LIX

Marchenoir aurait bien voulu pouvoir s'en aller. Il prévoyait trop les

abominables heures qu'il allait passer.--Quel amas de voyous! se

disait-il consterné. Il va falloir pourtant que je me mêle à tout ça,

que je parle, que je mange aussi, que je fasse une trouée dans le dégoût

dont ma bouche est pleine, pour y enfourner les aliments qu'on va

m'offrir!

Il vit avec désespoir qu'il n'y avait pas devant lui un seul être, avec

lequel il pût échanger trois paroles sans laisser éclater son mépris.

Un tel merle blanc n'était, certes pas, ce normalien blondasse et barbu,

l'homme à l'œil qui verse, l'augural vicomte Nestor de Tinville, le

doctrinaire épicurien de la grande presse, qui s'étalait là. On peut

défier de mettre la main sur un cuistre plus exaspérant. Il est, à

l'heure actuelle, un des types les plus accomplis de cette intolérable

ventrée de journalistes oraculaires dont Prévost-Paradol fut le

prototype.

Rien ne saurait s'accomplir dans le monde sans la volonté de Dieu, mais

sous la réserve des considérants préalables du noble vicomte. Il est le

vrai sage, affermi sur une expérience de granit, par conséquent,

dispensé de toute invention, de tout style, et même de toute écriture.

Il a pour lui la sagesse, rien que la sagesse. Il est celui qu'on ne

trompe pas. La sagesse est son grand ressort. Si vous lui refusez la

sagesse, vous l'assassinez. Quand les filandiers vulgaires ont pâli

longtemps sur un écheveau, il laisse tomber, sereinement, une lourde

sentence et tout se débrouille. Il ne reste plus qu'à débobiner la

lumière.

Il a,--comme tous les sages, d'ailleurs,--un respect infini pour la

richesse et pour les riches, sans exception. La richesse est, à ses

yeux, un criterium de justice, de vertu, d'aristocratie,--peut-être

aussi de _virginité_, car il parle souvent de virginité, sans qu'on

sache pourquoi ce vocable lui est si cher.

Il prononce que le premier devoir du riche est «d'aimer le luxe», et que

les crevants de misère, au lieu d'envier les gens qui s'amusent, les

devraient _bénir_. «Que m'importe?--écrivait-il, à propos d'un roman

naturaliste racontant les angoisses d'un malheureux expirant de

faim,--j'ai une si bonne cuisinière!»

La solennité stérile, la morgue constipée, la dureté basse de ce mulet

de la chronique, avaient le don d'irriter au plus haut degré Marchenoir.

Puis, il savait l'effarante ignominie de sa vie privée et la honte, à

faire beugler, de son mariage avec la veuve défoncée d'un homme de

lettres ultra-débonnaire, qui l'avait admis en _troisième_ dans son

propre lit conjugal.

--Ne pourriez-vous, dit-il à Beauvivier qui vint à passer, me faire

dîner sur une petite table séparée, ou m'envoyer simplement à la

cuisine? Je vous assure que je ferais de bon cœur la connaissance de vos

domestiques.

--Mes convives vous dégoûtent donc terriblement? Vous êtes un fauve bien

délicat! C'est pourtant le dessus du panier qu'on vous offre!... Mais,

voyons, vous m'y faites penser. À côté de qui voulez-vous que je vous

place, ou plutôt, à côté de qui tenez-vous absolument à n'être pas? Vous

m'aurez déjà à votre gauche. Mon voisinage vous répugne-t-il? Non. Qui

mettrai-je maintenant à votre droite? Parlez, il est encore temps.

D'un regard circulaire, Marchenoir tria la chambrée.

--Placez-moi donc à côté de ce loucheur, répondit-il, en désignant

Octave Loriot dans la profondeur d'un groupe. Celui-là, du moins, n'est

qu'un imbécile.

Octave Loriot n'est, en effet, qu'un imbécile. Les analyses de la

critique la plus attentive n'ont pu dégager un autre élément de la pulpe

cérébrale de ce romancier pour dames. Il cuisine loyalement son petit

navet au macaroni, selon les inusables formules d'Octave Feuillet, de

Jules Sandeau, de Pontmartin ou de Charles de Bernard. Quelques-uns

prétendent abusivement qu'il procède du _Maître de Forges_. Il est bien

trop anémique et frêle, pour qu'on le compare à ce Crotoniate, à cet

Hercule Farnèse, à ce Colosse Rhodien de l'imbécillité française. Il en

est à peine le Narcisse et n'aurait pas même l'énergie de se noyer dans

son image.

Mais voilà justement ce qui le rend si précieux aux sentimentales âmes

dont il encourage les transports,--sans obérer son propre cœur. Car il

ne se risque pas au hasardeux négoce des grandes passions. Il borne ses

vœux à l'humble trafic des émollients et des préservatifs. C'est un

modeste bandagiste pour les hernies inguinales ou scrotales de l'amour.

Il continue donc la série des romanciers de confiance de la société

correcte, pour laquelle Chaudesaigues a trop d'originalité, Vaudoré trop

de sentiment, et le bélître Ohnet trop de profondeur. Dulaurier, seul,

pourrait lui porter ombrage. Mais l'auteur de _Péché d'amour_ est un

poulain de trop peu de manège, dont on n'est pas encore assez sûr.

Demain, peut-être, il va tout casser, tandis qu'on est bien tranquille

avec cette honnête rosse, qui n'a jamais renaclé, et qu'un strabisme,

heureusement convergent, permet de gouverner sans œillières.

En conséquence, les personnes vertueuses qu'il a pudiquement lubrifiées

de son imagination, pendant leur vie, se souviennent de lui à l'heure de

la mort et le consignent dans leur testament. L'heureux Loriot est le

seul romancier qui couche dans des châteaux légués par l'admiration.

Le groupe, dont ce propriétaire faisait partie, se massait

respectueusement autour de Valérien Denizot, l'officier à monocle de la

cavalerie légère du journalisme. Sacré homme de lettres par Dumas fils,

le grand archonte, et vraisemblablement né pour autre chose, Denizot est

le plus universel raté de son siècle. Raté de la poésie, raté du roman,

raté du théâtre, raté de la politique, raté même de l'amour, ayant été

cocufié à Lesbos,--ce qui est un cocuage sans espérance.

On ne connaît, à Paris, que le seul Bergerat qui puisse lui être comparé

comme manant de l'écritoire. Encore, Bergerat fut-il vernissé de

littérature par son beau-père, Théophile Gautier, dont la voluptueuse

bedaine avait des entrailles pour ce fils de prêtre.

Denizot, lui, se passe très bien de littérature. Il est un manant sans

mélange, un goujat complet,--à table surtout, quand il boit du vin du

Rhin pour se donner l'air d'un burgrave. Les femmes sont obligées,

alors, de prendre la fuite. Ce vieux gavroche n'a jamais soupçonné qu'il

pût exister autre chose que des filles ou des brelandiers, car il est

prince du tripot, comme il est roi de la basse blague, ayant été

rétribué de ses services de spadassin de plume et de ses fonctions de

torcheur privé de Waldeck-Rousseau,--dont il eut le génie de déshonorer

un peu plus le ministère,--par un diplôme de chevalerie et le juteux

octroi d'une cagnotte.

L'esprit de mots tant vanté de Valérien Denizot est puisé à une source

difficilement tarissable. Il possède une bibliothèque Alexandrine de

calembredaines, d'anas, de recueils grivois, de compilations burlesques.

C'est à n'en jamais voir la fin. Il ne tient qu'à lui d'être, cent ans

encore, «le plus spirituel de nos chroniqueurs.»

Par malheur, il se doute un peu de son néant et cela l'enrage contre

l'univers. Personne n'est absous de son impuissance. S'il avait un sou

de talent au service de sa désespérée fureur de raté, nul n'échapperait

au venin de ses abominables crocs,--à l'exception, peut-être, de

quelques turfistes à poigne, accoutumés à rosser des bêtes plus nobles,

mais fort capables, après le Champagne, de déroger jusqu'à son

calottable visage.

Probablement fatigué de se porter lui-même, il s'appuyait sur son digne

confrère, Adolphe Busard, connu dans tous les théâtres sous le sobriquet

significatif de _Mimi-Vieux-Chien_. Ce vieux chien a les allures et la

physionomie d'un officier de cavalerie, supérieur en grade à Denizot,

mais d'une arme plus lourde.

C'est un bonapartiste obséquieux et rêche, plagiaire plein d'impudence,

très puissant au _Basile_ et maître chanteur. Une vieille _pratique_,

s'il en fût, et du meilleur temps! On assure que Napoléon III a payé

plusieurs fois ses dettes. Hélas! le pauvre sire aurait mieux fait de

venir en aide à quelques nobles artistes dédaignés, qui l'eussent

efficacement protégé de leur encre ou de leur sang, contre la hideuse

vermine qui le dévora.

Le sang de Busard, si cette matière coulante existe en lui, est un

trésor dont il paraît singulièrement avare. Quant à son encre, il

l'utilise exclusivement, à faire, en littérature, des travaux

d'expéditionnaire. Son zèle de copiste est infatigable. Une de ses

prétentions les plus chères est de passer pour un historien littéraire,

pour un bibliophile savant et documenté. Naturellement, il est

_molièriste_, comme il convient à tout esprit bas. Jules Vallès est

probablement le seul gredin qui ait méprisé Molière. Il est vrai que

Vallès était un gredin de talent.

Busard se contente de démarquer le talent des autres ou, plus

simplement, de les dépouiller en bloc, sans discernement et sans choix,

car il est incapable même d'apercevoir le talent. On se rappelle cet

important, ce définitif travail, tant annoncé, sur Villon, sur sa vie et

son temps, renforcé de pièces inédites et de toutes les herbes de la

Saint-Jean de l'érudition. À l'examen, il se trouva que la chose avait

été copiée, intégralement, dans le _Journal des Chartes_. Le véritable

auteur détroussé, qui avait encore sa montre, par grand bonheur, jugea

enfin que l'heure était venue de se montrer et de protester. Il fit donc

paraître ses notes et Busard, démoli, s'immergea dans un silence

malheureusement bien court.

Ce qui le tire de pair, absolument, c'est le chantage. Les statistiques

les plus exactes ont établi l'énorme supériorité numérique de sa

clientèle d'écorchés. Wolff excepté, aucun journaliste ne peut se

flatter d'une aussi grande puissance d'attraction sur les écus. Ces deux

aruspices distribuent la justice, comme Danaé décernait l'amour. Ils

sont virginaux et incorruptibles, juste aussi longtemps que cette

éventrée de Jupiter. Il est vrai qu'Albert Wolff rançonne la terre et

que Busard, moins équipé, opère surtout au théâtre, où il impose jusqu'à

ses maîtresses. Mais sur ce marché, il est sans égal.

Et Dieu sait, pourtant, si Germain Gâteau, l'ancêtre du groupe Denizot,

est un novice en cet art fructueux de s'engraisser du labeur d'autrui!

Ce Géronte visqueux et blanchâtre, au teint de mastic couperosé, est un

sous-Wolff et s'en félicite. Hebdomadairement, il foire au _Basile_ le

tapioca d'une bibliographie gélatineuse et moléculaire, dont se

pourlèche l'abonné sérieux. C'est lui qui est chargé d'informer deux

cent mille lecteurs du mouvement intellectuel de la France

contemporaine.

À ce titre, il est une des grosses influences du Paris actuel, et

d'interminables théories de débutants implorateurs viennent déposer à

ses pieds les fruits imprimés de leurs veilles. Mais une longue pratique

du négoce a blindé son cœur contre les sollicitations éplorées des

Malfilâtres, et les larmes d'argent sont seules admises à rouler sur le

drap funèbre de son impartialité. Ce thaumaturge a découvert des filons

d'or dans les poches percées de la littérature. Il est le Péruvien du

compte-rendu sympathique et le carrier philosophal des transmutations de

la Réclame.

Marchenoir, voué, par nature, à l'observation des hideurs sociales,

n'avait jamais pu se remettre de l'ahurissement que lui avait causé le

premier aspect de cet individu, qu'il avait pu rêver dégoûtant, mais non

pas de ce genre ni de ce degré de dégoûtation. Il avait beau se pincer,

se crier à ses propres oreilles, se traiter de triple niais, il n'en

revenait pas qu'un intendant de la renommée, un être qui tient sous

clef, pour le distribuer comme bon lui semble, le pain des artistes dont

il serait indigne de décrotter la chaussure,--en lui supposant même la

beauté d'un Dieu,--eût précisément l'ignoble physionomie de Germain

Gâteau!

C'est la forme sensible que prendrait nécessairement la Vulgarité, si

elle venait à s'incarner pour la rédemption des captifs de la Poésie,

c'est une Méduse de vulgarité! Il y a du notaire de campagne usurier et

du vieux garçon de tripot, du marchand de soupe de vingtième ordre et du

concierge de la place Pigalle, qui a vendu sa fille au capitaine

retraité de l'entresol. Il y a, surtout, du laquais insolent et voleur,

toléré par des maîtres à peine moins vils, dont il aurait surpris les

secrets fangeux. La savate,--déjà levée,--retombe aussitôt devant cette

face décourageante où l'abjection sans mesure s'amalgame visiblement à

une imbécillité, qu'on est forcé de conjecturer insondable.

À droite et à gauche de ces chefs, Marchenoir apercevait quelques jeunes

thuriféraires en travail d'extase: Hilaire Dupoignet, Jules Dutrou,

Chlodomir Desneux, Félix Champignolle et Hippolyte Maubec,--têtards de

journalistes-pirates et de romanciers sans génie, fleurs écloses du

crottin des vieux, dans les balayures saliveuses du boulevard, et qu'il

faut craindre de grandir, en se donnant la peine de les mépriser.

Hilaire Dupoignet est un héros flûtencul de la guerre du Tonkin, où il

se signala comme infirmier. Les troupiers l'avaient surnommé _Cinq

contre un_, à cause d'une habitude honteuse qu'il se hâta de révéler à

ses contemporains dans un roman autobiographique d'une invraisemblable

fétidité. Il l'écrivit à son retour, de cette même main qui avait rendu

de si grands services et se couvrit ainsi d'une gloire nouvelle, que les

qualités de son esprit n'avaient pas promises, mais que la vilenie de

son âme lui fit obtenir d'emblée.

Ce masturbateur a pour spécialité d'attaquer les gens qui ne peuvent pas

se défendre. Il fit cette prouesse d'envoyer au frère Philippe le

premier exemplaire de son punais roman, où le public est informé que les

frères de la Doctrine chrétienne furent institués à l'unique fin de

pourrir l'enfance.

Lâche évident, chourineur probable, empoisonneur par principes, mais

incendiaire frigide, il offre à l'observateur la lividité sébacée d'un

homme sur le visage duquel on aurait pris l'habitude de pisser ...

Jules Dutrou, le moins jeune de ces têtards, donne l'idée d'une vipère

qui serait devenue renard, tout exprès pour succomber aux atteintes

d'une inexorable alopécie. Ce croûte-levé s'est fait journaliste pour

avoir des femmes, malgré sa pelade et sa calvitie. Il chroniquaille dans

une feuille de boulevard renommée pour le néant exceptionnel de ses

virtuoses, et distribue sur l'asphalte des sourires à ressort et de

dangereuses pressions de sa main suspecte.

Sa voix est celle d'un châtré de naissance, qui n'a jamais eu besoin

d'aucune chirurgie pour devenir chanteur et qui porte ses cisailles dans

son cerveau.

Dutrou se juge écrivain et parle quelquefois avec un équitable mépris

des «voyous de lettres.»

Un jour, quelqu'un nomma Chlodomir Desneux à un romancier célèbre. Il

s'agissait d'obtenir de ce chef d'école, tout puissant alors au

_Voltaire_, qu'il y poussât le débutant rongé de misère, disait-on, et

intéressant à tous les points de vue.

Le maître se laissa toucher et parvint à imposer au directeur du

_Voltaire_ un roman de Chlodomir. Celui-ci soutire aussitôt une somme,

décampe avec son manuscrit, le publie ailleurs, devient l'ami d'Arthur

Meyer qui lui confie une magistrature, et, à la première occasion, il

traîne son protecteur dans les ruisseaux.

Ce Mérovingien est une créature de Dulaurier, qui ne parla jamais de lui

donner d'argent, mais qui le pilota de son expérience, et l'instruisit à

devenir le semblant de quelque chose.

La force de Chlodomir Desneux est, peut-être, dans son sourire. Un

sourire affreux qui lui déchausse les gencives et fait apparaître les

dents d'un loup. Mais c'est un brave loup très éduqué qui rentre ses

crocs, au surgissement le plus lointain d'une trique possible.

Il est aisément reconnaissable à ses redingotes de clergyman, boutonnées

de pastilles de réglisse, et à ses faux gilets lacés dans le dos, en

velours olive de vieux fauteuil,--ces derniers servilement copiés de

Lécuyer, dont le dandysme de haut souteneur l'a fortement imprégné.

Il a ceci de commun avec Denizot, qu'il ferait, en temps de terreur, un

délicieux proconsul de la guillotine. Tant qu'ils pourraient, l'un et

l'autre de ces deux envieux couperaient des têtes pour se venger d'avoir

été d'heureux impuissants.

Marchenoir n'avait pas à craindre que Félix Champignolle s'approchât de

lui. Ce jeune bandit, à figure d'équivoque larbin, était trop prudent

pour se mettre à portée d'une main dont il savait la vigueur. Il

n'ignorait pas que Marchenoir avait été l'ami d'un pauvre diable d'homme

de lettres dont lui, Champignolle, avait procuré la mort tragique, en le

faisant tomber dans le guet-apens d'un duel, et, même, il avait été sur

le point de prendre congé, sous un prétexte quelconque, en voyant entrer

le désespéré. Mais on eût trop compris le vrai motif de cette départie,

et la politique le contraignit à rester. Quant à Marchenoir, il n'eut

pas trop de toute son énergie pour se tenir tranquille, en attendant une

occasion meilleure. Quelle danse, alors!

Champignolle est un personnage des plus remarquables, en ce sens qu'il a

l'air d'un parfait scélérat, au milieu d'une bande de coupe-jarrets que

sa présence fait ressembler à d'inoffensifs bourgeois. À l'exception

d'un acte courageux ou spirituel, on peut dire qu'il est absolument

capable de tout. Son effronterie est sans exemple et sans précédent. Il

est le seul homme de lettres ayant osé publier un livre plagié de tout

le monde, à peu près sans exception, et fabriqué de coupures dérobées

aux livres les plus connus, sans autre changement que l'indispensable

soudure d'adaptation à son sujet. On s'étonne même que cette audace ait

eu des bornes et qu'il n'ait pas donné, comme de lui, le _Lac_ de

Lamartine ou l'une des _Diaboliques_ de Barbey d'Aurevilly. Mais il est

facile de concevoir les résultats esthétiques d'une telle méthode.

La personne d'un chenapan de cet acabit ne serait pas tolérée, un quart

de minute, dans une société de voleurs de grand chemin, où subsisterait

quelque regain de virile solidarité. La société des lettres l'accepte,

néanmoins, avec honneur et se serre, volontiers, pour le mettre à

l'aise. Il est offert en exemple à l'émulation des _jeunes_, qui

convoitent sa dextérité et naviguent en cohue dans son sillage.

Sa force est, d'ailleurs, attestée par les précautions qu'on est obligé

de prendre pour le recevoir. Non seulement, il est conseillé de cacher

soigneusement tous les papiers de quelque importance, mais il faut

encore surveiller les mains agiles du visiteur, aussi longtemps qu'il

stationne dans un endroit où quelque chose est à prendre.

Champfort recommandait aux ambitieux d'avaler un crapaud tous les

matins, avant de sortir, pour se faire la bouche. Champignolle a trouvé

mieux. Il a passé le matin de sa vie à solliciter les coups de pieds au

derrière de tous les passants, dont la botte pouvait utilement retentir,

et quand il ne les obtenait pas, il inventait le moyen de les carotter.

On peut donc tout prédire à un aventurier d'un tel caractère. Les

journaux ont raconté la touchante cérémonie de son mariage avec une

jeune amie de _Madame_ Valtesse ... Où n'ira-t-il pas, désormais, ce

jeune vainqueur, qui commençait hier, à peine, en se glissant, comme une

punaise, par les fentes des parquets et pour qui, bientôt, aucun

portail, aucun arc de triomphe ne s'élèvera suffisamment au-dessus du

sol?

Enfin, Hippolyte Maubec, _premier reporter_ de Paris, ainsi qu'il se

qualifie lui-même. Il passe, du moins, pour l'un des meilleurs flairs et

des plus tenaces à la piste, parmi tous ces chiens du journalisme dont

l'héroïque emploi consiste à réaliser, dans la vie privée des

contemporains illustres, les manœuvres décriées que la loi martiale

rétribue d'une demi-douzaine de balles aux alentours présumés du cœur.

Ce métier demande, avant tout, du front et de l'estomac. Quant à

l'esprit, il en faut tout juste assez pour voir, à temps, monter la

moutarde dans le nez d'autrui, ou pour accueillir les coups de bottes

des exaspérés, avec le sourire d'un gladiateur de l'information.

Cependant, cette place enviée n'arrivant pas à combler ses vœux,

Hippolyte Maubec s'improvisa moraliste consultant au journal fameux dont

s'imprègnent les républicains _honnêtes_, où il s'arrange,--malgré le

voisinage de Sarcey,--pour être la plus laide chenille de cette feuille

de mauvais figuier qui rend un peu plus visibles les parties honteuses

de notre histoire contemporaine.

Il est doué d'une espèce de figure syphilitique et foraminée, aux

glandes cutanées perpétuellement juteuses. C'est précisément le

contraire de son croûteux et feuilleté confrère, Jules Dutrou, dont la

lèpre est sèche. Quand l'humeur liquide menace de s'indurer, il presse

délicatement les pustules réfractaires au suintement et fait jaillir son

ordure. Malheur à qui se trouve, alors, devant son abominable gueule!

N'importe. Les boutiquiers et les commis-voyageurs, qui lisent

assidûment son journal, lui adressent force épîtres anxieuses,

auxquelles il répond, publiquement, avec un zèle patriotique à peine

surpassé par le ridicule inouï de son ton d'augure, car ce vénéneux est

pour la vertu et ce hanteur de tripots pour la probité.

Redouté comme une mouche de pestilence et rempli de _charbonneuses_

notions sur la conjecturale moralité des uns et des autres, on lui

abandonne sans discussion toute l'autorité qu'il veut prendre, et le

drôle immonde en profite pour organiser, à son usage, une sorte de

royauté de l'espionnage et de l'intimidation. Il donne ainsi des mots

d'ordre à la presse entière, organise le scandale, décrète le bruit,

promulgue le silence et, aussi savant délateur que redouté complice,

fait tout trembler de son omnipotente ignobilité.

Et c'est une juste royauté, une trois fois légitime primatie, nul,--pas

même Albert Wolff et Valérien Denizot!--n'étant plus bas, plus

fangeusement coté, plus dénué de talent, plus invulnérable à un

sentiment d'ordre élevé, plus impossible à calomnier!

Le Désespéré · 第 62 / 74 题