LXVII

Une misère plus noire que jamais s'abattit, alors, rue des Fourneaux et,

pour que rien ne manquât aux affres d'agonie mortelle qui allaient

commencer, Leverdier disparut brusquement de la vie de Marchenoir.

Cet être sublime, voyant l'imminence et l'énormité du péril, se

détermina, sans avertir, à vendre le mobilier peu considérable et la

collection de livres qu'il possédait et,--après avoir donné l'argent à

son ami,--à s'en aller vivre à la campagne, au fond de la Bourgogne,

chez une vieille tante qui le réclamait depuis des années.

Cette parente lui gardait une petite fortune dont il était l'unique

héritier, et Leverdier serait à son aise un jour. Mais elle n'entendait

pas lui envoyer d'argent pour le faire subsister à Paris, lui déclarant,

sans cesse, qu'elle tenait à l'avoir auprès d'elle pour lui _fermer les

yeux_, et, qu'en Bourgogne, il vivrait plantureusement, dans la maison

qui devait lui appartenir après sa mort, comme s'il en était déjà le

maître absolu.

Leverdier calcula qu'il serait ainsi plus utile à Marchenoir et qu'il

pourrait aisément lui envoyer, tous les mois, un secours d'argent qui

l'empêcherait toujours bien de crever de faim.

Lorsque ce dernier apprit l'héroïque décision de son mamelouck, elle

était irrévocable. Leverdier avait tout vendu et déposait sur la table

du malheureux les quelques centaines de francs qu'il avait recueillis.

Il n'y eut pas d'explosion. Marchenoir baissa la tête à la vue de cet

argent et deux larmes lentes,--issues du puits le plus intime de ses

douleurs,--coulèrent sur ses joues blêmes et déjà creusées.

Leverdier ému, s'approcha et le serrant dans ses bras, avec tendresse:

--Mon cher pauvre, lui dit-il, ne t'afflige pas, si tu veux que je

m'éloigne en paix. C'est tout juste si j'ai la force de me séparer de

Véronique et de toi.... Je ne me suis défait d'aucun objet qui me fût

réellement précieux, et quand cela serait, qu'importe? Ignores-tu que ta

vie m'est plus chère que n'importe quel bibelot qui soit au monde?

D'ailleurs, n'avons-nous pas, depuis longtemps, une destinée commune? Je

veux te sauver, afin de me sauver moi-même, entends-tu? Il faut que tu

vives et c'était le seul moyen.... Nous serons séparés quelque temps.

Qu'importe encore?... Je souhaite du fond du cœur à ma bonne vieille

tante, qui va, certainement, m'assommer beaucoup, toutes les prospérités

imaginables, mais il m'est impossible, avec le meilleur naturel du

monde, d'oublier que je suis son héritier et que sa fortune, un jour ou

l'autre, _nous_ appartiendra.... Alors, Marchenoir, quelle existence

avec Véronique, dans cette campagne délicieuse où nous aurons notre

maison! Quelle paix! Quelle sécurité parfaite!... Mais encore, il faut

vivre jusqu'à cette époque ignorée. Relève ton cœur! La délivrance est

proche, peut-être, et quand l'univers te rejetterait, tu as un fier ami,

je t'en réponds!

Marchenoir, toujours sombre, au fond de son attendrissement, répondit au

consolateur:

--Il vaudrait mieux pour toi, mon dévoué Georges, que tu n'eusses jamais

connu un homme si funeste à tous ceux qui l'ont aimé. Le malheur de

certains individus est contagieux autant qu'incurable, et j'espère peu

cette existence paisible que tu me montres dans l'avenir.... Cependant,

je ne veux pas te contrister de mes pressentiments noirs qui peuvent,

après tout, me tromper. Il y aurait une cruauté lâche et bête à te payer

ainsi du service inouï que tu viens de me rendre.... Véronique va

rentrer dans quelques instants. Nous ferons un déjeûner d'adieu et je

t'accompagnerai à la gare.... Ah! mon vieux camarade, j'avais rêvé mieux

que tout cela!... On m'a souvent accusé d'ingratitude, parce que je

refusais de vautrer ma conscience dans certaines mains qui s'étaient

entr'ouvertes pour moi, mais il est heureux, tout de même, que je sois

né croquant, car je n'eusse pas encore été assez ingrat pour faire un

bon prince.--_Beatius est dare quam accipere_. Telle eût été, je crois,

ma devise, et ce texte aurait fait ma majesté méprisable et mes pieds

d'argile....

--Tu es, au moins, le roi de l'impertinence, indécrottable gueux,

répartit l'autre, et tu aurais pu me priver de ta sacrée devise qui n'a

rien à faire ici. On ne sait jamais qui donne ni qui reçoit, ajouta-t-il

profondément. Voilà ce que je pourrais t'apprendre si tu ne le savais

encore mieux que moi. Tu as sauvé ma peau dans un temps, je m'efforce,

aujourd'hui, de sauver ton esprit, parce que ton esprit m'est nécessaire

pour ne pas me casser le cou dans les chemins noirs où nous pataugeons

_per multam merdam_, comme disait Luther. Qu'as-tu à répondre à ça?

Les deux amis reprirent tant bien que mal un peu d'entrain et

concertèrent de laisser croire à Véronique, que Leverdier s'absentait

pour une affaire de famille et reviendrait, sans doute, bientôt,--la

vérité vraie pouvant occasionner une crise de désolation que ni l'un ni

l'autre ne se sentait capable de supporter.

Leverdier partit donc le soir même, laissant à son compagnon, désormais

solitaire, cette accablante impression qu'ils venaient de s'embrasser

pour la dernière fois et qu'ils ne se reverraient plus!

Le Désespéré · 第 71 / 74 题