La victuaille fut copieuse et d'une culinarité sublime. Pendant quelque
temps, on n'entendit que le bruit des mandibules et de la vaisselle,
accompagné, en dessous, du gargouillement hoqueté de la commençante
déglutition des vieux. Une parlote susurrée ondulait vaguement autour de
la table immense, préliminaire d'une conversation générale qui cherchait
à se préciser. Des interjections brèves, des exclamations suspendues, de
timides interrogats, de préhistoriques facéties et des calembours
tertiaires, faufilaient peu à peu la rumeur joyeuse, en attendant
qu'elle éclatât comme une fanfare, sous l'excitation des puissants vins.
Beauvivier, flanqué à sa droite de Marchenoir et tamponné à sa gauche de
Chaudesaigues, s'efforçait, assez vainement, d'établir, à travers sa
propre personne, un courant d'électricité cordiale entre ses deux
voisins immédiats. Marchenoir, impraticable autant qu'un créneau couvert
de givre, répondait, en mangeant, avec une concision boréale qui faisait
tousser Chaudesaigues.
Néanmoins, Properce, aussi sagace que patient, calculait que
l'anachorète finirait par s'allumer, comme un pyrophore, à l'oxygène
ambiant de la sottise générale et qu'alors, il éructerait un de ces
_paradoxes_ véhéments dont on le savait coutumier, et dont la promesse,
glissée sournoisement à quelques oreilles, faisait partie du menu de cet
étonnant festin. Il avait même donné de machiavéliques instructions pour
qu'on fût très attentif à ne pas le laisser expirer de soif ...
Après pas mal de bourdonnement et d'incohérence de propos, la
conversation finit par se fixer, à l'autre bout de la table, sur
l'événement de la veille dont tous les journaux avaient retenti. Il
s'agissait du duel, aussi malheureux que ridicule, d'un confrère
catholique assez indépendant, par miracle, et assez courageux pour avoir
écrit un livre contre la société juive, mais assez inconséquent pour
avoir accepté de _croiser le fer_ avec l'un des plus décriés
représentants de cette vermine. Or, ce duel avait été des plus funestes.
Le juif avait simplement assassiné le chrétien, aux applaudissements
unanimes de la fripouille sémitique et la justice criminelle, pénétrée
de respect pour cette potentate, n'avait pas informé contre l'assassin.
Il va sans dire que nul, parmi les convives, ne gémissait amèrement sur
la victime. La plupart, subventionnés par la Synagogue ou valets de cœur
de la haute société juive, auraient estimé de fort mauvais goût de
s'attendrir sur le juste châtiment d'un énergumène qui avait poussé
l'insolence jusqu'à compisser le Veau d'or. On ne pouvait pas exiger,
par exemple, que des romanciers aussi domestiqués que Vaudoré ou
Dulaurier, s'indignassent de ce qui faisait la joie de leurs maîtres.
On discutait donc uniquement l'_incorrection_ de cette rencontre au
point de vue du sport, sans qu'une pensée ou un sentiment quelconques
eussent la moindre occasion de se donner carrière dans le bavardage.
Beauvivier espéra prématurément que son sauvage allait s'allumer.
--Que pensez-vous de cette affaire? lui demanda-t-il.
La question, venant de ce juif, parut singulière à Marchenoir qui
comprit qu'on voulait le faire _poser_, et qui décida, sur-le-champ, de
déconcerter de son calme le plus inquiétant le scepticisme malicieux de
son questionneur.
--Je pense, dit-il, que c'est une sotte affaire. Que voulez-vous que je
dise d'un malheureux homme qui démontre jusqu'à l'évidence, en plusieurs
centaines de pages, que les juifs sont des voleurs, des traîtres et des
assassins, une race de pourceaux illégitimes engendrés par des chiens
bâtards, et qui se hâte, aussitôt après, d'accepter un duel avec le plus
vil d'entre eux. Car ce pauvre diable a choisi,--tout le monde en
conviendra,--l'adversaire le plus capable de l'égorger de ridicule, en
supposant que l'autre manière n'eût pas réussi. Le courage de cette
absurde victime est, d'ailleurs, incontestable. Son livre, quoique mal
bâti et plus faiblement écrit, lui faisait assez d'honneur. Il a été mal
payé d'en désirer davantage. Quant aux circonstances mêmes du duel,
elles me sont indifférentes. Le caractère connu du meurtrier autorise le
moins informé des Parisiens à préjuger hardiment l'assassinat.
Seulement, il est heureux pour lui que je ne sois pas le frère du
défunt...
Cela fut débité d'un ton exquis dont Marchenoir s'étonna lui-même.--Ils
veulent me faire beugler, pensait-il, je vais leur dire tout ce qu'ils
voudront, du même air que je commanderais une portion de tripes dans un
restaurant.
--Que feriez-vous donc? interrogea, à son tour, Denizot, qui passe
généralement pour un oracle en matière de point d'honneur.
--Je l'assommerais sans phrases et sans colère ... rien qu'avec un
bâton, répondit suavement Marchenoir, en regardant son assiette, pour ne
pas voir le monocle du plus spirituel de nos chroniqueurs.
L'attention devint générale. Le réfractaire excitait visiblement la
curiosité. Il se souvint, par bonheur, du «complet triomphe» dont
Beauvivier l'avait assuré, la veille, en le congédiant, et ce fut avec
une vigueur extraordinaire qu'il serra ses freins.
--Si je vous entends bien, dit alors le vicomte de Tinville, non sans
quelque hauteur, vous rejetez absolument la coutume du duel?
--Absolument. Voudriez-vous m'apprendre, monsieur, comment je pourrais
ne pas la rejeter? Sans parler d'une certaine consigne religieuse qui
serait peu comprise, et que je n'aurais probablement pas le courage de
vous expliquer, il y a ceci qu'on oublie trop: Le duel est une prouesse
de gentilshommes et nous sommes des _goujats_. Des goujats sublimes,
peut-être, mais enfin, d'irrémédiables goujats. À l'exception de
quelques rares personnages, semblables à vous,--dont les ancêtres
escaladèrent autrefois les murs de Jérusalem ou d'Antioche,--on ne voit
pas que nous différions sensiblement de ces croquants, à qui l'on
donnait deux triques énormes et le champ clos d'un large fossé, pour
vider leurs querelles. Je vous avoue que le ridicule d'une épée dans la
main de gens de notre sorte a toujours été terrassant pour moi. Il
serait donc parfaitement inutile de me proposer un duel. Si c'est là
votre pensée, elle est admirablement judicieuse et fait le plus grand
honneur à votre pénétration. Je veux même vous déclarer qu'à mes yeux,
le véritable outrage commencerait précisément à cet instant-là.
J'estimerais qu'on me regarde comme un farceur de catholique ou comme un
imbécile, et mon courroux éclaterait, à la minute, d'une manière tout à
fait surprenante.
--Mais, cependant, monsieur le réactionnaire, brailla aussitôt
Rieupeyroux, dans une hilarante tonique de pur gascon, qui faillit
déchirer en deux le velarium de la gravité générale, vous êtes assez
violent, il me semble, quand vous attaquez vos confrères, et il serait
peut-être juste que vous ne leur refusassiez pas les réparations qu'ils
sont en droit de vous réclamer, quand vous les traînez dans la boue.
C'est trop commode, vraiment, de se retrancher derrière le catholicisme
pour échapper à toutes les conséquences de ses actes et de ses paroles!
Marchenoir qui sirotait, en souriant, un verre du plus délicieux de tous
les Châteaux et que la claironnante cocasserie de ce marquis des marches
de la Pouille intéressait, lui répondit en douceur parfaite:
--Si j'étais réactionnaire, comme vous dites inexactement, mon très doux
maître, vous me verriez aussi ardent que vous-même à toutes les passes
d'armes et à tous les genres de tournois. C'est, au contraire, parce que
je suis le plus dépassant des progressistes, le pionnier de l'extrême
avenir, que je contemne ces pratiques surannées. Vous affirmez que je
suis violent. Dieu sait pourtant si je me refrène, car je pourrais
l'être bien davantage ...
Quant aux belles âmes que mes écritures affligent, qui les empêche de
m'affliger, à leur tour, de la même sorte? Je serais le plus inique des
éreinteurs si je me fâchais d'une riposte, même imbécile. Je taille mes
projectiles avec le plus d'art que je puis et je me ruine à choisir,
pour cet usage, les plus dispendieuses matières. L'un de mes rêves est
d'être un joaillier de malédictions. Mais je n'exige pas que mes
plastrons soient eux-mêmes des lapidaires et qu'ils se mettent en
boutique. On fait ce qu'on peut et j'aurais mauvaise grâce à contester
le choix d'une arme défensive à n'importe quel chenapan dont je serais
l'agresseur. Si je poursuis un putois l'épée à la main et qu'il me
combatte avec le jus de son derrière, c'est absolument son droit, et je
n'ai rien à dire. Il est loisible à chacun de publier que je suis un
bandit, un faussaire, un va-nu-pieds, un proxénète, et même un idiot.
J'accueille ces vocables avec une indifférence dont vous ne sauriez
avoir une juste idée. Par exemple, il ne faut pas m'en demander
davantage, car j'oppose aux voies de fait la plus insolite humeur ...
Je mourrai certainement sans avoir compris ce que signifie le mot de
_réparation_, au sens où les duellistes veulent qu'on l'entende. Je ne
défends pas, d'ailleurs, aux mécontents de m'apporter leurs museaux,
s'il leur paraît expédient d'opérer ce transit. Mon domicile est connu
de tout le monde et nullement pourvu de _retranchements_ catholiques ou
autres. Ma porte s'ouvre facilement, aussi bien que ma fenêtre, mais je
ne conseille à aucun brave de choisir ses plus chers amis pour me les
expédier comme témoins. Je leur accorderais environ trois minutes de
courtoisie, à l'expiration desquelles, il se pourrait que je les
renvoyasse assez détériorés pour les guérir, quelque temps, du besoin
d'embêter les solitaires dans leurs ermitages.
Léonidas, anciennement maltraité par le pamphlétaire, et que plusieurs
mots de ce persiflage sérieux avaient clairement cinglé, ouvrait la
bouche pour parler encore, quand Beauvivier l'arrêta d'un geste.
--Pardon, mon cher Rieupeyroux, le débat est clos. Vous avez forcé M.
Marchenoir à renouveler des déclarations déjà anciennes et que nous
avons tous entendues depuis longtemps. Vous n'espérez pas, sans doute,
l'amener, pour vous complaire, à modifier ses vues ou ses sentiments.
Notre convive est un homme exotique et d'un autre siècle. Il a d'autres
idées que nous sur l'honneur, mais cette divergence est saris portée,
puisque son intrépidité personnelle est hors de cause.
À ce dernier point de vue, même, je crois que ses chroniques seront d'un
utile scandale en tête du _Basile_. Si personne n'y voit d'inconvénient,
et que l'auteur veuille bien y consentir, ajouta-t-il, en se tournant
vers son voisin, je serais d'avis qu'il nous lût, tout à l'heure,
l'article de début que je fais paraître après-demain, et dont les
épreuves sont justement sur mon bureau. Je crois, Messieurs, que votre
surprise ne sera pas médiocre. Avez-vous quelque répugnance à nous
donner ce plaisir intellectuel, monsieur Marchenoir?
Celui-ci hésita une minute, puis se décida. Il sentait vaguement que,
déjà, Beauvivier cherchait une occasion de le compromettre et de lui
casser les reins, en le rendant impossible, puisqu'il le poussait à lire
cette philippique, où les deux tiers des convives étaient sabordés. Mais
la seule pensée d'un tel risque le détermina,--étant de ces fiers
chevaux, qui s'éventrent sur les baïonnettes, en hennissant de la
volupté de souffrir!