--Est-ce bien tout? se dit Marchenoir, en achevant ce dénombrement. Les
quelques comparses que j'entrevois encore, ne me paraissent pas être du
bâtiment. Ils ne sont là que pour faire nombre et pour l'exultation de
la vanité parvenue de Beauvivier. Quand je pense que voilà pourtant les
nourriciers de l'intelligence! Ils sont presque tous décorés. Dieu me
soit en aide! Nous allons avoir la Table ronde! Que vais-je devenir au
milieu de ces chevaliers?
Sur cette réflexion, une tristesse immense lui vint et un découragement
sans bornes. Il éprouva, plus atrocement que jamais, son impuissance.
Privé du ressort de la richesse, amoureux de toutes les grandeurs
conspuées, et seul contre tous! Quel destin!
Ah! s'il se fût agi simplement d'un combat physique, en pleine caverne,
il se sentait une vaillance à les défier et à les massacrer tous. Au
moins, il aurait la consolation de leur faire acheter sa peau
terriblement cher! Cette idée vaine le transportait. Il se fût présenté
en chevalier errant, sans bannière et sans écu, devant ces hauts barons
patentés de la ripaille et du brigandage. Il les eût affrontés au nom de
la Vierge et des saints Anges, pour l'honneur de la Beauté qu'ils ont
reniée et pour la vengeance du faible dont ils sont les massacreurs.
Expirer sous la multitude des canailles, il le faudrait bien, mais il
expirerait dans la pourpre d'un tapis de sang!
Au lieu de cette mort superbe, il fallait compter sur l'ignoble et
interminable agonie moderne de l'artiste pauvre qui ne veut pas se
déshonorer. La Misère, l'Aristocratie de l'esprit et l'Indépendance du
cœur,--ces trois fées épouvantables qui l'avaient baisé dans son
berceau,--avaient marqué, pour lui, la prédilection de leurs entrailles
de bronze, par un luxe peu ordinaire de tous les dons de naissance
qu'elles prodiguent à leurs favoris. Le pauvre Marchenoir était de ces
hommes dont toute la politique est d'offrir leur vie, et que leur
fringale d'absolu, dans une société sans héroïsme, condamne, d'avance, à
être perpétuellement vaincus. Le courage le plus divin n'y peut rien
faire. Le sublime Gauthier _Sans-Avoir_ serait aujourd'hui prestement
coffré, et c'était déjà fièrement beau que l'inséductible pamphlétaire
n'eût pas été, jusqu'alors, incarcéré dans un cabanon!
Il vit, dans une clarté désolante, l'insuffisance inouïe de son effort,
et la terrifiante inutilité de sa parole dans un monde si réfractaire à
toute vérité. Il lui sembla qu'il était sur une planète défunte et sans
atmosphère, semblable à la silencieuse lune, où les plus tonitruantes
clameurs ne feraient pas le bruit d'un atome et ne pourraient être
devinées que par l'inaudible remuement des lèvres ...
Sa collaboration au _Basile_ était décidément une chimère, un rêve
insensé, qui ne tiendrait pas trois jours devant le préjugé commercial
de ne rien changer à l'ordinaire des gargotes intellectuelles où le
public moderne est accoutumé à s'empiffrer. D'ailleurs, sa solitude
introublée au fond du salon, où tout le monde l'avait laissé fort
tranquille, immédiatement après l'effusion postiche du premier instant,
lui montrait assez les abîmes séparateurs qu'aucune considération
n'aurait pu le déterminer à franchir, pour descendre confraternellement
jusqu'à ces asticots de l'intelligence.
Il remarquait, depuis un instant, l'impatience hautement exprimée de
quelques-uns et l'inquiétude manifeste de tous. On attendait un dernier
convive pour se mettre à table et il fallait que celui-là fût
considérable, à en juger par l'anxieuse perplexité de l'amphitryon.
La porte s'ouvrit enfin et Marchenoir vit apparaître celui devant qui
tout journaliste s'efface, le folliculaire infini, le très haut Minos de
l'enfer des lettres, le sultan sublime de la critique théâtrale,
l'indéfectible Manitou du Sens commun, Mérovée Beauclerc!
--Rien ne me sera donc épargné! gémit en lui-même le solitaire accablé.
Je l'avais oublié, celui-là. Si j'avais pu prévoir sa venue, Beauvivier
ne m'aurait pas facilement embauché pour sa gamelle. Maintenant, me
voilà pris au traquenard de cet infernal dîner et je suis bien forcé de
prendre patience. Mais, tonnerre de Dieu, qu'on ne m'embête pas!
Mérovée Beauclerc est un normalien comme Tinville, comme
Prévost-Paradol, comme Taine, comme About, dont il fut l'intime. Il
appartient à l'illustre fournée de ces pédants universitaires à qui la
France est redevable de la seule turpitude que les doctrinaires et les
républicains lui eussent laissé à désirer: l'optimisme suprême du pion
de fortune. Seulement, Mérovée Beauclerc les surpasse tous. Il est le
pion sérénissime, inaltérable, absolu.
On ne voit à lui comparer qu'Ernest Renan. C'est l'unique parangon que
le destin lui ait suscité. L'auteur de la _Vie de Jésus_ est, en effet,
une outre de félicité parfaite. Gonflé des dons de la fortune qui ne
s'interrompit jamais de le remplir, il offre à l'observation le cas
exceptionnel d'une hydropisie de bonheur. Réputé grand écrivain sans
avoir jamais écrit autrement que le premier cuistre venu, renommé
philosophe pour avoir ressassé de centenaires dubitations et critique
vanté dans tous les conciles du mensonge,--on l'adore dans les salons et
on le sert à genoux dans les antichambres. Il est le Dieu des esprits
lâches, le souverain Seigneur des âmes naturellement esclaves, et le
psychologue Dulaurier se liquéfie devant ce soleil du _dilettantisme_,
dont il raconte la «sensibilité.» Si l'histoire du XIXe siècle est
jamais écrite, ce mot inouï sera recueilli comme une gemme documentaire
d'un inestimable prix. On s'en contentera pour nous juger tous, hélas!
Mais, qu'importe cet avenir à l'heureux Bouddha du Collège de France
dont le ventre plein de délices est caressé par de tels Éliacins?
Mérovée Beauclerc est à peine un peu moins léché que cette idole.
Immédiatement au-dessous d'elle, il est le plus démesuré parmi nos
pontifes. Ce serait le méconnaître, néanmoins, de s'informer d'une œuvre
quelconque sortie de lui. Beauclerc n'est ni poète, ni romancier, ni
même critique. Il n'est pas davantage historien ou philosophe, et n'a
jamais fait un livre ou quoi que ce fût qui y ressemblât. Il est le
Pion, sans épithète, le Pion du siècle, le moniteur et le répétiteur de
la conquérante médiocrité.
Quelques-uns l'ont inexactement dénommé, «le Bon Sens fait homme,» ce
qui impliquerait une altitude de raison, outrageante pour ses
contemporains et démentie par l'universelle popularité dont il pâture,
depuis vingt ans, le trèfle magique, aux plus bas endroits de toutes les
plaines. C'est le _Sens commun_ qu'il faut dire, si l'on tient à
supposer une incarnation.
À la réserve d'Albert Wolff,--qui manquait inexplicablement à ce
patibulaire congrès,--il est le seul exemple d'un homme ayant réussi à
confisquer une influence à peu près illimitée, sans avoir jamais _rien_
fait qui pût servir de prétexte à l'usurpation de son trépied. Les
oracles subalternes, mentionnés plus haut, sont beaucoup moins
étonnants. D'abord, leur crédit est moindre et presque nul, en
comparaison du sien. Puis, ils ont l'air d'avoir tiré quelque chose de
leurs intestins. Les Dulaurier, les Sylvain, les Chaudesaigues, les
Vaudoré, les Tinville même, ont au moins la configuration extérieure de
probables individus. Ils paraissent avoir écrit, et le public abruti,
qui les adore, pourrait justifier la bave de son culte, en désignant les
fantômes de livres signés de leurs noms.
Beauclerc ne possède absolument rien que le sens commun, où il passe
pour n'avoir jamais eu d'égal, et il ne serait rien du tout, s'il
n'était le premier des pions. Mais c'est assez, paraît-il, pour la
dictature des intelligences. Nestor de Tinville, avec toute sa sagesse,
en est écrasé. C'est que Mérovée n'a besoin d'aucune morgue, ni d'aucune
solennité pour accréditer sa parole. Il est tellement _arrivé_, qu'il
lui suffit de se montrer et d'ânonner n'importe quoi, pour que
l'allégresse éclate.
Dans les conférences publiques, qui ont si démesurément agrandi sa
gloire, c'est une espèce de prodige, non constaté jusqu'à lui, que le
néant du rabâchage qu'on vient applaudir! Ce fait paradoxal et
confondant pour des étrangers inavertis de notre effroyable dégradation,
est tellement inouï qu'on ne peut le mentionner exactement sans avoir
l'air d'un calomniateur. Le sens commun, dont la nature est d'étendre
des tapis sous les pieds des foules, a ce privilège mythologique de
devenir toujours plus fort en s'abaissant et de ramasser par terre ses
victoires. Depuis qu'il existe, Beauclerc s'est rapetissé et abaissé,
avec une constance de volonté qui eût suffi à un autre homme pour
s'envoler par dessus les astres, et il est parvenu si _bas_, qu'il a
l'air de s'y perdre comme au fond des cieux. Il plane à rebours, du
rez-de-chaussée de l'abîme, et sa force attractive est identique à la
loi de gravitation. C'est sa proie qui fond sur lui. Il n'a qu'à
s'entr'ouvrir pour recevoir les matières pesantes et les déjections.
Il en est à n'avoir plus besoin de connaître le moins du monde ce dont
il parle, et à ne plus lire du tout les livres qu'il a la prétention de
juger dans ses harangues. Deux ou trois bas-bleus sacristains, voués à
son tabernacle, lisent à sa place, et leurs suggestives notules
suffisent à cet intuitif. Alors, quelle joie de déshonorer une belle
œuvre, quand il s'en trouve, de la vautrer dans la boue de son analyse,
de la descendre au niveau du groin de son auditoire!
Et le journaliste est à l'image du conférencier. Il apparaît, ici aussi
bien que là, comme le châtiment, la flétrissure infinie, la tare vivante
d'une société assez avachie pour ne plus avoir conscience des attitudes
qu'on la force à prendre et des vomissures qu'on lui fait manger. Ce
Beauclerc n'a-t-il pas eu l'impudence de se vanter, dans le plus
incroyable des feuilletons, d'être le Minotaure de la critique de
théâtre et de percevoir d'exacts octrois de fornication sur les
débutantes, forcées de lui passer par les mains sous peine d'insuccès
fatal?... Il semble qu'une telle déclaration aurait dû attirer à son
auteur, en n'importe quel lieu du globe, une tempête de huées, une
clameur de réprobation à décrocher tous les luminaires du firmament. On
l'a généralement applaudi, au contraire, et secrètement envié. Ce faquin
nage avec sérénité dans l'ordure liquide, en laquelle il a le pouvoir de
transmuer tout ce qui l'approche. C'est le Midas de la fange.
Son hideux mufle, qu'on pourrait croire façonné pour inspirer le dégoût,
ajoute probablement au vertige de sa fascinante crapule. On l'a souvent
comparé à un sanglier, par un impardonnable oubli de la grandeur
sculpturale de ce sauvage pourchassé des Dieux. C'est une charcuterie et
non pas une venaison. La bucolique dénomination de goret est déjà
presque honorable pour ce locataire de l'Ignominie. Mais les bourgeois
se complaisent en cette figure symbolique de toutes les bestialités dont
leur âme est pleine, et qu'ils présument assez épiscopale
d'illustration, pour les absoudre valablement de leur trichinose.
Évidemment, le dîner de Beauvivier eût été raté sans ce dernier convive,
que Wolff seul eût pu remplacer. Toutes les catégories d'influences par
la plume étaient maintenant représentées à l'auge du nouveau satrape,
depuis les mastodontes jusqu'aux acarus. Il ne restait plus qu'à se
mettre à table.