui soit au monde?
D'ailleurs, n'avons-nous pas, depuis longtemps, une destinée commune? Je
veux te sauver, afin de me sauver moi-même, entends-tu? Il faut que tu
vives et c'était le seul moyen.... Nous serons séparés quelque temps.
Qu'importe encore?... Je souhaite du fond du cœur à ma bonne vieille
tante, qui va, certainement, m'assommer beaucoup, toutes les prospérités
imaginables, mais il m'est impossible, avec le meilleur naturel du
monde, d'oublier que je suis son héritier et que sa fortune, un jour ou
l'autre, _nous_ appartiendra.... Alors, Marchenoir, quelle existence
avec Véronique, dans cette campagne délicieuse où nous aurons notre
maison! Quelle paix! Quelle sécurité parfaite!... Mais encore, il faut
vivre jusqu'à cette époque ignorée. Relève ton cœur! La délivrance est
proche, peut-être, et quand l'univers te rejetterait, tu as un fier ami,
je t'en réponds!
Marchenoir, toujours sombre, au fond de son attendrissement, répondit au
consolateur:
--Il vaudrait mieux pour toi, mon dévoué Georges, que tu n'eusses jamais
connu un homme si funeste à tous ceux qui l'ont aimé. Le malheur de
certains individus est contagieux autant qu'incurable, et j'espère peu
cette existence paisible que tu me montres dans l'avenir.... Cependant,
je ne veux pas te contrister de mes pressentiments noirs qui peuvent,
après tout, me tromper. Il y aurait une cruauté lâche et bête à te payer
ainsi du service inouï que tu viens de me rendre.... Véronique va
rentrer dans quelques instants. Nous ferons un déjeûner d'adieu et je
t'accompagnerai à la gare.... Ah! mon vieux camarade, j'avais rêvé mieux
que tout cela!... On m'a souvent accusé d'ingratitude, parce que je
refusais de vautrer ma conscience dans certaines mains qui s'étaient
entr'ouvertes pour moi, mais il est heureux, tout de même, que je sois
né croquant, car je n'eusse pas encore été assez ingrat pour faire un
bon prince.--_Beatius est dare quam accipere_. Telle eût été, je crois,
ma devise, et ce texte aurait fait ma majesté méprisable et mes pieds
d'argile....
--Tu es, au moins, le roi de l'impertinence, indécrottable gueux,
répartit l'autre, et tu aurais pu me priver de ta sacrée devise qui n'a
rien à faire ici. On ne sait jamais qui donne ni qui reçoit, ajouta-t-il
profondément. Voilà ce que je pourrais t'apprendre si tu ne le savais
encore mieux que moi. Tu as sauvé ma peau dans un temps, je m'efforce,
aujourd'hui, de sauver ton esprit, parce que ton esprit m'est nécessaire
pour ne pas me casser le cou dans les chemins noirs où nous pataugeons
_per multam merdam_, comme disait Luther. Qu'as-tu à répondre à ça?
Les deux amis reprirent tant bien que mal un peu d'entrain et
concertèrent de laisser croire à Véronique, que Leverdier s'absentait
pour une affaire de famille et reviendrait, sans doute, bientôt,--la
vérité vraie pouvant occasionner une crise de désolation que ni l'un ni
l'autre ne se sentait capable de supporter.
Leverdier partit donc le soir même, laissant à son compagnon, désormais
solitaire, cette accablante impression qu'ils venaient de s'embrasser
pour la dernière fois et qu'ils ne se reverraient plus!