Marchenoir aurait bien voulu pouvoir s'en aller. Il prévoyait trop les
abominables heures qu'il allait passer.--Quel amas de voyous! se
disait-il consterné. Il va falloir pourtant que je me mêle à tout ça,
que je parle, que je mange aussi, que je fasse une trouée dans le dégoût
dont ma bouche est pleine, pour y enfourner les aliments qu'on va
m'offrir!
Il vit avec désespoir qu'il n'y avait pas devant lui un seul être, avec
lequel il pût échanger trois paroles sans laisser éclater son mépris.
Un tel merle blanc n'était, certes pas, ce normalien blondasse et barbu,
l'homme à l'œil qui verse, l'augural vicomte Nestor de Tinville, le
doctrinaire épicurien de la grande presse, qui s'étalait là. On peut
défier de mettre la main sur un cuistre plus exaspérant. Il est, à
l'heure actuelle, un des types les plus accomplis de cette intolérable
ventrée de journalistes oraculaires dont Prévost-Paradol fut le
prototype.
Rien ne saurait s'accomplir dans le monde sans la volonté de Dieu, mais
sous la réserve des considérants préalables du noble vicomte. Il est le
vrai sage, affermi sur une expérience de granit, par conséquent,
dispensé de toute invention, de tout style, et même de toute écriture.
Il a pour lui la sagesse, rien que la sagesse. Il est celui qu'on ne
trompe pas. La sagesse est son grand ressort. Si vous lui refusez la
sagesse, vous l'assassinez. Quand les filandiers vulgaires ont pâli
longtemps sur un écheveau, il laisse tomber, sereinement, une lourde
sentence et tout se débrouille. Il ne reste plus qu'à débobiner la
lumière.
Il a,--comme tous les sages, d'ailleurs,--un respect infini pour la
richesse et pour les riches, sans exception. La richesse est, à ses
yeux, un criterium de justice, de vertu, d'aristocratie,--peut-être
aussi de _virginité_, car il parle souvent de virginité, sans qu'on
sache pourquoi ce vocable lui est si cher.
Il prononce que le premier devoir du riche est «d'aimer le luxe», et que
les crevants de misère, au lieu d'envier les gens qui s'amusent, les
devraient _bénir_. «Que m'importe?--écrivait-il, à propos d'un roman
naturaliste racontant les angoisses d'un malheureux expirant de
faim,--j'ai une si bonne cuisinière!»
La solennité stérile, la morgue constipée, la dureté basse de ce mulet
de la chronique, avaient le don d'irriter au plus haut degré Marchenoir.
Puis, il savait l'effarante ignominie de sa vie privée et la honte, à
faire beugler, de son mariage avec la veuve défoncée d'un homme de
lettres ultra-débonnaire, qui l'avait admis en _troisième_ dans son
propre lit conjugal.
--Ne pourriez-vous, dit-il à Beauvivier qui vint à passer, me faire
dîner sur une petite table séparée, ou m'envoyer simplement à la
cuisine? Je vous assure que je ferais de bon cœur la connaissance de vos
domestiques.
--Mes convives vous dégoûtent donc terriblement? Vous êtes un fauve bien
délicat! C'est pourtant le dessus du panier qu'on vous offre!... Mais,
voyons, vous m'y faites penser. À côté de qui voulez-vous que je vous
place, ou plutôt, à côté de qui tenez-vous absolument à n'être pas? Vous
m'aurez déjà à votre gauche. Mon voisinage vous répugne-t-il? Non. Qui
mettrai-je maintenant à votre droite? Parlez, il est encore temps.
D'un regard circulaire, Marchenoir tria la chambrée.
--Placez-moi donc à côté de ce loucheur, répondit-il, en désignant
Octave Loriot dans la profondeur d'un groupe. Celui-là, du moins, n'est
qu'un imbécile.
Octave Loriot n'est, en effet, qu'un imbécile. Les analyses de la
critique la plus attentive n'ont pu dégager un autre élément de la pulpe
cérébrale de ce romancier pour dames. Il cuisine loyalement son petit
navet au macaroni, selon les inusables formules d'Octave Feuillet, de
Jules Sandeau, de Pontmartin ou de Charles de Bernard. Quelques-uns
prétendent abusivement qu'il procède du _Maître de Forges_. Il est bien
trop anémique et frêle, pour qu'on le compare à ce Crotoniate, à cet
Hercule Farnèse, à ce Colosse Rhodien de l'imbécillité française. Il en
est à peine le Narcisse et n'aurait pas même l'énergie de se noyer dans
son image.
Mais voilà justement ce qui le rend si précieux aux sentimentales âmes
dont il encourage les transports,--sans obérer son propre cœur. Car il
ne se risque pas au hasardeux négoce des grandes passions. Il borne ses
vœux à l'humble trafic des émollients et des préservatifs. C'est un
modeste bandagiste pour les hernies inguinales ou scrotales de l'amour.
Il continue donc la série des romanciers de confiance de la société
correcte, pour laquelle Chaudesaigues a trop d'originalité, Vaudoré trop
de sentiment, et le bélître Ohnet trop de profondeur. Dulaurier, seul,
pourrait lui porter ombrage. Mais l'auteur de _Péché d'amour_ est un
poulain de trop peu de manège, dont on n'est pas encore assez sûr.
Demain, peut-être, il va tout casser, tandis qu'on est bien tranquille
avec cette honnête rosse, qui n'a jamais renaclé, et qu'un strabisme,
heureusement convergent, permet de gouverner sans œillières.
En conséquence, les personnes vertueuses qu'il a pudiquement lubrifiées
de son imagination, pendant leur vie, se souviennent de lui à l'heure de
la mort et le consignent dans leur testament. L'heureux Loriot est le
seul romancier qui couche dans des châteaux légués par l'admiration.
Le groupe, dont ce propriétaire faisait partie, se massait
respectueusement autour de Valérien Denizot, l'officier à monocle de la
cavalerie légère du journalisme. Sacré homme de lettres par Dumas fils,
le grand archonte, et vraisemblablement né pour autre chose, Denizot est
le plus universel raté de son siècle. Raté de la poésie, raté du roman,
raté du théâtre, raté de la politique, raté même de l'amour, ayant été
cocufié à Lesbos,--ce qui est un cocuage sans espérance.
On ne connaît, à Paris, que le seul Bergerat qui puisse lui être comparé
comme manant de l'écritoire. Encore, Bergerat fut-il vernissé de
littérature par son beau-père, Théophile Gautier, dont la voluptueuse
bedaine avait des entrailles pour ce fils de prêtre.
Denizot, lui, se passe très bien de littérature. Il est un manant sans
mélange, un goujat complet,--à table surtout, quand il boit du vin du
Rhin pour se donner l'air d'un burgrave. Les femmes sont obligées,
alors, de prendre la fuite. Ce vieux gavroche n'a jamais soupçonné qu'il
pût exister autre chose que des filles ou des brelandiers, car il est
prince du tripot, comme il est roi de la basse blague, ayant été
rétribué de ses services de spadassin de plume et de ses fonctions de
torcheur privé de Waldeck-Rousseau,--dont il eut le génie de déshonorer
un peu plus le ministère,--par un diplôme de chevalerie et le juteux
octroi d'une cagnotte.
L'esprit de mots tant vanté de Valérien Denizot est puisé à une source
difficilement tarissable. Il possède une bibliothèque Alexandrine de
calembredaines, d'anas, de recueils grivois, de compilations burlesques.
C'est à n'en jamais voir la fin. Il ne tient qu'à lui d'être, cent ans
encore, «le plus spirituel de nos chroniqueurs.»
Par malheur, il se doute un peu de son néant et cela l'enrage contre
l'univers. Personne n'est absous de son impuissance. S'il avait un sou
de talent au service de sa désespérée fureur de raté, nul n'échapperait
au venin de ses abominables crocs,--à l'exception, peut-être, de
quelques turfistes à poigne, accoutumés à rosser des bêtes plus nobles,
mais fort capables, après le Champagne, de déroger jusqu'à son
calottable visage.
Probablement fatigué de se porter lui-même, il s'appuyait sur son digne
confrère, Adolphe Busard, connu dans tous les théâtres sous le sobriquet
significatif de _Mimi-Vieux-Chien_. Ce vieux chien a les allures et la
physionomie d'un officier de cavalerie, supérieur en grade à Denizot,
mais d'une arme plus lourde.
C'est un bonapartiste obséquieux et rêche, plagiaire plein d'impudence,
très puissant au _Basile_ et maître chanteur. Une vieille _pratique_,
s'il en fût, et du meilleur temps! On assure que Napoléon III a payé
plusieurs fois ses dettes. Hélas! le pauvre sire aurait mieux fait de
venir en aide à quelques nobles artistes dédaignés, qui l'eussent
efficacement protégé de leur encre ou de leur sang, contre la hideuse
vermine qui le dévora.
Le sang de Busard, si cette matière coulante existe en lui, est un
trésor dont il paraît singulièrement avare. Quant à son encre, il
l'utilise exclusivement, à faire, en littérature, des travaux
d'expéditionnaire. Son zèle de copiste est infatigable. Une de ses
prétentions les plus chères est de passer pour un historien littéraire,
pour un bibliophile savant et documenté. Naturellement, il est
_molièriste_, comme il convient à tout esprit bas. Jules Vallès est
probablement le seul gredin qui ait méprisé Molière. Il est vrai que
Vallès était un gredin de talent.
Busard se contente de démarquer le talent des autres ou, plus
simplement, de les dépouiller en bloc, sans discernement et sans choix,
car il est incapable même d'apercevoir le talent. On se rappelle cet
important, ce définitif travail, tant annoncé, sur Villon, sur sa vie et
son temps, renforcé de pièces inédites et de toutes les herbes de la
Saint-Jean de l'érudition. À l'examen, il se trouva que la chose avait
été copiée, intégralement, dans le _Journal des Chartes_. Le véritable
auteur détroussé, qui avait encore sa montre, par grand bonheur, jugea
enfin que l'heure était venue de se montrer et de protester. Il fit donc
paraître ses notes et Busard, démoli, s'immergea dans un silence
malheureusement bien court.
Ce qui le tire de pair, absolument, c'est le chantage. Les statistiques
les plus exactes ont établi l'énorme supériorité numérique de sa
clientèle d'écorchés. Wolff excepté, aucun journaliste ne peut se
flatter d'une aussi grande puissance d'attraction sur les écus. Ces deux
aruspices distribuent la justice, comme Danaé décernait l'amour. Ils
sont virginaux et incorruptibles, juste aussi longtemps que cette
éventrée de Jupiter. Il est vrai qu'Albert Wolff rançonne la terre et
que Busard, moins équipé, opère surtout au théâtre, où il impose jusqu'à
ses maîtresses. Mais sur ce marché, il est sans égal.
Et Dieu sait, pourtant, si Germain Gâteau, l'ancêtre du groupe Denizot,
est un novice en cet art fructueux de s'engraisser du labeur d'autrui!
Ce Géronte visqueux et blanchâtre, au teint de mastic couperosé, est un
sous-Wolff et s'en félicite. Hebdomadairement, il foire au _Basile_ le
tapioca d'une bibliographie gélatineuse et moléculaire, dont se
pourlèche l'abonné sérieux. C'est lui qui est chargé d'informer deux
cent mille lecteurs du mouvement intellectuel de la France
contemporaine.
À ce titre, il est une des grosses influences du Paris actuel, et
d'interminables théories de débutants implorateurs viennent déposer à
ses pieds les fruits imprimés de leurs veilles. Mais une longue pratique
du négoce a blindé son cœur contre les sollicitations éplorées des
Malfilâtres, et les larmes d'argent sont seules admises à rouler sur le
drap funèbre de son impartialité. Ce thaumaturge a découvert des filons
d'or dans les poches percées de la littérature. Il est le Péruvien du
compte-rendu sympathique et le carrier philosophal des transmutations de
la Réclame.
Marchenoir, voué, par nature, à l'observation des hideurs sociales,
n'avait jamais pu se remettre de l'ahurissement que lui avait causé le
premier aspect de cet individu, qu'il avait pu rêver dégoûtant, mais non
pas de ce genre ni de ce degré de dégoûtation. Il avait beau se pincer,
se crier à ses propres oreilles, se traiter de triple niais, il n'en
revenait pas qu'un intendant de la renommée, un être qui tient sous
clef, pour le distribuer comme bon lui semble, le pain des artistes dont
il serait indigne de décrotter la chaussure,--en lui supposant même la
beauté d'un Dieu,--eût précisément l'ignoble physionomie de Germain
Gâteau!
C'est la forme sensible que prendrait nécessairement la Vulgarité, si
elle venait à s'incarner pour la rédemption des captifs de la Poésie,
c'est une Méduse de vulgarité! Il y a du notaire de campagne usurier et
du vieux garçon de tripot, du marchand de soupe de vingtième ordre et du
concierge de la place Pigalle, qui a vendu sa fille au capitaine
retraité de l'entresol. Il y a, surtout, du laquais insolent et voleur,
toléré par des maîtres à peine moins vils, dont il aurait surpris les
secrets fangeux. La savate,--déjà levée,--retombe aussitôt devant cette
face décourageante où l'abjection sans mesure s'amalgame visiblement à
une imbécillité, qu'on est forcé de conjecturer insondable.
À droite et à gauche de ces chefs, Marchenoir apercevait quelques jeunes
thuriféraires en travail d'extase: Hilaire Dupoignet, Jules Dutrou,
Chlodomir Desneux, Félix Champignolle et Hippolyte Maubec,--têtards de
journalistes-pirates et de romanciers sans génie, fleurs écloses du
crottin des vieux, dans les balayures saliveuses du boulevard, et qu'il
faut craindre de grandir, en se donnant la peine de les mépriser.
Hilaire Dupoignet est un héros flûtencul de la guerre du Tonkin, où il
se signala comme infirmier. Les troupiers l'avaient surnommé _Cinq
contre un_, à cause d'une habitude honteuse qu'il se hâta de révéler à
ses contemporains dans un roman autobiographique d'une invraisemblable
fétidité. Il l'écrivit à son retour, de cette même main qui avait rendu
de si grands services et se couvrit ainsi d'une gloire nouvelle, que les
qualités de son esprit n'avaient pas promises, mais que la vilenie de
son âme lui fit obtenir d'emblée.
Ce masturbateur a pour spécialité d'attaquer les gens qui ne peuvent pas
se défendre. Il fit cette prouesse d'envoyer au frère Philippe le
premier exemplaire de son punais roman, où le public est informé que les
frères de la Doctrine chrétienne furent institués à l'unique fin de
pourrir l'enfance.
Lâche évident, chourineur probable, empoisonneur par principes, mais
incendiaire frigide, il offre à l'observateur la lividité sébacée d'un
homme sur le visage duquel on aurait pris l'habitude de pisser ...
Jules Dutrou, le moins jeune de ces têtards, donne l'idée d'une vipère
qui serait devenue renard, tout exprès pour succomber aux atteintes
d'une inexorable alopécie. Ce croûte-levé s'est fait journaliste pour
avoir des femmes, malgré sa pelade et sa calvitie. Il chroniquaille dans
une feuille de boulevard renommée pour le néant exceptionnel de ses
virtuoses, et distribue sur l'asphalte des sourires à ressort et de
dangereuses pressions de sa main suspecte.
Sa voix est celle d'un châtré de naissance, qui n'a jamais eu besoin
d'aucune chirurgie pour devenir chanteur et qui porte ses cisailles dans
son cerveau.
Dutrou se juge écrivain et parle quelquefois avec un équitable mépris
des «voyous de lettres.»
Un jour, quelqu'un nomma Chlodomir Desneux à un romancier célèbre. Il
s'agissait d'obtenir de ce chef d'école, tout puissant alors au
_Voltaire_, qu'il y poussât le débutant rongé de misère, disait-on, et
intéressant à tous les points de vue.
Le maître se laissa toucher et parvint à imposer au directeur du
_Voltaire_ un roman de Chlodomir. Celui-ci soutire aussitôt une somme,
décampe avec son manuscrit, le publie ailleurs, devient l'ami d'Arthur
Meyer qui lui confie une magistrature, et, à la première occasion, il
traîne son protecteur dans les ruisseaux.
Ce Mérovingien est une créature de Dulaurier, qui ne parla jamais de lui
donner d'argent, mais qui le pilota de son expérience, et l'instruisit à
devenir le semblant de quelque chose.
La force de Chlodomir Desneux est, peut-être, dans son sourire. Un
sourire affreux qui lui déchausse les gencives et fait apparaître les
dents d'un loup. Mais c'est un brave loup très éduqué qui rentre ses
crocs, au surgissement le plus lointain d'une trique possible.
Il est aisément reconnaissable à ses redingotes de clergyman, boutonnées
de pastilles de réglisse, et à ses faux gilets lacés dans le dos, en
velours olive de vieux fauteuil,--ces derniers servilement copiés de
Lécuyer, dont le dandysme de haut souteneur l'a fortement imprégné.
Il a ceci de commun avec Denizot, qu'il ferait, en temps de terreur, un
délicieux proconsul de la guillotine. Tant qu'ils pourraient, l'un et
l'autre de ces deux envieux couperaient des têtes pour se venger d'avoir
été d'heureux impuissants.
Marchenoir n'avait pas à craindre que Félix Champignolle s'approchât de
lui. Ce jeune bandit, à figure d'équivoque larbin, était trop prudent
pour se mettre à portée d'une main dont il savait la vigueur. Il
n'ignorait pas que Marchenoir avait été l'ami d'un pauvre diable d'homme
de lettres dont lui, Champignolle, avait procuré la mort tragique, en le
faisant tomber dans le guet-apens d'un duel, et, même, il avait été sur
le point de prendre congé, sous un prétexte quelconque, en voyant entrer
le désespéré. Mais on eût trop compris le vrai motif de cette départie,
et la politique le contraignit à rester. Quant à Marchenoir, il n'eut
pas trop de toute son énergie pour se tenir tranquille, en attendant une
occasion meilleure. Quelle danse, alors!
Champignolle est un personnage des plus remarquables, en ce sens qu'il a
l'air d'un parfait scélérat, au milieu d'une bande de coupe-jarrets que
sa présence fait ressembler à d'inoffensifs bourgeois. À l'exception
d'un acte courageux ou spirituel, on peut dire qu'il est absolument
capable de tout. Son effronterie est sans exemple et sans précédent. Il
est le seul homme de lettres ayant osé publier un livre plagié de tout
le monde, à peu près sans exception, et fabriqué de coupures dérobées
aux livres les plus connus, sans autre changement que l'indispensable
soudure d'adaptation à son sujet. On s'étonne même que cette audace ait
eu des bornes et qu'il n'ait pas donné, comme de lui, le _Lac_ de
Lamartine ou l'une des _Diaboliques_ de Barbey d'Aurevilly. Mais il est
facile de concevoir les résultats esthétiques d'une telle méthode.
La personne d'un chenapan de cet acabit ne serait pas tolérée, un quart
de minute, dans une société de voleurs de grand chemin, où subsisterait
quelque regain de virile solidarité. La société des lettres l'accepte,
néanmoins, avec honneur et se serre, volontiers, pour le mettre à
l'aise. Il est offert en exemple à l'émulation des _jeunes_, qui
convoitent sa dextérité et naviguent en cohue dans son sillage.
Sa force est, d'ailleurs, attestée par les précautions qu'on est obligé
de prendre pour le recevoir. Non seulement, il est conseillé de cacher
soigneusement tous les papiers de quelque importance, mais il faut
encore surveiller les mains agiles du visiteur, aussi longtemps qu'il
stationne dans un endroit où quelque chose est à prendre.
Champfort recommandait aux ambitieux d'avaler un crapaud tous les
matins, avant de sortir, pour se faire la bouche. Champignolle a trouvé
mieux. Il a passé le matin de sa vie à solliciter les coups de pieds au
derrière de tous les passants, dont la botte pouvait utilement retentir,
et quand il ne les obtenait pas, il inventait le moyen de les carotter.
On peut donc tout prédire à un aventurier d'un tel caractère. Les
journaux ont raconté la touchante cérémonie de son mariage avec une
jeune amie de _Madame_ Valtesse ... Où n'ira-t-il pas, désormais, ce
jeune vainqueur, qui commençait hier, à peine, en se glissant, comme une
punaise, par les fentes des parquets et pour qui, bientôt, aucun
portail, aucun arc de triomphe ne s'élèvera suffisamment au-dessus du
sol?
Enfin, Hippolyte Maubec, _premier reporter_ de Paris, ainsi qu'il se
qualifie lui-même. Il passe, du moins, pour l'un des meilleurs flairs et
des plus tenaces à la piste, parmi tous ces chiens du journalisme dont
l'héroïque emploi consiste à réaliser, dans la vie privée des
contemporains illustres, les manœuvres décriées que la loi martiale
rétribue d'une demi-douzaine de balles aux alentours présumés du cœur.
Ce métier demande, avant tout, du front et de l'estomac. Quant à
l'esprit, il en faut tout juste assez pour voir, à temps, monter la
moutarde dans le nez d'autrui, ou pour accueillir les coups de bottes
des exaspérés, avec le sourire d'un gladiateur de l'information.
Cependant, cette place enviée n'arrivant pas à combler ses vœux,
Hippolyte Maubec s'improvisa moraliste consultant au journal fameux dont
s'imprègnent les républicains _honnêtes_, où il s'arrange,--malgré le
voisinage de Sarcey,--pour être la plus laide chenille de cette feuille
de mauvais figuier qui rend un peu plus visibles les parties honteuses
de notre histoire contemporaine.
Il est doué d'une espèce de figure syphilitique et foraminée, aux
glandes cutanées perpétuellement juteuses. C'est précisément le
contraire de son croûteux et feuilleté confrère, Jules Dutrou, dont la
lèpre est sèche. Quand l'humeur liquide menace de s'indurer, il presse
délicatement les pustules réfractaires au suintement et fait jaillir son
ordure. Malheur à qui se trouve, alors, devant son abominable gueule!
N'importe. Les boutiquiers et les commis-voyageurs, qui lisent
assidûment son journal, lui adressent force épîtres anxieuses,
auxquelles il répond, publiquement, avec un zèle patriotique à peine
surpassé par le ridicule inouï de son ton d'augure, car ce vénéneux est
pour la vertu et ce hanteur de tripots pour la probité.
Redouté comme une mouche de pestilence et rempli de _charbonneuses_
notions sur la conjecturale moralité des uns et des autres, on lui
abandonne sans discussion toute l'autorité qu'il veut prendre, et le
drôle immonde en profite pour organiser, à son usage, une sorte de
royauté de l'espionnage et de l'intimidation. Il donne ainsi des mots
d'ordre à la presse entière, organise le scandale, décrète le bruit,
promulgue le silence et, aussi savant délateur que redouté complice,
fait tout trembler de son omnipotente ignobilité.
Et c'est une juste royauté, une trois fois légitime primatie, nul,--pas
même Albert Wolff et Valérien Denizot!--n'étant plus bas, plus
fangeusement coté, plus dénué de talent, plus invulnérable à un
sentiment d'ordre élevé, plus impossible à calomnier!