À partir de ce jour, le révolté s'enferma dans la plus haute citadelle
de son esprit. Il se remit courageusement à son livre sur le Symbolisme.
Il se représenta que c'était la dernière ressource qui lui restait, et
calcula qu'avec l'argent du bon général des Chartreux, il irait quelques
mois encore, et pourrait, sans doute, le terminer. Alors, il arriverait
ce que Dieu voudrait, mais, du moins, cette œuvre, dont il se sentait la
vocation et qui criait en lui pour être enfantée, se trouverait
accomplie.
Aucune porte, d'ailleurs, ne paraissait devoir s'entr'ouvrir. Son
premier article au _Basile_ avait été le dernier. Il avait paru,
effectivement, le surlendemain du fameux dîner, mais tellement défiguré
par des atténuations et des retranchements sans nombre, qu'il ne le
reconnaissait plus, et que le premier chroniqueur venu l'aurait pu
signer. Il s'y attendait un peu et n'en eut point de colère. Il déplora
seulement que son nom même n'eût pas été raturé comme ses épithètes et,
il ressentit, de cette lâche sottise, une amertume poignante qui le
paralysa, intellectuellement, tout un jour. Puis, ce fut fini.
Du côté des catholiques, il avait éprouvé, depuis longtemps, de telles
aversions, qu'il ne fallait même pas y songer. L'hostilité cafarde de ce
groupe était, peut-être, encore plus enragée que la haine déclarée des
mécréants. Il l'avait bien vu pour sa _Vie de Sainte Radegonde_, livre
exclusivement religieux, s'il y en eût jamais, dont les catholiques
eussent dû faire le succès, et qu'ils avaient éteint, du premier coup,
sous un implacable silence. Pour ces nyctalopes, la pourpre vive du
talent de Marchenoir était un scandale d'optique, pouvant mettre en
danger la santé de leurs méchants yeux, et qu'ils se firent un devoir
d'étouffer comme une tentation du Diable. Le nouveau livre qu'il
préparait ne les indignerait pas moins. En supposant qu'il trouvât un
éditeur,--ce qui paraissait peu probable,--quel moyen aurait son œuvre
d'arriver jusqu'au public et d'obtenir ce demi-succès de vente si
nécessaire à la subsistance de l'auteur? Décidément, l'avenir était
horrible.
Marchenoir travaillait à corps perdu, écartant, comme il pouvait, cette
vision de désespoir. Mais elle revenait, quand même, s'imposant
despotiquement au malheureux homme. Alors, la plume tombait de sa main
et, quoi qu'il pût faire, il lui fallait repasser toute sa vie et
reboire tous les souvenirs amers. C'était une mélancolie de damné. Dans
ces moments, Véronique s'approchait et, s'inclinant sur l'épaule de ce
porte-croix chargé d'un si dur fardeau, s'efforçait de le
ranimer.--Pauvre chère âme, disait-elle, que ne puis-je prendre sur moi
toute votre peine! et, souvent, ces deux êtres s'attendrissaient l'un
sur l'autre et pleuraient ensemble.
Or, cela même était un autre danger et une source de douleurs
nouvelles,--incomparables. Marchenoir se sentait plus amoureux que
jamais. Avec une terreur immense, il se voyait de plus en plus captif et
chargé de chaînes. Il avait beau regarder la mutilée, dans l'espérance
de recueillir l'horreur dont elle avait prétendu masquer son visage,
cette impression salutaire ne venait pas. Il ne trouvait en elle qu'un
objet de pitiés amollissantes, qui s'achevaient en de suggestives
incitations. Ce rêveur, chaste autant qu'un moine, brûlait comme un
sarment ...
Tel était le résultat définitif, l'aboutissement suprême de tant
d'efforts, de si complètes victoires antérieures sur sa chair et sur son
esprit. À quarante ans, il revenait aux troubles de l'adolescence. Il
lui fallait, déjà brisé tant de fois, résister encore à cet effrayant
retour de jeunesse qui déracine les âmes les moins entamées et les plus
robustes. Et il ne voyait pas d'issue pour fuir. Le travail, la prière
même, ne le calmaient pas. Tout le trahissait. Les eucharistiques
tendresses de sa foi ne servaient qu'à pencher un peu plus son cœur sur
cet abîme du _corps_ de la femme, où vont se perdre, en grondant, les
torrents humains dévalés des plus hautes cimes. Le Christ saignant sur
sa Croix, la Vierge aux Sept Glaives, les Anges et les Saints lui
tendaient l'identique traquenard de liquéfier son âme à leurs
fournaises...
La situation morale de Marchenoir était épouvantable. Aucun être humain
ne saurait s'arranger de la privation perpétuelle de tout bonheur. Les
plus misérables n'acceptent pas cet inacceptable dénûment. On peut
toujours se donner un vice, une manie, ou se précipiter au suicide. Ces
trois solutions révoltaient également l'amoureux mystique, sans qu'il
fût plus capable que le dernier vagabond d'en dénicher une quatrième. Le
bonheur! il en avait été affamé toute sa vie, sans espoir de
rassasiement. Personne ne l'avait jamais cherché avec une telle furie...
et une si parfaite incrédulité. Et encore, il l'avait cherché trop haut,
dans un éther trop subtil, même pour l'illusion.
Maintenant, par une dérision satanique, cet éternel désir d'être
heureux,--cette inapaisable soif d'une fontaine qui n'existe pas pour
les êtres supérieurs,--se précisait, à deux pas de lui, sous la forme
d'un objet palpable, dont la possession l'eût comblé d'horreur. Il se
tordait de rage, il se soufflettait lui-même, à la pensée que cette
sainte,--qui était sa gloire et sa rançon,--il la convoitait
charnellement comme une maîtresse vulgaire! Ah! c'était bien la peine
d'endurer quarante martyres, de s'exténuer par tant de labeurs, de se
consumer au pied des autels et de laver les pieds de Jésus d'un million
de larmes, pour aboutir finalement à la saleté de cette obsession!...
Il s'enfuyait loin de la maison, forcé d'abandonner son travail, et
marchait hors de Paris, sur les routes et par les chemins déserts, en
criant vers Dieu dans d'interminables pérambulations solitaires. Mais la
Tentation ne le lâchait pas et souvent, même, en devenait plus active.
Elle se perchait comme un aigle sur ce marcheur, les ongles plantés dans
son cou, l'aveuglant des ailes, le déchiquetant du bec, lui dévorant la
cervelle, et dominant de ses cris de victoire la clameur de détresse du
Désespéré.
Des frénésies soudaines le saisissaient, le rendaient vraiment
énergumène. Il se jetait, en mugissant comme un buffle pourchassé, dans
les taillis, au risque de se déchirer le visage ou de se crever les
yeux, insensible aux écorchures et aux meurtrissures,--quelquefois aussi
se roulait sur l'herbe en écumant à la façon des épileptiques, appelant
à son secours, indistinctement, les puissances de tous les abîmes. Un
soir, il se réveilla dans un fourré du bois de Verrières, glacé jusqu'à
la moëlle des os, ayant dormi de ce perfide et profond sommeil des
épuisés de chagrin, qui les réconforte pour qu'ils puissent un peu plus
souffrir.
Dans l'accalmie nerveuse qui suivait ces crises, son imagination,
toujours inquiète, lui représentait, pour varier son supplice, Véronique
telle qu'elle avait été, hier encore, avant de se massacrer elle-même,
pour l'amour de lui. Alors, il se laissait aller à des calculs de
marchand d'esclaves, se disant qu'après tout, le mal n'était pas
irréparable, que les cheveux et les dents peuvent _s'acheter_ et qu'il
ne tenait qu'à lui de restaurer l'idole de sa perdition. Puis, le
sentiment revenait, aussitôt, de son éternelle indigence,--ramenant
cette âme malheureuse au centre le plus désolé de ses infernales
douleurs!