LXIII

À partir de ce jour, le révolté s'enferma dans la plus haute citadelle

de son esprit. Il se remit courageusement à son livre sur le Symbolisme.

Il se représenta que c'était la dernière ressource qui lui restait, et

calcula qu'avec l'argent du bon général des Chartreux, il irait quelques

mois encore, et pourrait, sans doute, le terminer. Alors, il arriverait

ce que Dieu voudrait, mais, du moins, cette œuvre, dont il se sentait la

vocation et qui criait en lui pour être enfantée, se trouverait

accomplie.

Aucune porte, d'ailleurs, ne paraissait devoir s'entr'ouvrir. Son

premier article au _Basile_ avait été le dernier. Il avait paru,

effectivement, le surlendemain du fameux dîner, mais tellement défiguré

par des atténuations et des retranchements sans nombre, qu'il ne le

reconnaissait plus, et que le premier chroniqueur venu l'aurait pu

signer. Il s'y attendait un peu et n'en eut point de colère. Il déplora

seulement que son nom même n'eût pas été raturé comme ses épithètes et,

il ressentit, de cette lâche sottise, une amertume poignante qui le

paralysa, intellectuellement, tout un jour. Puis, ce fut fini.

Du côté des catholiques, il avait éprouvé, depuis longtemps, de telles

aversions, qu'il ne fallait même pas y songer. L'hostilité cafarde de ce

groupe était, peut-être, encore plus enragée que la haine déclarée des

mécréants. Il l'avait bien vu pour sa _Vie de Sainte Radegonde_, livre

exclusivement religieux, s'il y en eût jamais, dont les catholiques

eussent dû faire le succès, et qu'ils avaient éteint, du premier coup,

sous un implacable silence. Pour ces nyctalopes, la pourpre vive du

talent de Marchenoir était un scandale d'optique, pouvant mettre en

danger la santé de leurs méchants yeux, et qu'ils se firent un devoir

d'étouffer comme une tentation du Diable. Le nouveau livre qu'il

préparait ne les indignerait pas moins. En supposant qu'il trouvât un

éditeur,--ce qui paraissait peu probable,--quel moyen aurait son œuvre

d'arriver jusqu'au public et d'obtenir ce demi-succès de vente si

nécessaire à la subsistance de l'auteur? Décidément, l'avenir était

horrible.

Marchenoir travaillait à corps perdu, écartant, comme il pouvait, cette

vision de désespoir. Mais elle revenait, quand même, s'imposant

despotiquement au malheureux homme. Alors, la plume tombait de sa main

et, quoi qu'il pût faire, il lui fallait repasser toute sa vie et

reboire tous les souvenirs amers. C'était une mélancolie de damné. Dans

ces moments, Véronique s'approchait et, s'inclinant sur l'épaule de ce

porte-croix chargé d'un si dur fardeau, s'efforçait de le

ranimer.--Pauvre chère âme, disait-elle, que ne puis-je prendre sur moi

toute votre peine! et, souvent, ces deux êtres s'attendrissaient l'un

sur l'autre et pleuraient ensemble.

Or, cela même était un autre danger et une source de douleurs

nouvelles,--incomparables. Marchenoir se sentait plus amoureux que

jamais. Avec une terreur immense, il se voyait de plus en plus captif et

chargé de chaînes. Il avait beau regarder la mutilée, dans l'espérance

de recueillir l'horreur dont elle avait prétendu masquer son visage,

cette impression salutaire ne venait pas. Il ne trouvait en elle qu'un

objet de pitiés amollissantes, qui s'achevaient en de suggestives

incitations. Ce rêveur, chaste autant qu'un moine, brûlait comme un

sarment ...

Tel était le résultat définitif, l'aboutissement suprême de tant

d'efforts, de si complètes victoires antérieures sur sa chair et sur son

esprit. À quarante ans, il revenait aux troubles de l'adolescence. Il

lui fallait, déjà brisé tant de fois, résister encore à cet effrayant

retour de jeunesse qui déracine les âmes les moins entamées et les plus

robustes. Et il ne voyait pas d'issue pour fuir. Le travail, la prière

même, ne le calmaient pas. Tout le trahissait. Les eucharistiques

tendresses de sa foi ne servaient qu'à pencher un peu plus son cœur sur

cet abîme du _corps_ de la femme, où vont se perdre, en grondant, les

torrents humains dévalés des plus hautes cimes. Le Christ saignant sur

sa Croix, la Vierge aux Sept Glaives, les Anges et les Saints lui

tendaient l'identique traquenard de liquéfier son âme à leurs

fournaises...

La situation morale de Marchenoir était épouvantable. Aucun être humain

ne saurait s'arranger de la privation perpétuelle de tout bonheur. Les

plus misérables n'acceptent pas cet inacceptable dénûment. On peut

toujours se donner un vice, une manie, ou se précipiter au suicide. Ces

trois solutions révoltaient également l'amoureux mystique, sans qu'il

fût plus capable que le dernier vagabond d'en dénicher une quatrième. Le

bonheur! il en avait été affamé toute sa vie, sans espoir de

rassasiement. Personne ne l'avait jamais cherché avec une telle furie...

et une si parfaite incrédulité. Et encore, il l'avait cherché trop haut,

dans un éther trop subtil, même pour l'illusion.

Maintenant, par une dérision satanique, cet éternel désir d'être

heureux,--cette inapaisable soif d'une fontaine qui n'existe pas pour

les êtres supérieurs,--se précisait, à deux pas de lui, sous la forme

d'un objet palpable, dont la possession l'eût comblé d'horreur. Il se

tordait de rage, il se soufflettait lui-même, à la pensée que cette

sainte,--qui était sa gloire et sa rançon,--il la convoitait

charnellement comme une maîtresse vulgaire! Ah! c'était bien la peine

d'endurer quarante martyres, de s'exténuer par tant de labeurs, de se

consumer au pied des autels et de laver les pieds de Jésus d'un million

de larmes, pour aboutir finalement à la saleté de cette obsession!...

Il s'enfuyait loin de la maison, forcé d'abandonner son travail, et

marchait hors de Paris, sur les routes et par les chemins déserts, en

criant vers Dieu dans d'interminables pérambulations solitaires. Mais la

Tentation ne le lâchait pas et souvent, même, en devenait plus active.

Elle se perchait comme un aigle sur ce marcheur, les ongles plantés dans

son cou, l'aveuglant des ailes, le déchiquetant du bec, lui dévorant la

cervelle, et dominant de ses cris de victoire la clameur de détresse du

Désespéré.

Des frénésies soudaines le saisissaient, le rendaient vraiment

énergumène. Il se jetait, en mugissant comme un buffle pourchassé, dans

les taillis, au risque de se déchirer le visage ou de se crever les

yeux, insensible aux écorchures et aux meurtrissures,--quelquefois aussi

se roulait sur l'herbe en écumant à la façon des épileptiques, appelant

à son secours, indistinctement, les puissances de tous les abîmes. Un

soir, il se réveilla dans un fourré du bois de Verrières, glacé jusqu'à

la moëlle des os, ayant dormi de ce perfide et profond sommeil des

épuisés de chagrin, qui les réconforte pour qu'ils puissent un peu plus

souffrir.

Dans l'accalmie nerveuse qui suivait ces crises, son imagination,

toujours inquiète, lui représentait, pour varier son supplice, Véronique

telle qu'elle avait été, hier encore, avant de se massacrer elle-même,

pour l'amour de lui. Alors, il se laissait aller à des calculs de

marchand d'esclaves, se disant qu'après tout, le mal n'était pas

irréparable, que les cheveux et les dents peuvent _s'acheter_ et qu'il

ne tenait qu'à lui de restaurer l'idole de sa perdition. Puis, le

sentiment revenait, aussitôt, de son éternelle indigence,--ramenant

cette âme malheureuse au centre le plus désolé de ses infernales

douleurs!

Le Désespéré · 第 66 / 74 题